Bah­reïn : la pré­pon­dé­rance des dy­na­miques na­tio­nales

Moyen-Orient - - DOSSIER - Jean-paul Bur­dy

Alors que sa po­pu­la­tion est ma­jo­ri­tai­re­ment chiite (1), Bah­reïn est gou­ver­né par une dy­nas­tie sun­nite – les Al-kha­li­fa – liée à l’ara­bie saou­dite. Dé­non­çant des dis­cri­mi­na­tions so­ciales et po­li­tiques, de nom­breux chiites contestent le ré­gime de Ma­na­ma, qui ac­cuse l’iran d’en­tre­te­nir l’agi­ta­tion dans le royaume. L’ana­lyse sé­cu­ri­taire de Bah­reïn re­pose sur un dis­cours ré­cur­rent sur la « me­nace ira­nienne ». Au vu de l’his­toire, cette thèse est ce­pen­dant peu étayée.

La sé­quence bah­reï­nie du « prin­temps arabe » de 2011 a été, du 14 fé­vrier au 15 mars, l’oc­cu­pa­tion de la place de la Perle à Ma­na­ma : une ago­ra qui a ras­sem­blé jus­qu’à 150 000 per­sonnes re­ven­di­quant la dé­mo­cra­ti­sa­tion du ré­gime et une mo­nar­chie consti­tu­tion­nelle (2). Sous le dra­peau na­tio­nal blanc et rouge, la ma­jo­ri­té des ma­ni­fes­tants en­tendent dé­pas­ser les cli­vages confes­sion­nels au­tour du slo­gan : « Ni sun­nite, ni chiite, juste Bah­reï­ni ! ». Le 15 mars 2011, alors que la Garde na­tio­nale saou­dienne est en­trée dans le pays par le pont du roi Fahd, le roi Ha­mad bin Is­sa al-kha­li­fa (de­puis 1999) pro­clame l’état d’ur­gence et ex­pulse les oc­cu­pants de la place. De­puis, mal­gré une ré­pres­sion per­ma­nente, l’agi­ta­tion po­li­tique n’a ja­mais ces­sé. Con­te­nue dans les quar­tiers et fau­bourgs chiites de la ca­pi­tale, elle prend des formes va­riées : une contes­ta­tion lé­ga­liste qui en­tend res­ter pa­ci­fique ; de vio­lentes échauf­fou­rées, qui op­posent des jeunes mas­qués aux forces de po­lice ; plus ra­re­ment, des at­ten­tats par ex­plo­sifs ar­ti­sa­naux. Le ré­gime at­tri­bue cette agi­ta­tion ré­si­liente à des me­nées « sec­taires [chiites] en­cou­ra­gées par l’iran » ; un dis­cours ré­cur­rent sur la « me­nace ira­nienne », iden­tique à ce­lui de l’ara­bie saou­dite.

La réa­li­té est plus com­plexe, et tient à l’his­toire du chiisme ré­gio­nal. Sur la rive oc­ci­den­tale du golfe Persique, les ré­gions saou­diennes de l’ac­tuelle ville de Qa­tif et de l’oa­sis du Has­sa, et Bah­reïn, sont ma­jo­ri­tai­re­ment chiites. C’est un double hé­ri­tage. Le royaume qar­mate (903-1077), chiite is­maé­lien, a per­mis l’émer­gence d’un cler­gé alide tour­né vers les Villes saintes de Nad­jaf et de Ker­ba­la (Irak). Puis, en 1602, Bah­reïn de­vient pos­ses­sion de l’em­pire perse sa­fa­vide (1501-1736), qui pro­clame l’is­lam chiite comme re­li­gion d’état. En 1783, après avoir cir­cu­lé entre le Na­jd (Ara­bie cen­trale), le Ko­weït et le Qa­tar, la tri­bu bé­douine sun­nite des Al-kha­li­fa conquiert Bah­reïn. La po­la­ri­sa­tion contem­po­raine entre le ré­gime sun­nite et la ma­jo­ri­té de la po­pu­la­tion chiite est née de cette conquête. Donc bien avant les ten­sions du XXE siècle et la ré­vo­lu­tion is­la­mique de 1979.

