Le ké­ma­lisme, une pa­ren­thèse dans l’his­toire turque ?

Moyen-Orient - - SOMMAIRE - Fa­brice Monnier

De­puis l’ac­ces­sion aux af­faires en 2002 d’un mou­ve­ment is­la­miste, le Par­ti de la jus­tice et du dé­ve­lop­pe­ment (AKP), le ké­ma­lisme n’est plus la doc­trine of­fi­cielle de la Ré­pu­blique turque, même si la per­sonne de Mus­ta­fa Ke­mal (1881-1938) dit « Atatürk » (1), son fon­da­teur, de­meure qua­si in­tou­chable. Sa pen­sée et sa doc­trine sont pu­bli­que­ment cri­ti­quées, les di­ri­geants ap­pli­quant une sorte de droit d’inventaire, ne re­te­nant que ce qui leur convient… Pour au­tant, le ké­ma­lisme a-t-il ces­sé de ré­gir la Turquie, est-il une pa­ren­thèse dans l’his­toire de ce pays clé du Moyen-orient ?

Mus­ta­fa Ke­mal Atatürk meurt d’une cir­rhose le 10 no­vembre 1938 à Is­tan­bul qui, sur sa dé­ci­sion, n’est plus la ca­pi­tale de la Turquie, mais où il aime à ré­si­der plu­tôt qu’à An­ka­ra, alors pous­sié­reuse pe­tite ci­té en per­pé­tuel chan­tier. Une dis­pa­ri­tion pré­ma­tu­rée, puis­qu’il n’est âgé que de 57 ans (2). La dic­ta­ture qu’il exer­çait sur sa pa­trie de­puis qu’il avait été élu pré­sident de la Ré­pu­blique, le 29 oc­tobre 1923, au­ra donc du­ré à peine quinze ans. Une pé­riode courte pour ré­or­ga­ni­ser de fond en comble un pays rui­né et dé­peu­plé par des guerres in­ces­santes de 1912 (dé­but des guerres bal­ka­niques) à 1922 (fin de la guerre d’in­dé­pen­dance). Comme pré­vu, son bras droit, le ta­ci­turne gé­né­ral Is­met Inönü (1884-1973), lui suc­cède et gou­verne jus­qu’en 1950. Cette trans­mis­sion du pou­voir, sans heurts, est pour Atatürk une vic­toire post­hume, car, à l’époque la plus brillante de l’em­pire ot­to­man, la mort du sou­ve­rain était presque tou­jours sui­vie de graves troubles, la mi­lice des ja­nis­saires ten­tant de pro­fi­ter de la si­tua­tion pour conso­li­der ses

po­si­tions et éli­mi­ner ses op­po­sants. In­con­tes­ta­ble­ment, les ké­ma­listes tiennent bien en main le pays et l’ar­mée. Le tes­tament po­li­tique qu’atatürk laisse der­rière lui est ins­crit dans l’ar­ticle 2 de la Consti­tu­tion. En ef­fet, de­puis la ré­vi­sion consti­tu­tion­nelle de fé­vrier 1937, les six grands prin­cipes du par­ti unique qu’il a créé en 1923, le Par­ti ré­pu­bli­cain du peuple (CHP ; en­core ac­tif), sont de­ve­nus l’idéo­lo­gie of­fi­cielle de la Ré­pu­blique. La doc­trine ké­ma­liste (en Turquie, on parle d’atatürk­çülük) est sym­bo­li­sée par une gerbe de six flèches re­pré­sen­tant six concepts clés théo­ri­que­ment in­dis­so­ciables les uns des autres : le ré­pu­bli­ca­nisme, le na­tio­na­lisme, le po­pu­lisme, l’éta­tisme (ou di­ri­gisme), le laï­cisme et le pro­gres­sisme. Un hé­ri­tage idéo­lo­gique que les suc­ces­seurs d’atatürk ont ac­cep­té, mais peinent à as­su­mer. Is­met Inönü est un conser­va­teur dans l’âme qui guide avec suc­cès la Turquie au mi­lieu des em­bûches de la Se­conde Guerre mon­diale, mais ses suc­ces­seurs à la tête de l’état se­ront tous des po­li­ti­ciens sans grandes convic­tions, à l’ex­cep­tion peut-être de l’in­clas­sable Tur­gut Özal, pré­sident de 1989 à 1993. Alors que s’est ins­tal­lé pour long­temps dans le fau­teuil d’atatürk un di­ri­geant aux sym­pa­thies is­la­mistes af­fir­mées – Re­cep Tayyip Er­do­gan, de­puis 2014 –, il est in­té­res­sant d’exa­mi­ner si les six concepts clés du ké­ma­lisme ont oui ou non ré­sis­té à la marche du temps.

