Ri­va­li­tés ira­no-saou­diennes : la di­men­sion ma­ri­time

Moyen-Orient - - SOMMAIRE - Jean-loup Sa­maan

Si la « guerre froide » entre l’ara­bie saou­dite et l’iran s’est es­sen­tiel­le­ment dé­ployée par pro­cu­ra­tion, à tra­vers des conflits in­di­rects au Moyen-orient (Li­ban, Sy­rie, Irak, Yé­men), elle se dé­cline aus­si en une com­pé­ti­tion ma­ri­time qui s’étend du golfe d’aden au dé­troit d’or­muz. Cette ex­ten­sion ma­ri­time des ri­va­li­tés ira­no-saou­diennes est la consé­quence des af­fron­te­ments au sol dans la pé­nin­sule Ara­bique. Ain­si, les Ira­niens en­voient des con­vois – sans être mas­sifs, ces flux ne sont pas né­gli­geables – tra­ver­sant la mer d’ara­bie pour ache­mi­ner des li­vrai­sons d’armes aux Hou­this qui luttent au Yé­men contre la coa­li­tion saou­dienne.

L ’op­por­tu­nisme ira­nien au Yé­men a ser­vi les pro­mo­teurs, à Té­hé­ran, d’une stra­té­gie na­vale am­bi­tieuse. En no­vembre 2016, le gé­né­ral Mo­ham­mad Ba­ghe­ri, chef de l’état-ma­jor ira­nien, al­lait jus­qu’à af­fir­mer lors d’un ras­sem­ble­ment de hauts gra­dés que d’ici quelques an­nées, l’iran dis­po­se­rait de bases mi­li­taires à l’étran­ger, no­tam­ment au Yé­men. Si la dé­cla­ra­tion a sus­ci­té la co­lère de Riyad, elle doit, au-de­là de l’aide ira­nienne aux Hou­this, être com­prise à l’aune des jeux de puis­sance entre l’iran et l’ara­bie saou­dite au­tour de l’ac­cès aux in­fra­struc­tures por­tuaires de la zone. Ain­si, le Sou­dan, qui fut long­temps l’al­lié de la Ré­pu­blique is­la­mique et sa porte d’en­trée vers la Mé­di­ter­ra­née et l’afrique, s’est ral­lié au royaume saou­dien. Ce­lui-ci construit, par ailleurs, une base mi­li­taire à Dji­bou­ti qui de­vrait lui as­su­rer un autre point d’ap­pui, non seule­ment pour ses opé­ra­tions au Yé­men, mais au­de­là, pour le contrôle des flux dans le golfe d’aden.

• Un in­té­rêt ma­jeur pour les ter­ri­toires ma­ri­times

Cette toile de fond fa­vo­rise les dé­mons­tra­tions de force en mer. En juin 2017, la ma­rine saou­dienne a ar­rê­té trois Ira­niens à bord d’un ba­teau na­vi­guant trop près d’une plate-forme pé­tro­lière au large des côtes du royaume. Pour Riyad, ces hommes étaient des Gar­diens de la ré­vo­lu­tion (pas­da­ran) fo­men­tant un at­ten­tat ; pour Té­hé­ran, il s’agis­sait de pê­cheurs ar­bi­trai­re­ment dé­te­nus. Les in­ci­dents de ce type sont de­ve­nus mon­naie cou­rante et ré­vèlent la ner­vo­si­té entre les deux pays. Rap­pe­lons en outre que, pour un État comme l’ara­bie saou­dite, la pro­tec­tion du lit­to­ral est une mis­sion com­plexe : sa ligne cô­tière me­sure en­vi­ron 2 640 ki­lo­mètres (1 840 sur le flanc oc­ci­den­tal, 800 sur sa fa­çade orien­tale). De plus, les deux États consi­dèrent les vastes éten­dues de l’océan In­dien comme des zones d’in­fluence qui peuvent af­fec­ter leurs in­té­rêts na­tio­naux, ce qui les conduit à pro­je­ter leurs vais­seaux dans cet es­pace et à tis­ser des liens avec des pays lit­to­raux, en par­ti­cu­lier l’inde, avec qui la co­opé­ra­tion ma­ri­time dans l’océan In­dien est de­ve­nue in­con­tour­nable. Tou­te­fois, il im­porte de me­su­rer les ca­pa­ci­tés res­pec­tives de l’iran et de l’ara­bie saou­dite à ex­pri­mer leur dé­sir de puis­sance en mer. Si Riyad et Té­hé­ran font état de fortes am­bi­tions ma­ri­times, il n’en reste pas moins que, sur un plan ca­pa­ci­taire, cette ri­va­li­té se ré­vèle mo­deste. Leurs res­sources n’en font guère des puis­sances na­vales. Plus gé­né­ra­le­ment, la plu­part des ex­perts mi­li­taires jugent mi­nime la contri­bu­tion des pays du Golfe dans le do­maine. Ain­si, se­lon l’ana­lyste amé­ri­cain An­tho­ny H. Cor­des­man, les forces ma­ri­times dans la ré­gion s’ap­pa­rentent tout au plus à des auxi­liaires au ser­vice des stra­té­gies aé­riennes et mis­si­lières (1).