• Une po­pu­la­tion à la confi­gu­ra­tion com­plexe

Les Al-kha­li­fa exercent sur l’ar­chi­pel un pou­voir sans par­tage. Ils captent l’es­sen­tiel des res­sources sur la base d’al­liances po­li­tiques avec d’autres tri­bus na­j­dies sun­nites et éco­no­miques avec de riches mar­chands ur­bains d’ori­gine per­sane ou in­dienne. Ils contrôlent une po­pu­la­tion à la confi­gu­ra­tion com­plexe, ce dont la ter­mi­no­lo­gie rend compte (3). Les « Arab » sont la tri­bu des Al-kha­li­fa et leurs al­liés, ar­ri­vés du conti­nent, et qui parlent un dia­lecte bé­douin pé­nin­su­laire. Ma­jo­ri­taires, les « Ba­har­nas » sont les Arabes bah­reï­nis chiites, pal­mi­cul­teurs et agri­cul­teurs, long­temps pla­cés dans un se­mi-ser­vage. Les « Hu­wa­las » sont des Arabes tri­baux sun­nites ar­ri­vés de Perse. Les « Ha­sa­wis » sont des Arabes chiites ve­nus de Qa­tif et du Has­sa voi­sins. Le pé­trole a aus­si at­ti­ré, après 1945, des Pa­les­ti­niens, des Sy­riens, des Li­ba­nais, des Jor­da­niens, des Ira­kiens, des Égyp­tiens, des Oma­nais, pour cer­tains na­tu­ra­li­sés. Les non-arabes sont dis­tin­gués par leurs ori­gines géo­gra­phiques, la date de leur ar­ri­vée, leurs ap­par­te­nances so­ciales et confes­sion­nelles. D’ori­gine per­sane, les riches fa­milles chiites « Ajam » sont au som­met de la hié­rar­chie et al­liées à la tri­bu ré­gnante, qui les a co­op­tées pour oc­cu­per des res­pon­sa­bi­li­tés mi­nis­té­rielles et éco­no­miques. Les Ba­loutches sun­nites sont nom­breux dans les forces de sé­cu­ri­té. Il n’y a donc pas d’op­po­si­tion simple entre les Al-kha­li­fa sun­nites ayant des liens tri­baux avec la dy­nas­tie des Al-saoud et une po­pu­la­tion « ba­har­na » chiite liée à l’iran.

En re­vanche, cette pré­sen­ta­tion bi­naire ali­mente une po­lé­mique his­to­rio­gra­phique. Pour cer­tains ac­ti­vistes chiites, il y au­rait

une lé­gi­ti­mi­té ori­gi­nelle des « Ba­har­nas », hé­ri­tiers op­pri­més des Qar­mates ; et donc une illé­gi­ti­mi­té struc­tu­relle des tri­bus sun­nites, dont le pou­voir de­puis 1783 ré­sulte d’une in­va­sion de­puis l’étran­ger. En mi­roir, pour cer­tains mi­li­tants sun­nites, les « Ba­har­nas » ne sont là que de­puis l’« oc­cu­pa­tion sa­fa­vide ». L’exer­cice ex­clu­sif du pou­voir po­li­tique et l’ex­ploi­ta­tion éco­no­mique des « Ba­har­nas » ont gé­né­ré des ten­sions so­ciales. Elles se po­li­tisent après la Pre­mière Guerre mondiale. Des no­tables chiites et des sun­nites non tri­baux pé­ti­tionnent au­près de l’ad­mi­nis­tra­tion co­lo­niale bri­tan­nique (1820-1971) pour pro­tes­ter contre l’ac­ca­pa­re­ment des ri­chesses et du pou­voir par les Al-kha­li­fa. Londres pousse l’émir à pro­mul­guer des ré­formes, en par­ti­cu­lier par la créa­tion d’une mu­ni­ci­pa­li­té de Ma­na­ma en 1919 (4). Nom­més, les membres du con­seil re­pré­sentent dé­sor­mais les prin­ci­paux groupes (tri­bus, mar­chands, sun­nites, chiites). Dans les an­nées 1930, les pre­miers syn­di­cats s’or­ga­nisent dans l’in­dus­trie pé­tro­lière nais­sante. Pro­blèmes so­ciaux et ap­par­te­nances confes­sion­nelles in­ter­fèrent, car, dans le pre­mier émi­rat pé­tro­lier du Golfe, la rente pé­tro­lière est in­éga­le­ment re­dis­tri­buée. La tri­bu ré­gnante et ses al­liés en sont les pre­miers bé­né­fi­ciaires, alors que les classes po­pu­laires chiites n’en pro­fitent guère. D’au­tant qu’en ré­ponse à l’am­biance re­ven­di­ca­tive, le pou­voir pra­tique une ré­par­ti­tion de plus en plus confes­sion­na­li­sée des em­plois pu­blics : si les chiites sont ma­jo­ri­taires dans la pe­tite fonc­tion pu­blique, la san­té et l’édu­ca­tion, ils sont pro­gres­si­ve­ment ex­clus des em­plois ré­ga­liens (ar­mée, ser­vices de sé­cu­ri­té, etc.) et n’ont au­cun ac­cès au pou­voir po­li­tique.

