Les services de ren­sei­gne­ment : la co­lonne ver­té­brale des ré­gimes arabes

Moyen-Orient - - SOMMAIRE - Luc Ba­tigne et Agnès Le­val­lois

Les services de ren­sei­gne­ment du monde arabe (ap­pe­lés mou­kha­ba­rat au Ma­chrek) cris­tal­lisent, dans les ima­gi­naires oc­ci­den­tal et moyen-orien­tal, tous les vices et fautes qu’on im­pute aux ré­gimes qu’ils servent. Les chan­ge­ments po­li­tiques in­ter­ve­nus après les évé­ne­ments de 2011 ont mis en lu­mière la place par­ti­cu­lière (sé­cu­ri­taire, certes, mais aus­si po­li­tique et so­ciale) qu’ils oc­cupent dans ces États. Aus­si, avant de se de­man­der com­ment ils peuvent – ou pas – ac­com­pa­gner les ré­formes, il est in­dis­pen­sable de ca­rac­té­ri­ser ces « sys­tèmes » dans leurs points com­muns comme dans leurs nuances.

Les États arabes – et les services de ren­sei­gne­ment qui leur sont de­ve­nus in­dis­pen­sables – sont d’abord le ré­sul­tat d’un contexte his­to­rique. Après quatre siècles de do­mi­na­tion ot­to­mane, sui­vis de la co­lo­ni­sa­tion eu­ro­péenne, la prise de conscience col­lec­tive au Congrès arabe de Pa­ris (juin 1913) n’a pas suf­fi à em­pê­cher les man­dats en Orient, pas plus que la for­ma­tion de la Ligue arabe en 1945 n’a évi­té la créa­tion d’israël en 1948. Se per­ce­vant comme le fruit d’une his­toire de dé­lais­se­ment et de mé­pris, ces États ont for­ma­li­sé une idéo­lo­gie mo­bi­li­sa­trice, le na­tio­na­lisme, et ont cru trou­ver une voie de re­dres­se­ment dans l’éta­blis­se­ment de ré­gimes au­to­ri­taires laïques, fa­ci­li­té par le contexte de la guerre froide : à par­tir des an­nées 1950, de nou­veaux ré­gimes s’im­posent en Égypte, en Sy­rie, en Irak, au Yé­men, en Al­gé­rie, en Libye, et des ten­ta­tives de putschs ébranlent le Maroc et le Sou­dan.

Ryth­mée par les dé­faites face à Israël, cette pé­riode dé­bouche sur une dé­cen­nie de ter­ro­risme d’état (1970-1980). Pa­ral­lè­le­ment, les sys­tèmes po­li­tiques se bloquent (échec po­li­tique, éco­no­mique et so­cial), ce qui ne laisse d’autre al­ter­na­tive sé­rieuse que l’is­la­misme (1981 : as­sas­si­nat du pré­sident égyp­tien Anouar el-sa­date ; 1987 : créa­tion du Ha­mas ; 1991 : vic­toire du Front is­la­mique du sa­lut aux élec­tions lé­gis­la­tives en Al­gé­rie, entre autres exemples). L’en­li­se­ment des né­go­cia­tions du pro­ces­sus de paix et les guerres me­nées en Irak (1990, 2003) exa­cerbent le sen­ti­ment de la par­tia­li­té de l’oc­ci­dent et de son hos­ti­li­té en­vers les Arabes et les mu­sul­mans. L’is­la­misme, to­lé­ré si ce n’est en­cou­ra­gé par les ré­gimes au­to­ri­taires comme exu­toire, voire « iden­ti­taire » (Ara­bie saou­dite), ins­tru­men­ta­li­sé par les ré­gimes comme « arme » à l’ex­té­rieur (guerre d’af­gha­nis­tan entre 1979 et 1989), et sou­te­nu par l’oc­ci­dent contre les ré­gimes mar­xistes, monte inexo­ra­ble­ment.