Jus­qu’à ce jour, les ma­rines saou­dienne et ira­nienne ne se dé­pla­çaient que ra­re­ment au-de­là de leur voi­si­nage di­rect et, à chaque fois, sur de courtes du­rées. Il a été fait grand cas en mai 2013 de l’en­voi par l’iran d’un des­troyer et d’un porte-hé­li­co­ptères jus­qu’au port chi­nois de Zhang­jia­gang, près de Shan­ghai, après un tra­jet de quelque 13 000 ki­lo­mètres en 40 jours. En réa­li­té, ces ex­pé­di­tions sont no­tables par leur ca­rac­tère ex­cep­tion­nel : il s’agis­sait d’une pre­mière his­to­rique pour la ma­rine ira­nienne. Quand bien même son com­man­dant, le contre-ami­ral Ha­bi­bol­lah Sayya­ri, cla­mait que « [nos] flottes cir­cu­le­ront, dans les pro­chaines an­nées, tout au­tour de l’afrique et tra­ver­se­ront l’at­lan­tique », la réa­li­té est moins res­plen­dis­sante.

Si les chiffres placent les ma­rines ira­nienne et saou­dienne au pre­mier rang dans le Golfe – à l’ex­clu­sion évi­dem­ment des États-unis, pré­sents avec la Ve flotte à Bah­reïn –, la qua­li­té des

bâ­ti­ments et l’aguer­ris­se­ment du per­son­nel na­vi­gant posent la ques­tion de leur ap­ti­tude à conduire des opé­ra­tions am­bi­tieuses. Dans les deux cas, la plu­part des plates-formes ont été ac­quises dans les an­nées 1970, si bien que leur condi­tion opé­ra­tion­nelle est mise à mal.

• Des ca­pa­ci­tés na­vales mo­destes

En Ara­bie saou­dite, la ma­rine royale a long­temps été le pa­rent pauvre des forces saou­diennes par rap­port à la Garde na­tio­nale et aux ar­mées de terre et de l’air. Conscient de cette pro­blé­ma­tique, le royaume s’est lan­cé dans un am­bi­tieux plan de mo­der­ni­sa­tion. Des ef­forts ont d’abord été en­tre­pris pour re­nou­ve­ler la flotte de fré­gates (quatre en 2016) et de des­troyers (trois). Ce­pen­dant, les res­sources al­louées au com­man­de­ment orien­tal (pa­trouilleurs, cor­vettes) n’ont pas en­core per­mis une mo­der­ni­sa­tion es­sen­tielle, no­tam­ment à l’aune de la guerre au Yé­men. Dans les an­nées 1980, un pro­gramme de ren­for­ce­ment na­val saou­dien avait conduit à une vaste po­li­tique d’ac­qui­si­tion de ma­té­riels oc­ci­den­taux. De­puis lors, peu d’in­ves­tis­se­ments ont été consen­tis dans le do­maine na­val – le royaume ne pos­sède par exemple au­cun sous-ma­rin.