Bah­reïn : la pré­pon­dé­rance des dy­na­miques na­tio­nales

Des na­tio­na­lismes arabes au pre­mier is­la­misme chiite

Le pay­sage po­li­tique de l’émi­rat s’est struc­tu­ré au mi­lieu du XXE siècle avec le Co­mi­té d’union na­tio­nale, ré­for­miste et non confes­sion­nel : il est or­ga­ni­sé en 1954 par des no­tables sun­nites et chiites, en ré­ac­tion à des ten­sions de rue lors de l’achou­ra chiite de 1953. Il re­ven­dique une As­sem­blée élue, la fin de la tu­telle bri­tan­nique, le re­jet du confes­sion­na­lisme. Il sou­tient la créa­tion d’une fé­dé­ra­tion syn­di­cale et les grèves ou­vrières ou po­li­tiques (contre les Bri­tan­niques en 1956). Les dé­cen­nies 1950-1960 sont do­mi­nées par des mi­li­tants na­tio­na­listes arabes, baa­sistes, nas­sé­riens, com­mu­nistes, sou­vent d’an­ciens étu­diants ou exi­lés for­més au Caire, à Bey­routh, Da­mas, Bag­dad, Londres ou Mos­cou – mais ni à Riyad ni à Té­hé­ran. Pour contrer cette gauche pro­gres­siste, le pou­voir en­cou­rage les clercs chiites, conser­va­teurs, à s’or­ga­ni­ser – sans suc­cès. Car émergent alors deux groupes chiites concur­rents, branches bah­reï­nies de mou­ve­ments ira­kiens (5). Al-da­wa se ré­fère aux aya­tol­lahs tra­di­tio­na­listes de Nad­jaf, re­crute pour l’es­sen­tiel dans les mi­lieux po­pu­laires « ba­har­nas » et mène une ac­tion po­li­tique pu­blique. Se­mi-clan­des­tins, les chi­ra­zis, qui se ré­fé­rent à un aya­tol­lah de Ker­ba­la te­nant du gou­ver­ne­ment de l’état par un con­seil de clercs, sont plus ra­di­caux. Ces deux groupes se sont pro­gres­si­ve­ment bah­reï­ni­sés : Al-da­wa est la ma­trice du prin­ci­pal par­ti chiite, Al-wi­faq (dis­sous par la jus­tice

