MIUCCIA PRA­DA SA VI­SION DE L’ART

MI­LAN

Numero Art - - Septembre Sommaire - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR THI­BAUT WYCHOWANOK

L’IN­VI­TÉE

EN PLUS DE VINGT ANS, LA FON­DA­TION PRA­DA S’EST IM­PO­SÉE COMME FER DE LANCE D’UN ART CONTEM­PO­RAIN EN­GA­GÉ, PLU­RI­DIS­CI­PLI­NAIRE, AUS­SI RÉ­JOUIS­SANT QUE STI­MU­LANT. DE­PUIS L’OU­VER­TURE EN 2015 DE SON NA­VIRE AMI­RAL À MI­LAN, UN EN­SEMBLE AR­CHI­TEC­TU­RAL IMA­GI­NÉ PAR REM KOOHLAAS, ELLE S’EST DO­TÉE D’UN EX­TRA­OR­DI­NAIRE OU­TIL POUR AC­CUEILLIR DES EX­PO­SI­TIONS TOU­JOURS PLUS EXI­GEANTES ET SUR­PRE­NANTES. À L’IMAGE DE SA DIS­CRÈTE FON­DA­TRICE MIUCCIA PRA­DA, QUI NOUS A RE­ÇUS POUR CE TOUT PRE­MIER NU­MÉ­RO ART.

Nu­mé­ro art : Hier s’est pas­sée une chose as­sez in­édite pour moi à la Fon­da­tion puisque vous avez réus­si à me faire pleu­rer. L’ex­pé­rience de réa­li­té vir­tuelle que vous pro­po­sez avec Ale­jan­dro Gonzá­lez Iñár­ri­tu [le réa­li­sa­teur os­ca­ri­sé de Bird­man et The Re­ve­nant] ne laisse per­sonne in­sen­sible…

Miuccia Pra­da : Avez-vous re­mar­qué comme un film peut sus­ci­ter des émo­tions fortes et ex­trê­me­ment per­son­nelles ? Le ci­né­ma vous em­porte. Il a été l’une de mes pre­mières pas­sions. Sans doute aus­si parce que mon édu­ca­tion s’est construite au­tour de la lit­té­ra­ture, du théâtre et… du ci­né­ma. L’art n’est en­tré dans ma vie que plus tard. Je peux pleu­rer de­vant un film. Ce­la me pa­raît plus com­pli­qué de­vant une oeuvre d’art. Presque im­pos­sible.

Même de­vant la puis­sance d’un Ro­th­ko ?

Parce que vous avez dé­jà pleu­ré de­vant un Ro­th­ko ?

Oui. [Rires.] Mais dans le cas d’iñár­ri­tu, le dis­po­si­tif y est pour beau­coup. Le spec­ta­teur passe d’abord cinq mi­nutes seul et pieds nus dans une salle de dé­ten­tion, avant de faire l’ex­pé­rience du film, qui le plonge aux cô­tés d’un groupe de mi­grants mexi­cains. Il as­siste “en live” à leur ar­res­ta­tion en plein dé­sert à la fron­tière amé­ri­caine. La vio­lence est d’au­tant plus in­sou­te­nable qu’avec la réa­li­té vir­tuelle, le spec­ta­teur est vrai­ment avec eux, mais to­ta­le­ment im­puis­sant.

Mon ex­pé­rience per­son­nelle est un peu dif­fé­rente. Au ver­nis­sage, il y avait tous ces gens en train d’épier cha­cun de mes mou­ve­ments, cha­cune de mes ré­ac­tions… Com­ment vou­lez-vous que je me laisse en­va­hir par mes émo­tions ? [Rires.] En re­vanche, on m’a ra­con­té qu’une femme avait ten­té de se battre avec les po­li­ciers qui ar­rê­taient les mi­grants. Autre chose in­té­res­sante : les vi­si­teurs sont ap­pa­rem­ment to­ta­le­ment per­dus quand on leur de­mande d’aban­don­ner leur té­lé­phone pour la du­rée de l’ex­pé­rience. Cinq mi­nutes sans por­table dans une salle vide, et ils de­viennent fous. [Rires.]

On vous a sou­vent dé­crite comme ré­tive aux nou­velles tech­no­lo­gies.

