So­cié­té L’ap­pa­rence au tra­vail, l’autre pla­fond de verre

Pous­sée à quit­ter son em­ploi parce que trop vieille – 50 ans –, trop grosse, moins payée parce que brune et pas blonde, en bas­kets et pas ma­quillée. Si le code pé­nal l’in­ter­dit en France, la dis­cri­mi­na­tion sur l’ap­pa­rence phy­sique au tra­vail est une ré­ali

Marie Claire - - Sommaire - Par Co­rine Gold­ber­ger Illus­tra­tions Ro­zenn Le Gall

« Ils pré­sentent moins bien, on pense qu’ils sont moins dignes de confiance, qu’ils manquent de vo­lon­té, d’éner­gie, qu’ils ne ré­sistent pas au stress ou à la pres­sion, qu’ils se laissent al­ler. » Ils ? « Les gros », s’énervent Da­ria Marx, 37 ans, et Eva Pe­rez-Bel­lo, 32 ans, du col­lec­tif Gras Po­li­tique. Elles ont ré­cem­ment pu­blié « Gros » n’est pas un gros mot, Chro­niques d’une dis­cri­mi­na­tion or­di­naire ( 1), afin de dé­truire les cli­chés mé­pri­sants sur les en­ro­bés, no­tam­ment ceux des em­ployeurs et re­cru­teurs. « Si on prend les sta­tis­tiques de l’obé­si­té en France et qu’on les ap­plique à votre en­tre­prise, vous de­vriez avoir plus de 10 % de col­lègues obèses. Comp­tez-les main­te­nant. Où sont les gros ? », de­mande le duo. D’après le rap­port Le phy­sique de l’em­ploi de l’Or­ga­ni­sa­tion in­ter­na­tio­nale du tra­vail, les femmes obèses se­raient huit fois plus sou­vent dis­cri­mi­nées à l’em­bauche.

Si, en prime, on a 50 ans, ce­la fait deux rai­sons d’être pous­sée in­si­dieu­se­ment hors du monde de l’em­ploi. C’est le cas de Ma­rie, conseillère com­mer­ciale en as­su­rances dans le Pas- de-Ca­lais. Elle est la plus an­cienne dans l’en­tre­prise, et aus­si la plus âgée, et elle dé­tonne dé­sor­mais avec ses ron­deurs dans une équipe de fraîches tren­te­naires.

« Je suis tom­bée sur des échanges d’e-mails sur moi entre jeunes col­lègues : “Elle part quand la grosse ? C’est en­core loin la re­traite ?” » Alors que Ma­rie a ob­te­nu un 19 sur 20 à son en­tre­tien an­nuel d’éva­lua­tion, son su­pé­rieur hié­rar­chique lui a im­po­sé une nouvelle mis­sion : « Cou­rir d’agence en agence, loin de chez moi, deux jours à Bou­logne, deux à Saint- Quen­tin, deux à Reims… Une moyenne de 100 km en voi­ture par jour. » Epui­sée, dé­pri­mée, Ma­rie fait un burn- out qui l’oblige à s’ar­rê­ter. Elle a été li­cen­ciée.

Comme elle, plus de 40 % de Fran­çaises sont consi­dé­rées comme grosses : 15,6 % obèses et 25,3 % en sur­poids. Ce­la fait beau­coup de femmes ac­tives sus­cep­tibles d’être dis­cri­mi­nées pour al­lure in­com­pa­tible avec l’image de l’en­tre­prise. Tout le monde ne peut pas su­bli­mer ses ki­los comme Beth Dit­to, l’an­cienne chan­teuse du groupe Gos­sip. La mai­greur et le han­di­cap font eux aus­si peur, en dé­pit des beaux dis­cours sur les « en­tre­prises in­clu­sives ». Gé­rante de so­cié­té pen­dant vingt ans, Em­ma­nuelle n’avait ja­mais eu besoin de pos­tu­ler et de se vendre à des re­cru­teurs… Jus­qu’à ce qu’une scia­tique pa­ra­ly­sante due à une mau­vaise chute la contraigne à quit­ter la di­rec­tion de sa so­cié­té. Dé­pres­sion et ano­rexie men­tale ont sui­vi. Certes, au­jourd’hui, Em­ma­nuelle a re­pris du poids, mais pas as­sez pour sé­duire un re­cru­teur : « Au té­lé­phone, mon par­cours, mes com­pé­tences en­thou­siasment. On veut me ren­con­trer. Mais quand j’ap­pa­rais, même en tailleur chic et co­ol, avec la bé­quille dont j’ai en­core besoin, il y a des re­culs élo­quents. Mal­gré les cam­pagnes sur le han­di­cap en en­tre­prise. » Em­ma­nuelle a re­trou­vé es­poir et éner­gie grâce à l’as­so­cia­tion Force Femmes, qui vient en aide aux plus de 45 ans afin qu’elles re­trouvent un em­ploi. Avec du coa­ching et du men­to­ring.