en sep­tembre 2016), et les chi­ra­zis pré­fi­gurent les ra­di­caux du Mou­ve­ment du 14 fé­vrier. Sou­mis à la pres­sion des par­tis de gauche et des syn­di­cats, l’émir Is­sa bin Sal­man al-kha­li­fa (19611999) doit concé­der en 1973 une Cons­ti­tu­tion et l’élec­tion au suf­frage uni­ver­sel mas­cu­lin d’une As­sem­blée : s’y re­trouvent à qua­si-éga­li­té un bloc po­pu­laire (la gauche, mor­ce­lée) et un se­cond re­li­gieux, de jeunes clercs d’al-da­wa, qui re­ven­diquent l’ap­pli­ca­tion de la cha­ria et d’un is­lam ri­go­riste. Alors que nombre de mi­li­tants de gauche re­joignent l’is­la­misme chiite, les au­to­ri­tés per­çoivent dé­sor­mais les chiites po­li­ti­sés comme plus dan­ge­reux que la gauche sé­cu­lière. Mi­no­ri­taire et sou­tien du pou­voir, l’is­la­misme sun­nite est re­pré­sen­té par les Frères mu­sul­mans et des sa­la­fistes liés au wah­ha­bisme saou­dien. L’im­pact de la ré­vo­lu­tion is­la­mique de 1979 res­sor­tit plus de l’onde de choc que du tour­nant po­li­tique : Al-da­wa reste cen­tré sur l’ac­tion na­tio­nale pour une mo­nar­chie consti­tu­tion­nelle ; les chi­ra­zis en­tendent s’ins­pi­rer du mo­dèle ré­vo­lu­tion­naire ira­nien pour ins­tau­rer une ré­pu­blique is­la­mique ; un Front is­la­mique pour la li­bé­ra­tion de Bah­reïn, clan­des­tin, échoue dans sa ten­ta­tive de coup d’état pro-ira­nien en 1981. La vi­ru­lence de la pro­pa­gande ira­nienne d’alors contre « la mo­nar­chie cor­rom­pue et in­féo­dée aux im­pé­ria­lismes » s’ac­com­pagne de la ré­sur­gence du « rat­ta­chisme » : quand Bah­reïn a ac­cé­dé à l’in­dé­pen­dance en 1971, le shah Mo­ham­mad Re­za Pah­la­vi (19411979) avait ré­cla­mé son in­té­gra­tion à l’iran. Une com­mis­sion d’en­quête de L’ONU dans l’ar­chi­pel avait ce­pen­dant conclu que les Bah­reï­nis te­naient à leur in­dé­pen­dance.

À Bah­reïn, comme dans tout le Moyen-orient, la ré­vo­lu­tion de 1979 re­vi­vi­fie des com­mu­nau­tés chiites ha­bi­tuées à pra­ti­quer si­non la dis­si­mu­la­tion, au moins la dis­cré­tion, et les en­cou­rage à plus de vi­si­bi­li­té dans l’es­pace pu­blic. La ré­pres­sion de Sad­dam Hus­sein (1979-2003) contre les clercs de Nad­jaf et la guerre Irak-iran (1980-1988) ont au­tant d’im­pact sur les chiites bah­reï­nis que la ré­vo­lu­tion ira­nienne. Car, puis­qu’il leur est in­ter­dit d’en­trer en Irak, les jeunes clercs vont se for­mer à Qom, ce qui ren­force l’in­fluence de l’iran, au dé­tri­ment du quié­tisme des aya­tol­lahs de Nad­jaf. Au­tant d’évo­lu­tions qui ali­mentent, du cô­té du pou­voir, la han­tise du « com­plot ira­nien », me­née par une « cin­quième co­lonne » ba­sée dans les mos­quées et les mai­sons de prières chiites.

Dans les an­nées 1990, le blo­cage po­li­tique, la ré­pres­sion et les ten­sions so­ciales gé­nèrent une pre­mière « in­ti­fa­da chiite » : un conflit de basse in­ten­si­té dans les quar­tiers et vil­lages chiites. In­tro­ni­sé en 1999, l’émir Ha­mad bin Is­sa al-kha­li­fa (de­ve­nu roi en 2002) pa­raît inau­gu­rer une ère de li­bé­ra­li­sa­tion : la Charte na­tio­nale de 2001 pré­voit une mo­nar­chie consti­tu­tion­nelle et une Chambre basse élue. L’abro­ga­tion de la loi de sû­re­té de l’état et une am­nis­tie per­mettent le re­tour d’exi­lés po­li­tiques. Mais les es­poirs sont vite dé­çus. Après les at­ten­tats du 11 sep­tembre 2001, le ré­gime ré­ta­blit une ligne au­to­ri­taire et pro­mulgue

