L’avion et l’af­gha­nis­tan mo­derne : une construc­tion his­to­rique vue du ciel

Moyen-Orient - - HISTOIRE - Pro­fes­seur d’his­toire à l’uni­ver­si­té Stan­ford (États-unis) ; au­teur no­tam­ment d’af­ghan Mo­dern: The His­to­ry of a Glo­bal Na­tion (Har­vard Uni­ver­si­ty Press, 2015) Ro­bert D. Crews

Re­con­nu in­dé­pen­dant après une troi­sième guerre contre l’em­pire bri­tan­nique en 1919, l’af­gha­nis­tan peine à cons­truire un État viable, bous­cu­lé en­core de nos jours par les di­vi­sions et les guerres. Un élé­ment échappe sou­vent aux ob­ser­va­teurs, y com­pris ceux conscients de la géo­gra­phie mon­ta­gneuse d’un pays consi­dé­ré comme im­pre­nable : la maî­trise du ciel pour le contrôle du ter­ri­toire au sol. Or, de­puis un siècle, l’avion joue un rôle im­por­tant pour exer­cer le pou­voir à Ka­boul ou, au contraire, le dé­sta­bi­li­ser (1).

Com­men­tant la guerre an­glo-af­ghane de 1919, un ob­ser­va­teur bri­tan­nique de l’époque a cé­lé­bré les for­mi­dables contri­bu­tions de l’avion, qui a, se­lon lui, réus­si à sur­mon­ter les obs­tacles phy­siques lors des com­bats le long de la fron­tière in­do-af­ghane : « Dans un pays mon­ta­gneux et sau­vage, avec peu de routes et en mau­vais état, le far­deau d’une longue et dif­fi­cile marche pour une ar­mée a été sur­mon­té par un fait : l’avion an­ni­hile la dis­tance » (2). Il a éga­le­ment sou­li­gné la ca­pa­ci­té sin­gu­lière de la puis­sance aé­rienne à avoir un « ef­fet mo­ral » sur l’en­ne­mi : les bom­bar­de­ments aé­riens, af­firme-t-il, ont exer­cé une in­fluence unique sur l’es­prit des Af­ghans, qui se de­man­daient s’il fal­lait – et pour qui – se battre. Les avia­teurs, eux, « jouis­saient d’une im­mu­ni­té dé­li­cieuse » contre les tirs en­ne­mis. Un peu plus tard, le ma­jor­ge­ne­ral bri­tan­nique John E. B. See­ly (1868-1947) ex­horte ses com­pa­triotes à adop­ter « les nou­velles in­ven­tions et la nou­velle puis­sance que l’air nous a don­née afin de nous per­mettre d’en­tre­prendre nos grandes res­pon­sa­bi­li­tés ac­crues à tra­vers

le monde. […] Si quel­qu’un en doute, lais­sez-le ré­flé­chir à la pos­si­bi­li­té de l’air. Un avion a sau­vé la guerre en Af­gha­nis­tan et, à l’ave­nir, les avions pour­raient faire beau­coup plus » (3). Cette in­vi­ta­tion a certes été sui­vie par les Bri­tan­niques, mais elle n’échap­pa pas aux Af­ghans. Ain­si, quand Mah­moud Tar­zi (1865-1933), un in­tel­lec­tuel ayant étu­dié en Inde et dans l’em­pire ot­to­man, com­men­ça à tra­duire des oeuvres eu­ro­péennes pour un pu­blic af­ghan, il choi­sit Ro­bur-le-conqué­rant (1886), du Fran­çais Jules Verne (1828-1905). Pa­ru à Ka­boul en 1913, il ré­vé­lait aux Af­ghans la fo­lie contem­po­raine sur les ma­chines vo­lantes ; en 1919, ils purent consta­ter qu’elles pou­vaient li­vrer des bombes.