20 % de sa­laire en plus pour les belles

La dis­cri­mi­na­tion au phy­sique, une ex­clu­sion si­len­cieuse mais pas moins cruelle. Y com­pris, de plus en plus, dans des mé­tiers sans con­tact avec une clien­tèle ou un pu­blic (comp­ta­bi­li­té, res­sources hu­maines, etc.) et où, jus­qu’ici, les com­pé­tences pri­maient sur l’image. « Les dis­cri­mi­na­tions sur l’ap­pa­rence viennent en deuxième po­si­tion, après celles qui touchent les se­niors », constate le so­cio­logue Jean-Fran­çois Ama­dieu 2). De­puis long­temps, il existe de

( fac­to une prime à la beau­té as­si­mi­lée à la com­pé­tence so­ciale. Deux so­cio­logues amé­ri­cains ont pas­sé au crible

( 3) les pho­tos, études, postes et sa­laires de quelque 14 000 per­sonnes, et conclu que les beaux ga­gnaient en moyenne 20 % de plus que les autres.

Tou­jours se­lon Jean-Fran­çois Ama­dieu , une blonde se­rait ré­mu­né­rée en­vi­ron 7 % de plus qu’une brune. Mais la blon­deur des­sert quand on pos­tule pour un em­ploi de dé­ci­deuse. Pas as­sez prise au sé­rieux ? Le cli­ché de la blonde idiote a la vie dure. Rouge à lèvres et eye-li­ner ont un im­pact mé­con­nu sur la fiche de paie : une femme or­di­naire bien ma­quillée ga­gne­rait 6 000 $ (en­vi­ron 5 175 €) de

“Les blondes sont ré­mu­né­rées 7 % de plus que les brunes.” Jean-Fran­çois Ama­dieu, so­cio­logue

plus par an. Et tout de même 4 000 $ ( 3 450 €) de plus qu’une femme consi­dé­rée plus jo­lie mais non ma­quillée. Peut- être parce que, dans l’in­cons­cient des ma­na­gers, le ma­quillage (sauf s’il est trop lourd) donne l’image d’une femme ca­pable d’en­trer dans un rôle pro­fes­sion­nel ? Celles qui ne maî­trisent pas les codes de leur mi­lieu peuvent s’au­to-pla­car­di­ser sans même s’en rendre compte. « J’ai ana­ly­sé les signes du pou­voir au fé­mi­nin, dé­crypte Claire, directrice de la com­mu­ni­ca­tion dans une grande en­tre­prise pri­vée. Une se­nior en bas­kets ou bal­le­rines dé­gage moins de lea­der­ship qu’une tren­te­naire moins to­pée mais avec des ta­lons hauts. Moi qui suis in­ca­pable de marcher ju­chée sur des sti­let­tos, je m’en sors avec des Jim­my Choo à pe­tits ta­lons. » Elle a repéré des stra­té­gies in­vi­sibles pour les pro­fanes. « Dans les col­lec­tifs de tra­vail comme dans les soi­rées pro­fes­sion­nelles, les belles, les plus gla­mour, nouent des com­pli­ci­tés entre elles, partent en bande à la can­tine. C’est sans doute une ques­tion d’ef­fet mi­roir. On ne s’af­fiche pas avec une moche, même sym­pa. » Tel un ac­ces­soire qui su­blime l’al­lure de sa com­pagne, le conjoint doit lui aus­si être à la hau­teur : « Une cadre avi­sée n’in­vite pas un com­pa­gnon cheap, sans style et sans mé­tier à sta­tut pres­ti­gieux dans les soi­rées pro­fes­sion­nelles, aus­si ado­rable et so­ciable soit-il. Je ne vois ja­mais de ma­ri chô­meur ou plom­bier dans ces évè­ne­ments cor­po­rate. » Quoi qu’il en soit, le phé­no­mène de la prime aux beaux s’am­pli­fie à une vi­tesse in­quié­tante. « L’une des rai­sons, c’est l’ex­plo­sion des ré­seaux so­ciaux, pour­suit Jean-Fran­çois Ama­dieu. Avec Fa­ce­book, Ins­ta­gram, etc., on as­siste à une qua­si-sa­cra­li­sa­tion de l’image et du phy­sique à grand ren­fort de sel­fies mis en scène. Nous sommes bom­bar­dés de por­traits gla­mour re­tou­chés par des filtres. D’où une stan­dar­di­sa­tion des corps et de la beau­té qui s’im­pose à tous. » Consé­quence de ce culte de l’image numérique de soi ? Plus de 20 % des femmes qui tra­vaillent vi­vraient dans la han­tise d’être dis­cri­mi­nées sur leur phy­sique 4). Les cadres,

