Re­pères cul­ture : Quelle lit­té­ra­ture na­tio­nale ?

Moyen-Orient - - SOMMAIRE - Tris­tan Le­per­lier

Si la lit­té­ra­ture en Al­gé­rie est an­cienne, sa na­tio­na­li­sa­tion en « lit­té­ra­ture al­gé­rienne » est ré­cente. Loin d’être évi­dente, sa dé­fi­ni­tion est l’ob­jet de luttes per­ma­nentes entre les ac­teurs du champ lit­té­raire. Dé­fi­nit-on cette ap­par­te­nance par le ter­ri­toire ou par la cul­ture ? Faut-il pour l’écri­vain être né en Al­gé­rie, y vivre, y avoir ses an­cêtres ? Faut-il pour l’oeuvre être pu­bliée au pays, y faire ré­fé­rence, dé­fendre ses va­leurs ? Quelle langue uti­li­ser ? Ces luttes dé­fi­ni­tion­nelles se jouent à un ni­veau trans­na­tio­nal, dans la me­sure où la lit­té­ra­ture de ces écri­vains est pa­ral­lè­le­ment éti­que­tée à l’étran­ger, en par­ti­cu­lier en France où ils pu­blient beau­coup.

Au tour­nant du XXE siècle, l’ins­tal­la­tion d’une lit­té­ra­ture eu­ro­péenne en Al­gé­rie et l’im­por­ta­tion de la Nah­da (Re­nais­sance arabe) dé­ve­loppent dans le pays une concep­tion in­di­vi­duelle de l’écri­vain et une concep­tion de la lit­té­ra­ture « spé­cia­li­sée » par rap­port aux dis­cours ju­ri­diques, re­li­gieux ou scien­ti­fiques. Elle a uti­li­sé ma­jo­ri­tai­re­ment les langues ama­zi­ghe (ber­bère), arabe et fran­çaise. La lit­té­ra­ture en ta­ma­zight, dans la di­ver­si­té de ses dia­lectes (en par­ti­cu­lier ka­byle et chaoui), a long­temps été orale (contes, lé­gendes, poèmes) ; sa fi­gure la plus connue est Si Mo­hand Ou Mhand (1848-1905). La lit­té­ra­ture en arabe a d’abord été se­mi-clas­sique, dia­lec­tale (dard­ja), en par­ti­cu­lier par l’im­por­ta­tion du chir al-mal­houn (poé­sie mu­si­ca­li­sée) avec les exi­lés an­da­lous de la fin du XVE siècle. Elle a tou­te­fois été sup­plan­tée au dé­but du XXE par la re­vi­vis­cence d’une poé­sie plus co­di­fiée et en arabe clas­sique, por­tée en bonne par­tie par le mou­ve­ment ré­for­miste de l’as­so­cia­tion des ou­lé­mas mu­sul­mans al­gé­riens (AOMA). Par la même oc­ca­sion, l’écrit est pro­gres­si­ve­ment de­ve­nu la voie ma­jeure de l’ex­pres­sion lit­té­raire. Pa­ral­lè­le­ment se dé­ve­lop­pait au sein du co­lo­nat eu­ro­péen une lit­té­ra­ture en fran­çais.

• Jus­qu’à l’in­dé­pen­dance : entre ré­gio­na­li­sa­tion et na­tio­na­li­sa­tion

