Iran : vers une nu­cléa­ri­sa­tion ac­cé­lé­rée ?

Moyen-Orient - - SOMMAIRE - Clé­ment Therme

Au mo­ment où la ré­vo­lu­tion is­la­mique de 1979 pro­voque la chute de Mo­ham­mad Re­za Pah­la­vi (1941-1979), les nou­velles au­to­ri­tés ira­niennes cri­tiquent sé­vè­re­ment le pro­gramme nu­cléaire de l’an­cien ré­gime (1). Elles es­timent que l’en­semble des ac­ti­vi­tés nu­cléaires en­tre­prises par le shah avait pour but d’ai­der les puis­sances oc­ci­den­tales et de gas­piller l’ar­gent ac­cu­mu­lé à la suite de la flam­bée des prix du pé­trole pro­vo­quée par le choc de 1973. C’est ain­si que les pro­jets de cen­trales nu­cléaires (Bou­chehr et Dar­kho­vin) ou de centre de tech­no­lo­gie nu­cléaire (Is­pa­han) ont été in­ter­rom­pus, sans éva­lua­tion préa­lable des consé­quences fi­nan­cières et hu­maines de ces me­sures. Puis, la ten­dance s’est in­ver­sée.

Entre 1982 et 1984, le gou­ver­ne­ment ira­nien re­lance le pro­gramme de dé­ve­lop­pe­ment des tech­no­lo­gies nu­cléaires. Cette re­prise s’ins­crit dans le cadre plus large de la stra­té­gie, mise en place dans les an­nées 1980, de la Ré­pu­blique is­la­mique de de­ve­nir au­to­suf­fi­sante en ma­tière de pro­duc­tion d’ar­me­ment et de maî­trise des tech­no­lo­gies. Face à un iso­le­ment crois­sant, l’iran ren­contre des dif­fi­cul­tés pour s’ap­pro­vi­sion­ner en armes alors qu’il est en­ga­gé dans un conflit avec l’irak, qui dé­tient un pro­gramme nu­cléaire et

uti­lise des armes chi­miques contre lui. On peut donc af­fir­mer que « le pro­gramme nu­cléaire ira­nien est le pro­duit de cette ex­pé­rience » (2) de la pre­mière guerre du Golfe (1980-1988). Mais la confron­ta­tion po­li­tique entre la Ré­pu­blique is­la­mique et l’oc­ci­dent ne per­met pas de re­ve­nir en ar­rière et de réa­li­ser les contrats fi­na­li­sés pour le dé­ve­lop­pe­ment du pro­gramme nu­cléaire avant la ré­vo­lu­tion. Les grands pro­jets sont dé­fi­ni­ti­ve­ment aban­don­nés. Le seul contrat ac­cor­dé à la Rus­sie, en 1995, pour com­plé­ter la pre­mière tranche de la cen­trale de Bou­chehr

abou­tit fi­na­le­ment à la mise en route du pre­mier ré­ac­teur qui fonc­tionne à plein ré­gime à par­tir du mois d’août 2012, avec douze ans de re­tard sur la date ini­tia­le­ment fixée. Les tra­vaux sur les ré­ac­teurs 2 et 3 de Bou­chehr sont of­fi­ciel­le­ment lan­cés à l’au­tomne 2019 et leur mise en ser­vice est pré­vue res­pec­ti­ve­ment en 2025 et 2027. Ces trois ré­ac­teurs doivent, à terme, gé­né­rer 3 000 mé­ga­watts d’élec­tri­ci­té. En 2018, les États-unis an­noncent d’ailleurs que le re­tour des sanc­tions uni­la­té­rales amé­ri­caines ne concerne pas la cen­trale de Bou­chehr.

• Peut-il exis­ter une « sou­ve­rai­ne­té nu­cléaire » ?