( en par­ti­cu­lier, ont de bonnes rai­sons de s’an­gois­ser. Pre­nons les dé­ci­deurs des deux sexes : « Alors qu’entre 45 % et 61 % des di­ri­geants hommes sont en sur­poids, seule­ment 5 % à 22 % des di­ri­geantes le sont, ré­vèle Jean-Fran­çois Ama­dieu, études à l’ap­pui. On to­lère donc plus fa­ci­le­ment les ki­los mas­cu­lins en trop. Une in­éga­li­té entre les femmes et les hommes qui de­vrait in­té­res­ser les fé­mi­nistes. Or, bien au contraire, de plus en plus de femmes sont lais­sées pour compte dans l’in­dif­fé­rence gé­né­rale. Il n’y a guère d’as­so­cia­tions pour s’en émou­voir. » Pour­quoi ? « Parce qu’en France comme ailleurs, un tis­su as­so­cia­tif an­cien et in­fluent (SOS Ra­cisme, Act Up…) s’est prio­ri­tai­re­ment oc­cu­pé des autres su­jets de dis­cri­mi­na­tion – l’ori­gine, la cou­leur, l’orien­ta­tion sexuelle, le genre… Il n’y a rien eu d’équi­valent pour les gros, les se­niors, les aty­piques en gé­né­ral, qui ne sont pas consi­dé­rés comme des mi­no­ri­tés vi­sibles, donc pas comme des groupes pou­vant faire pres­sion sur les élus et les pou­voirs pu­blics. »

La mé­de­cin es­thé­tique Ca­the­rine de Gour­sac voit pas­ser

( 5) beau­coup d’an­gois­sées dans son ca­bi­net. « Trop blonde pour di­ri­ger une équipe mas­cu­line, trop grosse pour être pro­mue, pas as­sez gla­mour pour représenter une marque pres­ti­gieuse et, bien sûr, trop vieille pour être tou­jours per­for­mante… Beau­coup de mes pa­tients des deux sexes tra­vaillent dans des sec­teurs où à 35 ou 40 ans vous com­men­cez dé­jà à être con­si­dé­ré comme un has been. Or la re­traite s’éloigne de plus en plus et les car­rières s’al­longent, tan­dis que le CDI dis­pa­raît et qu’il faut pa­raître fraîche et lé­gère pour tra­vailler de plus en plus long­temps. »

Un re­cru­te­ment à la voix, comme dans « The Voice »

Alors, la dic­ta­ture de l’ap­pa­rence est- elle une fa­ta­li­té ? Y a-t-il des moyens d’en sor­tir ? L’ar­ticle 225-1 du code pé­nal in­ter­dit la dis­cri­mi­na­tion sur l’ap­pa­rence phy­sique. « Mais celles qui en souffrent s’au­to­cen­surent et re­noncent sou­vent à de­man­der ré­pa­ra­tion à la jus­tice, re­grette la Dre de Gour­sac. D’au­tant que la preuve de la dis­cri­mi­na­tion est dif­fi­cile à ap­por­ter. Quel ma­na­ger se­rait as­sez in­cons­cient pour dire à une col­la­bo­ra­trice qu’elle est moche, trop vieille, trop grosse, trop blonde, pas as­sez sexy, etc. ? »

Pour Jean-Fran­çois Ama­dieu, l’une des so­lu­tions passe par le re­cours au CV ano­nyme, sans pho­to, comme ce­la se pra­tique aux Etats-Unis, me­sure qui avait été vo­tée en France en 2006. « Pour don­ner au can­di­dat une chance d’être au moins écou­té dans un en­tre­tien. Le dé­cret d’ap­pli­ca­tion n’a ja­mais vu le jour, et les en­tre­prises qui l’avaient adop­té l’ont aban­don­né. Autre piste : re­cru­ter les can­di­dats à l’aveugle, à la voix, comme dans l’émis­sion The Voice. Des en­tre­prises amé­ri­caines s’y sont mises. »

