de l’état is­la­mique Les dé­fis de la gou­ver­nance ur­baine d’une ville dé­truite

Moyen-Orient - - VILLES - My­riam Abab­sa

De­puis la chute de L’EI en oc­tobre 2017, deux conseils ci­vils re­ven­diquent la ges­tion de Ra­q­qa. Le pre­mier con­seil a été for­mé en mai 2016 par des op­po­sants sou­te­nus par l’ar­mée sy­rienne libre (ASL), à Ga­zian­tep (Tur­quie), où sié­geait le gou­ver­ne­ment de tran­si­tion. Il se tient dé­sor­mais à San­liur­fa. L’autre a été créé en avril 2017, dans le camp d’aïn Is­sa par les FDS, sou­te­nues par le Par­ti de l’union dé­mo­cra­tique (PYD), com­pre­nant des Kurdes étran­gers à la ville. Ce der­nier est re­je­té par la ma­jo­ri­té de la po­pu­la­tion ra­q­qa­wie, qui conteste le pro­jet d’in­té­grer Ra­q­qa au « Ro­ja­va », la pro­vince kurde au­to­pro­cla­mée dans le nord-est sy­rien. La po­pu­la­tion ra­q­qa­wie s’im­pa­tiente de voir les FDS re­tar­der les opé­ra­tions de dé­mi­nage et de dé­blaie­ment des dé­combres. Le 10 jan­vier 2018, le res­pon­sable des tra­vaux de re­cons­truc­tion de Ra­q­qa du con­seil ci­vil des FDS a été vic­time d’une ten­ta­tive d’as­sas­si­nat à Tel Abyad. C’est dans ce contexte de grande ten­sion que le di­rec­teur gé­né­ral de l’agence amé­ri­caine pour le dé­ve­lop­pe­ment in­ter­na­tio­nal (USAID), Mark Green, a fait une vi­site sur­prise de la ville le 28 jan­vier 2018, ac­com­pa­gné du gé­né­ral Jo­seph Vo­tel, qui a di­ri­gé la ba­taille de Ra­q­qa. L’en­jeu pour les Amé­ri­cains est de sou­te­nir l’ef­fort de re­cons­truc­tion conduit par les Kurdes avant que des forces sa­la­fistes ne puissent re­prendre le contrôle de la ville.

Une co­lo­nie in­té­rieure de la Sy­rie (1963-2011)

An­cienne ca­pi­tale de l’em­pire ab­bas­side (7501258), ra­sée par les Mon­gols en 1258, Ra­q­qa est de­meu­rée une ville fan­tôme jus­qu’à ce que l’em­pire ot­to­man (1299-1923), pré­sent en Sy­rie de 1516 à 1921, y ins­talle une gar­ni­son en 1864 pour sé­cu­ri­ser la route de l’eu­phrate vers Bag­dad. La ré­gion connaît alors un pre­mier es­sor éco­no­mique au­tour de la culture du co­ton, à l’ini­tia­tive de com­mer­çants alep­pins. La po­pu­la­tion se dé­ve­loppe, contrô­lée par deux ras­sem­ble­ments de fa­milles ci­ta­dines, les Acha­rin et les Akrad, qui comptent des élé­ments kurdes pro­gres­si­ve­ment mê­lés aux Arabes. Les se­mi­no­mades de la ré­gion (tri­bus des Afad­la, Sab­kha, Beg­ga­ra, Bou Ha­mid) uti­lisent la ville comme mar­ché et em­pruntent l’ar­gent des se­mences aux ci­ta­dins en hy­po­thé­quant leurs terres. Ils paient un im­pôt de fra­ter­ni­té aux Bé­douins des Ana­za Fe­daan. Le man­dat fran­çais (19201946) en­cou­rage la sé­den­ta­ri­sa­tion des se­mi-no­mades, crée la pre­mière banque agri­cole afin de li­bé­rer les pe­tits pro­prié­taires des ci­ta­dins et paie les grands chefs no­mades pour sé­cu­ri­ser la ré­gion. À l’in­dé­pen­dance de la Sy­rie en 1946, la Djé­zi­reh connaît une ruée vers l’« or blanc » du co­ton conduite par des en­tre­pre­neurs d’alep, de Ra­q­qa et de Deir ez-zor, qui ins­tallent des mo­to­pompes pour ir­ri­guer les pla­teaux. Lors de la Ré­pu­blique arabe unie (union sy­roé­gyp­tienne de 1958 à 1961), la ré­forme agraire est adop­tée. Ar­ri­vé au pou­voir en mars 1963, le Baas en­tre­prend d’at­teindre l’au­to­suf­fi­sance ali­men­taire et de mo­di­fier les rap­ports de pro­duc­tion par la créa­tion de co­opé­ra­tives. Conçu pour dou­bler les su­per­fi­cies ir­ri­guées du pays (640 000 hec­tares), le « Pro­jet de l’eu­phrate » dé­bute avec le sou­tien fi­nan­cier et tech­nique de l’union so­vié­tique. Trois bar­rages sont construits,