En dé­pit de la pro­duc­tion d’élec­tri­ci­té nu­cléaire à Bou­chehr, on peut se de­man­der dans quelle me­sure le pro­gramme nu­cléaire ira­nien est ra­tion­nel sur le plan tech­no­lo­gique et éco­no­mique. Son am­bi­guï­té ré­side dans la contra­dic­tion entre, d’un cô­té, l’ab­sence de pro­jet réa­liste d’en­ver­gure pour la pro­duc­tion d’éner­gie nu­cléaire et, de l’autre, la vo­lon­té in­ébran­lable de mieux maî­tri­ser les tech­no­lo­gies nu­cléaires. En ef­fet, cette af­fir­ma­tion de la « sou­ve­rai­ne­té nu­cléaire » est un pro­jet qui né­ces­site des dé­penses éle­vées et en­gendre des pres­sions po­li­tiques et éco­no­miques nui­sibles au dé­ve­lop­pe­ment du pays. De­puis le dé­but des an­nées 1990, les puis­sances oc­ci­den­tales es­timent que le but non dé­cla­ré de l’iran est de se di­ri­ger vers l’ap­pli­ca­tion mi­li­taire de la tech­no­lo­gie nu­cléaire. Elles fondent leurs ar­gu­ments sur le fait que les deux bases tech­niques de cette ap­pli­ca­tion sont pré­vues dans les pro­jets en cours : l’en­ri­chis­se­ment de l’ura­nium et le ré­ac­teur à eau lourde qui peut ser­vir à la pro­duc­tion du plu­to­nium. Le groupe 5 + 1 (Chine, France, États-unis, Rus­sie, Royaume-uni, et l’al­le­magne) s’ef­force d’em­pê­cher toute avan­cée de ces deux pro­jets jus­qu’à la si­gna­ture de l’ac­cord sur le nu­cléaire avec l’iran le 14 juillet 2015. Il convient de rap­pe­ler dans ce contexte la conclu­sion des ser­vices de ren­sei­gne­ments amé­ri­cains, ren­due pu­blique lors de la pu­bli­ca­tion du Na­tio­nal In­tel­li­gence Es­ti­mate, en 2007. D’après ce do­cu­ment, il n’y a pas de preuve ir­ré­fu­table at­tes­tant d’une mi­li­ta­ri­sa­tion du pro­gramme nu­cléaire après 2003. Mo­ha­med el-ba­ra­dei, di­rec­teur gé­né­ral de l’agence in­ter­na­tio­nale de l’éner­gie ato­mique (AIEA) entre 1997 et 2009, ne par­tage pas cette idée. Il pense que l’iran n’a pas l’in­ten­tion d’ac­cé­der à l’arme nu­cléaire, mais veut plu­tôt at­teindre un ni­veau tech­no­lo­gique qui lui per­met­trait, dans l’hy­po­thèse où il se­rait me­na­cé, de se do­ter d’en­gins nu­cléaires (une ca­pa­ci­té de seuil).

Le point de vue pré­sen­té par le gou­ver­ne­ment ira­nien est fon­dé sur des élé­ments de lan­gage sou­li­gnant sys­té­ma­ti­que­ment les am­bi­tions pa­ci­fiques de l’iran dans le do­maine nu­cléaire. Les ob­jec­tifs ren­dus pu­blics sont les sui­vants : la pro­duc­tion d’éner­gie nu­cléaire, la fa­bri­ca­tion des élé­ments de com­bus­tibles pour les ré­ac­teurs, la maî­trise du cycle com­plet du com­bus­tible, la pro­duc­tion des ra­dio-iso­topes pour sa­tis­faire les be­soins mé­di­caux, etc. Une ana­lyse de ces ob­jec­tifs montre l’am­bi­guï­té des buts pour­sui­vis. D’abord, l’iran n’est pas do­té d’un nombre suf­fi­sant de cen­trales nu­cléaires pour jus­ti­fier éco­no­mi­que­ment la fa­bri­ca­tion de com­bus­tible et ne pos­sède pas de ré­ac­teur d’es­sai ayant la puis­sance né­ces­saire pour ho­mo­lo­guer ce com­bus­tible. Pour la seule cen­trale nu­cléaire construite à Bou­chehr, un ac­cord est conclu avec la Rus­sie pour la li­vrai­son du com­bus­tible pen­dant dix ans.