Alors que les uni­tés de la flotte oc­ci­den­tale saou­dienne ont prin­ci­pa­le­ment été ache­tées à la France, celles de la flotte orien­tale pro­viennent en grande par­tie des États-unis. Ces der­niers en­tendent lo­gi­que­ment jouer un rôle cen­tral dans la phase de mo­der­ni­sa­tion qui a dé­mar­ré avec la mise en place d’un se­cond pro­gramme de ren­for­ce­ment na­val saou­dien en 2008. De nom­breux échanges entre Riyad, Wa­shing­ton et les in­dus­triels amé­ri­cains de la dé­fense ont été me­nés, et la vi­site du pré­sident Do­nald Trump (de­puis jan­vier 2017) dans le royaume en mai 2017 a été l’oc­ca­sion de ré­ité­rer l’im­por­tance ac­cor­dée à cet élé­ment de la re­la­tion bi­la­té­rale. Pour les États-unis, l’en­jeu n’est pas seule­ment commercial – les fonds al­loués au pro­gramme de mo­der­ni­sa­tion saou­dien étant es­ti­més à en­vi­ron 20 mil­liards de dol­lars –, il est éga­le­ment po­li­tique : les in­ves­tis­se­ments de Riyad per­met­traient de ré­duire les coûts sur une par­tie des fu­tures plates-formes de L’US Na­vy.

En ce qui concerne les moyens ma­ri­times ira­niens, toute ana­lyse doit au préa­lable dis­tin­guer la ma­rine na­tio­nale de la com­po­sante na­vale des Gar­diens de la ré­vo­lu­tion. La pre­mière est une an­cienne ins­ti­tu­tion qui tire ses ori­gines de la ma­rine im­pé­riale fon­dée en 1932. La se­conde émerge dans les an­nées 1980, avec l’ar­ri­vée des pas­da­ran dans l’ap­pa­reil de sé­cu­ri­té de la jeune Ré­pu­blique is­la­mique. Jus­qu’à la ré­forme de 2007, les deux or­ga­ni­sa­tions se sont constam­ment concur­ren­cées pour l’al­lo­ca­tion de res­sources et la dé­ter­mi­na­tion de leurs pré­ro­ga­tives po­li­ti­co-mi­li­taires. En théo­rie, ces deux ac­teurs de la po­li­tique ma­ri­time ré­pondent en pa­ral­lèle au chef d’état-ma­jor des ar­mées, le gé­né­ral Mo­ham­mad Ba­ghe­ri, sans qu’une co­or­di­na­tion des opé­ra­tions soit re­quise.

Au de­meu­rant, les res­sources dont dis­posent la ma­rine na­tio­nale et la com­po­sante na­vale des pas­da­ran res­tent mo­destes. Les sanctions in­ter­na­tio­nales tou­chant le pays ont sou­vent ren­du le pro­ces­sus d’ac­qui­si­tion de ma­té­riels de guerre com­pli­qué, voire im­pos­sible. Té­hé­ran a fré­quem­ment re­cours à l’achat de tech­no­lo­gies duales qui sont en­suite mo­di­fiées. L’in­dus­trie na­vale ira­nienne se ré­vèle plus au­to­nome en ma­tière de sa­voir-faire que son équi­valent saou­dien, mais elle est mi­née par des re­tards de pro­duc­tion chro­niques et une faible qua­li­té de concep­tion. Sur le plan hu­main, la ma­rine na­tio­nale com­prend en­vi­ron 18 000 hommes en 2016, tan­dis qu’on en compte plus de 20 000 pour la com­po­sante na­vale des pas­da­ran. La ma­rine dis­pose de grandes plates-formes sou­vent mises en ser­vice à l’époque du shah Mo­ham­mad Re­za Pah­la­vi (1941-1979) : les sept cor­vettes ira­niennes datent des an­nées 1960 et 1970. De­puis 2003, Té­hé­ran s’est lan­cé dans un pro­ces­sus de

dé­ve­lop­pe­ment de nou­veaux na­vires

(cor­vettes, pa­trouilleurs) qui, sans bé­né­fi­cier de la manne fi­nan­cière du pro­gramme saou­dien, de­vrait per­mettre à la ma­rine de rem­pla­cer ses vais­seaux les plus an­ciens.