Elles font par­tie de notre époque, il faut les ac­cep­ter. On ne re­vien­dra pas en ar­rière. Les tech­no­lo­gies ne sont bonnes ou mau­vaises qu’en fonc­tion de ce que l’on en fait. Mon pro­blème est plu­tôt qu’elles né­ces­sitent de s’y in­ves­tir to­ta­le­ment afin d’en ap­pré­hen­der toutes les pos­si­bi­li­tés. Et je n’ai pas tou­jours le temps. J’ai dé­jà tant à faire !

Com­ment dé­ci­dez-vous qu’un pro­jet a sa place à la Fon­da­tion ? Pour­quoi pré­sen­ter, par exemple, ce­lui d’iñár­ri­tu, qui conjugue nou­velles tech­no­lo­gies et ci­né­ma ?

L’art pour l’art ne m’in­té­resse pas. Je suis plus at­ta­chée aux idées, qu’elles viennent d’ar­tistes, de scien­ti­fiques ou de réa­li­sa­teurs. Les gens – et par­fois les ar­tistes – n’ont plus l’ha­bi­tude de se confron­ter à “l’ur­gence des idées”. Vous me ré­pon­drez qu’il existe des ma­ni­fes­ta­tions comme Do­cu­men­ta, où se réunissent de très grands ar­tistes et pen­seurs, et vous au­rez rai­son. L’art reste pour moi le meilleur des mondes où vivre. Il vous ouvre à la connais­sance, et per­met de ren­con­trer des per­son­na­li­tés pas­sio­nantes. J’ai tou­jours pen­sé que pour connaître les gens ou pour les re­mettre en ques­tion, il fal­lait tra­vailler avec eux. C’est ce que nous fai­sons à la Fon­da­tion.

Est-ce exact que vous avez choi­si Rem Koolhaas comme ar­chi­tecte parce qu’on vous a dit qu’il était “dif­fi­cile” ?

C’est un peu vrai. [Rires.] À l’ori­gine, nous cher­chions un ar­chi­tecte ca­pable de pro­po­ser quelque chose de to­ta­le­ment dif­fé­rent pour nos bou­tiques. Nous en avons par­lé au­tour de nous, mais per­sonne n’a men­tion­né Rem. Avec mon ma­ri [Patrizio Bertelli], nous avons consul­té un grand nombre

Sep­tem­ber’s guest MIUCCIA PRA­DA: “ART MUST BE A PLEASURE”

OVER THE PAST 20 YEARS, THE FONDAZIONE PRA­DA HAS BECOME THE SPEARHEAD OF AN ART THAT IS FUL­LY ENGAGED WITH ITS TIMES, AS STIMULATING AND CHALLENGING AS IT IS VARIED AND EN­JOYABLE. SINCE THE OPENING OF ITS MI­LAN FLAGSHIP IN 2015 – AN EXTRAORDINARY EN­SEMBLE DESIGNED BY AR­CHI­TECT REM KOOLHAAS – THE FOUN­DA­TION HAS BEEN ABLE TO ORGANIZE EVER MORE DEMANDING AND THOUGHTPROVOKING EX­HI­BI­TIONS. FOR THIS VE­RY FIRST IS­SUE OF NU­MÉ­RO ART, MIUCCIA PRA­DA, WHO SET UP THE FOUN­DA­TION WITH HER HUSBAND PATRIZIO BERTELLI, EXPLAINS THE VI­SION BEHIND IT.

Nu­mé­ro art: How do you de­cide which ar­tists, pro­jects and com­mis­sions to show or take on at the foun­da­tion?

Miuccia Pra­da: Art for art’s sake doesn’t in­ter­est me. I’m much more in­ter­es­ted in ideas, not on­ly from ar­tists, but al­so from scien­tists or film di­rec­tors. In my opi­nion, people to­day – in­clu­ding ar­tists so­me­times – are no lon­ger used to dea­ling with the ur­gen­cy of ideas. Ob­vious­ly you’ll say to me in re­ply that there are events like Do­cu­men­ta that bring to­ge­ther great ar­tists and thin­kers, and you’re right. On the other hand, and it is more im­por­tant af­ter all, art for me is still the best world in which to live – it’s a world that opens know­ledge up to you, and al­lows you to make extraordinary en­coun­ters. I’ve al­ways thought that in or­der to real­ly know and chal­lenge people, you have to work with them. That’s what we do at the foun­da­tion.