Il est par ailleurs dif­fi­cile d’ima­gi­ner que la Rus­sie ac­cepte l’in­tro­duc­tion du com­bus­tible fa­bri­qué en Iran avec des moyens ru­di­men­taires. Si la Ré­pu­blique is­la­mique as­su­rait l’ali­men­ta­tion en com­bus­tible du ré­ac­teur de Bou­chehr, la sû­re­té de la cen­trale s’en trou­ve­rait pro­ba­ble­ment me­na­cée. Un autre ob­jec­tif dé­cla­ré par l’iran et qui jus­ti­fie­rait la pour­suite du pro­gramme nu­cléaire est d’at­teindre le cycle com­plet du com­bus­tible. Ce­pen­dant, un cycle de com­bus­tible n’a une per­ti­nence éco­no­mique que si un pays ex­ploite un nombre im­por­tant de cen­trales nu­cléaires (comme la France). Or cet ob­jec­tif est dif­fi­ci­le­ment en­vi­sa­geable par l’iran. En ef­fet, l’une des étapes prin­ci­pales du cycle du com­bus­tible nu­cléaire re­pose sur le re­trai­te­ment du com­bus­tible uti­li­sé dans le ré­ac­teur, l’ex­trac­tion de l’ura­nium res­tant et du plu­to­nium pro­duit, ain­si que du ré­si­du de dé­chets hau­te­ment ra­dio­ac­tifs.

En ce qui concerne la pro­duc­tion des ra­dio-iso­topes – l’un des buts dé­cla­rés et re­cher­chés du pro­gramme nu­cléaire –, il est vrai que le ré­ac­teur du centre de re­cherche de Té­hé­ran en a pro­duit et pour­rait en­core en pro­duire. Il faut pour­tant rap­pe­ler que ce ré­ac­teur, li­vré et ins­tal­lé en Iran par les États-unis dans les an­nées 1960, reste vé­tuste et a une puis­sance li­mi­tée de 5 mé­ga­watts. Il ne peut donc pas pro­duire une quan­ti­té suf­fi­sante de ra­dio-iso­topes pour les be­soins de l’iran. D’autre part, toute cli­nique ou tout hô­pi­tal peut se pro­cu­rer des ra­dio-iso­topes sur le mar­ché in­ter­na­tio­nal.

Au-de­là de ces ques­tions tech­niques, cer­tains spé­cia­listes af­firment que le pro­gramme nu­cléaire ira­nien n’est pas moins ra­tion­nel sur le plan éco­no­mique que les autres. Par exemple, l’uni­ver­si­taire amé­ri­cain Bryan T. Ha­mil­ton re­jette les ar­gu­ments contes­tant la ra­tio­na­li­té éco­no­mique du pro­gramme nu­cléaire, fon­dée sur l’hy­po­thèse d’une contra­dic­tion entre la pos­ses­sion de ré­serves d’hy­dro­car­bures et la pro­duc­tion d’élec­tri­ci­té nu­cléaire (3). Cette jus­ti­fi­ca­tion est per­ti­nente, car elle per­met de dé­cons­truire le dis­cours des États do­tés de l’arme nu­cléaire sur l’ir­ra­tio­na­li­té du pro­gramme nu­cléaire ira­nien. Ce­la ne lève néan­moins pas la contra­dic­tion entre l’exis­tence de res­sources pé­tro­lières et ga­zières en Iran et l’in­té­rêt éco­no­mique qui semble plus évident de pro­duire de l’élec­tri­ci­té à par­tir de cen­trales à cycle com­bi­né au gaz na­tu­rel. Par ailleurs, l’au­teur ne men­tionne pas le risque en­vi­ron­ne­men­tal consé­cu­tif à la mise en ser­vice de la cen­trale de Bou­chehr en août 2010 et les risques in­hé­rents à la construc­tion de ré­ac­teurs nu­cléaires dans une zone à risques sur le plan sis­mique.

