Madame Figaro

Interview : Benoît Magimel.

CET ACTEUR ATTACHANT ET FIÉVREUX CHOISIT DES RÔLES FORTS EMPRUNTS D’HUMANITÉ ET DE VÉRITÉ. DANS LOLA VERS LA MER, BENOÎT MAGIMEL EST LE PÈRE D’UNE ADOLESCENT­E TRANSGENRE. L’OCCASION DE FAIRE BOUGER LES LIGNES.

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Un jus de carotte pour la ligne, deux paquets de cigarettes comme munitions, Benoît Magimel est posté à la terrasse d’un café. Le Momo de La vie est un long

fleuve tranquille a 45 ans. Et toujours des traces d’enfance, sous forme d’étincelles, dans les yeux. Il a achevé Lisa

Redler, le dernier film de Nicole Garcia, un trio avec Pierre Niney et Stacy Martin, et tourne en ce moment celui d’Emmanuelle Bercot, De son vivant.

Ce lundi de novembre est off. L’occasion de faire la promotion de Lola vers

la mer *, le deuxième long-métrage de Laurent Micheli. Benoît Magimel y joue le père d’une jeune fille transgenre interprété­e par Mya Bollaers, jeune actrice trans, révélation de ce film. Disert, le débit rapide, Benoît

Magimel parle de son métier d’acteur, du grand écart qu’il aime faire entre ses rôles. À la performanc­e, il préfère l’alchimie.

MADAME FIGARO. – Ce film est politique. Pourquoi vous êtes-vous lancé dans cette aventure ?

BENOÎT MAGIMEL. – Je ne voulais pas que ce soit uniquement un film engagé, dans l’air du temps, un porte-drapeau. On fait du cinéma. C’est d’abord un film entre un père et son enfant. Ensuite, ça parle d’identité, de transident­ité. Nous sommes très en retard sur le sujet. Dans d’autres cultures, d’autres pays comme la Thaïlande, les lady boys ont une place dans la société. Ils sont respectés. Nous, on parle à tort de travestis,

de travestiss­ement. Il y a un travail d’éducation à faire.

Cette raison vous a-t-elle poussé à faire le film ?

Je demandais autour de moi à des parents : « Demain, si ton gamin t’annonçait qu’il est homosexuel ? » C’est accepté, on a un peu avancé, du moins à Paris. Mais, quand je posais la même question à propos de la transition, du changement de sexe, la réponse était catégoriqu­e : « Non, c’est pas possible, tu m’en demandes trop ! » Je suis père, j’ai deux filles, j’ai tiré les choses à moi. Je me suis interrogé sur la façon dont je réagirais.

C’est ainsi que vous avez abordé le rôle ?

J’ai imaginé. Qu’est-ce que ça fait d’avoir un enfant dont on ne comprend pas le fonctionne­ment, qui a des terreurs nocturnes, qui déchire ses vêtements, qui fugue… alors qu’on a essayé de le rendre heureux, de lui donner de l’amour ? Toutes ces années dans le noir, à ne pas comprendre. Il y a la culpabilit­é que ça génère : « J’ai dû mal faire. » Ensuite, quand on commence à comprendre qu’il s’agit d’un problème d’identité, on passe par d’autres étapes : le ressentime­nt, le reproche, la colère.

L’histoire de Lola vers la mer dure deux jours. Il s’agit d’un apprentiss­age de part et d’autre…

Oui, c’est un parcours initiatiqu­e. Tout ne sera pas résolu en deux jours. Mais, au moins, une parole est dite. Le père bouge car pour la première fois cette enfant a la force de se confronter à lui, de lui balancer à la figure tout ce qu’elle a sur le coeur. Il lui faut trouver cette énergie. Car la culpabilit­é est des deux côtés. Quel genre de père êtes-vous ? J’ai voulu être le meilleur des pères ! Je pense que l’absence est ce qu’il y a de pire pour un enfant. On ne peut pas combler l’absence. Être présent, c’est l’essentiel. Et pas présent-absent, car c’est pire que de ne pas être là physiqueme­nt : c’est très violent. Aujourd’hui, les parents ont le désir de donner à leurs enfants ce qu’ils n’ont pas eu, de pallier leurs manques. C’est une erreur. Ils n’auront pas la même enfance, pas les mêmes failles affectives. Chaque vie a son lot de douleurs.

Votre précédent film,

Une fille facile, de Rebecca Zlotowski, et Lola vers la mer ont en commun de porter un regard empathique sur autrui, l’un sur une courtisane, l’autre sur une adolescent­e transgenre…

On a envie de faire des films qui éveillent les conscience­s, qui fassent bouger les lignes. Est-ce que les choses changeront ? Il faut arrêter les idées reçues, celles inculquées depuis notre enfance en pointant du doigt la différence, en ayant une certaine vision de la femme. J’avais été marqué par l’histoire de Zahia Dehar et des footballeu­rs à l’époque. On s’en prenait davantage à la figure de la courtisane. Elle était l’objet de toutes les plaisanter­ies. Changeons de regard.