Is it true that you chose Rem Koolhaas as your ar­chi­tect be­cause you’d been told he was “dif­fi­cult”?

There is cer­tain amount of truth in that. [Laughs.] Ori­gi­nal­ly we were loo­king for an ar­chi­tect who could come up with so­me­thing com­ple­te­ly dif­ferent for our re­tail spaces. We as­ked a few people, but none of them men­tio­ned Rem. My husband and I loo­ked at a huge num­ber of books and we en­ded up co­ming across some of Rem’s work. It was im­me­dia­te­ly ob­vious that he was ve­ry good. So I as­ked the people who’d been ad­vi­sing me why none of them had sug­ges­ted him. “Be­cause he’s so dif­fi­cult!” was the re­ply. I said, “Oh yes?”, and went to see him. And we’ve been wor­king to­ge­ther ever since. His way of thin­king is ve­ry close to ours.

What did you have in mind for the foun­da­tion’s buil­dings?

All that gave rise to long dis­cus­sions, of course. Rem didn’t want to use the old in­dus­trial buil­dings that were al­rea­dy on the site. So my husband as­ked him, “Do you real­ly want to de­mo­lish the whole lot?” The site had such a

CI-CONTRE VUE DE LA FON­DA­TION PRA­DA À MI­LAN, PRO­JET AR­CHI­TEC­TU­RAL D’OMA.

PAGES SUI­VANTES THE KASSEL APOL­LO. VUE DE L’EX­PO­SI­TION SE­RIAL CLAS­SIC, CO-CURATÉE PAR SAL­VA­TORE SETTIS ET AN­NA ANGUISSOLA À LA FON­DA­TION PRA­DA À MI­LAN EN 2015.

d’ou­vrages et nous avons fi­ni par tom­ber sur ses réa­li­sa­tions. Il était clai­re­me­ment très bon. Alors, j’ai de­man­dé à mon en­tou­rage pour­quoi on ne m’avait pas par­lé de lui. “Parce qu’il est tel­le­ment dif­fi­cile !” m’a-t-on dit. J’ai ré­pon­du : “Ah oui ?” et je suis al­lée le voir. Nous col­la­bo­rons tou­jours en­semble. Sa ma­nière de pen­ser est très proche de la nôtre.

Et qu’aviez-vous en tête pour les bâ­ti­ments de la Fon­da­tion ?

Tout ce­la a don­né lieu à de longues dis­cus­sions. Rem ne vou­lait pas uti­li­ser les bâ­ti­ments in­dus­triels pré­exis­tants. Mon ma­ri lui a de­man­dé : “Vou­lez­vous vrai­ment tout dé­truire ?” Les lieux avaient dé­jà une telle au­ra, une telle at­mo­sphère. Fi­na­le­ment, Rem a dé­ci­dé d’ins­tau­rer un dia­logue entre le vieux et le neuf. L’idée prin­ci­pale était d’en­trer dans la Fon­da­tion comme on entre dans un état d’es­prit. Cha­cun des es­paces doit être ca­pable d’ac­cueillir dif­fé­rents états d’es­prit, dif­fé­rents ar­tistes, réa­li­sa­teurs…

Com­ment êtes-vous ve­nue à l’art ?

Quand mon ma­ri et moi avons dé­ci­dé de nous en­ga­ger, nous l’avons fait très sé­rieu­se­ment. Ce fut un long ap­pren­tis­sage. Nous avons beau­coup lu et sommes par­tis à la ren­contre des ar­tistes. Nous sommes al­lés aux ÉtatsU­nis : à Mar­fa [où se trouvent d’im­por­tants mu­sées et fon­da­tions], dans le dé­sert du Nou­veau-mexique pour voir l’oeuvre de land art de Wal­ter De Ma­ria, The Light­ning Field. Et puis nous sommes de­ve­nus amis avec des ar­tistes. Ce que j’en ai re­ti­ré ? La so­phis­ti­ca­tion de la pen­sée. S’en­ga­ger dans une re­la­tion avec l’art, c’est comme tis­ser des liens avec une per­sonne très in­tel­li­gente. Ça vous ouvre des ho­ri­zons.

Vous par­liez un peu plus tôt de l’art contem­po­rain comme d’un monde d’idées, et non de beau­té. La beau­té a-t-elle to­ta­le­ment dis­pa­ru ?