La na­tio­na­li­sa­tion de la lit­té­ra­ture d’al­gé­rie a été ac­tée avec l’in­dé­pen­dance du pays, en 1962, mais le pro­ces­sus s’est dé­rou­lé sur plus d’un de­mi-siècle. Loin d’être un phé­no­mène spon­ta­né de « ré­veil de la na­tion », la na­tio­na­li­sa­tion des lit­té­ra­tures est le pro­duit de la cir­cu­la­tion d’un mo­dèle in­ter­na­tio­nal qui a émer­gé au XIXE siècle en Eu­rope. Un cer­tain nombre d’« Eu­ro­péens » d’al­gé­rie en­gage au tour­nant du siècle un pro­ces­sus d’in­dé­pen­dance par rap­port à la mé­tro­pole, en par­ti­cu­lier dans le but de pré­ser­ver le sys­tème co­lo­nial des vel­léi­tés trop « in­di­gé­no­philes » du gou­ver­ne­ment pa­ri­sien. Ro­bert Ran­dau (1873-1950) est consi­dé­ré comme l’ini­tia­teur d’un mou­ve­ment lit­té­raire au­to­no­miste, l’« al­gé­ria­nisme ». Une ten­sion existe en son sein entre une vo­lon­té de na­tio­na­li­sa­tion et de simple ré­gio­na­li­sa­tion de la lit­té­ra­ture fran­çaise. Mal­gré la spé­ci­fi­ci­té de son an­crage idéo­lo­gique co­lo­nia­liste et ra­ciste (moins abrupt certes chez Ro­bert Ran­dau), l’al­gé­ria­nisme est proche du mou­ve­ment « ré­gio­na­liste » qui se dé­ve­loppe à la même époque en mé­tro­pole. Il s’agit en réa­li­té moins de l’ex­pres­sion lit­té­raire d’une idéo­lo­gie na­tio­na­liste et co­lo­nia­liste que la con­tes­ta­tion ré­gio­na­li­sée d’une mar­gi­na­li­té lit­té­raire. Pour ces mar­gi­naux du champ lit­té­raire fran­çais (ma­jo­ri­tai­re­ment fonc­tion­naires co­lo­niaux nés dans les an­nées 1880 en France), la créa­tion d’ins­ti­tu­tions lo­cales per­met de faire face à ce que Jean Po­mier (1886-1977) ap­pe­lait l’« al­tier dé­dain » du mi­lieu lit­té­raire pa­ri­sien : As­so­cia­tion des écri­vains al­gé­riens (AEA) en 1920, « Grand prix lit­té­raire de l’al­gé­rie » en 1921, re­vue Afrique en 1924. C’est à cette lo­gique de na­tio­na­li­sa­tion de la lit­té­ra­ture pro­duite en Al­gé­rie par rap­port au centre fran­çais que s’op­pose l’école d’al­ger, au­tour de la fi­gure d’al­bert Ca­mus (1913-1960). Alors que l’al­gé­rie était pour les al­gé­ria­nistes une re­lé­ga­tion ou une se­conde chance, c’est le pays de nais­sance de la ma­jeure par­tie de ces jeunes écri­vains

(nés dans les an­nées 1910). Sou­vent is­sus de mi­lieux po­pu­laires, ils pro­fitent d’une as­cen­sion so­ciale par l’école ré­pu­bli­caine : cette tra­jec­toire ini­tiale les oriente ain­si vers Pa­ris, quand celle des al­gé­ria­nistes les in­cline vers Al­ger. Ils ont fait des études lit­té­raires et ne se di­rigent pas vers des car­rières ad­mi­nis­tra­tives, mais vers l’en­sei­gne­ment et le jour­na­lisme. Ces écri­vains cherchent à in­ves­tir le champ lit­té­raire fran­çais et fi­nissent par pu­blier dans des mai­sons d’édi­tion pa­ri­siennes pres­ti­gieuses, en par­ti­cu­lier Gal­li­mard. Ga­briel Au­di­sio (1900-1978) écrit en 1943 : « Des écri­vains al­gé­riens, oui ; une lit­té­ra­ture al­gé­rienne, non », et ajoute, à pro­pos des jeunes écri­vains al­gé­riens : « Leur lit­té­ra­ture ne se veut pas ré­gio­na­liste. Si elle l’est, c’est sans y son­ger, dans la me­sure où l’uni­ver­sel est con­te­nu dans le par­ti­cu­lier » (1). C’est s’op­po­ser alors aus­si à la lit­té­ra­ture ré­gio­na­liste que pro­meut le ré­gime de Vi­chy (1940-1944). Ce groupe se ca­rac­té­rise éga­le­ment par des po­si­tions po­li­tiques de gauche et fa­vo­rables à une vé­ri­table as­si­mi­la­tion des « Mu­sul­mans » (se­lon la ter­mi­no­lo­gie de l’époque). Le li­bé­ra­lisme lit­té­raire du groupe, qui re­con­naît en son sein Jean Am­rouche (19061962), Mou­loud Fe­raoun (1913-1962) ou Mo­ham­med Dib (1920-2003), a pour con­tre­par­tie la né­ga­tion de leur spé­ci­fi­ci­té non seule­ment lit­té­raire, mais éga­le­ment iden­ti­taire, au pro­fit de l’in­clu­sion dans la vaste et « uni­ver­selle » lit­té­ra­ture fran­çaise. Po­si­tion lit­té­raire et po­si­tion po­li­tique ex­pliquent ain­si le rap­port des écri­vains d’al­gé­rie au pôle na­tio­nal ou pa­ri­sien (bien­tôt in­ter­na­tio­nal) de leur champ lit­té­raire en voie de for­ma­tion.