• Entre ré­pu­bli­ca­nisme et na­tio­na­lisme

Atatürk fut le fon­da­teur d’une Ré­pu­blique dont à l’ori­gine per­sonne ne vou­lait. Même ses com­pa­gnons d’armes les plus dé­voués étaient ré­ti­cents à l’idée d’une ré­vo­lu­tion po­li­tique. Tous ceux qui, du­rant la guerre d’in­dé­pen­dance (1919-1922), le sui­virent dans son com­bat le firent pour dé­li­vrer leur pa­trie de l’em­prise étran­gère, pour dé­ga­ger le pays des rets des im­pé­ria­lismes bri­tan­nique, fran­çais et ita­lien. La mort dans l’âme, ils convinrent que le sul­tan Meh­med VI (1861-1926) au pou­voir (1918-1922) était un mau­vais sou­ve­rain et qu’ils dé­si­raient le dé­trô­ner, mais ils ne vou­laient pas tou­cher à l’ins­ti­tu­tion mo­nar­chique qui était, à leurs yeux, sa­crée.

Au len­de­main de sa vic­toire du­rant la guerre d’in­dé­pen­dance, Atatürk au­rait donc pu se conten­ter de des­ti­tuer un di­ri­geant dé­con­si­dé­ré par sa pra­tique convul­sive du double jeu, et de le rem­pla­cer par un membre de la dy­nas­tie po­li­ti­que­ment ac­cep­table. Sans au­cun doute, les ac­ti­vistes les plus pro­gres­sistes de son en­tou­rage en au­raient été sa­tis­faits. Des­ti­tuer un sul­tan dé­faillant et lui sub­sti­tuer un fils, un cou­sin ou un ne­veu avait été une so­lu­tion maintes fois uti­li­sée par le pas­sé. Si tel avait été son

choix, l’em­pire ot­to­man au­rait conti­nué d’exis­ter sous forme d’une mo­nar­chie consti­tu­tion­nelle ; ce qu’il était d’ailleurs, au moins sur le pa­pier, de­puis 1908. Le main­tien d’un « em­pire » ré­duit à l’ana­to­lie et à son ap­pen­dice eu­ro­péen de Th­race était d’au­tant plus pos­sible que les vain­queurs de la Pre­mière Guerre mon­diale, sou­cieux de sta­bi­li­té au Moyen-orient, s’ac­com­mo­daient de son exis­tence. Ils n’avaient ja­mais exi­gé sa dis­pa­ri­tion, comme ils l’avaient fait par exemple pour l’au­triche-hon­grie. Com­ment Atatürk était-il par­ve­nu à im­po­ser un choix ab­so­lu­ment contraire au voeu de ses frères d’armes et de l’im­mense ma­jo­ri­té de ses com­pa­triotes, res­tés fi­dèles à la dé­ca­dente, mais pres­ti­gieuse, dy­nas­tie ? Una­ni­me­ment adu­lé comme le sau­veur de la pa­trie, il sut pro­fi­ter de son au­ra de chef de guerre vic­to­rieux, de la pro­fonde las­si­tude de la po­pu­la­tion ren­due ex­sangue par dix ans de conflits qua­si conti­nus et sur­tout de l’ab­sence d’une op­po­si­tion or­ga­ni­sée, pour ob­te­nir de la Grande As­sem­blée na­tio­nale qu’elle abo­lisse d’abord le sul­ta­nat (1er no­vembre 1922), puis le ca­li­fat (3 mars 1924). Si Atatürk n’avait pas for­cé la main de ses com­pa­gnons, il est cer­tain qu’un membre de la dy­nas­tie ot­to­mane se­rait de­meu­ré chef de l’état avec la « double cas­quette » de sul­tan consti­tu­tion­nel et de ca­life. Ce sul­tan-ca­life se­rait au­jourd’hui en­tou­ré du res­pect gé­né­ral, et la phy­sio­no­mie de l’is­lam sun­nite contem­po­rain se­rait to­ta­le­ment dif­fé­rente ; il au­rait, si­non un chef spirituel, du moins un men­tor, même si les avis du ca­life n’ont pas une grande va­leur théo­lo­gique. En un mot, l’is­lam au­rait un porte-pa­role cré­dible. En consé­quence, le poids de la Turquie sur la scène in­ter­na­tio­nale se­rait tout autre.