C’est un mot que j’uti­lise beau­coup, comme tout le monde. Quand j’aime quelque chose, je dit que je trouve ça beau. C’est un mot simple qui peut ex­pri­mer beau­coup de choses. Je pré­fère m’en te­nir à des idées ba­siques et es­sen­tielles sans trop dis­cou­rir au­tour. Évi­dem­ment, le mot est gal­vau­dé. Tout comme ce­lui de “luxe” ou de “chic” dans la mode.

Quelle est la meilleure ma­nière de faire l’ex­pé­rience d’une oeuvre d’art ?

Ra­pi­de­ment. Ce qui compte, c’est la pre­mière im­pres­sion. C’est aus­si ma ma­nière de faire dans mon tra­vail. J’ai ap­pris à res­ter alerte et à me fier à mon instinct. Ce­la a des avan­tages et des in­con­vé­nients, bien sûr. strong au­ra and at­mos­phere. In the end Rem de­ci­ded to create a dia­logue bet­ween the old and the new. The main idea was that you would en­ter the foun­da­tion as you en­ter a state of mind. To un­ders­tand crea­tion, you first have to un­ders­tand thought, a way of thin­king. Each of the spaces – and they’re all dif­ferent – must al­low you to en­ter in­to a state of mind, and must al­so be ca­pable of wel­co­ming in dif­ferent states of mind, dif­ferent ar­tists, dif­ferent film­ma­kers…

When you star­ted ta­king an in­ter­est in art, how did you go about it?

Once my husband and I star­ted, we took it ve­ry se­rious­ly. It was a long lear­ning pro­cess. We read book af­ter book af­ter book. We went to meet ar­tists. We went to the US, to Mar­fa and to the New Mexi­co de­sert to see Wal­ter de Ma­ria’s land-art piece The Light­ning Field, etc. And then we be­came friends with ma­ny ar­tists… What stayed with me from all that? The so­phis­ti­ca­tion of thought. Lear­ning to think in dif­ferent ways. Getting in­to a relationship with art is like star­ting one with an extremely in­tel­ligent per­son: it opens up new ho­ri­zons for you.

You spoke ear­lier of the world of contem­po­ra­ry art as a world of ideas, not beau­ty. Has beau­ty com­ple­te­ly di­sap­pea­red?

It’s a word I use of­ten, like eve­ry­bo­dy. When I like so­me­thing, I say that it’s beau­ti­ful. It’s a simple word that can say a lot. I pre­fer to keep to ba­sic and es­sen­tial ideas wi­thout pon­ti­fi­ca­ting too much on them. Ob­vious­ly the word is ove­ru­sed, just like the words “luxu­ry” or “chic” in fa­shion circles. There are words that are used so much no­wa­days that it’s become im­pos­sible to de­fine them.

What would you say is the best way to experience a work of art?

Ra­pid­ly. What counts is the first im­pres­sion. It’s al­so my ap­proach in my work. I’ve lear­ned to stay alert and to trust my ins­tincts. There are ad­van­tages and di­sad­van­tages in that of course.

Yet one of the com­plaints about contem­po­ra­ry art is that you need a whole page of ex­pla­na­tions to un­ders­tand it.

I was on­ly tal­king about my per­so­nal experience and my first en­coun­ter with a work. Af­ter­wards there’s a per­iod of getting to know it more pro­found­ly. There are al­ways two as­pects: the im­pres­sion the work makes on you and the ex­pla­na­tions that are gi­ven. With no in­for­ma­tion about a piece, or with no know­ledge of art, you can still try to ap­pre­ciate a work, but… Is it pos­sible to frequent art as a “tou­rist,” so­me­thing which tends to of­fend the pu­rists? I don’t have an ans­wer to that.

“GETTING IN­TO A RELATIONSHIP

WITH ART IS LIKE STAR­TING ONE WITH AN EXTREMELY IN­TEL­LIGENT PER­SON.”

MIUCCIA PRA­DA “S’EN­GA­GER DANS UNE RE­LA­TION AVEC L’ART, C’EST COMME TIS­SER DES LIENS AVEC UNE PER­SONNE TRÈS IN­TEL­LI­GENTE.”

