L’im­per­fec­tion ma­gni­fique »,

Madame Figaro - - Sommaire - par Alexandre La­croix.

CC­ha­cun sent quelle est la dif­fé­rence entre une jo­lie fille et une belle femme. Mais qui au­rait en­vie d’être qua­li­fié de jo­li ? Le terme a une conno­ta­tion condes­cen­dante – dire à quel­qu’un qu’il est jo­li, c’est lui of­frir un lot de conso­la­tion parce qu’on ne le trouve pas beau – mais éga­le­ment sexiste. La jo­lie fille est sup­po­sée dé­si­rable, ap­pé­tis­sante, tan­dis que la beau­té peut être froide et te­nir à dis­tance. Dire que Mar­lene Die­trich est belle et Scar­lett Jo­hans­son jo­lie, c’est faire un com­pli­ment à la pre­mière, mais à la se­conde ? C’est pour­quoi je pro­pose d’al­ler cher­cher dans un vieil es­sai an­glais, écrit par un phi­lo­sophe ou­blié, pas­sion­né de promenades et de jar­di­nage, Uve­dale Price, un concept plus in­té­res­sant que ce­lui de « jo­li ». Dans « An Es­say on the Pic­tu­resque » (« Es­sai sur le pic­tu­resque, com­pa­ré au su­blime et au beau », 1794), Price ex­plique que la beau­té est l’apa­nage de ce qui est har­mo­nieux, équi­li­bré, ré­gu­lier. Est pic­tu­resque néan­moins tout ce qui mé­rite d’être re­pré­sen­té en pein­ture sans être pour au­tant par­fait. Parce qu’il est des pay­sages et des vi­sages dont l’ir­ré­gu­la­ri­té même nous en­chante. Dans la na­ture, un lac de mon­tagne est beau ; un ruis­seau, pic­tu­resque. Un jeune frêne est beau ; un vieux chêne, pic­tu­resque. Et chez les hu­mains ? Une peau lisse, de por­ce­laine, est belle. Ajou­tez-lui des taches de rous­seur, des grains de beau­té, du du­vet, elle de­vient pic­tu­resque. Des che­veux lisses et raides sont beaux, certes ; des che­veux bou­clés, pic­tu­resque.

Une bouche aux lèvres minces et aux dents ré­gu­lières peut être belle. Des lèvres char­nues ou des dents du bon­heur, pic­tu­resque. Le pic­tu­resque se ren­contre chaque fois qu’une faille, une ano­ma­lie ne pa­raissent nul­le­ment dif­formes, mais au contraire ap­portent un éclat sup­plé­men­taire à un être. En pein­ture, chez Vin­ci, « la Dame à l’her­mine » est belle ; mais

« la Jo­conde », pic­tu­resque. Au ci­né­ma, chez Al­modó­var, Pe­né­lope Cruz est belle ; mais Vic­to­ria Abril,

pic­tu­resque. Que pré­fé­rez-vous ? Ré­flé­chis­sez…

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