La re­prise en main éco­no­mique du sud-est : un ou­til de re­con­quête des ré­gions kurdes par L’AKP

Moyen-Orient - - SOMMAIRE - Nicolas Ress­ler-fes­sy

En sep­tembre 2016, le Pre­mier mi­nistre, Bi­na­li Yil­di­rim (de­puis 2016), an­nonce, à l’oc­ca­sion d’un dis­cours pro­non­cé à Diyar­ba­kir, un plan d’in­ves­tis­se­ment mas­sif de l’état pour la re­lance éco­no­mique des ré­gions à ma­jo­ri­té kurde de l’est et du sud-est de la Turquie. D’un mon­tant de 40 mil­liards d’eu­ros sur dix ans, son ob­jec­tif est de fa­vo­ri­ser le dé­ve­lop­pe­ment in­dus­triel et l’at­trac­ti­vi­té de pro­vinces tou­chées par la re­prise des com­bats entre la gué­rilla du Par­ti des tra­vailleurs du Kur­dis­tan (PKK) et les forces de sécurité turques de­puis l’été 2015.

Le plan gou­ver­ne­men­tal se struc­ture en trois vo­lets. D’abord, la re­cons­truc­tion des sept dis­tricts dé­vas­tés par les com­bats ur­bains de la « guerre des Hen­dek » (1) entre l’au­tomne 2015 et le prin­temps 2016 : à Sur (quar­tier his­to­rique de Diyar­ba­kir (2)), Sir­nak, Si­lo­pi, Idil, Cizre, Yük­se­ko­va et Nu­say­bin. En­suite, la construc­tion de nou­velles in­fra­struc­tures, dont 15 hô­pi­taux, 51 ca­sernes et 67 000 lo­ge­ments, ain­si que trois stades de foot­ball (à Bat­man, Diyar­ba­kir et Ma­la­tya). Ces pro­jets étaient

sou­vent dé­jà pla­ni­fiés, mais le contexte sé­cu­ri­taire per­met de les im­po­ser sans pro­cé­dure de né­go­cia­tions au tra­vers de l’ad­mi­nis­tra­tion pu­blique char­gée des construc­tions, le To­ki. En­fin, le troi­sième vo­let s’adresse aux hommes d’af­faires et in­ves­tis­seurs : il vise au dé­ve­lop­pe­ment, dans les 23 pro­vinces de l’est et du sud-est, de « centres d’at­trac­tion » spé­cia­li­sés dans des sec­teurs pro­duc­tifs pré­cis, comme le tex­tile, la lo­gis­tique ou l’agroa­li­men­taire. Le gou­ver­ne­ment pré­voit la construc­tion an­nuelle de 80 usines « clés en main » pen­dant dix ans, qui

se­ront mises à dis­po­si­tion des en­tre­pre­neurs. Chaque site de­vra four­nir entre 200 et 800 em­plois, soit un ob­jec­tif de 40 000 par an. Afin d’at­ti­rer les in­ves­tis­seurs, le gou­ver­ne­ment sou­haite mettre en place des prêts à taux zé­ro, des ré­duc­tions de taxes et sur­tout des ga­ran­ties d’achat sur les pro­duc­tions.