• L’échec de la stra­té­gie amé­ri­caine

De­puis 1979, l’élé­ment struc­tu­rant du com­por­te­ment di­plo­ma­tique amé­ri­cain est le dé­ni d’ac­cès de l’iran aux tech­no­lo­gies nu­cléaires. Dès 1982, l’ad­mi­nis­tra­tion Ro­nald Rea­gan (1981-1989) dé­cide de mettre en place un em­bar­go sur l’ex­por­ta­tion des tech­no­lo­gies nu­cléaires vers l’iran. L’ad­mi­nis­tra­tion George Bush (1989-1993) pour­suit cette po­li­tique mise en place en 1982

avec l’in­ter­dic­tion d’ex­por­ter des tech­no­lo­gies à double usage (ci­vil et mi­li­taire) vers l’iran à par­tir de 1990. Le pré­sident Bill Clin­ton (1993-2001) ap­pa­raît comme ce­lui qui cla­ri­fie la stra­té­gie ira­nienne de Wa­shing­ton. Il af­firme ou­ver­te­ment que l’iran ne peut avoir de re­la­tions com­mer­ciales nor­males tout en dé­ve­lop­pant un pro­gramme d’armes de des­truc­tion mas­sive. Cette po­li­tique du dual contain­ment (Irak et Iran) a un coût éco­no­mique éle­vé et ne per­met pas d’em­pê­cher que d’autres États sou­tiennent le pro­gramme nu­cléaire ira­nien (Rus­sie, Chine, Afrique du Sud, Au­triche et Ukraine). Aus­si, l’ac­cé­lé­ra­tion des pro­grès nu­cléaires ira­niens pen­dant l’ad­mi­nis­tra­tion Clin­ton se pour­suit-elle sous celle de George W. Bush (20012009) mal­gré le ren­for­ce­ment de la po­li­tique de sanc­tions uni­la­té­rales et la vo­lon­té d’iso­ler l’iran. Pour com­prendre l’échec de la stra­té­gie amé­ri­caine qui vise de­puis les an­nées 1980 à em­pê­cher l’émer­gence d’un pro­gramme nu­cléaire ira­nien in­dé­pen­dant, il faut re­ve­nir sur le conten­tieux qui op­pose l’iran à la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale de 2002 à 2015. Ain­si, la Ré­pu­blique is­la­mique com­mence un pro­gramme de dé­ve­lop­pe­ment des tech­no­lo­gies nu­cléaires à par­tir des an­nées 1982-1984, soit entre trois et cinq ans après la ré­vo­lu­tion (4). Un cer­tain nombre de ces ac­ti­vi­tés, sur­tout dans le do­maine de l’en­ri­chis­se­ment de l’ura­nium, sont dé­ve­lop­pées dans le plus grand se­cret. En août 2002, un groupe d’op­po­si­tion à la Ré­pu­blique is­la­mique re­met un rap­port à L’AIEA, à Vienne, qui montre l’exis­tence d’une usine d’en­ri­chis­se­ment d’ura­nium près de la ville de Na­tanz. Les puis­sances oc­ci­den­tales s’ap­puient alors sur ces ré­vé­la­tions pour pla­cer le dos­sier nu­cléaire ira­nien par­mi les prio­ri­tés de l’agen­da in­ter­na­tio­nal. L’AIEA de­mande une vi­site par ses ins­pec­teurs. Les au­to­ri­tés ira­niennes confessent alors d’autres ac­ti­vi­tés liées au pro­gramme nu­cléaire.