dont ce­lui de Tab­qa, ain­si qu’une ville nou­velle (Tha­wra, la Ré­vo­lu­tion) et quinze fermes d’état. La po­pu­la­tion de Ra­q­qa se di­ver­si­fie avec l’ar­ri­vée d’in­gé­nieurs sy­riens et des pays de l’est, et une par­tie des dé­pla­cés ve­nant de la zone de construc­tion du bar­rage (membres de la tri­bu Wal­da).

Le bras­sage de po­pu­la­tions dont Ra­q­qa est le té­moin s’ac­com­pagne d’une ré­or­ga­ni­sa­tion des hié­rar­chies so­ciales sous la hou­lette du Baas. Des membres des tri­bus de l’eu­phrate (les Afad­la, Sab­kha, Beg­ga­ra, Bou Ha­mid), qui adhèrent au par­ti, re­çoivent les prin­ci­paux postes ad­mi­nis­tra­tifs. Le po­li­to­logue ra­q­qa­wi Su­lay­man Kha­laf a mon­tré com­ment la no­mi­na­tion de membres mi­no­ri­taires des tri­bus à des rangs ad­mi­nis­tra­tifs a conduit à la rup­ture des liens tri­baux et à leur re­com­po­si­tion, les chei­khs tra­di­tion­nels étant dé­clas­sés (1). Les ci­ta­dins se trouvent alors écar­tés du pou­voir mu­ni­ci­pal, et une par­tie de leurs terres est confis­quée pour dé­ve­lop­per des lo­ge­ments so­ciaux et des jar­dins pu­blics, se­lon un mo­dèle d’ur­ba­nisme so­vié­tique. Mais le ré­gime sy­rien ins­taure une po­li­tique ha­bile consis­tant à ne pas cou­per les no­tables de leurs bases fi­nan­cières, en n’ap­pli­quant la ré­forme agraire que sur les deux tiers des terres. L’idée est de leur lais­ser de quoi dy­na­mi­ser l’in­dus­tria­li­sa­tion de la ville. Car le « Pro­jet de l’eu­phrate » ne s’est pas ac­com­pa­gné d’un dé­ve­lop­pe­ment in­dus­triel. La pre­mière usine d’égre­nage du co­ton y est inau­gu­rée en 2004, mais il n’y a au­cune fi­la­ture, toute la chaîne de trans­for­ma­tion tex­tile s’ef­fec­tuant à Alep. Le sous-équi­pe­ment de la Djé­zi­reh fait dire aux in­tel­lec­tuels que la ré­gion est une « co­lo­nie in­té­rieure » de la Sy­rie pillée au seul pro­fit d’au­to­ri­tés cor­rom­pues.