• Sur­veiller le ter­ri­toire

L’état af­ghan avait dé­jà adap­té cette tech­no­lo­gie pour ses propres ob­jec­tifs. S’ap­puyant sur l’as­sis­tance et l’ex­per­tise in­ter­na­tio­nales, Ama­nul­lah Khan (1892-1960), émir puis roi (1919-1929), uti­li­sait des avions pour im­po­ser son au­to­ri­té dans tout le royaume. En ef­fet, lorsque Ka­boul fit face à une ré­bel­lion à Khost en 1924, le gou­ver­ne­ment en­voya un pi­lote al­le­mand dans un avion bri­tan­nique pour dis­sua­der les re­belles. Un di­plo­mate bri­tan­nique fit re­mar­quer que « son ap­pa­ri­tion in­at­ten­due au­rait vrai­sem­bla­ble­ment bri­sé une con­cen­tra­tion de re­belles qui se pré­pa­rait à une at­taque contre les forces gou­ver­ne­men­tales, et il ne peut guère s’agir d’un ac­ci­dent. Après cette date, les re­belles n’ont plus avan­cé, et leur mo­ral se dé­té­rio­rait pro­gres­si­ve­ment » (4).

La do­mes­ti­ca­tion de cette nou­velle tech­no­lo­gie par les Af­ghans était dé­jà amor­cée dès 1925, lorsque, dans un ser­mon, pro­non­cé dans une mos­quée de Ka­boul, cé­lé­brant l’in­dé­pen­dance de l’af­gha­nis­tan et ex­hor­tant les mu­sul­mans à ra­me­ner l’is­lam à son apo­gée, un mol­lah dé­cla­ra que les Eu­ro­péens avaient ti­ré leur sa­voir de la foi is­la­mique : « Les mu­sul­mans ont fa­bri­qué des avions, du soufre et des acides. Qu’im­porte que les Eu­ro­péens aient ap­por­té des amé­lio­ra­tions dans ces do­maines. » En mars 1928, lors d’une vi­site en An­gle­terre, Ama­nul­lah Khan fit un tour en avion au-des­sus de Londres. Se­lon des ar­ticles de presse, il dé­cla­ra que l’une des choses qui lui plai­saient le plus était de « voir le pa­lais de Bu­ckin­gham et ses jar­dins en sur­vo­lant le ciel ». Dans son pays, son avion, pi­lo­té prin­ci­pa­le­ment par des Russes, sur­veillait et lar­guait des bombes – ain­si que des tracts de pro­pa­gande – pour dé­mon­trer le pou­voir su­pé­rieur de son gou­ver­ne­ment à Ka­boul et ex­hor­ter ses su­jets à se plier à son au­to­ri­té.

Pour Ama­nul­lah Khan, l’avion et l’aé­ro­drome de­vinrent des sym­boles puis­sants – des­ti­nés aux ob­ser­va­teurs na­tio­naux et in­ter­na­tio­naux – de l’in­dé­pen­dance de l’af­gha­nis­tan, de son en­ga­ge­ment en fa­veur du « pro­grès » et de sa par­ti­ci­pa­tion à l’ère de la ma­chine, lorsque les puis­sants États du monde uti­li­saient la tech­no­lo­gie pour plier le temps et l’es­pace à leur vo­lon­té. Quand les forces re­belles obli­gèrent l’émir à ab­di­quer en 1929, elles eurent éga­le­ment re­cours aux bom­bar­de­ments et à la dif­fu­sion de pro­pa­gande po­li­tique de­puis le ciel pour ren­for­cer leur quête du pou­voir. Pen­dant ce temps, au mi­lieu des com­bats, des pi­lotes bri­tan­niques me­naient une opé­ra­tion vi­sant à ex­pul­ser de Ka­boul les étran­gers at­ta­chés à di­verses am­bas­sades, ce que les contem­po­rains et les ob­ser­va­teurs ul­té­rieurs ont sa­lué comme un « pont aé­rien » au­da­cieux qui a « sau­vé » ces Eu­ro­péens du chaos pré­ten­du­ment bar­bare en cours. L’air était de­ve­nu un es­pace cru­cial pour la maî­trise de la po­li­tique af­ghane.

• L’avion, ac­teur de dé­ve­lop­pe­ment ?