À par­tir de cette date, les grandes puis­sances re­prochent à l’iran de ne pas avoir ren­du pu­blic l’avan­ce­ment de son pro­gramme nu­cléaire pen­dant dix-huit an­nées. Le gou­ver­ne­ment ira­nien se dé­fend en se ba­sant sur les ac­cords en vi­gueur avec L’AIEA (le code 3.1), d’après les­quels les au­to­ri­tés ira­niennes ne de­vaient l’in­for­mer qu’après la mise en route de ces ins­tal­la­tions. Ce­la étant, le di­rec­teur gé­né­ral de L’AIEA, Yu­kiya Ama­no (20092019), es­time pour sa part que la ru­brique 3.1 mo­di­fiée de la par­tie gé­né­rale des ar­ran­ge­ments sub­si­diaires à l’ac­cord de ga­ran­ties de l’iran « pré­voit que les ren­sei­gne­ments des­crip­tifs concer­nant de nou­velles ins­tal­la­tions sont com­mu­ni­qués à l’agence dès qu’est prise la dé­ci­sion d’en cons­truire une ou celle d’en au­to­ri­ser la construc­tion, se­lon ce­lui des deux cas qui se pro­duit le pre­mier. Elle pré­voit éga­le­ment la com­mu­ni­ca­tion de ren­sei­gne­ments des­crip­tifs plus com­plets tout au long des tra­vaux à un stade pré­coce des phases de dé­fi­ni­tion du pro­jet, de concep­tion pré­li­mi­naire, de construc­tion et de mise en ser­vice. L’iran reste le seul État ayant des ac­ti­vi­tés nu­cléaires im­por­tantes, et dans le­quel l’agence met en oeuvre un ac­cord de ga­ran­ties gé­né­ra­li­sées, à ne pas ap­pli­quer les dis­po­si­tions de la ru­brique 3.1 mo­di­fiée » (5).

• De la vo­lon­té de dia­logue à la confron­ta­tion avec les puis­sances

En 1997, un ré­for­ma­teur, Mo­ham­mad Kha­ta­mi, est élu pré­sident de la Ré­pu­blique is­la­mique. Dès le dé­but de son se­cond man­dat, en 2001, il s’ef­force de trou­ver un ter­rain d’en­tente avec les pays oc­ci­den­taux, car les ré­vé­la­tions de l’exis­tence d’une usine d’en­ri­chis­se­ment d’ura­nium sur le ter­ri­toire na­tio­nal gênent sa stra­té­gie d’ou­ver­ture di­plo­ma­tique vis-à-vis de l’oc­ci­dent. C’est à la fin de son se­cond man­dat, en 2005, que se tiennent des réu­nions et des né­go­cia­tions avec les mi­nistres des Af­faires étran­gères de la France, du Royaume-uni et de l’al­le­magne pour ré­soudre les pro­blèmes en sus­pens. Le gou­ver­ne­ment ira­nien ac­cepte alors, pour prou­ver sa bonne vo­lon­té, de sus­pendre pro­vi­soi­re­ment l’en­ri­chis­se­ment d’ura­nium et donne son ac­cord pour la mise en ap­pli­ca­tion du pro­to­cole ad­di­tion­nel qui otorgue des pou­voirs éten­dus aux ins­pec­teurs de L’AIEA (2003-2005).

Avec l’ar­ri­vée au pou­voir de Mah­moud Ah­ma­di­ne­jad (20052013), la stra­té­gie de la dé­tente et du dia­logue est rem­pla­cée par une po­li­tique de confron­ta­tion po­li­tique et cultu­relle avec l’oc­ci­dent. Les au­to­ri­tés ira­niennes an­noncent alors la re­prise de l’en­ri­chis­se­ment d’ura­nium et la fin de l’ap­pli­ca­tion par l’iran du pro­to­cole ad­di­tion­nel de L’AIEA. C’est le dé­but d’une pé­riode de ten­sions po­li­tiques crois­santes avec les grandes puis­sances, sur­tout avec les pays oc­ci­den­taux, qui ne prend fin pro­gres­si­ve­ment qu’avec la mise en place du pro­ces­sus de né­go­cia­tion condui­sant