PAGES PRÉ­CÉ­DENTES UN VI­SI­TEUR FAI­SANT L’EX­PÉ­RIENCE DE CARNE Y ARE­NA (2017) DU RÉA­LI­SA­TEUR ALE­JAN­DRO GONZÁLES IÑÁR­RI­TU.

CI-CONTRE …KOMMT EIN SCHIFF GEFAHREN (…A SHIP SAILS THIS WAY) (2017), D’ALEXAN­DER KLUGE. VUE DE L’EX­PO­SI­TION THE BOAT IS LEAKING. THE CAP­TAIN LIED. FON­DA­TION PRA­DA À VE­NISE (13 MAI - 26 NO­VEMBRE 2017).

On re­proche pour­tant à l’art contem­po­rain d’avoir be­soin d’être contex­tua­li­sé pour être com­pré­hen­sible…

Je par­lais de mon experience per­son­nelle et de mon pre­mier rap­port avec une oeuvre. S’en­suit tou­jours un ap­pro­fon­dis­se­ment. Il y a deux as­pects : l’im­pres­sion que nous fait l’oeuvre et les ex­pli­ca­tions qui nous sont don­nées. Sans au­cune in­for­ma­tion sur elle, ou sans culture ar­tis­tique, on peut es­sayer d’ap­pré­cier une oeuvre, mais… Peut-on pra­ti­quer l’art “en tou­riste”, ce qui a le don de ré­vul­ser les pu­ristes ? Je n’ai pas de ré­ponse.

Quelle ap­proche du pu­blic pri­vi­li­giez-vous à la Fon­da­tion ?

Il y a une chose très im­por­tante à mes yeux : la culture doit être attractive. Et l’art, un plai­sir. C’est la meilleure ma­nière d’ap­prendre.

L’art est tel­le­ment at­trac­tif au­jourd’hui que toutes les marques s’y in­té­ressent. Les col­la­bo­ra­tions avec les ar­tistes fleu­rissent de toutes parts. Et tout le monde se re­ven­dique ar­tiste.

Je ne sais pas pour­quoi. Je n’aime pas qu’on me dise que je suis une ar­tiste. Je suis une créa­trice de mode.

Quel de­vrait être le rôle d’un ar­tiste ?

Pen­ser. Nous faire pen­ser. Nous pré­sen­ter la réa­li­té, les faits et les idées sous des angles qui nous étaient in­con­nus. En ce sens, les ar­tistes font preuve de li­ber­té. Mais il sem­ble­rait que l’as­pi­ra­tion à être libre ne soit pas par­ta­gée par tous. Ou peut-être que cette idée de li­ber­té, is­sue de l’après­guerre, est un concept qui a per­du de son sens. Qui sait ? Je n’ai qu’une chose à dire : “Res­tons vi­gi­lant.” Cette li­ber­té que nous te­nons pour ac­quise est loin de l’être. Plus que ja­mais, elle est en dan­ger. Mon fils m’a dit que j’avais la chance de ne pas avoir connu la guerre. Comme s’il était in­évi­table, pour sa gé­né­ra­tion, d’en faire l’ex­pé­rience un jour.

Mais la guerre est dé­jà aux portes de l’eu­rope, en Ukraine par exemple. Sans par­ler du terrorisme.

Et pour­tant, notre monde n’a ja­mais au­tant mis en avant le bon­heur et la su­per­fi­cia­li­té. J’es­saie de le com­prendre à l’aide de mes vieux ins­tru­ments, et il me de­meure in­va­ria­ble­ment opaque. Tout de­meure com­plexe. Nous avons peut-être be­soin d’hommes po­li­tiques et d’in­tel­lec­tuels ca­pables d’of­frir une vi­sion co­hé­rente et li­sible. J’ai tou­jours été à leur re­cherche.

Les ar­tistes peuvent-ils y con­tri­buer ?

Ils par­tagent des points de vue pas­sion­nants. Et plus vous les confron­tez, plus votre ré­flexion s’ai­guise. Mais il ne s’agit que de quelques pièces du puzzle. Je me sens or­phe­line d’une vi­sion glo­bale et politique du monde. Mon in­ter­ro­ga­tion de­meure : “Qu’est-il en train de se pas­ser ?!”