une Cons­ti­tu­tion res­tric­tive. L’as­sem­blée est main­te­nue, mais le dé­cou­page des cir­cons­crip­tions em­pêche les chiites d’y être re­pré­sen­tés en pro­por­tion de leur nombre. De­puis lors, un dé­bat per­ma­nent di­vise is­la­mistes sun­nites et is­la­mistes chiites, na­tio­na­listes arabes et li­bé­raux sur la par­ti­ci­pa­tion aux élec­tions, ou leur boy­cott. Les « so­cié­tés po­li­tiques » au­to­ri­sées ne peuvent être for­mées sur des bases confes­sion­nelles ou eth­niques, ni re­mettre en cause la na­ture et les ins­ti­tu­tions du royaume, ni re­ce­voir de fonds de l’étran­ger. Avec une so­cié­té ci­vile dy­na­mique, ces par­tis ont été mo­bi­li­sés sur la place de la Perle en 2011. Mais la vo­lon­té des op­po­sants (chiites, sun­nites ou sé­cu­liers) de dé­pas­ser le confes­sion­na­lisme a été bat­tue en brèche par la ra­di­ca­li­sa­tion : celle des is­la­mistes sun­nites contre le « com­plot chiite et ira­nien » ; celle de nombre de jeunes chiites, exas­pé­rés par l’im­mo­bi­lisme du ré­gime. Les dy­na­miques po­li­tiques de 2011 sont ce­pen­dant res­tées struc­tu­rel­le­ment in­ternes : les fac­teurs saou­dien et ira­nien n’ont été que des caisses de ré­so­nance de voi­si­nage.

• Les in­ter­ac­tions avec l’ara­bie saou­dite

Les évé­ne­ments de 2011 ont mon­tré les liens entre la Pro­vince orien­tale (Ach-char­qiya) du royaume saou­dien et Bah­reïn. Les chiites saou­diens, en par­ti­cu­lier leur fi­gure de proue, Nimr Ba­qr al-nimr (1959-2016), ont sou­te­nu les chiites bah­reï­nis, et ré­ci­pro­que­ment. Dé­but 2012, une cam­pagne en­cou­ra­gée par une fac­tion de la tri­bu Al-kha­li­fa de­mande le rat­ta­che­ment de Bah­reïn à l’ara­bie saou­dite, à grand ren­fort d’ar­gu­ments his­to­riques et tri­baux, an­ti­chiites et an­ti-ira­niens. Il est vrai que, au nom de leur ap­par­te­nance an­cienne à des tri­bus ins­tal­lées à Bah­reïn, des mil­liers de Saou­diens par­ti­cipent aux élec­tions bah­reï­nies. Nimr Ba­qr al-nimr ré­torque en ap­pe­lant à une union de la Pro­vince orien­tale et de Bah­reïn au nom des af­fi­ni­tés confes­sion­nelles et dé­mo­cra­tiques. Il est ar­rê­té en juillet 2012, condam­né à mort en no­vembre 2014 et dé­ca­pi­té le 2 jan­vier 2016. Ce qui pro­voque la mise à sac de l’am­bas­sade saou­dienne à Té­hé­ran, et du consu­lat à Ma­ch­had. L’ara­bie saou­dite rompt ses re­la­tions di­plo­ma­tiques avec l’iran, ce que fait éga­le­ment Bah­reïn, où ont lieu des ma­ni­fes­ta­tions dans les quar­tiers chiites de la ca­pi­tale. Ma­na­ma est dans une dé­pen­dance plus éco­no­mique que sé­cu­ri­taire vis-à-vis de Riyad. L’ar­chi­pel est de­ve­nu une pé­tro­mo­nar­chie en 1932, mais ses ré­serves s’épuisent dans les an­nées 1970. Le pays traite du brut ex­ploi­té dans un champ saou­do-bah­reï­ni, four­ni à des ta­rifs pré­fé­ren­tiels par sa voi­sine. Le sec­teur du tou­risme est éga­le­ment dé­pen­dant de celle-ci : le parc hô­te­lier de Ma­na­ma est sur­tout fré­quen­té par une clien­tèle saou­dienne, ve­nue consom­mer de l’al­cool dans les bars et les dis­co­thèques, où la pros­ti­tu­tion est ac­tive. Sur le plan sé­cu­ri­taire in­té­rieur, Bah­reïn s’adosse à l’ara­bie saou­dite, comme l’in­ter­ven­tion saou­dienne en 2011 l’a illus­tré. Sur le plan ré­gio­nal, le pa­ra­pluie est four­ni par les forces amé­ri­caines (Ma­na­ma abrite la Ve flotte) et bri­tan­niques (une base de la Royal Na­vy ou­verte en 2016). Au sein du Con­seil de co­opé­ra­tion du Golfe (CCG : Ara­bie saou­dite, Bah­reïn, Émi­rats arabes unis, Ko­weït, Oman, Qa­tar), le royaume est ali­gné sur les orien­ta­tions saou­diennes : par­ti­ci­pa­tion aux coa­li­tions contre l’or­ga­ni­sa­tion de l’état