à l’ac­cord sur le nu­cléaire du 14 juillet 2015. Sur le plan po­li­tique in­terne, les conser­va­teurs se sai­sissent de la ques­tion nu­cléaire pour dis­cré­di­ter la fac­tion des ré­for­mistes en les pré­sen­tant comme des dé­fai­tistes sa­cri­fiant les in­té­rêts de l’iran (6).

Par ailleurs, en fé­vrier 2006, le con­seil des gou­ver­neurs de L’AIEA dé­clare que l’iran ne res­pecte pas ses obli­ga­tions en tant que si­gna­taire du Trai­té de non-pro­li­fé­ra­tion (TNP) de 1968. Il dé­cide de trans­fé­rer le dos­sier ira­nien au Con­seil de sé­cu­ri­té de L’ONU. Ce der­nier adopte la ré­so­lu­tion 1696 en­joi­gnant à Té­hé­ran de sus­pendre, sous vé­ri­fi­ca­tion de L’AIEA, toutes ses ac­ti­vi­tés liées à l’en­ri­chis­se­ment et au re­trai­te­ment de l’ura­nium. Le dé­lai fixé pour l’ap­pli­ca­tion de cette ré­so­lu­tion est le 31 août 2006 ; au-de­là de cette date, le Con­seil peut en­vi­sa­ger des sanc­tions. La Ré­pu­blique is­la­mique n’ac­cepte pas cette ré­so­lu­tion et af­firme avoir droit à l’en­ri­chis­se­ment d’ura­nium confor­mé­ment à la lettre du TNP. Les grandes puis­sances, tout en re­con­nais­sant les droits de cette der­nière de ma­nière rhé­to­rique, dé­clarent avoir des soup­çons sur ses in­ten­tions réelles et re­doutent une dé­via­tion vers des ap­pli­ca­tions mi­li­taires. De 2006 à 2011, le Con­seil de sé­cu­ri­té adopte cinq autres ré­so­lu­tions – 1737 en 2006, 1747 en 2007, 1803 et 1835 en 2008, 1929 en 2010 – au su­jet des ac­ti­vi­tés de l’iran dans le do­maine nu­cléaire, condam­nant son non-res­pect des exi­gences po­sées et in­fli­geant des sanc­tions tou­jours plus sé­vères. Ces sanc­tions ont pour ob­jet, entre autres, l’in­ter­dic­tion de dé­pla­ce­ments des per­sonnes et de pas­ser des contrats avec cer­taines so­cié­tés ira­niennes, ou en­core le blo­cage de leurs avoirs dans d’autres pays. Du­rant ces an­nées et pa­ral­lè­le­ment aux ré­so­lu­tions suc­ces­sives, le co­or­di­na­teur de la po­li­tique étran­gère de l’union eu­ro­péenne (UE), Ja­vier So­la­na (1999-2009), dis­cute pé­rio­di­que­ment avec le re­pré­sen­tant du gou­ver­ne­ment ira­nien afin de trou­ver une so­lu­tion po­li­tique à ce pro­blème épi­neux. Les États-unis, la Rus­sie et cer­tains gou­ver­ne­ments eu­ro­péens sont dis­po­sés à four­nir à l’iran des cen­trales nu­cléaires, à l’ai­der à se do­ter des tech­no­lo­gies « les plus mo­dernes » et à as­su­rer son ap­pro­vi­sion­ne­ment en com­bus­tible nu­cléaire. Ils pro­posent éga­le­ment l’al­lé­ge­ment des sanc­tions an­té­rieures in­ter­di­sant l’im­por­ta­tion des pièces dé­ta­chées d’avions com­mer­ciaux, etc. En contre­par­tie, le pays doit ac­cep­ter de sus­pendre l’en­ri­chis­se­ment d’ura­nium.