À par­tir de 2001, le ré­gime de Ba­char al-as­sad (de­puis juillet 2000) se lance dans une po­li­tique de li­bé­ra­li­sa­tion éco­no­mique. Elle se tra­duit à Ra­q­qa par le dé­man­tè­le­ment des fermes d’état dis­tri­buées aux an­ciens pro­prié­taires, aux ou­vriers et aux fonc­tion­naires par lots de trois hec­tares. Mais les bé­né­fi­ciaires n’ont pas les moyens d’ex­ploi­ter ces lo­pins. Ces terres sont ra­che­tées de ma­nière in­for­melle par des en­tre­pre­neurs moyens qui dé­ve­loppent de grands do­maines, bé­né­fi­ciant de l’eau sub­ven­tion­née par l’état. C’est une contre-ré­forme agraire. Des in­ves­tis­seurs alep­pins et ra­q­qa­wis créent des fi­la­tures, une uni­ver­si­té pri­vée est ou­verte ain­si qu’une fa­cul­té agri­cole. Deux vastes com­plexes in­dus­triels, dont l’un au ca­pi­tal de 30 mil­lions de dol­lars, sont édi­fiés à la pé­ri­phé­rie de Ra­q­qa. Ils com­prennent les quatre pre­mières fi­la­tures de la ville. Tou­te­fois, ces in­ves­tis­se­ments sont in­suf­fi­sants pour lut­ter contre le chô­mage. Cin­quième ville de Sy­rie, Ra­q­qa est pauvre et né­gli­gée par le ré­gime.

L’in­va­sion de l’irak par les forces amé­ri­caines en 2003 consti­tue un choc pour les po­pu­la­tions ra­q­qa­wies. Des sol­dats de l’ar­mée ira­kienne mis à pied forment des mou­ve­ments sa­la­fistes qui sou­tiennent Al-qaï­da. Ils sont pré­sents à Ra­q­qa dès cette date. Dans ce contexte de bou­le­ver­se­ment géopolitique et de dé­clas­se­ment éco­no­mique, l’en­semble du Moyeno­rient su­bit alors une sé­che­resse ex­cep­tion­nelle, entre 2007 et 2009, qui dé­cime la moi­tié des chep­tels ovins. Des mil­liers de ru­raux s’amassent dans les quar­tiers in­for­mels du nord de Ra­q­qa, de Has­sat­ké et de l’est d’alep. La sé­che­resse est ag­gra­vée par la sus­pen­sion des sub­ven­tions sur les hy­dro­car­bures dé­ci­dée en 2008, dans un contexte de crise éco­no­mique mondiale. À la veille du « prin­temps arabe » de 2011, Ra­q­qa pré­sente un chô­mage des jeunes mas­sif (un sur deux) et un conser­va­tisme gran­dis­sant. Les plus chan­ceux des en­fants ra­q­qa­wis par­viennent à émi­grer en Ara­bie saou­dite ou dans les mo­nar­chies du Golfe en quête de tra­vail pour sou­te­nir leur fa­mille.

De l’« hôtel » de la Sy­rie à la « ca­pi­tale » de la ré­vo­lu­tion

Au dé­but du « prin­temps arabe », Ra­q­qa est l’une des villes où les com­bats sont les moins in­tenses, les prin­ci­paux chei­khs de tri­bu re­ce­vant des sub­ven­tions du ré­gime pour main­te­nir l’ordre. Mais une rup­ture gé­né­ra­tion­nelle se fait jour. Les en­fants ex­clus de la

crois­sance éco­no­mique des an­nées 2000, dé­pour­vus de terres et d’em­plois, re­gagnent L’ASL ou forment des ba­taillons sa­la­fistes. En quête de re­vanche contre le ré­gime, ac­cu­sé d’avoir en­tra­vé leur dé­ve­lop­pe­ment et de les avoir spo­liés, les jeunes hommes des tri­bus de l’eu­phrate sou­tiennent les mou­ve­ments de li­bé­ra­tion in­fil­trés dans la ré­gion dès 2011, tan­dis que leurs pa­rents res­tent fi­dèles au ré­gime, non pas par at­ta­che­ment, mais par tac­tique.