L’as­pi­ra­tion af­ghane à consti­tuer une force aé­rienne en­traî­nait les élites af­ghanes dans un sché­ma mon­dial consis­tant à re­pré­sen­ter la maî­trise de l’air comme un signe de « ci­vi­li­sa­tion ». Elles re­joi­gnaient ain­si les Bri­tan­niques, entre autres, non seule­ment en adop­tant cette tech­no­lo­gie pour ob­te­nir un avan­tage mi­li­taire, mais en pro­je­tant son pou­voir sur des po­pu­la­tions « sau­vages », dont le sta­tut ap­pa­rem­ment pri­mi­tif les sous­trayait aux pro­tec­tions du droit in­ter­na­tio­nal. En Libye, en Éthio­pie, en Irak et sur d’autres théâtres co­lo­niaux, des avia­teurs eu­ro­péens bom­bar­daient des po­pu­la­tions consi­dé­rées comme « non ci­vi­li­sées » et « bru­tales » dans l’in­ten­tion de nuire au « mo­ral ». Le raid aé­rien était donc une tech­nique de des­truc­tion aveugle et de com­mu­ni­ca­tion. En Af­gha­nis­tan éga­le­ment, des avions li­vraient des tracts et des bombes, un mé­lange de per­sua­sion et de vio­lence, pour orien­ter les choix po­li­tiques de su­jets que Ka­boul consi­dé­rait comme ré­cal­ci­trants, in­dis­ci­pli­nés et bru­taux, donc par­ti­cu­liè­re­ment in­fluen­cés par le drame du bom­bar­de­ment aé­rien. Sur­mon­tant les énormes obs­tacles lo­gis­tiques aux­quels se heur­tait un État aux in­fra­struc­tures de trans­port et de com­mu­ni­ca­tion fra­giles, c’était un moyen, en réa­li­té, de gou­ver­ner à bon compte par une vio­lence exem­plaire. Bien que l’ar­mée de l’air af­ghane fût ré­duite et dé­pen­dît tech­ni­que­ment de l’as­sis­tance étran­gère, les cam­pagnes de bom­bar­de­ment s’avé­raient un moyen ef­fi­cace de ré­pri­mer di­vers sou­lè­ve­ments d’op­po­sants dans les pro­vinces au cours des an­nées 1930-1940. Le contexte in­ter­na­tio­nal était éga­le­ment cru­cial. Les pi­lotes, les en­traî­ne­ments et les avions d’ita­lie, d’union so­vié­tique, d’al­le­magne et d’an­gle­terre jouaient un rôle es­sen­tiel. Par­ti­cu­liè­re­ment à par­tir des an­nées 1930, la pra­tique bri­tan­nique du bom­bar­de­ment aé­rien des « membres des tri­bus » le long de la dyade par­ta­gée avec l’af­gha­nis­tan po­sait de nom­breuses dif­fi­cul­tés à Ka­boul. Les com­mu­nau­tés fron­ta­lières fuyaient ces at­taques à plu­sieurs re­prises, se ré­fu­giant sur le ter­ri­toire af­ghan. Elles de­man­daient sou­vent des armes et un sou­tien po­li­tique à Ka­boul. Des bom­bar­de­ments mo­bi­li­saient des ac­ti­vistes pach­tounes

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des deux cô­tés de la fron­tière, pro­vo­quant une in­quié­tude des au­to­ri­tés sur la pro­pa­ga­tion des troubles par­mi des po­pu­la­tions ar­mées et in­stables. Après 1947, l’ar­mée de l’air pa­kis­ta­naise adop­tait une pra­tique si­mi­laire consis­tant à bom­bar­der ces com­mu­nau­tés pour les sou­mettre. Pour les élites af­ghanes, le sou­ci n’était pas seule­ment de main­te­nir l’ordre à la fron­tière. Après l’émer­gence de l’état pa­kis­ta­nais, elles se sen­taient obli­gées de faire preuve de so­li­da­ri­té avec les Pach­tounes lors des cam­pagnes pour un « Grand Pach­tou­nis­tan », uni­fiant les Pach­tounes des deux cô­tés de cette fron­tière contes­tée. Les res­pon­sables af­ghans ré­agirent en for­mu­lant de vives cri­tiques, in­vo­quant des « in­té­rêts hu­ma­ni­taires » du bom­bar­de­ment aé­rien. Ain­si, l’état af­ghan de­ve­nait à la fois au­teur et cri­tique des at­taques contre des ci­vils.

