Dans les îles d’Yeu et de Noir­mou­tier

Deux soeurs ven­déennes sur l’At­lan­tique

Maison et Travaux - - Sommaire - Texte : Éli­sa­beth De­laigue. Pho­tos : An­to­nio Duarte.

Dans les îles, la tra­di­tion des me­nui­se­ries peintes de cou­leurs vives cor­res­pond à l’es­sor de la flot­tille de pêche. On uti­li­sait alors le même pot de pein­ture pour pro­té­ger les bois, ceux des ba­teaux comme ceux des contre­vents.

Àmi-che­min entre l’Ar­mo­rique et l’Aquitaine, l’île d’Yeu est bre­tonne par sa côte ouest aux fa­laises dé­chi­que­tées, et at­lan­tique sur sa fa­çade orien­tale qui se dé­roule en un long ru­ban de sable om­bra­gé de cy­près. Sa po­si­tion stra­té­gique en fit long­temps le pre­mier port d’at­ter­rage pour les na­vires re­ve­nant d’Amé­rique et se dirigeant vers La Ro­chelle, Nantes ou Lo­rient.

Yeu, une île tant convoi­tée

Sen­ti­nelle en avant du ri­vage, l’ île fut peu­plée de gens d’ori­gine poi­te­vine, mais hé­ber­gea des fa­milles de pê­cheurs basques, avant d’ac­cueillir les ma­rins

bre­tons qui par­ti­ci­pèrent à l’es­sor de la pêche, au dé­but du siècle der­nier. Plu­sieurs fois en­va­hie, maintes fois prise d’as­saut, elle est tou­jours res­tée en étroite re­la­tion avec le conti­nent grâce au ca­bo­tage. À bord de leurs chasse-ma­rées au faible ton­nage, les ma­rins ogiens, vé­ri­tables « rou­liers de la mer », ont long­temps as­su­ré une grande part du com­merce ma­ri­time en lon­geant les côtes de Bor­deaux jus­qu’en mer du Nord. Ain­si, Port-Join­ville, qui por­tait alors le nom de Port-Bre­ton, de­vint, à la fin du XVIIe siècle, le se­cond port d’ar­me­ment du com­merce bor­de­lais.

L’al­liance d’in­fluences di­verses

L’in­ten­si­té des re­la­tions com­mer­ciales en­cou­ra­gea les échanges de tra­di­tions et de sa­voir-faire. L’ha­bi­tat is­lais en a conser­vé les traces. Der­rière leurs en­duits blan­chis, les murs sont construits en gra­nite lo­cal ou en pierres de lest. Mais sur cette île gra­ni­tique, pas le moindre caillou cal­caire, si bien qu’il n’y eut ja­mais de four à chaux. Pour­tant, la tra­di­tion veut que, chaque an­née, les fa­çades s’em­bel­lissent d’une nou­velle couche de ba­di­geon. La chaux si bien an­crée dans les tra­di­tions ar­ri­vait donc de­puis fort long­temps par ba­teau, très pro­ba­ble­ment des ré­gions aqui­taines riches en cal­caire. Les tuiles creuses qui re­couvrent les toits res­semblent à celles de Ven­dée, mais elles s’en dif­fé­ren­cient par leurs di­men­sions. La tuile « tige de botte » uti­li­sée à Yeu est une tuile de Gas­cogne, de cou­leur ocre rose, qui ar­ri­vait par la mer. Sa grande lon­gueur (50 cm) per­met un large re­cou­vre­ment des tuiles. Néan­moins, la tech­nique de pose reste très fi­dèle au sa­voir-faire du Bas-Poitou. Chaque tuile de rive est pi­geon­née, c’est-à-dire scel­lée par un cor­don de mor­tier de chaux pour for­mer une toi­ture bien étanche qui offre peu de prise au vent.

D’hier à au­jourd’hui

Bien que le nombre de ré­si­dences se­con­daires dé­passe ce­lui des mai­sons ha­bi­tées toute l’an­née, l’en­semble du bâ­ti pré­sente une cer­taine ho­mo­gé­néi­té. Dans la construc­tion ou dans la

res­tau­ra­tion de vieilles bâ­tisses, les va­can­ciers comme les Ogiens s’ap­pliquent à pré­ser­ver le ca­rac­tère de leur île. Les vo­lumes construits adoptent la sim­pli­ci­té des vieux en­sembles com­po­sés d’ajouts suc­ces­sifs. Les ha­meaux se den­si­fient, les côtes sont en­core re­la­ti­ve­ment pro­té­gées, mais, comme dans nombre de ces pe­tits coins de pa­ra­dis pour es­ti­vants, les jeunes is­lais ont bien du mal à res­ter au pays à cause de la hausse des prix de l’im­mo­bi­lier.

