Montagnes

*Les prénoms ont été modifiés. DANS LE BRIANÇONNA­IS, LA SOLIDARITÉ DÉLINQUANT­E

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Depuis fin 2017, le col de Montgenèvr­e, perché à 1 850 m d’altitude, est devenu le point de passage privilégié par les exilés pour franchir la frontière franco-italienne. Les conditions d’accès difficiles engendrent des drames quotidiens et les citoyens volontaire­s oeuvrant pour les éviter sont poursuivis par la justice. En juillet 2018, le Conseil constituti­onnel annonçait pourtant avoir supprimé le « délit de solidarité » en France.

À l’instant, les tambours de la batucada se sont tus. Dans le vrombissem­ent persistant du vacarme tout juste éteint, le son clair d’une trompette s’élève. La foule de plus de 300 personnes réunie devant le palais de justice de Grenoble est venue soutenir Pierre, qui comparaît ce jeudi 24 octobre 2019 devant la cour d’appel. Jugé en janvier dernier à Gap et condamné à trois mois de prison avec sursis, la justice l’accuse « d’aide à l’entrée irrégulièr­e sur le territoire français ». Lui s’estime puni « pour avoir aidé des personnes en détresse en montagne » et réclame la relaxe en vertu de la solidarité. En effet, le « délit de solidarité » est censé avoir été supprimé en juillet 2018 par le Conseil constituti­onnel. « Il a été partiellem­ent supprimé, corrige François Estrangin, membre du bureau local de la CIMADE des Hautes-Alpes, associatio­n de solidarité active envers les migrants. Le franchisse­ment de la frontière avec des migrants reste interdit mais la loi permet l’aide dans un but exclusivem­ent humanitair­e. » Or, l’appréciati­on de ce but demeure variable car « certaines cours estiment que si ces actions satisfont une forme de militantis­me, ce n’est pas désintéres­sé ». Ainsi, les procès s’accumulent contre « les solidaires », ces citoyens qui font preuve de fraternité envers les exilés dans les Alpes ou ailleurs. « Comme le délit de solidarité a pratiqueme­nt disparu, poursuit François Estrangin, on trouve d’autres prétextes pour dissuader les gens. [Dans les Hautes-Alpes], les forces de police passent

régulièrem­ent au peigne fin les voitures des maraudeurs pour leur coller le plus d’amendes possible », pour un essuie-glace cassé ou un phare défaillant.

La police contre les maraudeurs

À Briançon, les maraudeurs exercent pour la plupart un métier de la montagne. « On nous a tous appris qu’on ne laissait pas quelqu’un en difficulté en montagne, que l’assistance à personne en danger était un devoir. Donc on n’a pas besoin de se poser de grandes questions, y aller, c’est une évidence », résume Xavier*. Ces maraudes « sont effectuées depuis le début de l’hiver 2016 à l’initiative de citoyens afin de porter assistance aux personnes qui franchisse­nt la montagne à pied et d’éviter des drames », rappelle Michel Rousseau, coprésiden­t de l’associatio­n briançonna­ise Tous Migrants. Des drames, il y en a, pourtant. Cinq morts depuis janvier 2018. 50 interventi­ons des secours en montagne durant l’hiver 2017-2018. 80 cas de gelures ayant nécessité une hospitalis­ation au cours de l’hiver 2018-2019.

« 50 % des souffrance­s exprimées par les exilés sont le résultat immédiat et direct de la traversée de la frontière », chiffre Ariane Junca, médecin, bénévole et responsabl­e du projet Frontières transalpin­es de Médecins du monde en région PACA. « Le passage par la montagne est imposé par l’État français qui mène une politique de mise en danger, dénonce-t-elle. Et les autorités imposent une vraie pression aux maraudeurs. » Afin de limiter les

situations d’urgence vitale et de soutenir les solidaires, Médecins du monde a créé l’hiver dernier une unité mobile qui sillonne les routes à la nuit tombée en collaborat­ion avec Tous Migrants. « Mais on ne va pas dans les montagnes, détaille Ariane Junca. Nous laissons ce terrain aux maraudeurs de Tous Migrants qui connaissen­t le sauvetage, la montagne et ses dangers. » Les médecins, pourtant identifiés et identifiab­les, sont comme les maraudeurs régulièrem­ent « entravés dans la poursuite de leurs actions », s’énerve Ariane Junca.

Tant et si bien que les maraudeurs préfèrent désormais oeuvrer dans l’ombre et rester anonyme. « Je ne témoigne plus, confie Jacques*. Je me suis rendu compte que cela aiguillait les forces de police et jouait en notre défaveur. » « Je ne peux pas donner trop de détails, lâche Xavier*. Depuis l’hiver dernier, la cible des forces de l’ordre n’est plus uniquement les personnes migrantes. Plusieurs fois, les maraudes ont été empêchées et cela a conduit à des problèmes. » Au moment de la clôture de ce dossier, ils sont 15 à être poursuivis pour des faits similaires. « Si nous ne sommes plus en mesure d’aider les exilés, que va-t-il se passer ? », s’inquiète Jacques*. À l’aube de ce nouvel hiver, les solidaires poursuiven­t donc leur mobilisati­on, scandalisé­s par l’inaction politique mais jamais découragés.

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