En no­vembre 2011, le calme qui règne à Ra­q­qa est si grand que le pré­sident Ba­char al-as­sad s’y rend pour cé­lé­brer l’aïd al-adha. Afin de ga­ran­tir la sé­cu­ri­té du chef de l’état, 55 mil­lions de livres sy­riennes (825 000 eu­ros) sont dis­tri­buées aux cinq prin­ci­paux chefs de tri­bu (Mo­ha­med al-hu­wai­di, cheikh des Afad­la ; Ab­del-moh­sen An­war Ra­kan al­sa­wan, des Al-sab­kha ; Mo­ha­med Is­maïl al-ber­ri, des Al-bou Kha­mis ; et Kha­lil Ibra­him al-ka­ch­cheh, de la tri­bu des Al-ma­jad­meh). Ces der­niers re­çoivent aus­si des paie­ments pour pro­té­ger les pi­pe­lines qui conduisent le pé­trole des champs de Deir ez-zor à la raf­fi­ne­rie de Homs (2). En jan­vier 2012, le ré­gime or­ga­nise la dixième Ren­contre des tri­bus sy­riennes à Ra­q­qa afin de pu­bli­ci­ser ces al­lé­geances. En 2011-2012, elle est une ville tran­quille, au point que des di­zaines de mil­liers de dé­pla­cés des villes et des cam­pagnes d’alep, de Ha­ma et de Homs s’y ré­fu­gient.

Le 2 mars 2013, Ra­q­qa tombe entre les mains de l’op­po­si­tion ar­mée au terme de brefs com­bats. Cette vic­toire est le fait d’une coa­li­tion d’uni­tés af­fi­liées à L’ASL et de groupes is­la­mistes in­dé­pen­dants re­grou­pés dans le Jabhat Tah­rir al-ra­q­qa (Front de li­bé­ra­tion de Ra­q­qa), créé en dé­cembre 2012. Les prin­ci­paux ar­ti­sans de cette vic­toire sont le Ha­ra­kat Ah­rar al­sham al-is­la­miyya (Mou­ve­ment des hommes libres de la Sy­rie is­la­mique), un mou­ve­ment dji­ha­diste qui li­mite ses am­bi­tions à la Sy­rie et ne prône pas un dji­had glo­bal comme Al-qaï­da et Jabhat al-nos­ra (3). Un con­seil mu­ni­ci­pal ré­vo­lu­tion­naire est créé, sou­te­nu par le Ha­ra­kat Ah­rar al-sham al-is­la­miyya, mais compte des fonc­tion­naires et des in­gé­nieurs de la ville is­sus des prin­ci­pales fa­milles ci­ta­dines, peu ra­di­ca­li­sées.

En mars 2013, les ha­bi­tants de Ra­q­qa, des jeunes réunis dans l’union des étu­diants libres, les or­ga­ni­sa­tions de la so­cié­té ci­vile telles que Notre droit (Ha­q­qu­na) ou les Pe­tits-en­fants de Ra­shid ex­priment leur fier­té d’être li­bé­rés. Pen­dant cinq jours, des jeunes conduisent la cam­pagne « Le dra­peau de la ré­vo­lu­tion me re­pré­sente », des­ti­née à peindre l’ob­jet sur les murs des prin­ci­pales voies du centre-ville. Ces groupes ci­toyens dé­blayent les gra­vats et net­toient les rues. Une dis­tri­bu­tion de pain pour les plus dé­mu­nis est me­née. Des ma­ni­fes­ta­tions ont lieu pour ré­cla­mer le paie­ment des sa­laires.