Les ré­gimes arabes se sont ain­si ins­tal­lés dans une at­ti­tude de grande mé­fiance à l’égard de l’oc­ci­dent, consi­dé­ré comme le sou­tien in­con­di­tion­nel d’israël ; contre les autres États arabes, ac­cu­sés de « tra­hir la cause » (no­tam­ment les mo­nar­chies du Golfe) ; contre les op­po­si­tions in­ternes (l’ef­fet « dic­ta­ture » se conjugue à ce­lui de l’état de guerre). À ce jour, six ans après les « ré­vo­lu­tions », rien n’a chan­gé. En dé­pit des di­vi­sions et des dif­fé­rences, ces États, où la dé­co­lo­ni­sa­tion a ame­né la mon­tée au pou­voir d’élites nou­velles, par le biais prin­ci­pa­le­ment des forces ar­mées et de sé­cu­ri­té, ont créé des sys­tèmes où les services de ren­sei­gne­ment et de sé­cu­ri­té sont de­ve­nus la co­lonne ver­té­brale des ré­gimes et pré­sentent un cer­tain nombre de traits com­muns quant aux mis­sions et à leurs modes d’ac­tion.

• Des mis­sions et des mé­thodes com­munes

Quels que soient les ré­gimes et leur his­toire, les mis­sions confiées aux services de ren­sei­gne­ment sont les mêmes :

ga­ran­tir la pé­ren­ni­té du ré­gime face au dan­ger in­té­rieur (par le contrôle de la po­pu­la­tion et la neu­tra­li­sa­tion des op­po­sants) et face au dan­ger ex­té­rieur (sur­veillance des dia­spo­ras) ;

pro­mou­voir des am­bi­tions ré­gio­nales, qui re­pré­sentent les vé­ri­tables en­jeux des po­li­tiques ex­té­rieures arabes, sous le cou­vert du pan­ara­bisme : ce­lui qui illustre le mieux la « cause arabe » (ou « is­la­mique ») a vo­ca­tion à pro­po­ser son lea­der­ship et à s’im­po­ser dans la ré­gion. Cette mis­sion passe le plus fré­quem­ment par le sou­tien à des causes « justes » (et leur ins­tru­men­ta­li­sa­tion) : kurde (chez les voi­sins), sah­raouie…

On peut ci­ter comme exemple les Moud­ja­hi­dine du peuple ira­nien ac­cueillis par Sad­dam Hus­sein (1979-2003) ;

sou­te­nir des vi­sées in­ter­na­tio­na­listes ou uni­ver­sa­listes : ce cas, plus rare, ren­du pos­sible par une si­tua­tion in­té­rieure plus simple et fa­vo­ri­sé par des moyens fi­nan­ciers qui per­mettent d’ache­ter le « rayon­ne­ment », a été par­ti­cu­liè­re­ment illus­tré par la Libye de Mouam­mar Kadha­fi (1969-2011), qui a mul­ti­plié les pro­jets pan­arabes ou pan­afri­cains, mais aus­si par les pro­jets d’ex­ten­sion de l’in­fluence wah­ha­bite saou­dienne ou la po­li­tique ex­té­rieure du Qa­tar.

Les modes opé­ra­toires et les ou­tils sont aus­si les mêmes :

le clien­té­lisme, tout d’abord, car dans des so­cié­tés res­tées tra­di­tion­nelles et mar­quées par la cor­rup­tion ad­mi­nis­tra­tive, le pou­voir s’exerce en grande par­tie par les « services ren­dus » ;

le re­cours à la vio­lence, en­suite. Il n’est pas tou­jours le fait d’éche­lons su­bal­ternes in­com­pé­tents em­por­tés par leur zèle ; l’exer­cice d’une cer­taine vio­lence fait par­tie de la concep­tion qu’on se fait de l’ef­fec­ti­vi­té du pou­voir. Ra­pi­de­ment, son in­fluence (au mieux) sur le ter­ro­risme in­ter­na­tio­nal, ou son uti­li­sa­tion, est ap­pa­rue comme un ou­til lé­gi­time ;

en­fin, s’adap­tant aux évo­lu­tions propres à l’oc­ci­dent, les États arabes et leurs services ont com­pris les avan­tages que pou­vaient leur pro­cu­rer, d’une part, l’uti­li­sa­tion des or­ga­ni­sa­tions à vo­ca­tion in­ter­na­tio­nale, éta­tiques ou non, de pro­pa­gande, de pro­mo­tion ou de cha­ri­té (Qa­tar, Ara­bie saou­dite – on pense, par exemple, à la chaîne d’in­for­ma­tion Al-ja­zee­ra), et, d’autre part, la ma­ni­pu­la­tion de l’oc­ci­dent. L’exemple le plus frap­pant est la co­opé­ra­tion an­ti­ter­ro­riste. Pour les services de ren­sei­gne­ment arabes, uti­li­ser le ter­ro­risme est à la fois lé­gi­time (ré­pondre à la « me­nace » is­raé­lienne) et ef­fi­cace pour pro­té­ger le ré­gime, pour ser­vir des am­bi­tions ré­gio­nales et pour pro­mou­voir des causes « uni­ver­selles ».

