« Je ne veux pas ins­pi­rer la pi­tié… »

CONDAM­NÉ PAR LA MA­LA­DIE DE CHAR­COT, L’AF­FEC­TION AYANT RÉ­CEM­MENT EM­POR­TÉ JOOST VAN DER WESTHUIZEN, DODDIE WEIR (61 SÉ­LEC­TIONS) A DÉ­CI­DÉ DE PAR­TIR « EN CROI­SADE »…

Midi Olympique - - Tournoi Des 6 Nations - Par Marc DUZAN, en­voyé spé­cial

A u « Pe­tit Pa­ris » de Grass­mar­ket, un ca­fé fran­çais du quar­tier bran­ché d’Édimbourg, Doddie Weir (47 ans) passe com­mande à un ser­veur qui lui rend un peu plus de qua­rante cen­ti­mètres. « Un verre de vin rouge

et un ca­fé, s’il vous plaît. » Drôle de ma­riage, pour un drôle de mec. Weir, c’est deux mètres et des pous­sières d’hu­mour bri­tish dé­bi­té dans un ac­cent éc os­sais à cou­per au cou­teau, à fendre les bûches. Il vient à peine de trem­per ses lèvres dans son verre de pi­crate qu’il s’em­pare du smart­phone po­sé sur la table et cen­sé en­re­gis­trer la con­ver­sa­tion. « C’est votre

femme, en pho­to ? » Oui. « Elle est bien plus jo­lie que vous ne l’êtes. Vous de­vez avoir un ta­lent ca­ché. » Il ex­plose d’un rire so­nore et la dé­fla­gra­tion se­coue les murs en brique du Pe­tit Pa­ris, où quelques sup­por­ters des Bleus ont pris place, at­ten­dant le coup d’en­voi d’An­gle­terre — Galles. Cer­tains d’entre eux ont re­con­nu l’an­cien deuxième ligne du Char­don. Ils lui lancent un clin d’oeil, se com­parent à son im­men­si­té, grattent une pho­to. Doddie Weir dit alors que « Merle et Rou­mat mis à part », les Fran­çais ont tou­jours été ado­rables avec lui. « En 1993, on perd au Parc des Princes. À la sor­tie du ban­quet d’après-match, je vois six mo­tos de po­li­ciers ga­rées de­vant notre bus. Je m’ap­proche de la pre­mière, grimpe à l’ar­rière et je dis au gars : « Tu m’em­mènes où, ca­ma­rade ? » Le mec s’est mar­ré et a dé­mar­ré. On a bu quatre pintes sur les Champs Ely­sées puis il m’a ra­me­né à l’hô­tel. Il ne par­lait pas an­glais et mon fran­çais se li­mi­tait à « bon­jour », « mer­ci ». Mais on a pas­sé un mo­ment ex­tra­or­di­naire, ce soir-là. » De 1990 à 2000, Doddie Weir a donc af­fron­té

neuf fois les Bleus. « Ga­gné trois, per­du six. » Il jure n’avoir rien oublié de la chis­te­ra de Gre­gor Town­send, qui per­mit aux Écos­sais de mettre un terme, en 1995, à 25 ans de di­sette à Pa­ris. Comme il se sou­vient par­fai­te­ment de Ga­vin Has­tings, es­seu­lé au ban­quet d’après-match et tra­hi par un tra­duc­teur nom­mé Da­mian Cro­nin, deuxième ligne des Lon­don Scot­tish, au­to­pro­cla­mé fran­co­phone : « Ga­vin avait sor­ti le speech clas­sique, re­mer­ciant les Fran­çais pour leur ac­cueil, les fé­li­ci­tant pour leur ma­gni­fique vic­toire et bla­bla­bla, bla­bla­bla… Puis Da­mian s’est sai­si du mi­cro pour tra­duire aux Fran­çais les mots de notre ca­pi­taine : « Gentlemen, je suis en re­tard parce que j’ai des­cen­du quelques bières au bar de l’en­trée. À cet ins­tant pré­cis, je pré­fé­re­rais cer­tai­ne­ment être avec ma femme mais on m’a de­man­dé de par­ler, alors je vais vous ra­con­ter trois conne­ries avant d’al­ler re­cher­cher le ser­veur… » Les Fran­çais étaient morts de rire. » LE DER­NIER VOYAGE

Le temps du rire est in­ter­rom­pu par un sou­pir, pré­cé­dant la se­conde par­tie de l’in­ter­view. Il y a qua­torze mois, un mé­de­cin a donc an­non­cé au géant de Ga­la­shiels qu’il souf­frait de la ma­la­die de Char­cot, une af­fec­tion neu­ro­dé­gé­né­ra­tive ayant em­por­té avant lui Joost van der Westhuizen, le de­mi de mê­lée des Spring­boks. « Sur le ter­rain, il fal­lait trois mecs pour l’at­tra­per. À la fin de sa vie, il ne bu­vait plus seul. » Chez Doddie, les pre­miers symp­tômes sont ap­pa­rus en no­vembre 2015. « Je me suis coin­cé le bras dans une porte. Je pen­sais que ce n’était rien. » Au fil des jours, le fer­mier des Bor­ders per­dait néan­moins en force. La poigne de sa main droite sem­blait fai­blir, la peau de ses avants-bras était en per­ma­nence se­couée par d’étranges fré­mis­se­ments. Deux mois d’exa­mens mé­di­caux (« C’est long, hein ? Je crois que les mé­de­cins ont eu du mal à trou­ver mon cer­veau, lors du scan­ner… ») ac­cou­chaient fi­na­le­ment du ter­rible ver­dict, à pro­pos du­quel il écri­ra dans le Te­le­graph :