Dans les an­nées 1950, le gou­ver­ne­ment af­ghan de­man­da l’aide in­ter­na­tio­nale pour dé­ve­lop­per l’avia­tion ci­vile dans le cadre d’un pro­gramme plus vaste vi­sant à ren­for­cer la lé­gi­ti­mi­té de la mo­nar­chie en dé­mon­trant son en­ga­ge­ment en fa­veur du dé­ve­lop­pe­ment. Les Amé­ri­cains et les So­vié­tiques ap­por­tèrent ain­si des in­ves­tis­se­ments et une ex­per­tise tech­nique. L’URSS construi­sit des bases mi­li­taires à Ba­gram et à Shin­dand et un aé­ro­port in­ter­na­tio­nal à Ka­boul, tan­dis qu’à Kan­da­har, les États-unis édi­fièrent un aé­ro­port fu­tu­riste pour mon­trer leur contri­bu­tion à la trans­for­ma­tion du pays. Ex­po­sant le ca­pi­ta­lisme et le sa­voir-faire amé­ri­cains, ils ap­por­tèrent éga­le­ment des élé­ments du sec­teur pri­vé, à sa­voir la Pan Ame­ri­can Air­lines, pour éta­blir un trans­por­teur ci­vil dé­te­nu conjoin­te­ment : l’aria­na Af­ghan Air­lines. Le gou­ver­ne­ment cé­lé­brait l’ex­pan­sion du sec­teur aé­rien af­ghan comme moyen de re­lan­cer l’éco­no­mie, van­tant par exemple les ex­por­ta­tions de fruits vers les pays voi­sins et le trans­port de pè­le­rins à La Mecque. Pa­ral­lè­le­ment, le gou­ver­ne­ment fai­sait d’aria­na Af­ghan Air­lines un moyen es­sen­tiel pour trans­for­mer le sta­tut des femmes. En 1959, alors que la mo­nar­chie or­don­nait aux élites d’aban­don­ner le voile, Aria­na Af­ghan Air­lines était l’un des pre­miers lieux de tra­vail à re­cru­ter et à em­ployer des femmes. En 1966, dans The Ka­bul Times, une pu­bli­ci­té les in­vi­tait à po­ser leur can­di­da­ture au poste d’hô­tesse de l’air et pro­met­tait : « Où que vous al­liez, les gens re­con­naî­tront l’uni­forme bleu élé­gant d’aria­na et sau­ront qu’il re­pré­sente l’hos­pi­ta­li­té af­ghane et le dé­sir d’ai­der ceux qui voyagent vers et de­puis l’af­gha­nis­tan ». Pour les au­to­ri­tés, l’ère de l’avia­tion mar­qua l’ou­ver­ture ra­di­cale d’un nou­veau monde pour les femmes, qui pas­se­raient d’une exis­tence voi­lée à une autre dans la­quelle la pu­bli­ci­té as­su­rait : « Vous vous ren­drez à Bey­routh, à Té­hé­ran, à New Del­hi, à Ka­ra­chi, à Pe­sha­war, à Am­rit­sar et à Ta­chkent » et « Vous vous re­po­se­rez dans un hô­tel de luxe si­tué dans les ports in­ter­na­tio­naux et au­rez la chance de voir l’asie, les ca­pi­tales amé­ri­caines, la beau­té de Del­hi, l’ex­ci­ta­tion de Bey­routh [et] la ville mo­derne qu’est Té­hé­ran ». Dans cette vi­sion, l’avia­tion était un moyen de conqué­rir le temps : le ciel était un en­droit où les hommes et les femmes adop­te­raient de nou­velles normes, non sou­mises aux conven­tions de la so­cié­té tra­di­tion­nelle.