Agir di­rec­te­ment est ce­pen­dant ris­qué. Il vaut mieux ins­tru­men­ta­li­ser (le groupe ter­ro­riste est conscient du rôle qu’on lui fait jouer) ou ma­ni­pu­ler (dans ce cas, il ne s’en rend pas compte), voire sim­ple­ment sous-trai­ter. La Sy­rie s’est fait une spé­cia­li­té de la créa­tion de groupes fon­da­men­ta­listes ter­ro­ristes à usage ex­terne. Le pro­blème est que ces groupes fi­nissent un jour ou l’autre par échap­per à leur spon­sor. En re­vanche, la co­opé­ra­tion an­ti­ter­ro­riste avec l’oc­ci­dent paie : la Sy­rie a joué ce jeu après la guerre du Golfe de 1990-1991, ce qui a ren­du le ré­gime « fré­quen­table » pen­dant en­core quelques an­nées. La Libye en a aus­si re­cueilli des pro­fits : en 2009, les services de ren­sei­gne­ment li­byens avaient des pro­grammes de co­opé­ra­tion (avec for­ma­tion) avec la CIA et tra­vaillaient en liai­son avec les services bri­tan­niques pour les ai­der à in­fil­trer les ré­seaux fon­da­men­ta­listes si­tués au Royaume-uni, et se sont vu li­vrer des op­po­sants en échange.

En­fin, les prin­cipes d’or­ga­ni­sa­tion et les règles de fonc­tion­ne­ment sont les mêmes par­tout. La règle ab­so­lue est que moins un ré­gime se sent lé­gi­time, plus il mul­ti­plie les services et les met en concur­rence. Le ser­vice do­mi­nant va­rie se­lon l’évo­lu­tion du ré­gime, les chan­ge­ments de sa po­li­tique et les per­son­na­li­tés en place. Une deuxième règle, plus pra­tique mais uni­ver­selle, est d’ef­fec­tuer un re­cru­te­ment plé­tho­rique qui mul­ti­plie les obli­gés du ré­gime et ses in­for­ma­teurs, mais qui, en re­tour, mul­ti­plie aus­si les in­com­pé­tences. En­fin, troi­sième prin­cipe, les services sont plu­tôt at­tri­bués se­lon des cri­tères com­mu­nau­taires.

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• Une force de l’ombre aux pou­voirs exor­bi­tants

Les services de ren­sei­gne­ment arabes dé­tiennent des pou­voirs exor­bi­tants, bé­né­fi­cient de l’im­pu­ni­té et jouissent de nom­breux pri­vi­lèges. Mais ils sont aus­si des ac­teurs in­con­tour­nables de la po­li­tique in­té­rieure et ex­té­rieure des États. L’im­por­tance de ces services ne vient pas seule­ment de la ca­pa­ci­té de nui­sance qui leur a été at­tri­buée : leurs ef­fec­tifs nom­breux et le clien­té­lisme leur ont fait jouer un vé­ri­table rôle so­cial qui est al­lé jus­qu’à l’exer­cice d’une cer­taine justice de paix in­for­melle que les ad­mi­nis­tra­tions étaient bien in­ca­pables d’as­su­mer. En outre, le pres­tige lié au pou­voir a ca­na­li­sé vers eux des hommes in­con­tes­ta­ble­ment com­pé­tents. Par ailleurs, cer­tains services ont joué un rôle di­plo­ma­tique. Pour les États arabes, les ques­tions de po­li­tique étran­gère im­por­tantes sont en gé­né­ral les ques­tions ré­gio­nales, sou­vent trai­tées de fa­çon pré­fé­ren­tielle dans les cou­lisses, et les services de ren­sei­gne­ment en ont sou­vent été char­gés. Il existe pour­tant une grande di­ver­si­té, sou­vent liée à l’his­toire ; la si­tua­tion, les hommes, les po­li­tiques pos­sibles sont en constante évo­lu­tion et mo­di­fient la po­si­tion réelle de ces services dans l’état. Sans que les si­tua­tions soient fi­gées dans le temps et dans l’es­pace, les services de ren­sei­gne­ment peuvent être clas­sés en trois ca­té­go­ries : ou­tils du pou­voir, centres de pou­voir ou centres du pou­voir. La ma­jeure par­tie des États qui nous in­té­ressent sont ceux où les services de ren­sei­gne­ment sont de simples ou­tils du pou­voir po­li­tique. C’est le cas des mo­nar­chies du Golfe : po­la­ri­sés sur la pro­tec­tion po­li­tique du pou­voir, leurs services s’oc­cupent beau­coup des is­la­mistes ex­tré­mistes. Cer­tains États (Ara­bie saou­dite, Qa­tar) tentent aus­si de ma­ni­pu­ler ces ex­tré­mistes, et l’oc­ci­dent par la même oc­ca­sion, qui sont en­tiè­re­ment sou­mis à leur au­to­ri­té.