« J’ai re­çu des coups de coude de Mar­tin John­son, des coups de poing de Wade Doo­ley. Mais jusque-là, on ne m’avait ja­mais as­som­mé comme l’a fait ce mé­de­cin… »). Dans le même temps, sa mère Nan­ny lut­tait contre un can­cer, son fils aî­né (Ha­mish, 16 ans) pré­pa­rait des concours im­por­tan­tis­simes et Doddie ne sa­vait pas vrai­ment comment an­non­cer la nou­velle à son en­tou­rage. Le jour où il se dé­ci­da à bri­ser le si­lence, il réunit les gar­çons dans le sa­lon de la mai­son fa­mi­liale, à Ga­la­shiels : « Ils ont eu peur, c’est nor­mal. Ha­mish a tout de suite cher­ché des in­fos sur in­ter­net. Il s’est vite ren­du compte qu’il n’y avait rien à faire… Pour cou­per court à leurs pleurs, je leur ai an­non­cé qu’on par­tait dans quelques se­maines en Nou­velle-Zé­lande pour la tour­née des Lions. » La fa­mille Weir res­ta plus d’un mois au bout d’un monde mais, pas­sé l’ex­tase d’un inou­bliable voyage, le re­tour à la réa­li­té fut dif­fi­cile. Six mois plus tard, Doddie Weir est en­core in­dé­pen­dant mais voit peu à peu son corps le tra­hir : « Je n’ar­rive plus à bou­ton­ner mes che­mises et ne suis plus ca­pable de por­ter une pinte de bière seul… Pe­tit à pe­tit, mes muscles dis­pa­raissent. Bien­tôt, je ne pour­rai plus man­ger, boire, res­pi­rer. » De fait, la ma­la­die de Char­cot peut tuer en trois se­maines comme en dix ans. « La moyenne se si­tue entre un et deux ans », coupe-t-il dans un haus­se­ment d’épaules. À cet ins­tant-là de l’in­ter­view, on doit ti­rer une tronche pas pos­sible. Lors­qu’il s’en aper­çoit, il éructe, faus­se­ment agres­sif : « Chan­geons de su­jet ou on va tous chia­ler ! Je ne veux pas ins­pi­rer la pi­tié ! » EN CROI­SADE CONTRE LE SYS­TÈME

Doddie Weir, ma­rié à Ka­thy et père de trois ado­les­cents (Ha­mish, An­gus et Ben), sait que les jours sont comp­tés. Alors qu’on lui de­mande si la foi lui est d’un quel­conque se­cours, il se­coue la tête, nous rap­pe­lant par l’anec­dote le seul échange qu’il ait ja­mais eu avec le Très Haut : « À 27 ans, j’ai eu un grave ac­ci­dent de la route. La voi­ture était bri­sée, j’étais dans un sale état. Dans mon de­mi-co­ma, j’ai dit à Dieu : « Si tu as be­soin d’un deuxième ligne, prends-moi main­te­nant. » Il ne l’a pas fait. » Il marque une pause, re­prend : « Je crois qu’il vou­lait que je de­vienne son che­va­lier contre la ma­la­die de Char­cot. Alors, je me bats contre cette sa­lo­pe­rie. Je me bats contre le sys­tème. » Doddie Weir ex­plique à pré­sent que les la­bo­ra­toires phar­ma­ceu­tiques ont stop­pé de­puis bien long­temps leurs re­cherches sur la ma­la­die de Char­cot. « Ils se disent : « à quoi bon cher­cher un mé­di­ca­ment pour une af­fec­tion ne tou­chant ac­tuel­le­ment que 450 per­sonnes au Royaume-Uni ? Quels se­ront les bé­né­fices, pour nous ? » Si je suis par­ti en croi­sade, c’est pour ten­ter de chan­ger tout ça. » Via des dî­ners de cha­ri­té, en mo­bi­li­sant la fa­mille du

rug­by et en lan­çant le « Doo­die Gump », une com­mu­nau­té qui marche, court et com­bat pour lui, l’an­cien deuxième ligne a ré­col­té des cen­taines de mil­liers d’eu­ros, des­ti­nés à ai­der une poi­gnée

de scien­ti­fiques in­dé­pen­dants dans leurs re­cherches. « Des en­fants de l’école de Stow ont par exemple ré­col­té 320 000 eu­ros en ven­dant plus 15 000 boîtes de co­okies dans leur ré­gion. Pour sou­te­nir la cause, un homme a aus­si couru 80 ki­lo­mètres entre l’Écosse et l’An­gle­terre, un hag­gis (panse de bre­bis far­cie) entre les pognes. Quant à John Beat­tie (le père du troi­sième ligne de l’Avi­ron bayon­nais), il a ré­cem­ment or­ga­ni­sé un gi­gan­tesque concert à Edim­bourg. Tout le monde se bouge. Et ça me touche. » Peu avant de dire au re­voir, sa bouille ronde se fige dans un sou­rire d’une in­fi­nie ten­dresse. Il conclut : « L’éner­gie dé­ployée m’aide à ou­blier que je ne ver­rai pro­ba­ble­ment pas mes gar­çons gran­dir, que je ne se­rai pas là pour de­brie­fer leurs matchs de rug­by, les ser­rer dans mes bras ou les mettre mal à l’aise de­vant leurs pe­tites amies. Mais je n’ai au­cune re­quête, au­cun re­gret… » ■

Pho­tos Icon Sport et DR

Doddie Weir, le géant de Ga­la­shiels, il y a une ving­taine d’an­nées, sous le maillot de l’Écosse et, ci-des­sus (en haut à gauche), ce week-end, en­tou­ré de ses amis avant Écosse - France.

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