Le pro­ces­sus de na­tio­na­li­sa­tion de la « lit­té­ra­ture al­gé­rienne » était donc pa­ra­doxa­le­ment en germe dans le pro­ces­sus d’au­to­no­mi­sa­tion lit­té­raire que cer­tains Eu­ro­péens, peu ou­verts aux re­ven­di­ca­tions des « Mu­sul­mans », avaient com­men­cé à ins­ti­tu­tion­na­li­ser face au centre pa­ri­sien. Le poète Jean Sé­nac (1926-1973) fait fi­gure de pas­seur entre les deux pro­ces­sus his­to­riques. Plus jeune que la ma­jo­ri­té des al­gé­ria­nistes, il est né dans un mi­lieu po­pu­laire de l’ora­nie : il écrit dans Afrique dès après guerre et est tré­so­rier de L’AEA. Mais il comp­te­ra par­mi les écri­vains eu­ro­péens an­ti­ra­cistes et in­dé­pen­dan­tistes, et de­vien­dra à l’in­dé­pen­dance (1962) le se­cré­taire gé­né­ral de l’union des écri­vains al­gé­riens (UEA) : il as­sure par là la tran­si­tion ins­ti­tu­tion­nelle. Il s’op­pose ain­si à son aî­né Al­bert Ca­mus, dé­non­çant dans l’école d’al­ger un « pa­ri­sia­nisme », quand le prix No­bel de lit­té­ra­ture 1957 le met­tait en garde contre « la va­ni­té d’[un] ré­gio­na­lisme » (2). À l’in­verse, un écri­vain mu­sul­man na­tio­na­liste comme Mo­ham­med Dib, mais qui avait été in­té­gré au groupe de l’école d’al­ger, est am­bi­gu sur l’exis­tence de la lit­té­ra­ture al­gé­rienne. Con­si­dé­rant en 1952 qu’une « lit­té­ra­ture na­tio­nale […] est en train de se for­mer », il conti­nue néan­moins de se dire « écri­vain fran­çais » en 1960 parce qu’il écrit en fran­çais : deux ans avant l’in­dé­pen­dance, le na­tio­na­lisme n’est pas en­core in­com­pa­tible avec une dé­fi­ni­tion ex­clu­si­ve­ment lin­guis­tique de la lit­té­ra­ture.

La na­tio­na­li­sa­tion de la lit­té­ra­ture al­gé­rienne a pour­sui­vi la lo­gique ra­cia­li­sée de la co­lo­ni­sa­tion. Dans le dé­bat entre une concep­tion po­li­tique de la na­tion al­gé­rienne, fon­dée sur la par­ti­ci­pa­tion po­li­tique au mou­ve­ment de li­bé­ra­tion na­tio­nale, por­tée par exemple par l’écri­vain Hen­ri Kréa (1933-2000), et une concep­tion cultu­relle pri­vi­lé­giant les « Ara­bo-ber­bères » ou l’« his­toire » sur la « géo­gra­phie » pour ci­ter Ma­lek Had­dad (1927-1978), c’est cette der­nière qui a pri­mé. Les écri­vains eu­ro­péens d’al­gé­rie ont alors été sym­bo­li­que­ment « ra­pa­triés » dans la lit­té­ra­ture fran­çaise, tan­dis que les mu­sul­mans (et quelques cas iso­lés d’eu­ro­péens comme Jean Sé­nac) de­ve­naient « Al­gé­riens », comme on peut s’en convaincre des an­tho­lo­gies ou des ma­nuels sco­laires de part et d’autre de la Mé­di­ter­ra­née dans les an­nées qui ont sui­vi l’in­dé­pen­dance. La ra­cia­li­sa­tion des lit­té­ra­tures al­gé­rienne et fran­çaise s’est faite en mi­roir.