Ra­q­qa, centre du « ca­li­fat » de L’EI

La pé­riode de joie re­la­tive lors de la li­bé­ra­tion de la ville ne dure que quelques se­maines. Dès avril 2013, des

membres de L’EI s’y in­filtrent. Abou Ba­kr al-bagh­da­di af­firme que Jabhat al-nos­ra est une éma­na­tion de son mou­ve­ment et an­nonce qu’ils fu­sionnent, pro­pos re­je­tés par le di­ri­geant du se­cond, Abou Mo­ha­med al-jou­la­ni. Le 14 mai 2013, Daech exé­cute trois ci­toyens alaouites ac­cu­sés d’es­pion­nage. Des ha­bi­tants de Ra­q­qa pro­duisent alors des tracts an­ti-ei et ap­pellent L’ASL à in­ter­ve­nir. Mais au cours de l’été 2013, L’EI par­vint à prendre le contrôle de la ville en sou­met­tant Jabhat al-nos­ra. Des ac­ti­vi­tés is­la­miques sont alors or­ga­ni­sées : lec­tures du Co­ran et séances de pré­di­ca­tion. Les mi­li­tants cri­tiques à l’égard de L’EI sont per­sé­cu­tés, dont les membres de la fa­mille Al­haj Sa­leh, connue pour l’en­ga­ge­ment de l’écri­vain et mi­li­tant com­mu­niste Yas­sin. En juillet, les forces d’op­po­si­tion créent un con­seil mi­li­taire ré­vo­lu­tion­naire af­fi­lié à L’ASL pour ré­sis­ter à la pré­sence du ré­gime dans le gou­ver­no­rat. L’EI y voit une ten­ta­tive de sah­wa (ré­veil) des forces sun­nites tri­bales contre les sa­la­fistes, et le condamne.

Le 15 sep­tembre 2013, L’ASL quitte Ra­q­qa et des pan­neaux an­noncent que la ville est dé­sor­mais centre de L’EI. En no­vembre 2013, 14 chefs de tri­bu de l’eu­phrate, qui sou­te­naient au­pa­ra­vant le ré­gime sy­rien, prêtent al­lé­geance à Daech, dont les deux dé­pu­tés de Ra­q­qa, Mo­ha­med al-hu­wai­di et Ab­del-moh­sen An­war Ra­kan.

Ra­q­qa est atro­ce­ment ad­mi­nis­trée par L’EI pen­dant quatre an­nées, jus­qu’en oc­tobre 2017. Exé­cu­tions pu­bliques et en­lè­ve­ments marquent une bar­ba­rie quo­ti­dienne. Des cen­taines de com­bat­tants étran­gers re­joignent Ra­q­qa. Cer­tains sont ma­riés à de jeunes Ra­q­qa­wies par leurs pères is­sus des tri­bus de l’eu­phrate. La ville comp­tait de grands mau­so­lées chiites construits par l’iran entre 1994 et 2003 sur les tombes d’am­mar ibn Ya­sir (570-657) et d’uways al-qa­ra­ni (594-657), com­pa­gnons du pro­phète Ma­ho­met (570-632) tom­bés lors de la ba­taille de Sif­fin (juillet 657). Ils consti­tuaient pour les Ra­q­qa­wis le sym­bole de la vo­lon­té de di­vi­sion du peuple sy­rien par l’état alaouite. Ils sont dé­truits dès les pre­miers jours du contrôle de la ville par L’EI. No­tons que le pe­tit peuple non édu­qué vi­si­tait le tom­beau d’uways, té­moi­gnant d’un is­lam po­pu­laire et sou­fi com­bat­tu par les sa­la­fistes. Pen­dant ces quatre an­nées, la so­cié­té ci­vile ra­q­qa­wie de­meure mo­bi­li­sée, très cou­ra­geu­se­ment. Les femmes ma­ni­festent dès 2013 de­vant le pa­lais du gou­ver­neur, de­ve­nu centre de L’EI, pour la li­bé­ra­tion de leurs proches pri­son­niers. Les ta­gueurs des­sinent des mes­sages an­ti­daech. Des ma­ni­fes­ta­tions spon­ta­nées

de la so­cié­té ci­vile ont lieu lors de la des­truc­tion des croix des trois églises de la ville en 2014, au cri de « Uni, le peuple de Ra­q­qa de­meure uni ». Des membres cou­ra­geux créent le site In­ter­net « Ra­q­qa est égor­gée en si­lence » pour té­moi­gner des exac­tions, au pé­ril de leurs vies (www.ra­q­qa-sl.com). Des Ra­q­qa­wis se sont or­ga­ni­sés pour ra­che­ter les femmes yé­zi­dies ven­dues sur le mar­ché aux es­claves, afin de les pro­té­ger (même si cer­tains en ont fait des do­mes­tiques). Des écoles clan­des­tines pour filles sont créées. La po­pu­la­tion est dé­te­nue en otage. Les pas­seurs de­mandent près de 500 dol­lars par per­sonne pour re­joindre Tel Abyad et la Tur­quie.