Une res­tau­ra­tion de l’em­pire ot­to­man étant impossible, de­puis son ar­ri­vée au pou­voir, L’AKP ne peut guère faire plus que de pro­mou­voir une sorte d’« ot­to­ma­nia kitsch » en bra­quant le pro­jec­teur sur des per­son­na­li­tés his­to­riques su­bli­mées, comme les sul­tans Meh­med II (1432-1481, au pou­voir de 1444 à 1446 puis de 1451 à 1481) ou So­li­man Ier dit « le Ma­gni­fique » (14941566, sur le trône de 1520 à sa mort). Une ma­nière de re­la­ti­vi­ser l’im­por­tance de la pé­riode ré­pu­bli­caine en rap­pe­lant la gran­deur du pas­sé im­pé­rial. Ain­si, les commémorations de la prise de Cons­tan­ti­nople sur les By­zan­tins, le 29 mai 1453, ont été re­mises au goût du jour par Re­cep Tayyip Er­do­gan quand il était en­core maire d’is­tan­bul (1994-1998), alors que les ké­ma­listes ju­geaient in­utile de cé­lé­brer cet évé­ne­ment. Mais al­ler beau­coup plus loin et je­ter à bas le ré­gime ré­pu­bli­cain est impossible. Il faut se re­mé­mo­rer que, au dé­but du XXE siècle, l’idée na­tio­nale ne sé­dui­sait que dans des cercles res­treints d’of­fi­ciers su­bal­ternes, d’in­tel­lec­tuels et d’étu­diants. Seuls ceux que l’on nom­mait alors « jeunes-turcs » croyaient à l’exis­tence d’une na­tion turque ap­pe­lée à prendre son es­sor. La masse des su­jets mu­sul­mans de l’em­pire ot­to­man se consi­dé­rait comme membre de l’oum­ma (« la com­mu­nau­té des croyants ») et s’en sa­tis­fai­sait par­fai­te­ment.

Le sen­ti­ment de l’exis­tence d’une na­tion turque est donc ré­cent. Il est né bien après l’éclo­sion des na­tio­na­lismes bal­ka­niques, et cette idée qu’il existe un peuple turc ne s’est que dif­fi­ci­le­ment im­po­sée dans une po­pu­la­tion ana­to­lienne is­la­mi­sée de­puis le Moyen Âge. Or rap­pe­lons-le, il n’y a pas de pa­trie dans l’is­lam. Au XXE siècle en­core, l’iden­ti­té col­lec­tive ot­to­mane ren­voyait aux va­leurs re­li­gieuses par­ta­gées par les « croyants », quelles que soient leurs origines. Du­rant la guerre d’in­dé­pen­dance, c’est le « mu­sul­man » qui se bat­tait contre l’« in­fi­dèle » et non à pro­pre­ment parler le ci­toyen turc contre le ci­toyen grec. Mus­ta­fa Ke­mal le sa­vait. Vic­to­rieux de l’en­va­his­seur, il se lais­sa confé­rer le titre mé­dié­val, mais pres­ti­gieux, de ga­zi

(« com­bat­tant de la foi ») et en usa comme d’une arme po­li­tique pour gal­va­ni­ser une pay­san­ne­rie ana­to­lienne ré­tive au chan­ge­ment et lasse de se battre. D’un point de vue his­to­rique, la conscience d’ap­par­te­nir à un peuple turc est un des ac­quis ir­ré­ver­sibles du ré­gime ké­ma­liste : le sen­ti­ment na­tio­nal qui est né au cours de la guerre d’in­dé­pen­dance, pro­pa­gande ai­dant, s’est conso­li­dé. Il faut dire que les grands moyens ont été em­ployés : les noms des per­sonnes et des lieux ont été tur­qui­fiés, le vo­ca­bu­laire sys­té­ma­ti­que­ment ex­pur­gé des mots arabes et per­sans, et les par­ti­cu­la­rismes lo­caux, autres que folkloriques et in­of­fen­sifs, gom­més. Et, au fil du temps et des ma­riages, les im­mi­grés « rou­mé­liotes » (mu­sul­mans bal­ka­niques d’ori­gine grecque ou slave) ou cir­cas­siens (Cau­ca­siens mu­sul­mans de di­verses eth­nies) se sont fon­dus dans un vaste mel­ting pot turc. En un mot, de toutes pièces une na­tion a été for­gée.