• L’ara­bi­sa­tion, sym­bole du na­tio­na­lisme post-1962

À l’in­dé­pen­dance, la lit­té­ra­ture al­gé­rienne a été for­te­ment « ara­bi­sée ». On en­tend par là à la fois un pro­ces­sus d’éti­que­tage, d’ap­par­te­nance, et le ré­sul­tat de po­li­tiques pu­bliques. Il s’agit de don­ner à la lit­té­ra­ture un con­te­nu cultu­rel spé­ci­fique, se­lon un na­tio­na­lisme fon­dé sur l’iden­ti­té d’une na­tion au­tour d’un ter­ri­toire et d’une langue. C’est au sein de L’AOMA que se dé­ve­loppe dès les an­nées 1930 une concep­tion sé­pa­rée de la lit­té­ra­ture al­gé­rienne au sein de la lit­té­ra­ture arabe. Il ne s’agit pas né­ces­sai­re­ment de l’ex­pres­sion d’un na­tio­na­lisme, ob­jet de dé­bats his­to­rio­gra­phiques in­tenses à pro­pos de cette as­so­cia­tion : mais au moins, comme chez les al­gé­ria­nistes, d’une ré­gio­na­li­sa­tion de la lit­té­ra­ture arabe, en mi­roir du Proche-orient tou­ché plus tôt par la Nah­da. On ob­serve, par exemple, dans le jour­nal de l’as­so­cia­tion Al-ba­sair un usage sy­mé­trique des no­tions de lit­té­ra­ture égyp­tienne et al­gé­rienne. Mais, tan­dis que l’in­dé­pen­dance a en­traî­né une rup­ture au sein de la lit­té­ra­ture de langue fran­çaise, celle

en arabe est res­tée en bonne par­tie uni­fiée, mal­gré les na­tio­na­li­sa­tions, dans le contexte d’ex­pan­sion de l’idéo­lo­gie pan­arabe. Ain­si, un écri­vain comme Ta­har Ouet­tar (19362010), pu­bliant éga­le­ment au Pro­cheo­rient, peut af­fir­mer : « Il ne nous est pas pos­sible de sé­pa­rer l’al­gé­rie du monde arabe […]. Lorsque j’écris, j’ai à l’es­prit le lec­teur de Bah­reïn, de Li­bye… » (3). À l’in­verse, les écri­vains de langue fran­çaise, pu­bliant plus à l’étran­ger (sur­tout en France) que leurs com­pa­triotes de langue arabe, sont ac­cu­sés de com­plai­sance exo­tique à l’égard de leur pu­blic étran­ger. Le sen­ti­ment d’ap­par­te­nance aux deux es­paces lin­guis­tiques est éga­le­ment dif­fé­rent : tan­dis que les écri­vains de langue arabe citent spon­ta­né­ment leurs contem­po­rains du reste du monde arabe, leurs com­pa­triotes de langue fran­çaise le font plus ra­re­ment à l’égard de leurs contem­po­rains fran­çais (ou de la fran­co­pho­nie du nord) : quoique beau­coup plus pré­sents sur le mar­ché fran­çais que leurs ho­mo­logues de langue arabe, ils sont moins in­té­grés au champ lit­té­raire fran­çais. Pour au­tant, on re­trouve un sen­ti­ment d’« os­tra­cisme » des Al­gé­riens au sein du champ lit­té­raire arabe, pour re­prendre le mot de l’écri­vain de langue arabe Wa­ci­ny La­redj (né en 1954), qui pu­blie pour­tant au Proche-orient de­puis les an­nées 1980.