La presse pro­gou­ver­ne­men­tale a pré­sen­té cette an­nonce comme un plan de lutte contre le PKK. Dans son édi­tion du 4 sep­tembre 2016, le journal Star évo­quait ain­si « Le pa­quet de 40 mil­liards qui achè­ve­ra la ter­reur à l’est », ci­tant les dé­cla­ra­tions du Pre­mier mi­nistre : « La meilleure ré­ponse au ter­ro­risme est de faire des in­ves­tis­se­ments sans re­lâche » de ma­nière à « ser­rer la ter­reur à la gorge ». La ques­tion kurde est ain­si ra­me­née es­sen­tiel­le­ment au ter­ro­risme, et l’ac­tion éco­no­mique est pré­sen­tée comme le moyen es­sen­tiel pour le ré­sor­ber. Le chô­mage mas­sif – qui dé­passe les 20 % dans cer­taines pro­vinces kurdes, par­ti­cu­liè­re­ment chez les jeunes – est per­çu comme la cause du suc­cès du PKK. Une ap­proche que cor­ro­borent des rap­ports d’ex­perts mon­trant l’in­fluence de la pré­ca­ri­té so­ciale dans le bas­cu­le­ment vers le mi­li­tan­tisme ar­mé (3). Ce rôle as­si­gné à l’éco­no­mie comme por­teur de co­hé­sion na­tio­nale n’est pas nou­veau en Turquie. Le pro­jet d’ana­to­lie du Sud-est (GAP) de construc­tion de bar­rages hy­dro­élec­triques sur les fleuves Tigre et Eu­phrate, lan­cé dans les an­nées 1970, en­vi­sa­geait dé­jà les re­tom­bées éco­no­miques comme fac­teur d’in­té­gra­tion de la ré­gion d’ana­to­lie du Sud-est à l’es­pace na­tio­nal (4). Ce­pen­dant, l’ap­proche pro­po­sée par le Pre­mier mi­nistre s’ins­crit dans une sé­quence nou­velle pour le gou­ver­ne­ment. Elle in­ter­vient après une pé­riode de mon­tée en puis­sance des re­ven­di­ca­tions pro­kurdes en Turquie et l’émer­gence de ter­ri­toires kurdes au­to­nomes en Irak et en Sy­rie. De­puis le dé­but des an­nées 2010, des rap­pro­che­ments avaient com­men­cé à se struc­tu­rer entre le Par­ti pour la paix et la dé­mo­cra­tie (BDP) et les hommes d’af­faires, rap­ports per­çus à An­ka­ra comme me­na­çant d’une ma­nière in­édite les liens entre les élites éco­no­miques kurdes et l’état.

• L’ou­ver­ture éco­no­mique au Kur­dis­tan d’irak

Les mi­lieux d’af­faires se sont long­temps te­nus à dis­tance du mou­ve­ment pro­kurde en Turquie, mar­qué par une orien­ta­tion idéo­lo­gique mar­xiste. Sur­tout, les rap­ports étroits qui lient les en­tre­pre­neurs à l’état ont joué dans le main­tien d’une ligne pro-an­ka­ra au sein du monde pa­tro­nal. La struc­tu­ra­tion éco­no­mique du sud-est ré­sulte d’une ap­proche éta­tique par le haut al­liant ges­tion sé­cu­ri­taire, ex­ploi­ta­tion des res­sources ex­trac­tives par des en­tre­prises pu­bliques et co­op­ta­tion des no­tables. Ce­la était d’au­tant plus né­ces­saire que la fer­me­ture des fron­tières par

la Ré­pu­blique de Turquie lors de sa fon­da­tion en 1923 fai­sait dis­pa­raître les ré­seaux mar­chands an­ces­traux qui com­mer­çaient sur les pé­ri­phé­ries de l’em­pire ot­to­man. Le contrôle des no­tables et leur ré­tri­bu­tion pas­saient alors par leur in­ser­tion dans les ré­seaux na­tio­naux via les ins­ti­tu­tions par­ti­sanes, l’ac­cès à la dé­pu­ta­tion, ou leur in­ves­tis­se­ment au sein des chambres de com­merce et d’in­dus­trie pro­vin­ciales.