• Sou­ve­rai­ne­té aé­rienne

La jux­ta­po­si­tion de l’avia­tion en tant qu’ins­tru­ment et in­dice de ci­vi­li­sa­tion et de son an­ti­thèse dans le monde pré­ten­du­ment ar­chaïque et im­muable du vil­lage af­ghan a eu en­core plus de force lorsque l’af­gha­nis­tan est tom­bé dans la guerre ci­vile à la fin des an­nées 1970 et que L’URSS est in­ter­ve­nue (19791989). Pour les ré­vo­lu­tion­naires af­ghans et leurs par­ti­sans so­vié­tiques, la contre-ré­vo­lu­tion sem­blait prendre ra­cine dans les zones ru­rales. Lorsque les op­po­sants au nou­veau ré­gime ont com­men­cé à se mo­bi­li­ser, le gou­ver­ne­ment se tour­na vers le pou­voir aé­rien pour pu­nir les vil­lages « re­belles » et dé­truire les « en­ne­mis » qui s’y ca­chaient. Fai­sant de nom­breuses vic­times ci­viles et dé­trui­sant à grande échelle des mai­sons, des cultures, du bé­tail, des ca­naux d’ir­ri­ga­tion et plus en­core, cette cam­pagne de bom­bar­de­ment créait un exode de mil­lions de ré­fu­giés, ter­ri­fiés et cher­chant la sé­cu­ri­té au Pa­kis­tan et en Iran. Les bom­bar­de­ments so­vié­tiques dé­clen­chèrent une ca­tas­trophe hu­ma­ni­taire. Ce­pen­dant, pour ceux qui as­pi­raient à re­cons­truire et à com­prendre ces évé­ne­ments, le contraste entre les ré­cits de ci­vils af­ghans, sou­vent mé­dia­ti­sés par des ob­ser­va­teurs in­ter­na­tio­naux, no­tam­ment oc­ci­den­taux, et ceux de par­ti­ci­pants so­vié­tiques est frap­pant. Dans le pre­mier cas, on trouve des chro­niques d’as­sas­si­nats aveugles et ci­blés d’hommes, de

femmes et d’en­fants, de fa­milles en­tières et la des­truc­tion de vil­lages et des moyens per­met­tant aux sur­vi­vants de sub­ve­nir à leurs be­soins. Sans sur­prise, les rap­ports so­vié­tiques font état d’at­taques à la bombe, de des­crip­tions cli­niques et iso­lées de la « des­truc­tion » de « ter­ro­ristes » et de « groupes de ban­dits » dans des en­droits sup­po­sés dé­nués de toute vie ci­vile. Beau­coup notent que les re­belles « se sont ca­chés par­mi les ci­vils ». En ef­fet, il n’y a pas de dé­mar­ca­tion claire d’un es­pace non com­bat­tant dans la plu­part de ces textes of­fi­ciels. La re­con­nais­sance ta­cite du flou de ces lignes était rare, comme dans un rap­port d’août 1981, dans le­quel les au­to­ri­tés so­vié­tiques dé­si­gnaient comme cibles « les mai­sons in­di­vi­duelles, où se trouvent des gangs et des groupes ter­ro­ristes, des co­mi­tés is­la­miques et des dé­pôts, ain­si que les jar­dins près des routes de co­lonnes mi­li­taires » (5).

La conduite so­vié­tique de la guerre en Af­gha­nis­tan a été bru­tale et déshu­ma­ni­sante à bien des égards (6), mais cer­tains élé­ments de la vi­sion du conflit ont per­sis­té jus­qu’à pré­sent. La puis­sance aé­rienne so­vié­tique de­vait être une dé­cla­ra­tion de su­pé­rio­ri­té de ci­vi­li­sa­tion. Et le théâtre af­ghan ser­vait de la­bo­ra­toire pour le dé­ve­lop­pe­ment de nou­velles tech­no­lo­gies, tel l’hé­li­co­ptère de com­bat Mi-24 Hind. Dans le même temps, la puis­sance aé­rienne sem­blait être un moyen peu coû­teux de dic­ter les ré­sul­tats po­li­tiques en Af­gha­nis­tan sans sou­mettre les mi­li­taires à ce que les au­to­ri­tés ju­geaient un risque ex­ces­sif : se battre contre une so­cié­té os­ten­si­ble­ment guer­rière. Cette image d’un en­ne­mi étran­ger, dis­tant mais me­na­çant et bru­tal, ap­pa­rem­ment in­dis­so­ciable du reste de la so­cié­té ru­rale af­ghane, a joué un rôle es­sen­tiel dans la déshu­ma­ni­sa­tion des vic­times non com­bat­tantes des at­taques aé­riennes so­vié­tiques. Mou­rant dans des en­droits pour la plu­part éloi­gnés de tout contrôle par les mé­dias, il s’agis­sait de vic­times ano­nymes et sans vi­sage, mais ser­vant l’ob­jec­tif prin­ci­pal du pres­tige so­vié­tique dans le monde. Bien que le bi­lan so­vié­tique dé­clas­si­fié soit en grande par­tie muet sur les mas­sacres de ci­vils af­ghans, un autre trait mar­quant est que ces morts ont exa­cer­bé les ten­sions entre les po­li­ti­ciens af­ghans et Mos­cou. Le re­cours mas­sif à la puis­sance aé­rienne, source de ter­reur et de ré­sis­tance dans toute cette so­cié­té, a mis en lu­mière des am­bi­guï­tés quant à la na­ture de la sou­ve­rai­ne­té même de la Ré­pu­blique dé­mo­cra­tique d’af­gha­nis­tan (1978-1992). Les frappes aé­riennes ont am­pli­fié les voix de l’op­po­si­tion, qui a condam­né le gou­ver­ne­ment ré­vo­lu­tion­naire comme de simples com­parses de l’im­pé­ria­lisme so­vié­tique. Ces at­taques ont com­pro­mis la ré­pu­ta­tion des in­ter­mé­diaires af­ghans des So­vié­tiques, dont le suc­cès re­pose de plus en plus sur la vo­lon­té de Mos­cou de s’ex­tir­per de l’af­gha­nis­tan à par­tir du mi­lieu des an­nées 1980.