À l’image du reste du sec­teur cultu­rel en Al­gé­rie, la lit­té­ra­ture a fait l’ob­jet d’une po­li­tique pu­blique d’ara­bi­sa­tion. À long terme, l’ara­bi­sa­tion de l’en­sei­gne­ment a eu un ef­fet cer­tain sur la part re­la­tive d’écri­vains et sur­tout de lec­teurs dans les deux langues, sa­chant qu’ils étaient très ma­jo­ri­tai­re­ment fran­co­phones au mo­ment de l’in­dé­pen­dance. À court terme, des me­sures comme la prio­ri­té ac­cor­dée aux ara­bo­phones dans les ins­ti­tu­tions cultu­relles sont prises. À l’oc­ca­sion du Con­grès des écri­vains arabes or­ga­ni­sé à Al­ger en 1975, L’UEA est re­fon­dée, et sont de fait ex­clus les écri­vains de langue fran­çaise qui do­mi­naient celle créée en 1963 ; et la So­cié­té na­tio­nale d’édi­tion et de dif­fu­sion (SNED) par­vient à pu­blier plus de textes en arabe qu’en fran­çais. Les écri­vains de langue arabe s’ap­puient sur cette po­li­tique pour dé­fi­nir les fron­tières du champ lit­té­raire à leur avan­tage. En ef­fet, face à la re­con­nais­sance po­li­tique de la lit­té­ra­ture de langue arabe, la lit­té­ra­ture de langue fran­çaise bé­né­fi­cie, par le nombre et la qua­li­té de ses lec­teurs et de ses écri­vains, mais aus­si de la pu­bli­ca­tion de cer­tains à Pa­ris, l’une des ca­pi­tales cen­trales de la Ré­pu­blique mon­diale des lettres, d’une re­con­nais­sance sym­bo­lique bien su­pé­rieure. Pro­fi­tant de son sta­tut d’uni­ver­si­taire, le poète Ab­dal­lah Ham­ma­di (né en 1947) dé­clare ain­si en 1982 : « Je ne consi­dère pas comme re­pré­sen­ta­tifs de la lit­té­ra­ture na­tio­nale les au­teurs al­gé­riens qui ont écrit en fran­çais leurs oeuvres », et « mal­gré tout son gé­nie, Ned­j­ma [de Ka­teb Ya­cine] n’est pas une oeuvre al­gé­rienne ! » (4).

Les écri­vains fran­co­phones ont dans un pre­mier temps in­té­rio­ri­sé l’illé­gi­ti­mi­té na­tio­nale de la lit­té­ra­ture de langue fran­çaise, ex­pri­mée à tra­vers un dis­cours tout à la fois mar­xiste et psy­cha­na­ly­tique de l’« alié­na­tion ». « Il n’y a qu’une cor­res­pon­dance ap­proxi­ma­tive entre notre pen­sée d’arabes et notre vo­ca­bu­laire de Fran­çais » (5), dé­cla­rait l’écri­vain de langue fran­çaise Ma­lek Had­dad dès 1961, avant de ces­ser d’écrire et d’oc­cu­per d’im­por­tantes fonc­tions po­li­tiques dans l’al­gé­rie in­dé­pen­dante. Tan­dis que Ka­teb Ya­cine (1929-1989) s’en­gage dès les an­nées 1970 dans le théâtre en langues dia­lec­tales, Ra­chid Boud­je­dra (né en 1941) est l’un des rares à réus­sir à pas­ser à la langue arabe dans les an­nées 1980.

• Plu­ra­li­sa­tion : vers une lit­té­ra­ture mé­tisse ?

Les dé­cen­nies 1980 et 1990 voient la re­mise en cause de cette dé­fi­ni­tion arabe de la lit­té­ra­ture al­gé­rienne, d’un point de vue eth­nique et lin­guis­tique, en fa­veur d’une dé­fi­ni­tion plu­rielle.

Dans le contexte du « prin­temps ber­bère » de 1980, et de l’ins­tru­men­ta­li­sa­tion de l’ara­bi­sa­tion dans le conflit po­li­tique op­po­sant les fon­da­men­ta­listes aux so­cia­listes qui viennent de perdre le pré­sident Houa­ri Bou­mé­diène (1932-1965-1978), les jeunes écri­vains fran­co­phones, nés dans les an­nées 1950, re­jettent alors le dis­cours d’« alié­na­tion ». Plus tou­chés par l’ar­gu­ment de la « mo­der­ni­sa­tion » du fait de leur for­ma­tion po­li­tique à gauche que par la lutte an­ti­co­lo­niale à la­quelle ils n’ont pas par­ti­ci­pé, et for­més éga­le­ment en arabe, ils ne par­tagent pas la culpa­bi­li­té de cer­tains de leurs aî­nés : ils font dé­sor­mais un usage