Toutes les com­mu­nau­tés se sont lais­sé as­si­mi­ler, à l’ex­cep­tion d’une seule, les Kurdes (eux-mêmes di­vi­sés en plu­sieurs groupes an­ta­go­nistes par­lant des dia­lectes dis­tincts). Le pro­blème kurde est d’abord ce­lui d’une po­pu­la­tion pauvre et dé­lais­sée. Atatürk vou­lait voir en eux des « Turcs des mon­tagnes », des sortes de pri­mi­tifs qui, de gré ou de force, al­laient se fondre dans une grande na­tion. Une illu­sion dé­men­tie de son vi­vant par les in­sur­rec­tions kurdes de 1925, de 1928-1930 et de 1937.

De­puis, la ques­tion kurde de­meure pen­dante et le Sud-est ana­to­lien, en dé­pit d’une rude ré­pres­sion qui se pour­suit jus­qu’à nos jours, n’est pas pa­ci­fié. Au­cune ré­flexion sur une au­to­no­mie kurde n’a abou­ti, le risque de faire ex­plo­ser l’état-na­tion ap­pa­rais­sant trop grand. Même Re­cep Tayyip Er­do­gan ne s’est ris­qué sur au­cun ter­rain du com­pro­mis po­li­tique avec les sé­ces­sion­nistes, de crainte de faire vo­ler en éclats le cadre vou­lu par Atatürk. Comme pour le choix du ré­gime ré­pu­bli­cain, même s’il le sou­haite, il ne peut re­ve­nir en ar­rière sur la dé­ci­sion.

• Po­pu­lisme et éta­tisme : une dé­mo­cra­tie en ques­tion

Le cre­do ké­ma­liste était que, dans la nou­velle Turquie, il n’exis­tait pas de ri­va­li­tés de classes so­ciales, que castes et pri­vi­lèges y étaient in­con­nus. C’était une pé­ti­tion de prin­cipe. En fait, le po­pu­lisme (ou plu­tôt une forme de pa­ter­na­lisme condes­cen­dant) était cen­sé ser­vir d’an­ti­dote au com­mu­nisme, ser­vir à évi­ter toute lutte des classes, toute jac­que­rie, dans des ter­ri­toires où les grands pro­prié­taires (les agas) fai­saient et dé­fai­saient la loi. De ce point de vue, le po­pu­lisme a été un suc­cès. En dé­pit de la dan­ge­reuse proxi­mi­té de L’URSS et de l’ac­tion de mou­ve­ments d’ex­trême gauche très écou­tés par la jeu­nesse étu­diante, le pays n’a pas connu de troubles so­ciaux sé­rieux. Alors que vers 1950 elle était en­core très pauvre, sous­peu­plée – en­vi­ron 20 mil­lions d’ha­bi­tants (3) –, très peu al­pha­bé­ti­sée et ru­rale à plus de 80 %, la Turquie est, en ce dé­but du XXIE siècle, un pays de 80 mil­lions d’ha­bi­tants lar­ge­ment ur­ba­ni­sé, do­té d’une mé­tro­pole, Is­tan­bul, pas­sée dans l’in­ter­valle de 1,5 mil­lion à peut-être 15 mil­lions d’ha­bi­tants. L’en­ri­chis­se­ment du pays est in­dé­niable, mais les ex­cès du ca­pi­ta­lisme « sau­vage » ont fait écla­ter les struc­tures tra­di­tion­nelles, et des po­pu­la­tions en­tières vivent à la li­mite de la mi­sère et ne re­çoivent de se­cours et de soutien mo­ral que des so­cié­tés re­li­gieuses et des confré­ries mu­sul­manes. L’état ké­ma­liste s’est mon­tré dé­faillant dans toutes ses en­tre­prises autres que sé­cu­ri­taires et n’a pas per­çu le trouble iden­ti­taire af­fec­tant le pe­tit peuple des fau­bourgs, des ban­lieues et des cam­pagnes.