Le pas­sage d’une éco­no­mie pla­ni­fiée à une éco­no­mie li­bé­rale à par­tir de 1981 fa­vo­rise le re­cul de l’in­ter­ven­tion­nisme éta­tique et la re­lance de re­la­tions com­mer­ciales avec les pays voi­sins, no­tam­ment au Moyen-orient. Dans cette nou­velle stra­té­gie, l’au­to­no­mie pro­gres­sive du Kur­dis­tan d’irak à par­tir de 1992, sur­tout après 2003, consti­tue une op­por­tu­ni­té pour les hommes d’af­faires des ré­gions orien­tales de la Turquie. Alors que le sud-est du pays s’em­bourbe dans la lutte contre le PKK dans la dé­cen­nie 1990, l’ou­ver­ture du Kur­dis­tan ira­kien – riche de sa rente pé­tro­lière – offre un bol d’air aux bu­si­ness­men de Turquie à la re­cherche de nouveaux mar­chés. À par­tir de 2005, la pres­sion des chambres de com­merce de Diyar­ba­kir et de Ga­zian­tep sur le Par­ti de la jus­tice et du dé­ve­lop­pe­ment (AKP) per­met la re­con­nais­sance par la Turquie du Gou­ver­ne­ment ré­gio­nal du Kur­dis­tan d’irak (GRK) (5). Elle per­met éga­le­ment, dans le même temps, un rap­pro­che­ment de la for­ma­tion is­la­mo­con­ser­va­trice de Re­cep Tayyip Er­do­gan avec le Par­ti dé­mo­cra­tique du Kur­dis­tan (PDK) de Mas­soud Bar­za­ni, pré­sident du GRK de 2005 à 2017. En s’al­liant avec le PDK, ma­jo­ri­taire dans le nord du Kur­dis­tan ira­kien et op­po­sé au PKK, L’AKP par­vient à s’in­sé­rer dans les ri­va­li­tés in­tra-kurdes. Jus­qu’au dé­chi­re­ment sur le ré­fé­ren­dum d’in­dé­pen­dance du 25 sep­tembre 2017, le GRK au­ra été l’un des plus sûrs par­te­naires du gou­ver­ne­ment turc dans la ré­gion. Du­rant la dé­cen­nie 2000, les ex­por­ta­tions des pro­vinces fron­ta­lières de l’irak, mais aus­si de la Sy­rie, bon­dissent, per­met­tant un vé­ri­table dé­col­lage éco­no­mique de la ré­gion. La pro­vince de Mar­din voit ses ex­por­ta­tions pas­ser de 39 mil­lions de dol­lars en 2003 à 1 mil­liard en 2013. Ga­zian­tep, prin­ci­pale ville in­dus­trielle d’ana­to­lie du Sud-est, en pro­fite le plus, en uti­li­sant à plein sa po­si­tion sur l’au­to­route qui re­lie la mer Mé­di­ter­ra­née, de­puis Mer­sin, au GRK : ses ex­por­ta­tions grimpent de 1,3 à 6,3 mil­liards sur la même dé­cen­nie. De son cô­té, Diyar­ba­kir s’in­sère moins lar­ge­ment dans les po­ten­tia­li­tés ex­por­ta­trices nou­vel­le­ment of­fertes. Les hausses sont plus me­su­rées : de 11 mil­lions de dol­lars en 2003, elles at­teignent 280 mil­lions dix ans plus tard. Ce dy­na­misme éco­no­mique des pro­vinces orien­tales fa­vo­rise le dé­ve­lop­pe­ment de nouveaux sec­teurs d’ac­ti­vi­té : l’agroa­li­men­taire, le tex­tile, la lo­gis­tique. Une at­trac­ti­vi­té nou­velle due no­tam­ment d’une main-d’oeuvre moins chère que dans l’ouest de la Turquie.