Toutes ces pro­po­si­tions sont re­je­tées par l’iran. La ré­so­lu­tion 1984, adop­tée en juin 2011, est aus­si la der­nière qui at­teste l’ac­cep­ta­tion par Mos­cou et Pé­kin de la stra­té­gie des puis­sances oc­ci­den­tales ren­for­çant les pres­sions sur Té­hé­ran. Par ailleurs, la Rus­sie et la Chine s’op­posent aux sanc­tions uni­la­té­rales im­po­sées par les États-unis et L’UE. Elles ne sont donc pas fa­vo­rables à une pres­sion ac­crue contre le gou­ver­ne­ment ira­nien, per­çue comme contre-pro­duc­tive, pri­vi­lé­giant plu­tôt une so­lu­tion par la voie du dia­logue. Il faut rap­pe­ler ici que la Rus­sie et la Chine sont consi­dé­rées par l’iran comme des al­liés stra­té­giques qui s’ef­forcent d’at­té­nuer la pres­sion des pays oc­ci­den­taux dans ce dos­sier. Ces ré­ti­cences rus­so-chi­noises s’ex­pliquent aus­si par la pré­oc­cu­pa­tion de ces deux États vis-à-vis de l’ob­jec­tif ul­time pour­sui­vi par les États oc­ci­den­taux à tra­vers la mise en place de sanc­tions de plus en plus coer­ci­tives : lut­ter contre la pro­li­fé­ra­tion nu­cléaire ou fa­vo­ri­ser un chan­ge­ment de ré­gime en Iran ? La Rus­sie et la Chine sont deux puis­sances fa­vo­rables au sta­tu quo : elles sont op­po­sées aux pro­jets di­plo­ma­tiques de chan­ge­ment de ré­gime éma­nant des néo­con­ser­va­teurs amé­ri­cains et de la droite is­raé­lienne. Mal­gré ces ré­ti­cences, de 2011 à 2015, les États-unis et L’UE ins­taurent un ré­gime de sanc­tions sé­vères contre l’iran.

L’échec des grandes puis­sances à ar­rê­ter le pro­gramme nu­cléaire ira­nien s’ex­plique par la prise de conscience qu’il est im­pos­sible d’em­pê­cher le dé­ve­lop­pe­ment tech­no­lo­gique d’un pro­gramme nu­cléaire en rai­son de la dé­mo­cra­ti­sa­tion de l’ac­cès à ces tech­no­lo­gies. Il ne s’agit donc plus pour la stra­té­gie amé­ri­caine de l’ad­mi­nis­tra­tion Oba­ma (2009-2017) vis-à-vis du pro­gramme nu­cléaire ira­nien d’un dé­ni d’ac­cès aux tech­no­lo­gies nu­cléaires, mais plu­tôt de faire en sorte que l’iran ne juge pas per­ti­nente la mi­li­ta­ri­sa­tion de son pro­gramme nu­cléaire. Au­tre­ment dit, on est pas­sé d’une po­li­tique de dé­ni d’ac­cès à la tech­no­lo­gie à une po­li­tique de ges­tion de la de­mande d’ar­me­ment nu­cléaire (7).