Le chan­ge­ment des men­ta­li­tés pour­rait ve­nir des ré­seaux so­ciaux, qui pro­duisent certes le pire, comme le « bo­dy

sha­ming » – l’hu­mi­lia­tion sur le phy­sique –, mais aus­si son contraire, le « bo­dy po­si­tive » – ac­cep­ta­tion de tous les âges, corps et vi­sages dans leur ré­jouis­sante di­ver­si­té. Sur In­ter­net, em­me­nées par l’hu­mo­riste you­tu­beuse Lau­ra Ca­lu, des femmes se ré­vol­taient cet été contre les dik­tats de la min­ceur et en­voyaient leurs pho­tos, toute cel­lu­lite de­hors, avec le ha­sh­tag #Ob­jec­tifBi­ki­niFer­meTaGueule.

« Nous, ché­rie, on cherche des ca­nons »

Des in­fluen­ceuses fé­dèrent des com­mu­nau­tés de ré­prou­vées, comme ces blo­gueuses de grande taille qui créent leurs propres em­plois et bu­si­ness, « sans at­tendre qu’on veuille bien nous re­cru­ter, té­moigne Gaëlle Pru­den­cio, 35 ans, 140 kg pour 1,73 m et près de 30 000 abon­nés sur Ins­ta­gram. Femme noire, obèse. Je cu­mule. » L’an­cienne étu­diante en mas­ter a lan­cé sa ligne de vê­te­ments. « C’est à tra­vers la mode que j’ai ap­pris à m’ai­mer. En Afrique, les rondes élé­gantes portent des tis­sus im­pri­més co­lo­rés, alors qu’ici on nous se­rine qu’une grosse doit im­pé­ra­ti­ve­ment por­ter du sombre, de l’uni. Je veux mon­trer la voie aux plus jeunes pour qu’elles s’ac­ceptent et aient confiance en elles. »

D’autres as­sument leur phy­sique avec hu­mour, comme la co­mé­dienne, ar­tiste de stand-up et man­ne­quin Myr­tille Char­tuss 6), 1,80 m et un nez « twis­té » par une dys­pla­sie

( fi­breuse. Dans ses sketchs, elle in­carne la belle et bi­zarre à la fois, on ne sait pas, comme l’ac­trice Ros­sy de Pal­ma (son mo­dèle). La dis­cri­mi­na­tion au phy­sique, elle connaît. « J’avais été dé­ni­chée par une agence pour le poste de Miss Mé­téo à Ca­nal+. Quand la cas­teuse m’a vue ar­ri­ver, elle m’a dit : “Non, mais nous, ché­rie, on cherche des ca­nons, pas des gueules comme ça”… Et vlan, prends ça. »

Des marques pres­ti­gieuses s’en­gouffrent dans la ten­dance bo­dy po­si­tive. De­si­gual, Die­sel et Nike font ap­pel à la man­ne­quin Win­nie Har­low, qui dé­file fiè­re­ment avec son vi­ti­li­go (dé­pig­men­ta­tion de la peau). La top « over­size » Is­kra La­wrence pose toute en courbes pour L’Oréal. De plus en plus de marques comme The Kooples, Ame­ri­can Ap­pa­rel, Saint Laurent, Cé­line, Tom­my Hil­fi­ger ou Dolce & Gab­ba­na uti­lisent des man­ne­quins âgées, voire très âgées, Mar­ke­ting ou mode éthique et so­li­daire, le vi­rage s’im­pose à toute la so­cié­té.

1. Ed. Li­brio. 2. Au­teur de La so­cié­té du pa­raître, éd. Odile Ja­cob. 3. Ja­clyn S. Wong et An­drew M. Pen­ner, « Gen­der and the re­turns to at­trac­ti­ve­ness », Re­search in so­cial stra­ti­fi­ca­tion and mo­bi­li­ty, 2016. 4. « Ba­ro­mètre na­tio­nal de per­cep­tion de l’éga­li­té des chances » 2017, Kan­tar TNS pour le Me­def. 5. Co­au­teure, avec Bé­né­dicte Flye Sainte Ma­rie, de Le pou­voir de l’ap­pa­rence, éd. Mi­cha­lon. 6. Au­teure de Ni par­faite ni re­faite, éd. Favre, sur scène à Pa­ris à par­tir du 2 oc­tobre, dans Per­verse ar­tis­tique.

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