Les forces de la coa­li­tion in­ter­na­tio­nale bom­bardent les mi­li­tants de L’EI de juin à oc­tobre 2017, tan­dis que les FDS se battent, ap­puyées par 4 000 sol­dats amé­ri­cains. Ra­q­qa est pen­dant l’été 2017 le « pire en­droit sur Terre », se­lon le con­seiller spé­cial des Na­tions unies, Jan Ege­land, qui exige la créa­tion de cor­ri­dors d’éva­cua­tion pour les 20 000 ci­vils uti­li­sés comme bou­clier hu­main par L’EI. Au to­tal, 2 323 ci­vils, pour la plu­part des otages de dji­ha­distes, y se­raient morts, dont 1 321 sous les bombes de la coa­li­tion, se­lon le Sy­rian Net­work for Hu­man Rights. Près de 80 % des im­meubles sont dé­truits, ain­si que toutes les in­fra­struc­tures.

Deux conseils ci­vils (oc­tobre 2017jan­vier 2018)

Quand la ville est conquise en oc­tobre 2017, des sol­dats kurdes bran­dissent des dra­peaux du PYD et des por­traits d’ab­dul­lah Öca­lan, lea­der du Par­ti des tra­vailleurs du Kur­dis­tan (PKK) turc, branche mère du PYD. De­vant la ré­ac­tion né­ga­tive des Ra­q­qa­wis d’aïn Is­sa, ils sont re­ti­rés. Les ha­bi­tants sont pour la ma­jo­ri­té op­po­sés au fé­dé­ra­lisme kurde. Se­lon une en­quête conduite au­près de 80 Ra­q­qa­wis vi­vant dans les camps de ré­fu­giés de Tur­quie, 67 % consi­dèrent que les FDS dé­fendent avant tout des prio­ri­tés kurdes, 65 % disent pré­fé­rer que la ges­tion de la ville re­lève de Da­mas plu­tôt que des Kurdes des FDS, 65 % es­timent que la ré­con­ci­lia­tion tri­bale se­ra pos­sible, tout en an­non­çant des rè­gle­ments de compte dans le sang (4). Afin de contrô­ler la ré­gion, le ré­gime conti­nue de ver­ser les sa­laires des fonc­tion­naires, ce qui est né­ces­saire pour leur fa­mille et les nom­breuses veuves.

Un con­seil ci­vil de Ra­q­qa est créé en avril 2017 par les FDS dans le camp de dé­pla­cés d’aïn Is­sa, à 40 ki­lo­mètres au nord de Ra­q­qa. Il est di­ri­gé par Mah­moud Bur­san, le cheikh des Wal­da, dont les terres ont été sub­mer­gées par le lac de bar­rage en 1974, ain­si que par Lei­la Mus­ta­fa, une jeune in­gé­nieure kurde de vingt-neuf ans. Il compte 120 membres, dont 15% sont Kurdes, ce qui est contes­té par les op­po­sants ra­q­qa­wis. L’ha­bi­le­té de Mah­moud Bur­san et des FDS est d’être ar­ri­vés à convaincre des membres du con­seil ci­vil qui a li­bé­ré la ville en mars 2013 de les re­joindre. Le but de cette en­ti­té est de « ga­gner la paix », d’as­su­rer la re­cons­truc­tion, no­tam­ment les écoles, en re­pre­nant le pro­gramme sco­laire sy­rien du ré­gime. Des élec­tions mu­ni­ci­pales sont an­non­cées pour le mois de mai 2018. Ce se­ra dif­fi­cile, car si la po­pu­la­tion veut la paix et re­tour­ner dans sa ville, elle ne veut pas que Ra­q­qa re­joigne le Ro­ja­va kurde, au sein de la pro­vince Al-fu­rat.