Pour l’ins­tant, les na­vires de guerre ira­niens ont les moyens de se pro­je­ter jusque dans la mer Rouge.

Au cours des der­nières an­nées, les am­bi­tions de l’iran en ma­tière de pro­jec­tion de force se sont ex­pri­mées de fa­çon plus ap­puyée. En fé­vrier 2011, pour la pre­mière fois de­puis la ré­vo­lu­tion de 1979, deux na­vires avaient fran­chi le ca­nal de Suez pour re­joindre la Sy­rie. Par ailleurs, la tra­ver­sée vers Zhang­jia­gang en 2013 a été cou­plée à une es­cale à Co­lom­bo, au Sri Lan­ka, pays avec le­quel la co­opé­ra­tion mi­li­taire n’a ces­sé de se ren­for­cer. Néan­moins, ces am­bi­tions ne doivent pas ca­cher les li­mites ca­pa­ci­taires aux­quelles les ma­rins ira­niens se trouvent confron­tés. À titre d’exemple, les faibles moyens en ma­tière de dé­fense aé­rienne des na­vires rendent les flottes ira­niennes vul­né­rables.

C’est en par­tie en rai­son de l’im­pos­si­bi­li­té de l’iran de dé­ve­lop­per une ma­rine de haute mer que les au­to­ri­tés ont orien­té les moyens na­vals vers la conduite d’opé­ra­tions asy­mé­triques. No­tons ain­si que, par rap­port à leurs voi­sins arabes du

Golfe, les Ira­niens ont un avan­tage dans le do­maine des sous-ma­rins, étant les seuls (hor­mis les puis­sances étran­gères pré­sentes, soit les États-unis, le Royaume-uni et la France) à dis­po­ser de tels na­vires. En 2017, on dé­nombre dans la flotte ira­nienne trois sous-ma­rins russes Ta­regh de classe Ki­lo (4 000 tonnes), un Fa­teh (500 tonnes), un Na­hang (350 à 400 tonnes) et 16 Qa­dir (au-des­sous de 150 tonnes). Cons­ciente de cette in­fé­rio­ri­té pro­blé­ma­tique, l’ara­bie saou­dite a en­ta­mé des dis­cus­sions avec les in­dus­triels fran­çais et al­le­mands sans que, pour l’ins­tant, une dé­ci­sion soit ar­rê­tée. À la force sous-ma­rine ira­nienne s’ajoute l’exis­tence d’un vaste ar­se­nal de mis­siles ba­lis­tiques qui per­mettent à Té­hé­ran de ci­bler sans dif­fi­cul­té les na­vires, ci­vils comme mi­li­taires, tra­ver­sant la zone. La ma­rine des Gar­diens de la ré­vo­lu­tion com­man­dant ces ar­se­naux s’est as­su­ré le rôle cen­tral de la stra­té­gie ma­ri­time ira­nienne dans la zone. Si la ma­rine na­tio­nale met en oeuvre la di­plo­ma­tie de dé­fense avec les par­te­naires in­ter­na­tio­naux au-de­là du Golfe, les pas­da­ran dé­ter­minent la po­li­tique na­vale du pays dans leur voi­si­nage di­rect.