En Jor­da­nie, les services sont dans les mains du sou­ve­rain et se consacrent à la lutte an­ti­ter­ro­riste et à la sur­veillance des is­la­mistes. Au Maroc, la Di­rec­tion gé­né­rale des études et de la do­cu­men­ta­tion (DGED) et la Di­rec­tion gé­né­rale de la sur­veillance du ter­ri­toire (DGST) ont été re­prises en main par la monarchie en 1983. La pre­mière s’est d’ailleurs vu don­ner pour la pre­mière fois un di­rec­teur civil, en la per­sonne d’un ami per­son­nel du roi, Mo­ha­med Yas­sine Man­sou­ri, en 2005. Dans les Ter­ri­toires pa­les­ti­niens, la Sé­cu­ri­té pré­ven­tive et les Ren­sei­gne­ments gé­né­raux tra­vaillent avec les Oc­ci­den­taux et contre le Ha­mas. Les services de ce der­nier, à Ga­za de­puis 2006, y mènent une ac­ti­vi­té qui suit les di­rec­tives po­li­tiques du mou­ve­ment (y com­pris dans les rap­ports com­plexes avec l’iran). En de­hors du monde arabe, le mi­nis­tère du Ren­sei­gne­ment et de la Sé­cu­ri­té de la Ré­pu­blique is­la­mique d’iran doit aus­si comp­ter avec les pas­da­ran. Il est donc ef­fec­ti­ve­ment un or­gane im­por­tant du pou­voir po­li­tique, mais il reste sou­mis à une double hié­rar­chie ins­ti­tu­tion­nelle (le Guide su­prême et la pré­si­dence). La Tur­quie pré­sente un cas in­té­res­sant, car on a pu se de­man­der, jus­qu’à une époque ré­cente, si les services – dans ce cas, l’or­ga­ni­sa­tion na­tio­nale du ren­sei­gne­ment (MIT) – n’étaient pas un or­gane d’in­fluence sur le po­li­tique. Le MIT, ser­vice mixte (ci­vils et mi­li­taires) confié à Ha­kan Fi­dan (un proche de Re­cep Tayyip Er­do­gan), a ai­dé à pur­ger les services, l’ar­mée et les autres ad­mi­nis­tra­tions. Il a aus­si été le bras ar­mé du chef de l’état dans sa po­li­tique en­vers le Parti des tra­vailleurs du Kur­dis­tan (PKK) et les dji­ha­distes en Sy­rie et en Irak. Mu­ni des pou­voirs ren­for­cés qu’il sou­hai­tait, le pré­sident Er­do­gan pré­pare une re­fonte du sys­tème de ren­sei­gne­ment, où les pré­ro­ga­tives du MIT se­ront ré­duites grâce à la di­vi­sion des services.

La Tu­ni­sie consti­tue le seul exemple d’état qui en­tame une vé­ri­table ré­flexion sur la sé­cu­ri­té na­tio­nale (1). Zine el-abi­dine ben Ali (1987-2011), bien qu’an­cien mi­li­taire, avait confié la sé­cu­ri­té de son ré­gime à la po­lice, toute-puis­sante mais à ses ordres. Après quelques er­re­ments liés au contexte dans le­quel s’est mis en place le nou­veau ré­gime, et du fait de la co­ha­bi­ta­tion, ce ne sont pas tant les mé­thodes des services qui sont mises en cause que la dé­fi­ni­tion même des ob­jec­tifs et des prio­ri­tés de la stra­té­gie sé­cu­ri­taire. Ils sont tou­jours aux ordres du pou­voir po­li­tique.