À ce con­seil s’op­pose le con­seil pro­vin­cial de Ra­q­qa, di­ri­gé par Saad Sha­wish et com­po­sé des ré­vo­lu­tion­naires qui ont li­bé­ré la ville en mars 2013. Il est plus lé­gi­time, mais sans moyens réels. Créé à Ga­zian­tep, il est ins­tal­lé à San­liur­fa, liée ad­mi­nis­tra­ti­ve­ment à Ra­q­qa sous les Ot­to­mans. Ses membres, is­sus pour par­tie de l’union des en­sei­gnants de Ra­q­qa, pu­blient des ma­ga­zines (Al-har­mel,

En­nab Ba­la­di). Son di­ri­geant re­fuse ca­té­go­ri­que­ment l’in­té­gra­tion de Ra­q­qa au Ro­ja­va et sou­ligne que les Kurdes n’ont pas à di­ri­ger la ville, alors « qu’ils consti­tuent moins de 15 % de la po­pu­la­tion du gou­ver­no­rat » (5). En mai 2017, le gou­ver­ne­ment sy­rien d’op­po­si­tion ins­tal­lé à Ga­zian­tep a or­ga­ni­sé des élec­tions pour dé­si­gner le chef ain­si que les dix membres du con­seil pro­vin­cial de Ra­q­qa. Mais les FDS mul­ti­plient les er­reurs de ges­tion de la ville. Le 26 oc­tobre 2017, elles ont bles­sé dix ha­bi­tants qui sou­hai­taient re­ga­gner le quar­tier de Ma­chlab, dont les chefs avaient sou­te­nu le ré­gime puis L’EI. On les ac­cuse de ré­cla­mer des in­dem­ni­tés de dé­mi­nage trop éle­vées. Chaque se­maine, des ci­vils meurent ou sont mu­ti­lés à cause des mines ou des mu­ni­tions et mis­siles qui n’ont pas ex­plo­sé. Il est vrai que la tâche des FDS est im­mense : dé­blayer les gra­vats des rues et ruelles, don­ner une sé­pul­ture aux vic­times tom­bées sous les dé­combres, re­mettre en état le ré­seau d’eau et d’élec­tri­ci­té. Elles n’ont pas de vé­hi­cules de dé­mi­nage, leur tech­nique consis­tant à je­ter des bombes ar­ti­sa­nales à l’en­trée de chaque im­meuble afin d’y faire ex­plo­ser les mines dis­si­mu­lées par L’EI. Ain­si les im­meubles les moins dé­truits sont ache­vés de l’in­té­rieur. En l’ab­sence d’état cen­tral, les FDS fac­turent l’uti­li­sa­tion des trac­to­pelles 100 dol­lars par heure aux par­ti­cu­liers. Ceux qui ne peuvent payer vendent le droit de ré­cu­pé­rer le mé­tal des ar­ma­tures d’acier de leur im­meuble dé­truit. En l’ab­sence de ma­té­riau de construc­tion, un mar­ché de l’acier d’oc­ca­sion est ap­pa­ru dans le quar­tier in­dus­triel de Rou­mei­la. Il se­rait pos­sible d’uti­li­ser les dé­combres pour fa­bri­quer des par­paings, comme ce­la est en dis­cus­sion à Mos­soul (Irak). Les rues prin­ci­pales de la ville sont dé­sor­mais dé­ga­gées, mais les im­meubles sont en ruines. Les cam­pagnes de Ra­q­qa, les plaines fer­tiles et les pla­teaux ir­ri­gués par les ca­naux sont dé­vas­tés. La pro­duc­tion agri­cole est mo­ri­bonde alors que les ca­naux d’ir­ri­ga­tion sont dé­truits et l’es­sence trop chère pour ac­tion­ner les mo­to­pompes qui ir­ri­guaient les pla­teaux dès les an­nées 1950. Ra­q­qa n’a au­cune autre res­source que son fleuve et son agri­cul­ture. Les hy­dro­car­bures sont à Deir ez-zor, à 130 ki­lo­mètres, et les raf­fi­ne­ries à Homs. Éco­no­mi­que­ment, le gou­ver­no­rat de Ra­q­qa est dé­pen­dant du reste de la Djé­zi­reh, et ne pour­rait sur­vivre dans le seul Ro­ja­va.