L’as­cen­dant stra­té­gique ira­nien

Si les res­sources fi­nan­cières de l’ara­bie saou­dite pou­vaient faire de sa ma­rine la plus im­por­tante de la ré­gion, l’iran dis­pose d’une ex­pé­rience guer­rière plus an­cienne. Avant la guerre du Yé­men lan­cée en 2015, les ma­rins saou­diens n’avaient guère été sol­li­ci­tés par le pou­voir de Riyad, si ce n’est pour des contri­bu­tions – au de­meu­rant mo­destes – lors d’opé­ra­tions de contre­pi­ra­te­rie dans le golfe d’aden à la fin de la pré­cé­dente dé­cen­nie. Mal­gré une manne fi­nan­cière sans ri­vale dans le Golfe, l’ar­mée du royaume n’est pas ar­ri­vée, jus­qu’à pré­sent, à rem­por­ter une vic­toire dé­ci­sive au Yé­men et ses na­vires de guerre ont été à plu­sieurs re­prises la cible de mis­siles lan­cés par les Hou­this. Ce pa­ra­doxe de la su­pé­rio­ri­té tech­no­lo­gique ne se tra­dui­sant pas en pré­pon­dé­rance stra­té­gique n’est pas propre à l’ara­bie saou­dite : il re­flète plus gé­né­ra­le­ment la pro­blé­ma­tique de la né­ces­saire tra­duc­tion ins­ti­tu­tion­nelle et doc­tri­nale des nou­velles

ca­pa­ci­tés tech­no­lo­giques. En outre, les res­pon­sables amé­ri­cains ont sou­vent aler­té leurs in­ter­lo­cu­teurs saou­diens sur l’in­adé­qua­tion de leur pos­ture face à la na­ture du conflit ma­ri­time dans le Golfe : pour les pla­ni­fi­ca­teurs du Pen­ta­gone, les Saou­diens achètent ou re­nou­vellent des ma­té­riels de guerre pour me­ner des opé­ra­tions conven­tion­nelles de grande en­ver­gure alors que la me­nace à la­quelle ils font face – qu’il s’agisse de l’iran ou d’ac­teurs non éta­tiques – est asy­mé­trique. Au­tre­ment dit, l’ara­bie saou­dite reste mal pré­pa­rée pour faire face à la stra­té­gie na­vale des Gar­diens de la ré­vo­lu­tion ira­niens. En ef­fet, de­puis la guerre du Golfe de 1991 et le dé­ploie­ment mas­sif de l’ar­mée amé­ri­caine dans la ré­gion, les stra­tèges ira­niens ne nour­rissent au­cune illu­sion sur leur ca­pa­ci­té à de­ve­nir une « puis­sance na­vale » au sens tra­di­tion­nel. Ne pou­vant s’en­ga­ger dans une di­plo­ma­tie de la ca­non­nière avec L’US Na­vy, Té­hé­ran a pri­vi­lé­gié une stra­té­gie asy­mé­trique. En d’autres termes, l’iran n’en­tend pas lut­ter pour la su­pré­ma­tie des eaux du Golfe, mais contre­car­rer celle des États-unis à bas coût en in­ves­tis­sant dans des ar­se­naux, no­tam­ment ba­lis­tiques, qui contraignent for­te­ment les ma­noeuvres de ses ad­ver­saires. À cet égard, la dé­cen­nie écou­lée a mar­qué l’achè­ve­ment d’une vaste ré­or­ga­ni­sa­tion des forces na­vales ira­niennes en­ta­mée en 2007 et qui conso­lide la pri­mau­té des Gar­diens de la ré­vo­lu­tion dans le golfe Persique, tan­dis que la ma­rine na­tio­nale garde sous sa res­pon­sa­bi­li­té le golfe d’oman et la mer Cas­pienne. La pos­ture de l’iran consiste à contour­ner la lo­gique de la pro­jec­tion de forces, qui, tra­di­tion­nel­le­ment, se dé­cline en grands vais­seaux de guerre, en s’ap­puyant sur de plus pe­tites mais plus nom­breuses plates-formes : les sous-ma­rins lé­gers des Gar­diens de la ré­vo­lu­tion ain­si que de pe­tites em­bar­ca­tions, et des drones de sur­veillance. Ces uni­tés sont équi­pées avec des ar­se­naux im­por­tants qui com­prennent sou­vent mis­siles de croi­sière ou ba­lis­tiques. Par­fois, ces mis­siles, tels que le Noor ou le Gha­dir, sont des dé­ri­vés de ma­té­riaux chi­nois ac­quis par les Ira­niens au cours des an­nées 1990. En aug­men­tant la vul­né­ra­bi­li­té des grands bâ­ti­ments de guerre, ces ar­me­ments per­mettent, à bas coût, de dis­sua­der une in­ter­ven­tion ex­té­rieure – amé­ri­caine prin­ci­pa­le­ment – dans les zones d’in­fluence ira­nienne. À plu­sieurs re­prises, les au­to­ri­tés mi­li­taires amé­ri­caines, no­tam­ment le Cen­tral Com­mand char­gé du Golfe, ont ex­pri­mé leur crainte de voir ce re­cours à la guerre asy­mé­trique s’exa­cer­ber :