• Un rap­port au pou­voir com­plexe et chan­geant

Dans nombre d’états du monde ara­bo-mu­sul­man, les services de ren­sei­gne­ment semblent exer­cer une plus grande in­fluence sur les ins­tances po­li­tiques et consti­tuent de vé­ri­tables centres de pou­voir. Que cette in­fluence soit ac­tive ou pas­sive, elle

leur pro­cure une marge d’au­to­no­mie et une im­pu­ni­té hors norme. Le Li­ban est un cas illus­tra­tif, car les services y re­pré­sentent avant tout des ga­ran­ties pour les com­mu­nau­tés plu­tôt que des or­ganes d’in­fluence. C’est d’ailleurs ce qui ex­plique la per­sé­vé­rance des sun­nites à se do­ter, en 2006, d’un vé­ri­table ser­vice de ren­sei­gne­ment qui leur fai­sait dé­faut. Au Yé­men, les services sont na­tu­rel­le­ment mar­qués par le fait tri­bal, qui est le vé­ri­table centre du pou­voir. L’irak consti­tue un ex­cellent exemple à la fois de services conçus comme « ga­ran­tie » communautaire et de re­tour à la culture de l’an­cien ré­gime, mal­gré l’avè­ne­ment d’un sys­tème dé­mo­cra­tique. Sous Sad­dam Hus­sein (1979-2003), les services étaient mis en concur­rence per­ma­nente et sou­mis au raïs. L’iraqi na­tio­nal in­tel­li­gence ser­vice (INIS), créé en 2004 par la CIA avec le gé­né­ral Mo­ha­med Ab­dal­lah al-shah­wa­ni, n’a pas tar­dé à être re­pris en mains par le Pre­mier mi­nistre. L’in­fluence ira­nienne est dif­fi­cile à éta­blir pré­ci­sé­ment, la prio­ri­té des services étant la lutte contre Al-qaï­da et l’or­ga­ni­sa­tion de l’état is­la­mique (EI ou Daech). Il de­meure que, dans un État qui se re­cons­truit dif­fi­ci­le­ment et qui peine à re­cons­ti­tuer l’uni­té na­tio­nale (sé­ces­sion lar­vée des tri­bus sun­nites, qua­si-né­ces­si­té de re­cou­rir aux mi­lices chiites contre Daech, sans par­ler des services kurdes ou asayesh, de loyau­té cla­nique), les services re­pré­sentent – y com­pris à l’égard de l’oc­ci­dent – un vec­teur d’in­fluence im­por­tant, même s’il reste dé­pen­dant du ré­gime. En Libye, les services étaient aux ordres de Kadha­fi. Pour au­tant, on peut sou­li­gner le rôle un peu flou qu’a pu jouer Mous­sa Kous­sa, qui était char­gé des né­go­cia­tions avec les Oc­ci­den­taux et qui a fait dé­fec­tion au Qa­tar au dé­but de la ré­vo­lu­tion. La Sy­rie, en­fin, a sys­té­ma­ti­sé la mise en concur­rence per­ma­nente des services, tou­jours étroi­te­ment te­nus par le pou­voir, et l’al­ter­nance dans les cercles di­ri­geants. Quoi qu’il en soit, leur contrôle quo­ti­dien de la vie so­ciale et ad­mi­nis­tra­tive, sous tous ses as­pects, leur a tou­jours don­né une in­fluence consi­dé­rable dans l’état. Tous ces exemples montrent que les pays où les services ont le plus de pou­voir sont ceux où l’état – ou le ré­gime – a la lé­gi­ti­mi­té la plus faible.