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• Li­bé­ra­tion et mort d’un pays de­puis le ciel

La spé­ci­fi­ci­té du théâtre aé­rien af­ghan de­vient plus claire après le re­trait de l’union so­vié­tique en 1989. Les der­niers ves­tiges de l’ar­mée de l’air af­ghane, op­po­sés aux fac­tions moud­ja­hi­dines, optèrent pour un bom­bar­de­ment aé­rien pour écra­ser leurs en­ne­mis. Même les ta­li­bans (1996-2001) ont fait de même. Puis vint le 11 sep­tembre 2001, avec la ré­vé­la­tion se­lon la­quelle un pe­tit groupe de mi­li­tants ori­gi­naires de pays étran­gers pour­rait prendre le contrôle de l’avia­tion ci­vile amé­ri­caine et en faire une arme de ter­reur mas­sive à New York pour pu­nir les en­ne­mis sup­po­sés de l’is­lam. Un choc ! Les États-unis ont alors ré­agi par une cam­pagne mi­li­taire vi­sant à dé­truire les ta­li­bans, en s’ap­puyant prin­ci­pa­le­ment sur une pa­no­plie d’armes in­tel­li­gentes, no­tam­ment des mis­siles de croi­sière et des bom­bar­diers. Gui­dés par des com­man­dos sur le ter­rain tra­vaillant avec des al­liés af­ghans, les Amé­ri­cains lan­cèrent une sé­rie d’at­taques de pré­ci­sion en oc­tobre 2001 qui ont contraint les ta­li­bans à se dis­per­ser, et pous­sé de nom­breuses per­sonnes de l’autre cô­té de la fron­tière, au Pa­kis­tan. La cou­ver­ture mé­dia­tique amé­ri­caine a dé­peint le bom­bar­de­ment ini­tial comme une sorte de ca­thar­sis d’une lu­mi­no­si­té et d’un son ex­tra­or­di­naires. « Sous un ciel dé­ga­gé éclai­ré par une lune aux trois quarts, un bom­bar­de­ment

conti­nu de Ka­boul a com­men­cé di­manche soir », pou­vait-on lire dans The New York Times (7).

Presque tous les mois, à par­tir de 2001, des ré­cits éma­nant de nom­breuses lo­ca­li­tés af­firment que des frappes aé­riennes amé­ri­caines ou al­liées ont tué des ci­vils ou des po­li­ciers et des sol­dats af­ghans. Les ré­ponses ont sui­vi un sché­ma qui se ré­pé­te­rait, avec peu de va­ria­tions. Les res­pon­sables de la dé­fense amé­ri­caine re­met­traient en ques­tion ou nie­raient la vé­ra­ci­té de ces in­for­ma­tions. Les or­ga­ni­sa­tions de dé­fense des Droits de l’homme s’in­quié­te­raient alors de l’ap­pli­ca­tion du droit in­ter­na­tio­nal hu­ma­ni­taire. Les États-unis ré­agi­raient en af­fir­mant leur at­ta­che­ment à ces normes, en sou­li­gnant le mé­pris gé­né­ral de leurs ad­ver­saires pour ces lois et, dans cer­taines si­tua­tions, en les ac­cu­sant de se ca­cher par­mi des ci­vils ou de les uti­li­ser comme « bou­cliers hu­mains ». Les vic­times af­ghanes pour­raient re­ce­voir des ex­cuses et une in­dem­ni­sa­tion de quelques mil­liers de dol­lars, comme ce fut le cas après que les Étatsu­nis ont bom­bar­dé l’hô­pi­tal de Mé­de­cins sans Fron­tières en oc­tobre 2015 à Koun­douz. Ces échanges se sont gé­né­ra­le­ment sol­dés par la pro­messe amé­ri­caine d’une en­quête dont les conclu­sions n’ont ja­mais été ren­dues pu­bliques.