l’ac­cord sur le nu­cléaire de juillet 2015 doit mettre un terme au ré­gime de sanctions du Con­seil de sé­cu­ri­té de L’ONU qui in­ter­di­sait l’ac­cès ira­nien à un cer­tain nombre d’ar­me­ments of­fen­sifs. Compte te­nu de la dy­na­mique du pro­gramme ba­lis­tique de l’iran – le plus so­phis­ti­qué dans la ré­gion – et de ses liens avec cer­tains pays pro­li­fé­ra­teurs (qu’il s’agisse de la Co­rée du Nord, de la Chine ou de la Rus­sie), les Amé­ri­cains craignent de voir, au cours des pro­chaines an­nées, les Gar­diens de la ré­vo­lu­tion ca­pables d’em­por­ter sur leurs plates-formes des mis­siles dis­po­sant d’une por­tée et d’une pré­ci­sion su­pé­rieures. Il va de soi que si cette ten­dance pré­oc­cupe Wa­shing­ton, elle a de quoi alar­mer les Saou­diens.

Plus nom­breuse en taille que la ma­rine royale saou­dienne (13 500 hommes en 2016), la com­po­sante des Gar­diens de la ré­vo­lu­tion est aus­si plus souple en ma­tière d’or­ga­ni­sa­tion. Il est dif­fi­cile d’éva­luer la ro­bus­tesse de sa chaîne de com­man­de­ment, mais une large au­to­no­mie semble être confé­rée aux 31 com­man­dants de ses uni­tés opé­ra­tion­nelles. Face à des forces saou­diennes dont la com­po­sante in­ter­ar­mées et les ca­pa­ci­tés de ma­noeuvre sur le théâtre res­tent li­mi­tées, la flotte ira­nienne peut ra­pi­de­ment mettre en oeuvre des sur­prises tac­tiques. Tout ce­la ne ga­ran­tit en au­cun cas le suc­cès des opé­ra­tions ira­niennes et peut même fa­vo­ri­ser des prises de risque fon­dées sur des er­reurs de ju­ge­ment. La ra­pi­di­té de mou­ve­ment des plates-formes des Gar­diens de la ré­vo­lu­tion a fré­quem­ment conduit ces der­niers à com­mettre des actes pro­vo­ca­teurs. Au cours de la der­nière dé­cen­nie, les fric­tions avec L’US Na­vy n’ont ces­sé de s’in­ten­si­fier. En dé­cembre 2015, les Ira­niens ont lan­cé une ro­quette qui a ex­plo­sé à proxi­mi­té du porte-avions USS Har­ry S. Tru­man. Un mois plus tard, les Gar­diens de la ré­vo­lu­tion ont cap­tu­ré dix ma­rins amé­ri­cains dont le ba­teau ap­pro­chait des eaux de l’île de Far­si. En juillet 2016, des na­vires ira­niens ont na­vi­gué trop près de L’USS New Or­leans – sur le­quel se trou­vait alors le gé­né­ral Jo­seph Vo­tel, com­man­dant les forces amé­ri­caines pour la ré­gion. À ce­la s’ajoutent les exer­cices na­vals aux­quels ont pro­cé­dé les Ira­niens, et au cours des­quels les Gar­diens de la ré­vo­lu­tion ont si­mu­lé des at­taques co­or­don­nées contre un porte-avions amé­ri­cain. Ces élé­ments sou­lignent ici que la doc­trine na­vale des pas­da­ran a da­van­tage été conçue contre les États-unis que contre l’ara­bie saou­dite.