Reste le cas de pays où l’on a vou­lu voir dans les services le vé­ri­table centre du pou­voir : le plus em­blé­ma­tique est l’al­gé­rie. Tout le monde a connu le Dé­par­te­ment du ren­sei­gne­ment et de la sé­cu­ri­té (DRS), di­ri­gé par le gé­né­ral Mo­ha­med Me­diène, alias Tou­fik, qui au­rait eu pen­dant 25 ans plus de pou­voir en Al­gé­rie que John Ed­gar Hoo­ver, di­rec­teur du FBI entre 1924 et 1972, à sa meilleure époque aux États-unis. Ni la presse, ni les mi­lieux cultu­rels, ni les

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ad­mi­nis­tra­tions, ni la po­lice n’étaient hors de son contrôle. Ab­de­la­ziz Bou­te­fli­ka lui a dû sans doute son élec­tion en 1999 et ses trois ré­élec­tions suc­ces­sives ; Me­diène est cré­di­té d’avoir, pour ce faire, im­po­sé à l’ar­mée un com­pro­mis avec la pré­si­dence. Pour au­tant, Tou­fik a été contraint à la dé­mis­sion en 2015 et le DRS dé­man­te­lé. Il faut donc ré­vi­ser les ana­lyses sur le DRS et s’in­té­res­ser moins à la puis­sance re­la­tive des services qu’à la ques­tion du par­tage du pou­voir à la tête de l’al­gé­rie, et à celle d’un ré­équi­li­brage où l’ar­mée a trou­vé son compte. L’égypte pré­sente un cas de fi­gure si­mi­laire. Le gé­né­ral Omar Sou­lei­man, di­rec­teur du Ser­vice de ren­sei­gne­ment gé­né­ral (GIS) de 1993 à jan­vier 2011, gé­rait les dos­siers di­plo­ma­tiques les plus sen­sibles de l’an­cien ré­gime : pays fron­ta­liers, Nil, ques­tion pa­les­ti­nienne. Der­nier vice-pré­sident de Hos­ni Mou­ba­rak (1981-2011), évin­cé par le nou­veau ré­gime, il a pris soin de confier ses dos­siers aux services de l’ar­mée que Mo­ha­med Mor­si (2012-2013) n’est ja­mais par­ve­nu à in­ves­tir. Le ma­ré­chal Ab­del Fat­tah al-sis­si, avant d’ac­cé­der à la pré­si­dence en 2014, avait été le di­rec­teur des Ren­sei­gne­ments mi­li­taires, puis le chef du Haut Conseil mi­li­taire. Mais au-de­là de l’homme, il s’agit ici aus­si de la place gé­né­rale de l’ar­mée dans le pays, ar­mée dont on connaît le rôle dans la dé­sta­bi­li­sa­tion des der­nières an­nées de Mou­ba­rak, no­tam­ment sur le dos­sier de sa suc­ces­sion.

• La ré­forme des services, un préa­lable à la dé­mo­cra­tie ?

À la lu­mière des évé­ne­ments de ces six der­nières an­nées, deux ques­tions sur­gissent : celle de la com­pé­tence des services de ren­sei­gne­ment (ils n’ont su pré­voir ni em­pê­cher au­cune ré­vo­lu­tion) et celle du lien entre leur puis­sance sup­po­sée dans l’état et le ca­rac­tère non dé­mo­cra­tique des ré­gimes. Pour la pre­mière, il convient de les ju­ger se­lon les orien­ta­tions qu’ils re­ce­vaient du pou­voir : la po­la­ri­sa­tion sur les op­po­sants a mas­qué la dé­gra­da­tion des condi­tions so­cio-éco­no­miques, la pro­gres­sion des is­la­mistes et les as­pi­ra­tions des jeunes gé­né­ra­tions à plus de li­ber­té. En outre, en dé­pit de leur place dans l’ap­pa­reil d’état, les services de ren­sei­gne­ment arabes avaient-ils un rôle dans les pro­ces­sus de prise de décision et pou­vaient-ils orien­ter les stra­té­gies po­li­tiques ? Et, même s’ils avaient per­çu ces évo­lu­tions, étaient-ils en me­sure d’ex­pli­quer au pou­voir son dé­fi­cit de lé­gi­ti­mi­té ? Rien n’est moins sûr.