• Tout sauf la guerre

L’ac­cord nu­cléaire du 14 juillet 2015 montre qu’il est pos­sible de trou­ver un com­pro­mis di­plo­ma­tique ac­cep­table pour la Ré­pu­blique is­la­mique et le groupe 5 + 1. En échange d’une ac­cep­ta­tion par les grandes puis­sances d’une ca­pa­ci­té au­to­nome d’en­ri­chis­se­ment de l’ura­nium par l’iran et d’une le­vée pro­gres­sive des sanc­tions in­ter­na­tio­nales, Té­hé­ran fait preuve de plus de trans­pa­rence sur son pro­gramme nu­cléaire en prou­vant que ses in­ten­tions sont pu­re­ment ci­viles dans sa vo­lon­té d’ac­cé­der à des tech­no­lo­gies qui, par dé­fi­ni­tion, peuvent être dé­tour­nées de leur fonc­tion ini­tiale dans le do­maine de la pro­duc­tion d’éner­gie ou en tant qu’ap­pli­ca­tion mé­di­cale. Cet ac­cord per­met alors d’évi­ter une confron­ta­tion mi­li­taire entre l’iran et les États-unis. Il faut se sou­ve­nir qu’à l’époque de sa né­go­cia­tion, une fausse al­ter­na­tive entre la bombe ou le bom­bar­de­ment de l’iran est pré­sen­tée, les deux scé­na­rios étant vus par la di­plo­ma­tie fran­çaise comme in­dé­pas­sables. L’ad­mi­nis­tra­tion Oba­ma montre qu’il y a une is­sue qui ne cor­res­pond ni à la bombe ni à la guerre avec une né­go­cia­tion di­plo­ma­tique por­tant sur un contrôle ac­cru des ins­tal­la­tions nu­cléaires ira­niennes pour s’as­su­rer qu’il n’y au­ra pas de bombe ato­mique fa­bri­quée en Iran. Les fau­cons de l’ad­mi­nis­tra­tion Trump (de­puis 2017) pour­suivent éga­le­ment une ligne pro­po­sant une fausse al­ter­na­tive entre la bombe ou le bom­bar­de­ment de l’iran. Le pré­sident amé­ri­cain pré­sente pour sa part un « choix » aux di­ri­geants de la Ré­pu­blique is­la­mique entre l’ef­fon­dre­ment éco­no­mique du pays et une ca­pi­tu­la­tion face aux 12 condi­tions po­sées par le se­cré­taire d’état Mike Pom­peo (de­puis 2018), en mai 2018, qui se­rait un préa­lable à res­pec­ter par les di­ri­geants ira­niens avant qu’ils puissent en­vi­sa­ger le dé­ve­lop­pe­ment so­cio-éco­no­mique de leur pays. Une ligne er­ro­née qui agit ce­pen­dant comme une pro­phé­tie au­to­réa­li­sa­trice compte te­nu de la puis­sance des États-unis. La ré­ces­sion an­non­cée par le Fonds mo­né­taire in­ter­na­tio­nal (FMI) pour l’an­née 2019 en Iran s’élève à 9,5 %. En­fin, la nou­velle di­plo­ma­tie amé­ri­caine pour­rait conduire les di­ri­geants à sor­tir com­plè­te­ment de l’ac­cord de 2015 à la fois pour faire jouer la fibre na­tio­na­liste de l’opi­nion pu­blique ira­nienne et pour ga­ran­tir la sur­vie du sys­tème face aux stra­té­gies de Wa­shing­ton vi­sant jus­te­ment un chan­ge­ment de ré­gime en Iran.

© Afp/beh­rouz Meh­ri

Af­fiche de pro­pa­gande sur le droit de l’iran d’ut­li­ser l’éner­gie nu­cléaire, à Té­hé­ran, en 2006.

Le pré­sident Mah­moud Ah­ma­di­ne­jad (20052013) vi­site le site d’en­ri­chis­se­ment d’ura­nium de Na­tanz, en avril 2008.

Des dé­pu­tés ira­niens brûlent un dra­peau amé­ri­cain, le 9 mai 2018, à la suite du re­trait des États-unis de l’ac­cord sur le nu­cléaire.

Ar­ri­vé au pou­voir en 2013, le mo­dé­ré Hassan Ro­ha­ni se rend à la cen­trale de Bou­chehr en jan­vier 2015.

Image of­fi­cielle, prise le 10 no­vembre 2019, des tra­vaux de la cen­trale de Bou­chehr pour la construc­tion des ré­ac­teurs 2 et 3.

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