Les FDS tentent de convaincre les vil­la­geois de leur prê­ter al­lé­geance. À Ka­ra­ma, elles le font en leur pro­met­tant la li­bé­ra­tion des membres des tri­bus qui ont sou­te­nu L’EI (6). Elles en­rôlent de force les jeunes pour six mois, leur en­sei­gnant le kurde, ce qui est mal per­çu par la po­pu­la­tion arabe. Am­nes­ty In­ter­na­tio­nal a mon­tré que les FDS ont dé­truit deux vil­lages et in­ter­dit à des cen­taines de fa­milles arabes soup­çon­nées d’avoir sou­te­nu L’EI de re­tour­ner chez elles (7). Ko­ba­né et Qa­mi­sh­liyé ont des conseils lo­caux kurdes, ain­si que Tel Abyad, où la po­ly­ga­mie a été dé­cré­tée illé­gale. La tâche la plus ur­gente consiste à re­fon­der le sys­tème édu­ca­tif pour les cen­taines de mil­liers d’en­fants qui ont été trau­ma­ti­sés par la guerre et l’en­doc­tri­ne­ment de L’EI. Le gou­ver­no­rat comp­tait 1 500 écoles avant le dé­but de la guerre, elles sont toutes à re­cons­truire. La po­pu­la­tion ra­q­qa­wie, ap­pau­vrie, dans des camps de for­tune, tente de sur­vivre et n’a pas de re­cours po­li­tique autre que ce­lui du plus fort, en l’oc­cur­rence les FDS. Les op­po­sants ra­q­qa­wis dé­noncent le pro­jet fé­dé­ra­liste an­non­cé par celles-ci pour la ré­gion de Ra­q­qa (8). Des élec­tions mu­ni­ci­pales sont an­non­cées pour mai 2018, afin de conci­lier les deux conseils lo­caux. Le slo­gan du con­seil lo­cal de Ra­q­qa en 2013 est plus que ja­mais d’ac­tua­li­té : « Rien n’est plus pré­cieux que la li­ber­té, et le pire pé­ché est de la vo­ler ».

Ra­q­qa est dé­truite à 80% par les bom­bar­de­ments in­tenses de l’été 2017. Chaque im­meuble est mi­né. Les in­fra­struc­tures sont en­tiè­re­ment dé­truites.

Le mu­sée de Ra­q­qa, ins­tal­lé dans l’an­cien sé­rail ot­to­man bâ­ti en 1880, a été pillé par les forces en pré­sence. Cli­ché pris en 2007. Mur de l’en­ceinte ab­bas­side et de la mos­quée de Ra­q­qa construite par le ca­life Al-man­sour au VIIIE siècle, à l’image de...

En haut : Pom­page illé­gal dans les ca­naux d’ir­ri­ga­tion. En bas : Centre-ville de Ra­q­qa, avec co­exis­tence de mai­sons bâ­ties avec les briques de l’en­ceinte ab­bas­side et d’im­meubles fa­mi­liaux. L’en­semble est dé­truit. Cli­chés pris en 2007.

1. Centre-ville de Ra­q­qa, rond-point de l’hor­loge. 2. Porte de Bag­dad, de la pé­riode ab­bas­side. 3. Mau­so­lées chiites construits par l’iran en 1994 et dé­diés à Uways al-qa­ra­ni et Am­mar ibn Ya­sir. Ils ont été dé­truits en oc­tobre 2013 par L’EI. Cli­chés...

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