Avec la ré­sur­gence des ta­li­bans, les al­liés af­ghans de Wa­shing­ton ont com­men­cé à re­con­naître que les frappes aé­riennes amé­ri­caines qui ont tué des ci­vils mi­naient leur lé­gi­ti­mi­té dé­jà fra­gile et ali­men­taient l’in­sur­rec­tion dans le sud et l’est du pays. En 2006, le pré­sident Ha­mid Kar­zaï (2001-2014) a com­men­cé à cri­ti­quer ces frappes. En 2009, le com­man­dant amé­ri­cain Stan­ley A. Mc­chrys­tal a pu­blié de nou­velles règles d’en­ga­ge­ment cher­chant à les rendre plus pré­cises afin de sou­te­nir une cam­pagne en fa­veur des « coeurs et des es­prits » af­ghans.

• Les drones, nou­veaux avions pour une nou­velle guerre

Le cal­cul of­fi­ciel amé­ri­cain in­dique que les pertes ci­viles cau­sées par des frappes aé­riennes consti­tuent un prix ac­cep­table à payer dans une guerre dans la­quelle la puis­sance aé­rienne est de­ve­nue un moyen pour pro­té­ger les forces amé­ri­caines – et dans la­quelle des vies af­ghanes de­meurent une abs­trac­tion loin­taine de peu de va­leur. Face aux ta­li­bans et à l’or­ga­ni­sa­tion de l’état is­la­mique (EI ou Daech), l’ad­mi­nis­tra­tion Trump (de­puis 2017) a as­sou­pli les res­tric­tions sur les frappes aé­riennes et aug­men­té leur nombre (8). Es­ti­més à 4 500 en 2017 et 2018, les bom­bar­de­ments en Af­gha­nis­tan ont fi­ni par do­mi­ner la stra­té­gie amé­ri­caine. Se­lon les Na­tions unies, l’an­née 2018 a été la plus meur­trière pour les Af­ghans de­puis dix ans, avec 3 804 vic­times et 7 189 bles­sés, dont 536 et 479, res­pec­ti­ve­ment, tom­bés lors d’opé­ra­tions aé­riennes, rap­pe­lant au pas­sage la « dé­li­cieuse im­mu­ni­té » des pi­lotes de 1919 (9). Aux com­mandes des avions, les Af­ghans jouent un rôle plus im­por­tant dans les opé­ra­tions, tan­dis que les mé­dias na­tio­naux et in­ter­na­tio­naux cé­lèbrent leur image hé­roïque, celle d’hommes por­tant un fou­lard et des lu­nettes d’avia­teurs dans le cock­pit, comme s’ils étaient de­ve­nus l’icône d’un ave­nir meilleur.

© AFP/POOL/GE­RALD Herbert

Un mi­li­taire amé­ri­cain ob­serve Kan­da­har, mi­traillette à la main, de­puis un CH-47 Chi­nook, en avril 2005.

Fé­vrier 1989 : des sol­dats so­vié­tiques posent avant de quit­ter l’af­gha­nis­tan après dix ans d’in­ter­ven­tion de l’ar­mée rouge.

Le 13 jan­vier 1998, des ta­li­bans meurent dans un ac­ci­dent d’avion de construc­tion russe, un An­to­nov, près de la fron­tière avec le Pa­kis­tan.

Pour l’ar­mée amé­ri­caine, in­ter­ve­nir en Af­gha­nis­tan de­vait se faire par les airs, tant l’ac­cès au sol est dif­fi­cile.

Des vil­la­geois af­ghans ob­servent des bom­bar­diers amé­ri­cains dans la ré­gion de To­ra Bo­ra, en dé­cembre 2001, en quête de po­si­tions d’al-qaï­da.

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