Si les bou­le­ver­se­ments in­ter­ve­nus de­puis 2011 ont d’abord conduit à une contes­ta­tion de la place des services, la po­si­tion de ces der­niers a fi­ni par se ré­ta­blir, soit sous la pres­sion de l’in­sta­bi­li­té in­terne (Tu­ni­sie), soit face à l’ur­gence de la lutte contre les ex­tré­mistes is­la­mistes (avec la bé­né­dic­tion de la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale). Glo­ba­le­ment, les ré­gimes ont peu chan­gé. Est-ce parce que les services se sont main­te­nus ? Dès lors, une vé­ri­table ré­forme des ré­gimes pas­se­rait prio­ri­tai­re­ment par la celle des services, et la trans­for­ma­tion du sec­teur de la sé­cu­ri­té se­rait la clé de la dé­mo­cra­ti­sa­tion. Les ré­formes, sa­tis­fai­santes sur le plan in­tel­lec­tuel, ont fait sou­vent la preuve de leur in­adé­qua­tion aux réa­li­tés lo­cales (Af­gha­nis­tan, Irak). Mais elles semblent ré­pondre à des ob­jec­tifs po­li­tiques oc­ci­den­taux, puisque dès que la si­tua­tion nous pa­raît me­na­çante pour nos propres in­té­rêts (ter­ro­risme), nous ac­cep­tons le re­tour de l’an­cien ré­gime (Égypte), quand nous ne l’en­cou­ra­geons pas. Une vi­sion plus prag­ma­tique s’im­pose sans doute : les or­ganes sé­cu­ri­taires ne font qu’am­pli­fier les dé­fauts des sys­tèmes po­li­tiques et so­cié­taux, et les services de ren­sei­gne­ment des pays arabes sont avant tout l’ex­pres­sion des ré­gimes qu’ils servent et des so­cié­tés qui les sé­crètent. Ceux du bloc so­vié­tique, pour­tant ré­pu­tés, n’ont pas vu ve­nir les ré­vo­lu­tions en Eu­rope orien­tale, et ce n’est pas leur ré­forme qui a pro­duit des ré­gimes dé­mo­cra­tiques, mais l’in­verse.

Toute évo­lu­tion passe né­ces­sai­re­ment par l’éta­blis­se­ment d’un État de droit, au sein du­quel la ques­tion du rôle et de la place des services se­ra po­sée et en­ca­drée. Cette re­ven­di­ca­tion de l’état de droit était au coeur des ré­vo­lu­tions qui ont ébran­lé les ré­gimes arabes en 2011. Mais le contexte de la lutte in­ter­na­tio­nale contre le ter­ro­risme et les mou­ve­ments qui le gé­nèrent ne se prête pas à la re­mise en cause im­mé­diate et glo­bale du sys­tème. C’est ce qu’a éprou­vé la Tu­ni­sie entre 2011 et 2014. Et pour­tant, c’est bien la Tu­ni­sie qui semble éla­bo­rer les pré­mices d’une ré­forme en po­sant les bases d’une trans­pa­rence des po­li­tiques pu­bliques de dé­fense et de sé­cu­ri­té.

Note

(1) Fa­rah Ha­ched et Wa­hid Fer­chi­chi (dir.), Ré­vo­lu­tion tu­ni­sienne et dé­fis sé­cu­ri­taires, Med Ali Édi­tions, 2015.

En sep­tembre 2015, la presse al­gé­rienne re­late la mise en re­traite du gé­né­ral Mo­ha­med Me­diène, dit Tou­fik, chef du ren­sei­gne­ment du­rant 25 ans, en mon­trant une de ses rares photos. Les hommes sur cette af­fiche, col­lée dans un bâ­ti­ment of­fi­ciel en...

Yas­ser Ara­fat à Ra­mal­lah, le 27 jan­vier 2004, après un en­tre­tien avec Omar Sou­lei­man (de dos), di­rec­teur du Ser­vice de ren­sei­gne­ment gé­né­ral égyp­tien de 1993 à jan­vier 2011.

Sy­rie : un sol­dat des Forces dé­mo­cra­tiques sy­riennes ins­pecte un drone es­pion de Daech, à Ta­q­ba, le 29 mars 2017.

© AFP/MIKE Nel­son

Réunis ici à Alexan­drie en juin 1989, Ali Ab­dal­lah Sa­leh au Yé­men, Sad­dam Hus­sein en Irak, le roi Hus­sein en Jor­da­nie et Hos­ni Mou­ba­rak en Égypte (de gauche à droite) ont, jus­qu’au dé­but des an­nées 2000, in­car­né l’au­to­ri­ta­risme arabe.

L'égypte et Israël, res­pec­ti­ve­ment re­pré­sen­tés par Anouar el-sa­date (à gauche) et Me­na­hem Be­gin, signent la paix sous les aus­pices du pré­sident amé­ri­cain Jim­my Car­ter, en sep­tembre 1978.

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