Noir­mou­tier, le plat pays

Noir­mou­tier, à fleur de mer

Parce qu’ils cultivent la mer au­tant que la terre, les Noir­mou­trins livrent de­puis tou­jours un in­ces­sant com­bat pour dé­fendre un ter­ri­toire lar­ge­ment em­prun­té à l’océan, une île où rien n’est plus haut que les toits poin­tus des moulins à vent... Der­rière le cor­don du­naire qui borde toute sa frange ouest, l’île ap­pa­raît comme un plat pays. Ses pol­ders et ses moulins lui va­lurent le sur­nom de « pe­tite Hol­lande », mais son cli­mat, ses mai­sons et sa vé­gé­ta­tion lui donnent une at­mo­sphère mé­ri­dio­nale. Deux fois par jour, le Gois, une chaus­sée sub­mer­sible, la re­lie au conti­nent. Le pont construit en 1971 ne par­vient pas à ef­fa­cer son in­su­la­ri­té, son âme d’île pour­tant bien réelle. Car bien avant

l ’amé­na­ge­ment du Gois qui reste au­jourd’hui une cu­rio­si­té unique au monde, l’île vi­vait es­sen­tiel­le­ment du sel jus­qu’à ce qu’elle ac­cueille, au dé­but du XXe siècle, les pre­miers ama­teurs de bains de mer.

Vivre avec les moyens du bord

Le blé et le sel ont long­temps consti­tué la plus grande ri­chesse de l’île. Les tra­vaux d’as­sè­che­ment des ma­rais furent en­tre­pris par les moines dès le VIIe siècle. Ins­pi­rées par les Hol­lan­dais ve­nus s’ins­tal­ler sur l’île au XVIe siècle, de nou­velles opé­ra­tions d’as­sè­che­ment, de type pol­ders, ont per­mis d’aug­men­ter en­core les sur­faces ex­ploi­tées en ma­rais sa­lants. Du­re­ment concur­ren­cées au dé­but du siècle, les ex­ploi­ta­tions sa­li­coles connaissent au­jourd’hui un nou­vel es­sor, of­frant des pro­duits d’ex­cel­lente qua­li­té. En re­vanche, la culture de la pomme de terre a to­ta­le­ment rem­pla­cé celle des cé­réales dont les nom­breux moulins sont les uniques té­moins.

La mer gri­gnote l’île par en­droit

Et construire en com­po­sant

Le nord de l ’ île est for­mé d’un socle gra­ni­tique. Le sud et l’ouest sont faits de dé­pôts d’al­lu­vions. La belle pierre à bâ­tir est donc dif­fi­cile à trou­ver, car les champs ne re­cèlent que de rares moel­lons. L’océan four­nis­sait bien quelques ga­lets que l’on uti­li­sait dans les zones cô­tières.

Il y avait aus­si des pierres de leste, aban­don­nées par les vais­seaux mar­chands. Toutes ces pierres de nature ex­trê­me­ment va­riée se re­trouvent dans les ma­çon­ne­ries an­ciennes. Les murs sont alors re­cou­verts d’un en­duit pour pro­té­ger les pierres les plus fra­giles et, sur­tout, le maigre mor­tier des joints fait de terre ar­gi­leuse et de sable ma­rin. La chaux était rare. On l’uti­li­sait avant tout pour le chau­lage des mai­sons, ini­tia­le­ment à l’in­té­rieur et à l’em­bra­sure des fe­nêtres pour amé­lio­rer la lu­mi­no­si­té du lo­gis. Puis au dé­but du XXe siècle, les ma­té­riaux ar­rivent du conti­nent pour bâ­tir les belles vil­las bal­néaires du Bois de la Chaise et, par­tout, les fa­çades s’illu­minent de blanc don­nant aux vil­lages un ca­rac­tère presque mé­di­ter­ra­néen ●

En quête de pierres

Si elles ap­par­tiennent toutes deux à la Ven­dée, ces îles soeurs ne se res­semblent pas vrai­ment. Géo­gra­phi­que­ment, la pre­mière vogue à 18 km des côtes, alors qu’une chaus­sée sub­mer­sible re­lie la se­conde au conti­nent à chaque ma­rée basse. On ima­gine alors fa­ci­le­ment que la nature et l’His­toire leur aient for­gé un ca­rac­tère bien dif­fé­rent. Île aux côtes de gra­nite tour­nées vers l’océan, Yeu a l’es­prit du large. Elle s’at­tache à pré­ser­ver son at­mo­sphère un peu sau­vage et son mode de vie in­su­laire au ca­rac­tère pro­non­cé. À fleur d’eau, Noir­mou­tier s’en­toure d’un cor­don du­naire pour pro­té­ger les terres qu’elle a vaillam­ment sous­traites à l’océan. Ex­ploi­tant terre et mer, elle reste at­ta­chée à la côte, et fut l’une des pre­mières à ac­cueillir les ama­teurs de bains de mer.

1

1

2

Bor­dant d’étroites ruelles, les an­ciennes mai­sons de vil­lage semblent toutes faites sur le même mo­dèle. Un rezde-chaus­sée per­cé d’une porte et d’une ou deux fe­nêtres, par­fois un étage bas et un pe­tit bout de jar­din en­clos.

1 1. Em­blé­ma­tiques des plages du nord de l’île, les ca­bines dates du dé­but du tou­risme bal­néaire.

22. Site clas­sé, le Bois de la Chaise fut re­plan­té de pins, puis dé­cou­pé en lots ven­dus aux no­tables de l’île qui, à la fin du XIXe et au dé­but du XXe siècle, y firent bâ­tir de somp­tueuses vil­las.

33. Les mai­sons tra­di­tion­nelles de l’île com­por­taient par­fois un étage au­quel on ac­cé­dait par un es­ca­lier ex­té­rieur so­li­de­ment ma­çon­né.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.