POINT CHAUD… GOLFE PER­SIQUE

Moyen-Orient - - GÉOPOLITIQ­UE - Jean-paul Bur­dy

Le pré­sident amé­ri­cain Do­nald Trump (de­puis 2017) a ren­for­cé en mer d’ara­bie et dans le golfe Per­sique une pré­sence mi­li­taire dé­jà im­por­tante – Bah­reïn ac­cueille la Ve flotte et le Qa­tar la plus grande base amé­ri­caine à l’étran­ger, à Al-udeid, avec en­vi­ron 11000 sol­dats, en plus des fa­ci­li­tés aux Émi­rats arabes unis et à Oman –, ame­nant les Ira­niens à me­na­cer de blo­quer le dé­troit d’or­muz en cas d’agres­sion. Faute de preuves, le gou­ver­ne­ment saou­dien n’a pas pu im­pu­ter ex­pli­ci­te­ment l’in­ci­dent de Fu­jaï­rah à Té­hé­ran. Les mé­dias arabes du Golfe n’ont pas eu cette pa­tience en dé­non­çant le « ter­ro­risme » des forces na­vales des Gar­diens de la ré­vo­lu­tion ira­niens (pas­da­ran), et la four­ni­ture par la Ré­pu­blique is­la­mique de mis­siles et de drones ar­més aux re­belles yé­mé­nites hou­thistes, contre les­quels Riyad s’est en­li­sé dans la guerre de­puis 2015. En re­vanche, les au­to­ri­tés émi­ra­ties sont res­tées pru­dentes, ren­voyant à une en­quête in­ter­na­tio­nale ce « sa­bo­tage », terme per­met­tant d’évi­ter que l’or­ga­ni­sa­tion ma­ri­time in­ter­na­tio­nale (OMI) ne classe leurs côtes en zone de guerre, ame­nant alors les com­pa­gnies d’as­su­rance à aug­men­ter leurs primes pour les na­vires cir­cu­lant dans le golfe d’oman. Car les en­jeux éco­no­miques et fi­nan­ciers sont im­por­tants.

Un pe­tit émi­rat stra­té­gi­que­ment bien pla­cé

Sur les sept émi­rats for­mant la fé­dé­ra­tion des Émi­rats arabes unis, six sont ri­ve­rains du golfe Per­sique et un seul est ri­ve­rain du golfe d’oman : Fu­jaï­rah. Ce der­nier, mon­ta­gneux, de 1166 ki­lo­mètres car­rés et comp­tant en­vi­ron 240000 ha­bi­tants en 2018, a des li­mites com­plexes : il est consti­tué de deux ter­ri­toires sé­pa­rés par une en­clave oma­naise (Madha) et une de l’émi­rat de Shar­jah (Nah­wa). Fu­jaï­rah sé­pare éga­le­ment la pé­nin­sule oma­naise de Mu­san­dam (qui per­met à Mas­cate d’exer­cer sa sou­ve­rai­ne­té sur le dé­troit d’or­muz, à parts égales avec Té­hé­ran) du ter­ri­toire prin­ci­pal du sul­ta­nat. Sans res­sources en hy­dro­car­bures, Fu­jaï­rah a long­temps vé­cu de la pêche et des dattes. Mais quand la guerre Iran-irak (1980-1988) s’est éten­due vers les eaux du Golfe, et que des mines ont maintes fois ra­len­ti le tra­fic dans le dé­troit d’or­muz, les pé­tro­mo­nar­chies ont cher­ché à contour­ner ce dé­troit d’im­por­tance stra­té­gique ma­jeure : plus de 30 % du pé­trole mon­dial y tran­site chaque an­née. C’est sa lo­ca­li­sa­tion sur le golfe d’oman qui a ré­vé­lé l’in­té­rêt de Fu­jaï­rah. La construc­tion d’un port y a été dé­ci­dée par Abou Dhabi en 1983. Grâce à ses eaux pro­fondes, per­met­tant l’ac­cos­tage de na­vires à fort ti­rant d’eau, et à des primes d’as­su­rance moins éle­vées que dans le Golfe, il s’est d’abord spé­cia­li­sé dans le sou­tage (bun­ke­ring) – le ra­vi­taille­ment des na­vires en car­bu­rants de pro­pul­sion. Fu­jaï­rah oc­cupe la deuxième place mon­diale de ce sec­teur, der­rière Sin­ga­pour et de­vant Rot­ter­dam (Pays-bas).