« décomplexé » du fran­çais. Plus âgée, As­sia Dje­bar (1936-2015) re­vient même à l’écri­ture en fran­çais après s’être concen­trée sur les langues po­pu­laires pen­dant la dé­cen­nie pré­cé­dente. Le conflit s’ac­cen­tue entre fran­co­phones et ara­bo­phones, et en par­ti­cu­lier pen­dant la guerre ci­vile des an­nées 1990, au point que cer­tains ont pu par­ler de « guerre des langues » à son pro­pos, in­car­né dans l’op­po­si­tion entre l’écri­vain de langue arabe Ta­har Ouet­tar et ce­lui de langue fran­çaise Ta­har Djaout (1954-1993).

La guerre ci­vile a eu un double ef­fet contra­dic­toire sur la lit­té­ra­ture al­gé­rienne. Elle a été certes in­ter­na­tio­na­li­sée, en par­ti­cu­lier en France, où l’on trouve jus­qu’à un quart de l’en­semble des écri­vains al­gé­riens pen­dant la pé­riode et les deux tiers de leurs pu­bli­ca­tions. Mais cette in­ter­na­tio­na­li­sa­tion est aus­si al­lée de pair avec une forte na­tio­na­li­sa­tion, dans la me­sure où leur lit­té­ra­ture n’y est plus éti­que­tée se­lon un point de vue cultu­rel (« arabe » ou « magh­ré­bine »), mais se­lon l’angle lin­guis­tique (« fran­co­phone ») et sur­tout na­tio­nal (« al­gé­rienne ») : c’est en ef­fet la pro­blé­ma­tique de la crise po­li­tique qui do­mine la lit­té­ra­ture de ces écri­vains, et plus lar­ge­ment qui or­ga­nise l’ho­ri­zon d’at­tente du pu­blic étran­ger (fran­çais). La force de cette éti­quette et de cette at­tente « na­tio­nale » est alors ap­pré­hen­dée avec am­bi­va­lence par les écri­vains al­gé­riens en­ga­gés, dans la me­sure où elle risque de les en­fer­mer dans un « ghet­to ». À la fin de la guerre se consti­tue en Al­gé­rie une avant-garde au­tour des édi­tions Barzakh et El-ikh­ti­lef, com­po­sée d’écri­vains nés au­tour de 1970 comme l’ara­bo­phone Ba­chir Mef­ti (né en 1969) ou le fran­co­phone Mus­ta­pha Ben­fo­dil (né en 1968), qui par­tagent une vo­lon­té de re­cons­truire un es­pace lit­té­raire bi­lingue, in­dé­pen­dant de l’in­ter­na­tio­nal, tout en cher­chant à y être re­con­nus : Barzakh dé­ve­loppe des re­la­tions avec les édi­tions de L’aube puis Actes Sud en France, et El-ikh­ti­lef avec Al-fa­ra­bi à Bey­routh. Dans le contexte de lutte contre la ra­di­ca­li­té des is­la­mistes sur le plan iden­ti­taire et de va­lo­ri­sa­tion du « mé­tis­sage » ou de l’« hy­bri­di­té » dans les pays eu­ro-amé­ri­cains, cette in­ter­na­tio­na­li­sa­tion a ac­cé­lé­ré la re­con­si­dé­ra­tion eth­nique de la lit­té­ra­ture al­gé­rienne. La si­tua­tion d’exil de ceux qu’anouar Ben­ma­lek (né en 1956) ap­pelle les « pieds-gris », iro­ni­sant tris­te­ment sur la perte de ma­tières grises de l’al­gé­rie, contri­bue à la for­mu­la­tion dans la lit­té­ra­ture pu­bliée en France d’un « mythe an­da­lou » de l’époque co­lo­niale qui met en va­leur non plus seule­ment la vio­lence, mais aus­si le mé­tis­sage, la to­lé­rance, le raf­fi­ne­ment in­tel­lec­tuel de l’al­gé­rie de l’époque. Plus qu’une nos­tal­gie co­lo­niale, cette réin­ter­pré­ta­tion du pas­sé vient mettre en cause l’his­to­rio­gra­phie na­tio­na­liste et ara­bo-mu­sul­mane, por­tée à son pa­roxysme par les is­la­mistes. On la trouve dans le re­cueil col­lec­tif Une en­fance al­gé­rienne (Gal­li­mard, 1997) di­ri­gé par Leï­la Seb­bar (née en 1941) ou dans les ro­mans de Yas­mi­na Kha­dra (né en 1955) ou Boua­lem San­sal (né en 1949). La page de pré­sen­ta­tion de la re­vue Al­gé­rie Lit­té­ra­ture/ Ac­tion, fon­dée à Pa­ris en 1996, in­siste sur la di­men­sion plu­rielle et in­clu­sive de la lit­té­ra­ture al­gé­rienne : « Re­gard po­sé sur une Al­gé­rie d’au­jourd’hui, d’hier, ou en de­ve­nir ; voix de celles et de ceux qui se re­con­naissent comme Al­gé­riens de na­tio­na­li­té, de coeur ou d’es­prit. L’al­gé­rie, du de­dans et du de­hors, veut plus que ja­mais dire sa plu­ra­li­té. » La pu­bli­ca­tion est ap­pa­rue comme un pôle de ren­contre entre écri­vains al­gé­riens pré­sents en France, mais aus­si avec des in­tel­lec­tuels « pieds-noirs » : c’est le cas d’un quart des par­rains de la re­vue, comme Jean Pé­lé­gri (1920-2003). L’al­gé­ria­ni­té d’al­bert Ca­mus, dont on pu­blie l’au­to­bio­gra­phie in­ache­vée Le Pre­mier Homme en 1994 (Gal­li­mard), de­vient un en­jeu cen­tral du champ lit­té­raire al­gé­rien, jus­qu’à la pu­bli­ca­tion de Meur­sault contreen­quête de Ka­mel Daoud (né en 1970) en 2014 (Actes Sud).