N’est-ce pas le ré­sul­tat de la fin des idéo­lo­gies ? Les re­li­gions se sont ef­fon­drées en Oc­ci­dent, comme le com­mu­nisme. Les gens ne vont plus vo­ter, comme s’ils ne croyaient même plus en la dé­mo­cra­tie.

Les idéo­lo­gies sont mau­vaises par dé­fi­ni­tion. Mais elles tra­çaient une route pour la pen­sée, quitte à s’en dé­faire plus tard. Le ca­tho­li­cisme puis le com­mu­nisme m’ont for­gée. Mais qu’en est-il des jeunes au­jourd’hui ? Es­pé­rons que l’art puisse les ai­der. There’s so­me­thing that, to my mind, is ve­ry im­por­tant, and that I should have tal­ked about ear­lier: culture has to be attractive. Art must be a pleasure. That’s real­ly the on­ly way we learn.

Art is so attractive these days that all the big brands are ha­ving a go at it – part­ner­ships with ar­tists are ever more frequent, and eve­ryone is clai­ming to be an ar­tist.

I don’t know why. When people tell me I’m an ar­tist, I don’t like it. I’m a fa­shion de­si­gner.

What should the ar­tist’s role be?

To think. To make us think. To present rea­li­ty to us – the facts and ideas – from view­points that were pre­vious­ly unk­nown. In that res­pect, ar­tists en­joy a cer­tain free­dom. But it seems that the as­pi­ra­tion to grea­ter free­dom isn’t sha­red by eve­ryone. Or per­haps it’s that this idea of free­dom that came out of the post-war era is a concept that has lost its mea­ning. Who knows? I’ve on­ly got one thing to say: stay vi­gi­lant. The free­dom we take for gran­ted is far from cer­tain; to­day it’s more than ever in dan­ger. My son told me so­me­thing re­cent­ly: that I was lu­cky. Lu­cky not have gone through a war. As though it were in­evi­table that his ge­ne­ra­tion will have to do so soo­ner or la­ter.

But war is al­rea­dy hap­pe­ning in Eu­rope, in Ukraine for example, not to men­tion the ter­ro­rist at­tacks...

And yet our mo­dern world has ne­ver prio­ri­ti­zed hap­pi­ness and su­per­fi­cia­li­ty so much as it does now. I try to un­ders­tand the world with my old-fa­shio­ned ins­tru­ments, and it in­va­ria­bly re­mains opaque to me. Eve­ry­thing re­mains com­plex. We per­haps need po­li­ti­cians and in­tel­lec­tuals ca­pable of of­fe­ring us a co­herent and rea­dable vi­sion of our world. I’m constant­ly sear­ching for them.

Ar­tists can be of no help?

Of course – ar­tists have fas­ci­na­ting view­points. And the more of these points of view you be­gin to un­ders­tand, the more your thought be­comes in­ci­sive. But we’re still on­ly tal­king about a few pieces of the puzzle. I feel a lack of a glo­bal po­li­ti­cal vi­sion of the world. I’m still left as­king, “What on earth is it that’s going on right now?!“

Isn’t it the end of ideo­lo­gies? Re­li­gious be­lief has col­lap­sed in the West, just like com­mu­nism. No­wa­days people don’t even bo­ther to vote, as though they didn’t be­lieve in de­mo­cra­cy any­more.

Ideo­lo­gies are a bad thing by de­fi­ni­tion. But they pro­vi­ded a path for thin­king, even if that led to one’s aban­do­ning them la­ter. First Ca­tho­li­cism and then com­mu­nism for­ged my mind to a cer­tain extent. But what about the youth of to­day? Maybe art can help them.

Carne y Are­na, une ex­pé­rience en réa­li­té vir­tuelle d’ale­jan­dro Gonzáles Iñár­ri­tu, jus­qu’au 15 jan­vier 2018 à la Fon­da­tion Pra­da à Mi­lan. The Boat is Leaking. The Cap­tain Lied, une ex­po­si­tion d’alexan­der Kluge, Tho­mas De­mand, An­na Vie­brock et Udo Kit­tel­mann, jus­qu’au 26 no­vembre à la Fon­da­tion Pra­da de Ve­nise.

CI-CONTRE VUE DE L’EX­PO­SI­TION TV 70 : FRAN­CES­CO VEZZOLI GUARDA LA RAI. FON­DA­TION PRA­DA, MI­LAN (9 MAI - 24 SEP­TEM­BER 2017).

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