• L’émer­gence d’une scène éco­no­mique kurde

Cet es­sor ré­gio­nal per­met l’émer­gence d’un nou­veau pa­tro­nat lo­cal, moins dé­pen­dant des res­sources éta­tiques et plus or­ga­ni­sé dans l’ac­tion col­lec­tive (6). De nou­velles as­so­cia­tions sont créées, qui di­ver­si­fient les sys­tèmes de re­la­tions lo­cales, na­tio­nales, voire in­ter­na­tio­nales, hors des struc­tures of­fi­cielles des chambres de com­merce et d’in­dus­trie. Les hommes d’af­faires du sud-est de­viennent des ob­jets de convoi­tise pour les dif­fé­rentes as­so­cia­tions pa­tro­nales ac­tives en Turquie. Tus­kon, liée aux ré­seaux du pré­di­ca­teur Fe­thul­lah Gü­len, dis­pose jus­qu’à fin 2013 d’une po­si­tion avan­ta­geuse dans les pro­vinces kurdes au­près des pe­tits en­tre­pre­neurs. La crise entre le mou­ve­ment Gü­len et le gou­ver­ne­ment en dé­cembre 2013, puis la ten­ta­tive de coup d’état en juillet 2016 en­traînent la fer­me­ture des as­so­cia­tions qui y étaient af­fi­liées. De son cô­té, le Tü­siad, qui re­groupe les grandes hol­dings du pays, est à la re­cherche de nou­velles op­por­tu­ni­tés éco­no­miques ain­si que de nouveaux re­lais d’in­fluence po­li­tique au sein du monde pa­tro­nal. À tra­vers sa branche lo­cale du Tür­kon­fed, il cible les ré­gions de l’est et du sud-est en pleine crois­sance. En 2013, un pro­gramme d’in­ves­tis­se­ment et de trans­fert d’usines des pro­vinces de l’ouest en di­rec­tion des zones in­dus­trielles kurdes est inau­gu­ré. Le Pro­jet in­ter­ré­gio­nal de co­en­tre­prise (BORGIP) am­bi­tionne ain­si de de­ve­nir le « pi­lier tech­nique » des ini­tia­tives prises pour sou­te­nir le « pro­ces­sus de paix », en ré­fé­rence aux né­go­cia­tions entre le gou­ver­ne­ment turc et le PKK (2013-2015). Quant à l’as­so­cia­tion pa­tro­nale Mü­siad, proche de L’AKP, son ob­jec­tif est d’étendre son ré­seau au­près des en­tre­pre­neurs lo­caux, par­ti­cu­liè­re­ment dans le sec­teur de la construc­tion im­mo­bi­lière.

Ces trans­for­ma­tions sur la scène éco­no­mique s’ac­com­pagnent de nouveaux rap­ports en­tre­te­nus entre les en­tre­pre­neurs et le BDP. À l’ex­cep­tion de quelques villes te­nues par L’AKP, ce­lui-ci est de­ve­nu qua­si hé­gé­mo­nique dans les ré­gions kurdes dans le cou­rant des an­nées 2000. Mal­gré les in­ter­dic­tions suc­ces­sives qui touchent les dif­fé­rents par­tis que forment et re­forment les mi­li­tants du mou­ve­ment, le BDP rem­porte 99 mu­ni­ci­pa­li­tés lors des élec­tions lo­cales de 2009, et au­tant en 2014, dont Diyar­ba­kir, Van et Mar­din. Une dy­na­mique qui se pour­suit au scru­tin lé­gis­la­tif du 7 juin 2015. Le Par­ti dé­mo­cra­tique des peuples (HDP) – qui suc­cède au BDP au ni­veau na­tio­nal en 2014, le Par­ti dé­mo­cra­tique des ré­gions (DBP) de­ve­nant la branche lo­cale pour les pro­vinces du sud-est – ob­tient 12,9 % des voix. Un score qui lui per­met d’en­trer au Par­le­ment avec 80 dé­pu­tés (sur 550) et fait perdre à L’AKP sa ma­jo­ri­té ab­so­lue (258 sièges, soit 69 en moins). Les nou­velles élec­tions or­ga­ni­sées le 1er no­vembre 2015 font re­cu­ler lé­gè­re­ment le HDP (59 man­dats), alors que L’AKP ré­cu­père sa ma­jo­ri­té (317). S’ap­puyant sur le pro­gramme po­li­tique théo­ri­sé par le lea­der du PKK, Ab­dul­lah Öca­lan (em­pri­son­né sur l’île d’im­ra­li de­puis son ar­res­ta­tion en 1999), de l’« au­to­no­mie dé­mo­cra­tique », le par­ti kurde prône la mise en place d’as­sem­blées de quar­tier et de co­opé­ra­tives agri­coles ou ar­ti­sa­nales dans les ter­ri­toires qu’il contrôle. Ce pro­gramme ne re­ven­dique pas une in­dé­pen­dance du Kur­dis­tan de Turquie, mais une au­to­no­mie pas­sant par la rup­ture avec le sys­tème ca­pi­ta­liste, per­çu comme une forme contem­po­raine de co­lo­nia­lisme turc. Ce­pen­dant, la ra­di­ca­li­té de ce pro­jet et sa dif­fu­sion au sein des cadres du par­ti n’em­pêchent pas une forme de rap­pro­che­ment entre les en­tre­pre­neurs lo­caux et le mou­ve­ment kurde.