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is­la­mique en 2014 et contre les re­belles hou­thistes au Yé­men en 2015 ; rup­tures avec le Qa­tar en 2014, puis en 2017 ; rup­ture ou ré­ta­blis­se­ment des re­la­tions di­plo­ma­tiques avec l’iran au gré des ten­sions bi­la­té­rales entre Riyad et Té­hé­ran. À la dif­fé­rence de la plu­part de ses par­te­naires du CCG, Bah­reïn craint moins l’hé­gé­mo­nisme de l’ara­bie saou­dite qu’il ne s’y adosse. Ma­na­ma se dé­marque tou­te­fois de Riyad sur d’autres ter­rains. L’émi­rat peut af­fi­cher, en par­ti­cu­lier en di­rec­tion des Oc­ci­den­taux et des or­ga­ni­sa­tions in­ter­na­tio­nales, une to­lé­rance re­li­gieuse réelle et un li­bé­ra­lisme so­cié­tal re­la­tif. Si les ten­sions avec le cler­gé et les fi­dèles chiites sont per­sis­tantes, les li­ber­tés re­li­gieuses et de culte sont res­pec­tées sans res­tric­tion. Le royaume en­tre­tient de bonnes re­la­tions avec le Va­ti­can. La mi­nus­cule com­mu­nau­té juive est va­lo­ri­sée : Ma­na­ma avait ain­si nom­mé une am­bas­sa­drice juive à Wa­shing­ton ; des dé­lé­ga­tions du Con­grès juif mon­dial ou de rab­bins ont sé­jour­né dans l’ar­chi­pel. Les femmes dis­posent à Bah­reïn des droits de la ci­toyen­ne­té et sont élec­trices, éli­gibles et par­fois élues. La to­lé­rance en ma­tière de moeurs per­met d’at­ti­rer les tou­ristes ré­gio­naux et in­ter­na­tio­naux.

• L’iran, un com­plo­teur com­mode

L’his­toire du chiisme bah­reï­ni est à la fois na­tio­nale et orien­tée vers l’irak. La qua­li­fi­ca­tion de l’agi­ta­tion comme « ma­ni­pu­lée par l’iran » et la ré­vé­la­tion ré­gu­lière de « preuves du com­plot ira­nien » manquent de cré­di­bi­li­té, sur­tout quand elles s’ap­pliquent aux lé­ga­listes du par­ti chiite Al-wi­faq (63 % des suf­frages aux lé­gis­la­tives d’oc­tobre 2010) et aux mi­li­tants des Droits de l’homme. L’in­cri­mi­na­tion de l’iran peut s’ana­ly­ser à dif­fé­rents ni­veaux. L’in­quié­tude du ré­gime re­double en rai­son du sou­tien qu’ap­porte Té­hé­ran aux re­ven­di­ca­tions des chiites dans leur en­semble, et des chiites bah­reï­nis en par­ti­cu­lier, au nom de la res­pon­sa­bi­li­té his­to­rique de la Ré­pu­blique is­la­mique en la ma­tière. Ce­la va des dé­cla­ra­tions di­plo­ma­tiques à la pro­pa­gande des mé­dias ara­bo­phones ira­niens, qui s’ali­mentent en re­tour des at­taques bah­reï­nies contre l’iran. Les cri­tiques contre ce der­nier sont aus­si un moyen de mo­bi­li­ser les sun­nites, de les in­ci­ter à s’or­ga­ni­ser pour contre­ba­lan­cer le poids des chiites. Compte te­nu des pré­ven­tions oc­ci­den­tales en­vers la Ré­pu­blique is­la­mique de­puis 1979, il est po­li­ti­que­ment payant pour Bah­reïn de dé­non­cer la main de l’iran dans les ten­sions in­ternes et ré­gio­nales pour s’as­su­rer du sou­tien de Wa­shing­ton et de Londres. Ma­na­ma a éga­le­ment si­gné de coû­teux contrats avec des agences de lob­bying an­glo-amé­ri­caines char­gées d’amé­lio­rer l’image du ré­gime. Le gou­ver­ne­ment sub­ven­tionne des ini­tia­tives qui lui sont fa­vo­rables, tel le Dia­logue de Ma­na­ma, éma­na­tion an­nuelle du think tank bri­tan­nique In­ter­na­tio­nal Ins­ti­tute for Stra­te­gic Stu­dies (IISS). Autre vo­let moins connu : mettre en avant la di­men­sion sec­taire/chiite de la contes­ta­tion est un moyen de pri­ver les chiites de Bah­reïn du sou­tien éven­tuel d’autres po­pu­la­tions arabes, mais sun­nites.