Au fil des an­nées, le cli­vage entre bour­geois des grandes villes et po­pu­la­tion ru­rale n’a fait que s’ac­cen­tuer et a conduit à un dis­tin­guo qui n’exis­tait pas du temps d’atatürk : ce­lui des « Turcs blancs » et des « Turcs noirs ». Il n’est pas à pro­pre­ment parler ce­lui des nan­tis et des lais­sés-pour-compte. Les « Blancs » sont les élites édu­quées et ai­sées qui, peu ou prou, par­tagent les vues d’atatürk sur ce à quoi doit res­sem­bler une Turquie oc­ci­den­ta­li­sée. Elles sont ur­baines et mi­no­ri­taires. Leurs modes de vie sont très dif­fé­rents de ceux des « Noirs », les gens de l’in­té­rieur, ba­sa­nés par l’im­pla­cable cli­mat ana­to­lien. Les pe­tits bour­geois pu­ri­tains et les ru­raux du pays « réel » prônent un res­pect ac­cru des va­leurs de l’is­lam. Le jeu dé­mo­cra­tique fait que ce sont eux qui se sont em­pa­rés – en ga­gnant toutes les élec­tions – de tous les le­viers du pou­voir. De nos jours, l’avant­garde des « Turcs noirs », les en­tre­pre­neurs ana­to­liens en­ri­chis, mais res­tés fi­dèles à leurs prin­cipes re­li­gieux, contrôle tous les rouages de l’état, no­tam­ment ce qui fut long­temps les prin­ci­paux bas­tions ké­ma­listes : le Haut Com­man­de­ment de l’ar­mée, les ser­vices de ren­sei­gne­ment, la ma­gis­tra­ture, l’uni­ver­si­té. Ils pro­cèdent à un inventaire de l’hé­ri­tage ké­ma­liste, tou­te­fois, l’es­sen­tiel à leurs yeux – le re­tour à la cha­ria – est in­en­vi­sa­geable, sauf à ris­quer une guerre ci­vile.

Point im­por­tant : po­pu­lisme ne si­gni­fie pas dé­mo­cra­tie ; elle est, sous sa forme oc­ci­den­tale, impossible en Turquie. À deux re­prises (1925 et 1930), Atatürk ten­ta sans suc­cès de mettre en place un ré­gime par­le­men­taire ; l’ex­pé­rience fut un com­plet échec. De­puis les an­nées 1950, chaque fois que le ré­gime a com­men­cé à s’ou­vrir au jeu des par­tis, le chaos po­li­tique s’est ins­tal­lé, d’où, à des in­ter­valles ré­gu­liers (1960, 1971, 1980, 1997), les coups d’état mi­li­taires, vi­sant plus à res­tau­rer l’ordre que l’or­tho­doxie ké­ma­liste.

À la mort d’atatürk, la Turquie était en­core loin d’être en­trée dans la ci­vi­li­sa­tion in­dus­trielle, le tra­vail de la terre res­tait sa prin­ci­pale source de ri­chesse. Il était impossible de s’ap­puyer sur un sec­teur pri­vé pour re­cons­truire le pays, d’au­tant que les in­dus­trieux mi­no­ri­taires chré­tiens avaient été chas­sés (Grecs) ou mas­sa­crés (Ar­mé­niens). Atatürk s’était ins­pi­ré des mé­thodes so­vié­tiques (na­tio­na­li­sa­tions, mo­no­poles d’état, plans quin­quen­naux) pour do­ter sa pa­trie d’une éco­no­mie moderne. Ce fut un échec et il fau­dra at­tendre plu­sieurs dé­cen­nies – jus­qu’aux an­nées 1960 – pour qu’une classe d’en­tre­pre­neurs au­toch­tones – sou­vent des tra­vailleurs im­mi­grés de re­tour d’eu­rope – ap­pa­raisse et pros­père. Tou­te­fois, en dé­pit du li­bé­ra­lisme af­fi­ché et de l’en­cou­ra­ge­ment à l’ini­tia­tive pri­vée, au­jourd’hui en­core l’état turc joue un rôle di­rec­tif dans le dé­ve­lop­pe­ment de l’éco­no­mie, en par­ti­cu­lier dans l’est ana­to­lien, vé­ri­table Mez­zo­gior­no turc. L’éta­tisme vou­lu par Atatürk a dis­pa­ru, mais il de­meure sous une autre forme et le pré­cepte « faire le bien du peuple, mal­gré le peuple » s’ap­plique tou­jours.