Ain­si, lors des élec­tions à la chambre de com­merce et d’in­dus­trie de Diyar­ba­kir en 2013, la « liste bleue », pro­kurde, l’em­porte. Sou­te­nue par le BDP, elle porte une can­di­da­ture ap­pe­lant à la construc­tion d’une éco­no­mie trans­ré­gio­nale unis­sant les « quatre Kur­dis­tans » (Turquie, Sy­rie, Irak, Iran). Sur le plan lo­cal, la nou­velle équipe de di­rec­tion prône un rap­pro­che­ment avec la mu­ni­ci­pa­li­té de Diyar­ba­kir en créant un Conseil éco­no­mique lo­cal, réunis­sant des as­so­cia­tions comme le Mü­siad et le Tü­siad. L’ini­tia­tive vise à pro­mou­voir des formes nou­velles d’ac­tion (ren­for­ce­ment du rôle des femmes, ou­ver­ture de bu­reaux dans les dis­tricts re­cu­lés, etc.). Dans le cadre des réunions du Conseil éco­no­mique avec les res­pon­sables po­li­tiques du par­ti kurde se dé­ve­loppe l’idée d’un com­merce trans­na­tio­nal in­tra-kurde. Est ain­si no­tam­ment de­man­dée l’ou­ver­ture de rap­ports com­mer­ciaux avec le « Ro­ja­va », en Sy­rie. Mais sa ges­tion par le Par­ti de l’union dé­mo­cra­tique (PYD), consi­dé­ré en Turquie comme la branche sy­rienne du PKK, pousse An­ka­ra à fer­mer ses postes fron­ta­liers. In­quiète, la chambre de com­merce et d’in­dus­trie de Diyar­ba­kir se mo­bi­lise à par­tir de sep­tembre 2013 pour la ré­ou­ver­ture des fron­tières et l’éta­blis­se­ment de liens com­mer­ciaux avec le Ro­ja­va. Cette de­mande est re­layée par les en­tre­pre­neurs de la pro­vince de Mar­din et du can­ton de Djé­zi­reh/qa­mi­sh­liyé, dont le po­si­tion­ne­ment se veut apo­li­tique. Alors que la guerre en Irak en­traîne une chute des ex­por­ta­tions – que l’état turc n’est

pas ca­pable de com­pen­ser –, l’émer­gence du Ro­ja­va consti­tue une op­por­tu­ni­té sa­lu­taire d’in­ves­tis­se­ments. L’ar­gu­men­taire éco­no­mique est ain­si em­ployé par les hommes d’af­faires qui veulent rompre avec un dé­ve­lop­pe­ment lo­cal tri­bu­taire d’an­ka­ra. Le nou­vel ho­ri­zon : une in­té­gra­tion éco­no­mique entre ré­gions kurdes.

Cette de­mande se heurte au re­fus ca­té­go­rique du gou­ver­ne­ment turc, op­po­sé à toute mise en place de re­la­tions avec un ter­ri­toire ad­mi­nis­tré par une or­ga­ni­sa­tion liée au PKK. Nouer des par­te­na­riats éco­no­miques avec le PYD au­rait consti­tué une forme de re­con­nais­sance et de lé­gi­ti­ma­tion de fait du Kur­dis­tan sy­rien par la Turquie.