Le « prin­temps » de la place de la Perle n’a pas beau­coup re­te­nu l’at­ten­tion des mé­dias arabes, hor­mis en Irak et au sein du Hez­bol­lah li­ba­nais. La ré­pres­sion du mou­ve­ment en mars 2011, avec in­ter­ven­tion saou­dienne, n’a pas fait les gros titres de ces mé­dias. Bah­reïn est un angle mort per­ma­nent de l’ac­tua­li­té moyen-orien­tale. En par­tie parce que les mé­dias in­ter­na­tio­naux et les cher­cheurs in­dé­pen­dants n’ont pas ac­cès au pays ; mais aus­si à cause de la mé­fiance, par­fois de l’hos­ti­li­té ou­verte, de mé­dias sun­nites à l’égard de contes­ta­taires chiites. Ain­si, en de­hors des ONG oc­ci­den­tales de dé­fense des Droits de l’homme, les rares ca­naux qui in­forment au jour le jour sur la si­tua­tion à Bah­reïn sont ira­niens, ira­kiens et du Hez­bol­lah li­ba­nais. Les lo­giques en oeuvre à Bah­reïn sont prin­ci­pa­le­ment po­li­tiques et na­tio­nales, au­tour de la ques­tion du pou­voir (confis­qué ou par­ta­gé), de sa lé­gi­ti­mi­té (his­to­rique ou élec­to­rale), de ses formes (au­to­cra­tie ou par­le­men­ta­risme), de la na­tio­na­li­té (na­tu­ra­li­sa­tion ou dé­chéance) et des en­jeux so­ciaux et so­cié­taux (re­dis­tri­bu­tion de la rente ou chô­mage, main-d’oeuvre na­tio­nale ou im­mi­gra­tion). La vie po­li­tique bah­reï­nie ne se ré­duit donc pas à un confes­sion­na­lisme chiite in­féo­dé à l’iran et sus­ci­tant en re­tour l’in­ter­ven­tion­nisme saou­dien.

© AFP/PHIL Wey­mouth

En fé­vrier 2011, les ma­ni­fes­tants ap­pellent à un chan­ge­ment de ré­gime en scan­dant : « Ni sun­nite, ni chiite, juste Bah­reï­ni ! ».

Les chiites re­pré­sentent les deux tiers de la po­pu­la­tion bah­reï­nie ; des jeunes fêtent l’achou­ra en 2014 à Ma­na­ma.

Ali­gné sur les po­si­tions de Riyad, le roi Ha­mad de Bah­reïn est proche de son ho­mo­logue saou­dien, Sal­man bin Ab­du­la­ziz (à gauche), ici à Djed­dah, en juin 2017.

Ma­na­ma, 4 jan­vier 2016 : une ma­ni­fes­tante bran­dit le por­trait du lea­der chiite saou­dien Nimr Ba­qr al-nimr, exé­cu­té deux jours plus tôt.

De­puis 2011, les heurts entre forces de l’ordre et ma­ni­fes­tants chiites sont ré­gu­liers, comme ici à Ma­na­ma en no­vembre 2015.

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