• L’en­jeu re­li­gieux : laï­cisme et pro­gres­sisme

In­sis­tons sur ce point : le laï­cisme turc, qui a fait cou­ler tant d’encre, n’est pas à pro­pre­ment parler la com­plète sé­pa­ra­tion de l’église et de l’état à la fran­çaise, mais l’étroite su­bor­di­na­tion du re­li­gieux au po­li­tique. Concrè­te­ment, ce­la si­gni­fie que les imams des mos­quées sont contrô­lés de près par le pou­voir, qu’ils ne prêchent pas ce qu’ils veulent. C’était le cas sous Atatürk, ce­la l’est tou­jours de nos jours. De plus, l’idée ké­ma­liste que la re­li­gion est une af­faire pu­re­ment pri­vée, sans rap­port avec la po­li­tique et la vie pu­blique, ne s’est pas im­po­sée et cet échec re­monte à loin, à bien avant Re­cep Tayyip Er­do­gan. Is­met Inönü avait ré­ta­bli les au­mô­niers mi­li­taires et l’ap­pel à la prière en arabe. De­puis les an­nées 1950, avec la mul­ti­pli­ca­tion du nombre de mos­quées, la vi­si­bi­li­té de l’is­lam s’est ac­cen­tuée. Tou­te­fois, la ré­forme de la langue et l’adop­tion de l’al­pha­bet la­tin, deux ré­formes fruc­tueuses in­ti­me­ment liées à l’en­tre­prise de

désa­ra­bi­sa­tion et de dés­is­la­mi­sa­tion, en­travent la com­plète is­la­mi­sa­tion de la so­cié­té turque : un re­tour à l’al­pha­bet arabe est impossible.

Les ké­ma­listes étaient par­ti­sans, non pas d’une marche gra­duelle et in­do­lore vers un mieux-être po­li­tique, éco­no­mique et so­cial, mais d’une trans­for­ma­tion ra­pide de la so­cié­té par l’em­ploi de mé­thodes ré­vo­lu­tion­naires. Un doc­tri­naire du ké­ma­lisme, Mu­nis Te­ki­nalp (1883-1961), écri­vait qu’être pro­gres­siste, c’était « agir avec la plus grande cé­lé­ri­té pos­sible en brû­lant les étapes et en fai­sant des sauts à tra­vers le temps ». Pour Atatürk, il s’agis­sait d’« éle­ver la na­tion au de­gré au­quel elle a le droit d’as­pi­rer dans le monde ci­vi­li­sé », et les chan­ge­ments de­vaient s’opé­rer à un rythme ra­pide, désar­çon­nant les ad­ver­saires et les em­pê­chant de ré­agir. Son ex­tra­or­di­naire sens du ti­ming po­li­tique lui a per­mis de ren­ver­ser tous les obs­tacles pour ar­ri­ver à ses fins. Sous sa fé­rule, ses com­pa­triotes tra­ver­sèrent plu­sieurs siècles en à peine plus d’une dé­cen­nie, se re­trou­vant même, no­tam­ment en ce qui concerne les droits ci­viques des femmes, en avance sur presque tous les pays eu­ro­péens les plus évo­lués.