Au­cune ma­ni­fes­ta­tion of­fi­cielle n’a ce­pen­dant été or­ga­ni­sée en Al­gé­rie. La dé­fi­ni­tion ins­ti­tu­tion­nelle de la lit­té­ra­ture al­gé­rienne, mal­gré les si­gnaux en­voyés par le pré­sident Ab­de­la­ziz Bou­te­fli­ka après sa pre­mière élec­tion en 1999, n’a que peu chan­gé jus­qu’à pré­sent concer­nant cette di­men­sion « eu­ro­péenne ». À l’in­verse, la lit­té­ra­ture ama­zi­ghe a fait l’ob­jet d’une na­tio­na­li­sa­tion ac­cé­lé­rée. Des ma­ni­fes­ta­tions po­li­tiques et iden­ti­taires en Ka­by­lie en 1995, puis en 2001 (« prin­temps noir », vio­lem­ment ré­pri­mé) ont conduit à des ré­formes en fa­veur de la langue ama­zi­ghe (elle de­vient langue na­tio­nale en 2002, of­fi­cielle en 2016). La lit­té­ra­ture ama­zi­ghe, re­vi­vi­fiée par des chan­teurs ka­byles comme Lou­nis Aït Men­guel­let (né en 1950), s’est pro­gres­si­ve­ment mise aux stan­dards in­ter­na­tio­naux de la « lit­té­ra­ture » fon­dée sur la pu­bli­ca­tion de vo­lumes, avec des ro­man­ciers comme Amar Mez­dad (né en 1958), et ce de plus en plus dé­sor­mais du fait du sou­tien des pou­voirs pu­blics (comme le Haut Com­mis­sa­riat à l’ama­zi­ghi­té).

Rue du centre-ville d’al­ger, en août 1955, à la fin de la pé­riode co­lo­niale.

Avec la guerre ci­vile (1992-2002), la lit­té­ra­ture al­gé­rienne s’est in­ter­na­tio­na­li­sée, no­tam­ment en France, mais elle s’est aus­si na­tio­na­li­sée.

Le pré­sident Bou­te­fli­ka vi­site un stand du Sa­lon in­ter­na­tio­nal du livre d’al­ger, en sep­tembre 2012.

La cul­ture ama­zi­ghe, par­tie in­té­grante de l’al­gé­rie.

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