• Pro­jec­tions ma­ri­times en écho à la guerre au Yé­men

Les Ira­niens, bien au fait de leurs avan­tages comme de leurs li­mites, en­tendent conso­li­der cette pos­ture asy­mé­trique, voire l’ex­por­ter. De­puis 2016, la crois­sance des at­taques hou­thistes contre les na­vires ci­vils et mi­li­taires dans le Golfe té­moigne en pre­mière lec­ture de l’in­ca­pa­ci­té des forces de la coa­li­tion saou­dienne à conte­nir le conflit à l’es­pace ma­ri­time. Au-de­là, ces tirs de mis­siles ré­vèlent un mode opé­ra­toire qui n’est pas sans rap­pe­ler les doc­trines d’em­ploi ira­niennes et celles du Hez­bol­lah li­ba­nais – l’ac­teur non éta­tique le plus proche de Té­hé­ran. L’usage de mis­siles an­ti­na­vires contre des ba­teaux saou­diens ou émi­ra­tis at­teste l’ac­cès des re­belles yé­mé­nites à des tech­no­lo­gies mis­si­lières com­plexes, mais il si­gnale aus­si l’émer­gence d’une stra­té­gie asy­mé­trique, plus pré­ci­sé­ment de dé­ni d’ac­cès, qui est di­rec­te­ment ins­pi­rée par la doc­trine ira­nienne. Dans l’hy­po­thèse d’un en­li­se­ment de la coa­li­tion saou­dienne au Yé­men et d’un ren­for­ce­ment des po­si­tions de l’iran dans la zone, il est pos­sible d’ima­gi­ner une stra­té­gie na­vale de Té­hé­ran qui consis­te­rait à mu­nir les re­belles yé­mé­nites de ca­pa­ci­tés ba­lis­tiques afin de consti­tuer des « bulles » de dé­ni d’ac­cès qui ne fe­raient que pro­lon­ger l’im­puis­sance de Riyad à em­por­ter la dé­ci­sion dans le pays.

Dans cette pers­pec­tive, si l’iran et l’ara­bie saou­dite dis­posent de ca­pa­ci­tés de pro­jec­tion ma­ri­times mo­destes, les deux ré­gimes ac­cordent un rôle si­gni­fi­ca­tif à la di­men­sion na­vale de leur com­pé­ti­tion. Il im­por­te­ra de suivre dans les pro­chaines an­nées l’évo­lu­tion des pro­grammes de mo­der­ni­sa­tion en­ta­més dans cha­cun des pays afin d’éva­luer dans quelle me­sure ces am­bi­tions se tra­dui­ront réel­le­ment en ma­rines ro­bustes. Au de­meu­rant, s’ils sont en­core loin de de­ve­nir des puis­sances de haute mer, le risque d’es­ca­lade dans les eaux du Golfe reste consi­dé­rable, en par­ti­cu­lier avec la pro­lon­ga­tion in­cer­taine du conflit au Yé­men.

© Afp/beh­rouz Meh­ri

Des troupes de la ma­rine ira­nienne dé­filent lors d’une com­mé­mo­ra­tion de la guerre Iran-irak (1980-1988), le 22 sep­tembre 2014 à Té­hé­ran.

Le chef de l’état-ma­jor ira­nien, le gé­né­ral Mo­ham­mad Ba­ghe­ri, est re­çu par le pré­sident sy­rien, Ba­char al-as­sad, le 19 oc­tobre 2017 à Da­mas.

Un of­fi­cier amé­ri­cain sa­lue des membres de la ma­rine royale saou­dienne, sur une image de 2013.

Ira­niens et Saou­diens sont friands d’exer­cices mi­li­taires : en haut, des pas­da­ran font ex­plo­ser un na­vire dans le dé­troit d’or­muz en fé­vrier 2015 ; en bas, des forces spé­ciales saou­diennes s’en­traînent à Ha­far al-ba­tin en mars 2016.

De­puis le dé­but de la guerre au Yé­men, en mars 2015, l’ara­bie saou­dite contrôle l’ac­cès aux prin­ci­paux ports yé­mé­nites, comme ce­lui de Ho­deï­da.

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