C’est un fait : avec Is­met Inönü, le souf­flé est re­tom­bé ; mi­li­taire sans ima­gi­na­tion, il ne vou­lait que faire ré­gner l’ordre et faire res­pec­ter la loi. Et les di­ri­geants sui­vants ont été en­core plus dé­ce­vants : ils se sont conten­tés de gé­rer le pays au gré des fluc­tua­tions de la si­tua­tion in­ter­na­tio­nale, ne pre­nant plus au­cune grande dé­ci­sion so­cié­tale, lais­sant à l’ini­tia­tive pri­vée le soin de faire ou non pro­gres­ser la so­cié­té. De ce fait, le « pro­gres­sisme » a sur­tout été l’af­faire des nan­tis d’an­ka­ra, d’is­tan­bul et d’iz­mir qui ont ac­cep­té avec en­thou­siasme l’eu­ro­péa­ni­sa­tion des modes de vie et sur­tout la so­cié­té de consom­ma­tion. Mais l’ana­to­lie, es­sen­tiel­le­ment peu­plée de tra­di­tio­na­listes pieux (les alé­vis mis à part), est de­meu­rée, en ma­tière de moeurs, conser­va­trice, re­fu­sant la mo­der­ni­té, en par­ti­cu­lier quand elle touche le do­maine ul­tra­sen­sible du sta­tut de la femme. Par exemple, le port du fou­lard est res­té la norme pour elles dans les bour­gades et dans les cam­pagnes. Ce n’est que parce qu’il était mal vu par les au­to­ri­tés qu’il n’était pas ar­bo­ré dans les villes et les ad­mi­nis­tra­tions (4). Le pou­voir a chan­gé et son port y est main­te­nant au­to­ri­sé. Ce n’est pas une grande nou­veau­té ; l’im­por­tant est qu’au­jourd’hui les femmes turques étu­dient, tra­vaillent, voyagent li­bre­ment. Leur condi­tion est sans com­mune me­sure avec celle qui était la leur avant la prise du pou­voir par Atatürk, et ce­la aus­si est ir­ré­ver­sible.

• Une greffe ré­pu­bli­caine dé­fi­ni­tive ?

Des six flèches ti­rées par Atatürk, les deux moins bien af­fû­tées, l’éta­tisme et le pro­gres­sisme, ont man­qué la cible, deux un peu mieux ai­gui­sées, le po­pu­lisme et le laï­cisme, l’ont at­teinte sans en tou­cher le coeur, et en­fin deux ont fait mouche et sont so­li­de­ment plan­tées : le ré­pu­bli­ca­nisme et le na­tio­na­lisme. Vu les cir­cons­tances dans les­quelles ces dards ont été dé­co­chés et la dis­tance de la cible, c’est un bon score. Le temps où il était pos­sible de les ar­ra­cher et de les bri­ser est pas­sé. Tout ce que peut faire l’ac­tuel pou­voir is­la­miste est de les teindre en vert ; c’est ce qu’il a en­tre­pris de faire. Évi­dem­ment, les is­la­mistes re­chignent à ad­mettre qu’une bonne par­tie du mes­sage ké­ma­liste a été as­si­mi­lée. Lors d’un dis­cours à An­ka­ra mar­quant le 78e an­ni­ver­saire de la mort du fon­da­teur de la Ré­pu­blique, comme il se doit, le pré­sident Re­cep Tayyip Er­do­gan a com­mé­mo­ré la dis­pa­ri­tion de ce­lui qu’il pré­fère ap­pe­ler « Mus­ta­fa ga­zi » qu’atatürk. C’est sa fa­çon d’ad­mettre que, en condui­sant la Turquie à la vic­toire sur la Grèce du­rant la guerre d’in­dé­pen­dance, le créa­teur de la Turquie moderne a sau­vé sa pa­trie. Mais c’est le seul mé­rite qu’il lui re­con­naît. Et au fond, qu’im­porte ? Dans un bref laps de temps, Atatürk est par­ve­nu à adap­ter un modèle oc­ci­den­tal à un uni­vers is­la­mique. Certes, faute de dis­ciple en­tre­pre­nant tout dans son pro­gramme, tout n’est pas pas­sé, mais le gref­fon ne pour­ra plus être re­je­té.

© AFP/OZAN Kose

Convo­quée par le Par­ti ré­pu­bli­cain du peuple (CHP), cette ma­ni­fes­ta­tion ap­pelle au res­pect des va­leurs laïques de la Turquie, à Is­tan­bul, le 24 juillet 2016.

Si l’his­toire ot­to­mane marque la mé­moire des Turcs, elle reste au­jourd’hui dans les mu­sées.

Au pou­voir de 1918 à 1922, Meh­med VI (1861-1926) a été le der­nier sul­tan de la dy­nas­tie ot­to­mane.

Fon­da­teur de la Turquie moderne, Mus­ta­fa Ke­mal « Atatürk » (18811938) fi­gure sur de nom­breuses re­pré­sen­ta­tions pu­bliques ; ici, on le voit à Cir­ca, en Ana­to­lie, dans les an­nées 1930.

Le pré­sident Re­cep Tayyip Er­do­gan se rend au mau­so­lée de Mus­ta­fa Ke­mal, à An­ka­ra, le 30 août 2016.

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