À la fin des an­nées 1990, Fu­jaï­rah a dé­ve­lop­pé le sto­ckage de pé­trole brut en cuves, uti­li­sées aus­si bien par des com­pa­gnies saou­diennes ou émi­ra­ties qu’ira­niennes. En 2012, un oléo­duc de 406 ki­lo­mètres a été ou­vert entre Abou Dhabi et Fu­jaï­rah, d’un dé­bit maxi­mal de 1,6 mil­lion de ba­rils par jour. La ca­pa­ci­té de sto­ckage en cuves at­teint 70 mil­lions de ba­rils ; Abou Dhabi a en­tre­pris d’aug­men­ter cette ca­pa­ci­té de 42 mil­lions de ba­rils dans des ré­ser­voirs sou­ter­rains. Deux ter­mi­naux de char­ge­ment per­mettent d’ac­cueillir des su­per­tan­kers. S’y ajoutent une plate-forme pé­tro­chi­mique, une usine de des­sa­le­ment et une zone franche.

En­jeux sé­cu­ri­taires et géo­gra­phie du contour­ne­ment

Fu­jaï­rah n’est pas le seul port pé­tro­lier fiable comme al­ter­na­tive au tran­sit par Or­muz. Oman étend le port in­dus­triel de So­har, à 100 ki­lo­mètres au sud de Fu­jaï­rah. Sur­tout, il dé­ve­loppe à marche for­cée, avec des in­ves­tis­se­ments sud-co­réens, in­diens et chi­nois, le port de Du­qm, sur sa côte sud, qui pour­rait être re­lié, à terme, aux oléo­ducs du Golfe. Une par­tie des hy­dro­car­bures saou­diens et émi­ra­tis pour­raient

alors être li­vrés di­rec­te­ment vers l’océan In­dien, loin d’or­muz. Mas­cate compte éga­le­ment sur Sa­la­lah, dans le sud. De leur cô­té, les Ira­niens dé­ve­loppent, avec des in­ves­tis­se­ments in­diens, le port de Cha­ba­har, sur le golfe d’oman : des ter­mi­naux ga­ziers et pé­tro­liers y sont pré­vus. Ils en­tendent éga­le­ment ter­mi­ner en 2021 un oléo­duc re­liant la zone pé­tro­li­fère de Bou­chehr au port de Jask, qui pour­rait aus­si re­ce­voir du gaz du gi­se­ment off­shore de South Pars, par­ta­gé avec le Qa­tar (qui l’ap­pelle North Dome). Pour contour­ner Or­muz, les Saou­diens ont construit dans les an­nées 1980 l’oléo­duc

Est-ouest, qui trans­porte 5 mil­lions de ba­rils de brut par jour de la Pro­vince orien­tale, sur le Golfe, vers les ter­mi­naux de Yan­bou et d’al­mua­j­jiz, sur la mer Rouge. En 2015, le pro­jet du « ca­nal Sal­man » avait été évo­qué, re­liant l’est du royaume au port yé­mé­nite de Ghay­da, mais la guerre le rend ob­so­lète, et une al­ter­na­tive a été ima­gi­née avec Sa­la­lah, à Oman. Les re­la­tions entre le sul­ta­nat et l’ara­bie saou­dite étant froides, au­tant dire que cette op­tion n’est guère en­vi­sa­geable.

Le « sa­bo­tage » de Fu­jaï­rah, qui si­gni­fie à Abou Dhabi que même sa rive sur la mer d’oman est vul­né­rable (et que les Émi­rats arabes unis pour­raient être les pre­mières vic­times de frappes ira­niennes en cas de guerre ou­verte dans la ré­gion), a été sui­vi d’at­taques de drones ; d’abord, le 14 mai 2019, contre des sta­tions de pom­page de l’oléo­duc saou­dien, puis, le 14 sep­tembre, contre deux ins­tal­la­tions ma­jeures du géant pé­tro­lier Aram­co. Au to­tal, il y en a eu une ving­taine entre mai et sep­tembre 2019. Les al­ter­na­tives ter­restres et por­tuaires au dé­troit d’or­muz, ef­fec­tives ou en dé­ve­lop­pe­ment, ne peuvent pré­tendre échap­per aux ques­tions sé­cu­ri­taires ré­gio­nales.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.