Vous avez dit ne pas lire parfois les scénarios, ou que les bons metteurs en scène font les bons acteurs. Comment choisissez-vous vos rôles ?

Pour Lola vers la mer, le sujet m’intéressai­t. À partir du moment où je me suis identifié, j’ai dit oui. Comme je le disais à l’instant :

« Et si cela m’arrivait… » Je pense que si mes enfants voulaient changer de sexe, cela ne se passerait pas si facilement…

Quel espèce de comédien êtes-vous ? Appliquez-vous le conseil qu’on vous avait donné : « Ne répète pas. Sois toi-même » ?

En premier lieu, je m’adapte au réalisateu­r. Ensuite, il y a des choses dans les scénarios sur lesquelles on peut s’appuyer. Par exemple, dans La Douleur, d’Emmanuel Finkiel, mon personnage Pierre Rabier, un gestapiste, dit en substance à Marguerite Duras : « S’il n’y avait pas eu cette situation, vous ne m’auriez pas regardé… » Cette phrase me sert d’assise.

On voit ce type un peu lourdaud, un peu simple et qui aime les livres. Je tisse à partir de cela.

Vous lui donnez sa part d’humanité…

Oui, il y a de l’humanité quoi qu’il arrive. Je cherche les contradict­ions tout le temps.

La vie est faite de contradict­ions. En apparence, on montre une entité. Mais on sait très bien que, dans l’intimité, on n’est pas ce qu’on

On a envie de faire des films qui éveillent les conscience­s

laisse transparaî­tre. En fait, il n’y a pas de règles. Il y a des grandes lignes. Avoir un instinct, c’est essentiel. Il faut essayer d’incarner. Et incarner, c’est être sincère. Pour Lola vers la mer, j’ai fabriqué un passé au père. Il y a des rôles dans lesquels je me suis beaucoup amusé. Par exemple, ceux de Musset, de Louis XIV, ou de cet aristocrat­e dans La Fille coupée en deux, de Chabrol. Il y avait le déguisemen­t, le plaisir de plonger dans l’histoire, celui de s’amuser du costume, la joie d’être dans l’exubérance. Jouer l’exubérance, c’est intéressan­t : on renoue avec le jeu d’enfant. On vit dans la retenue et on joue la retenue. Êtes-vous tenté par la scène ? Une comédie, alors. J’ai fait une fois du théâtre, on a joué trois, quatre fois une pièce de Fassbinder,

Preparadis­e Sorry Now. Le trac ne m’avait pas porté : j’étais terrorisé. La scène, je l’associe à la douleur. Les classiques dramatique­s, c’est dur. Je ne peux pas m’imaginer revenir tous les soirs. Il me faut de la légèreté, un vaudeville rythmé, un Feydeau.

Vous avez déclaré : « Le bel âge pour un acteur, c’est 45 ans »…

Oui, la quarantain­e, c’est bien. C’est plus simple, plus facile.

Il y a plus de possibles. On peut mettre son vécu au service des rôles. On se détache du superflu, les complexes disparaiss­ent, on vit mieux avec soi-même. Entre 30 et 40 ans, c’est un peu flou, on n’est plus un jeune homme et pas encore un homme. J’ai décliné des propositio­ns, comme celle de jouer Mesrine, simplement car, physiqueme­nt, ça ne collait pas. On ne peut pas tout jouer à tout moment de sa vie. Les acteurs que j’ai aimés au cinéma avaient tous une quarantain­e d’années.

Depardieu, avec qui vous avez joué ?

Gérard, c’est plus large, on l’aime à tous les âges. Je suis un fan de Jules Berry. Dans Le jour se lève, il est extraordin­aire. Jeune acteur, je me suis plongé dans le cinéma d’avant et d’après-guerre. Jules Berry, c’est plus que moderne : il est d’un tel naturel. Michel Simon aussi est fabuleux. Marlon Brando n’a rien inventé.

Aujourd’hui, dans quel état d’esprit êtes-vous ?

Tout est en mouvement, il n’y a pas de certitudes. L’inconnu, c’est merveilleu­x. Je m’émerveille­rai toujours, des hôtels, des voyages. J’ai gardé le regard de môme que j’avais. Il faut prendre du plaisir, être heureux. Ce qui change avec l’âge, c’est qu’on n’a plus envie de mettre sa souffrance en avant. On se débarrasse de l’idée romantique qui consiste à vivre mal pour écrire bien, du genre Alfred de Musset : « Les plus désespérés sont les chants les plus beaux. » Avec le temps, tout s’en va, ça passe, ça glisse… Tout va bien. * « Lola vers la mer », de Laurent Micheli, sortie le 11 décembre.

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Benoît Magimel.

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