• Le re­tour à la guerre et l’in­ter­ven­tion éta­tique

Même fra­gile et in­com­plet, le ces­sez-le-feu ac­cep­té par le PKK et les forces de sécurité turques en 2013 a per­mis de ré­duire les ten­sions entre ac­teurs lo­caux et de re­vi­ta­li­ser les dy­na­miques au sein de la so­cié­té ci­vile kurde. En juillet 2015, l’at­ten­tat de Su­ruç (33 morts et une cen­taine de bles­sés), at­tri­bué à l’or­ga­ni­sa­tion de l’état is­la­mique (EI ou Daech), et l’as­sas­si­nat, en ré­ac­tion, de deux po­li­ciers turcs par des mi­li­tants pro­kurdes font écla­ter la trêve. Le sud-est re­plonge dans un cycle de vio­lence. Des or­ga­ni­sa­tions pa­ra­mi­li­taires de jeu­nesse proches du PKK prennent le contrôle de quar­tiers de plu­sieurs grandes villes au nom de l’au­to­dé­fense et de l’au­to­ges­tion. Les forces de sécurité turques ré­agissent en écra­sant les quar­tiers in­sur­gés. En pa­ral­lèle, les dé­cla­ra­tions d’au­to­no­mie dans une dou­zaine de villes du sud-est par des ac­teurs po­li­tiques pro­kurdes en­traînent la mise sous tu­telle de di­zaines de mai­ries DBP, l’ar­res­ta­tion des élus mu­ni­ci­paux et la fer­me­ture des as­so­cia­tions proches du mou­ve­ment kurde. En­fin, consi­dé­ré par le pou­voir cen­tral comme la branche po­li­tique du PKK, le HDP est éga­le­ment vi­sé : 11 de ses dé­pu­tés, dont ses deux co­pré­si­dents, Se­la­hat­tin De­mir­tas et Fi­gen Yük­sek­dag, sont ar­rê­tés en no­vembre 2016. De­puis, la for­ma­tion re­fuse de sié­ger à la Grande As­sem­blée na­tio­nale.

En plus de sa ré­ac­tion mi­li­ta­riste, l’état turc s’en­gage éga­le­ment – à tra­vers L’AKP et ses di­vers re­lais as­so­cia­tifs lo­caux – dans une ré­ponse so­cio-éco­no­mique aux en­jeux de l’ère post­con­flit. La fer­me­ture des or­ga­ni­sa­tions pro­kurdes, qu’elles soient par­ti­sanes ou as­so­cia­tives, laisse un vide dans l’as­sis­tance aux po­pu­la­tions tou­chées par la guerre. Pour le com­bler, les mou­ve­ments proches de L’AKP in­ves­tissent le champ ca­ri­ta­tif. Ils y voient un moyen à la fois de bri­ser les struc­tures so­ciales pro­kurdes éta­blies et de ga­gner une forme de sym­pa­thie au­près des ci­vils. Dans la pro­vince de Mar­din, à l’ini­tia­tive du Mü­siad, se consti­tue ain­si la Plate-forme so­ciale et so­li­daire. Consti­tuée en fé­vrier 2016 par 56 as­so­cia­tions, elle en­tend prendre en main une part de l’aide au lo­ge­ment pour les fa­milles dont la mai­son a été dé­truite par la guerre. Elle fi­nance éga­le­ment des bourses pour des étu­diants et or­ga­nise la col­lecte et la dis­tri­bu­tion de den­rées ali­men­taires. Au-de­là de son en­ga­ge­ment dans le vo­let so­cial, le Mü­siad se montre éga­le­ment vo­lon­ta­riste dans l’ac­com­pa­gne­ment de pro­jets de re­cons­truc­tion im­mo­bi­lière. Une par­ti­ci­pa­tion

ac­tive fa­ci­li­tée par l’ar­res­ta­tion des maires DBP, rem­pla­cés par des ad­mi­nis­tra­teurs pu­blics proches du pou­voir. Le Mü­siad re­trouve ain­si, au sein des mu­ni­ci­pa­li­tés, des in­ter­lo­cu­teurs plus ré­cep­tifs.

Dans ce contexte, la po­si­tion des hommes d’af­faires en­ga­gés en fa­veur d’un rap­pro­che­ment avec le mou­ve­ment kurde de­vient plus com­plexe à te­nir. Alors que, du­rant les conflits ur­bains, ils ont sou­vent joué lo­ca­le­ment le rôle d’in­ter­mé­diaires entre les forces de sécurité et les mu­ni­ci­pa­li­tés, ap­pe­lant au re­tour du dia­logue, ils sont dé­sor­mais me­na­cés. De­puis l’été 2017, des ac­cu­sa­tions de « soutien à l’or­ga­ni­sa­tion ter­ro­riste du PKK » ciblent cer­tains lea­ders pa­tro­naux. C’est à Diyar­ba­kir, où l’ac­ti­visme pro­kurde était le plus fort, que les ac­cu­sa­tions sont les plus nom­breuses.

Cette pé­riode met ain­si fin à la phase d’émer­gence, entre 2013 et 2015, d’une com­po­sante pro­kurde au sein des élites éco­no­miques de l’est et du sud-est de la Turquie. Consé­quence di­recte : la re­ven­di­ca­tion d’un es­pace com­mer­cial in­tra­kurde do­mi­né par le HDP et le DBP n’est plus d’ac­tua­li­té. Au contraire, la mise en échec des in­sur­rec­tions ur­baines à l’été 2015 et le dur­cis­se­ment sé­cu­ri­taire d’an­ka­ra a eu pour consé­quence la dé­struc­tu­ra­tion des ré­seaux so­ciaux-po­li­tiques du mou­ve­ment kurde. Celle-ci s’ac­com­pagne d’un re­tour mas­sif dans la ré­gion non pas tant de l’in­fluence éta­tique que d’une forme de do­mi­na­tion par­ti­sane par L’AKP. Cette si­tua­tion pousse le pou­voir cen­tral à ré­ajus­ter ses rap­ports clien­té­listes avec les élites éco­no­miques lo­cales. Il né­go­cie par exemple l’ou­ver­ture d’avan­tages fis­caux pour des in­ves­tis­se­ments et des pro­messes d’em­plois. Des me­sures des­ti­nées à as­su­rer le re­tour à la paix dans le sud-est et qui té­moignent des cor­ré­la­tions entre les vo­lon­tés po­li­tiques na­tio­nales et les in­té­rêts éco­no­miques au ni­veau lo­cal dans la ges­tion du ter­ri­toire kurde de Turquie. Une ap­proche que les bou­le­ver­se­ments à l’échelle ré­gio­nale en Sy­rie et en Irak n’ont pas en­core per­mis de bous­cu­ler.

© Afp/ilyas Aken­gin

La re­prise des com­bats entre l’ar­mée turque et les mi­li­tants du PKK met en sus­pens le dé­ve­lop­pe­ment des ré­gions kurdes du pays, comme ici à Sir­nak, en no­vembre 2016.

Af­fiche de cam­pagne de L’AKP pour les lé­gis­la­tives de 2015, van­tant le soutien à l’agri­cul­ture, un sec­teur stra­té­gique dans la ré­gion. « De San­liur­fa à Mar­din, nous ap­por­tons la ri­vière », dit le slo­gan.

Lea­der du par­ti pro­kurde HDP, le dé­pu­té Se­la­hat­tin De­mir­tas ne peut plus sié­ger à la Grande As­sem­blée na­tio­nale de­puis son ar­res­ta­tion en no­vembre 2016.

Le conflit entre les forces de l’ordre et les mi­li­tants kurdes s’est ins­tal­lé dans le coeur même des villes du sud-est de la Turquie, comme à Diyar­ba­kir (ci-contre) et à Sir­nak (ci-des­sous), res­pec­ti­ve­ment en jan­vier et mars 2016.

Des Kurdes de Diyar­ba­kir cé­lèbrent leur Nou­vel An, Ne­wroz, le 12 mars 2016, en bran­dis­sant no­tam­ment des dra­peaux à l’ef­fi­gie du lea­der du PKK, Ab­dul­lah Öca­lan.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.