OS­CAR TUAZON À LA FIAC

19 PA­RIS

Numero Art - - Octobre Sommaire - PAR ÉRIC TRONCY

LA FIAC OUVRE SES PORTES AU GRAND PA­LAIS AVEC, DANS SON SILLAGE, UN FOI­SON­NE­MENT DE PRO­JETS AR­TIS­TIQUES. L’INS­TAL­LA­TION D’UNE SCULP­TURE MO­NU­MEN­TALE DE L’AR­TISTE OS­CAR TUAZON PLACE VENDÔME EST, SANS CONTESTE, L’UN DES PLUS PAS­SION­NANTS.

LES PRO­BA­BI­LI­TÉS sont minces, lors­qu’on naît en 1975 sous un dôme géo­dé­sique à Seat­tle, de se voir confier la place Vendôme à Pa­ris en 2017 pour y créer une ins­tal­la­tion mo­nu­men­tale. Le scé­na­rio, à vrai dire, semble un peu ti­ré par les che­veux. C’est ce­pen­dant l’his­toire vraie d’os­car Tuazon, ar­tiste d’ailleurs très che­ve­lu (ré­mi­nis­cence pro­bable du choc que lui cau­sa la ren­contre, à la fin des an­nées 80, avec la mu­sique de Nir­va­na, groupe phare de la scène grunge de Seat­tle) qui na­quit sous un dôme construit par ses pa­rents hip­pies. “Comme mai­son, c’était une catastrophe, mais en tant qu’ob­jet, c’était fas­ci­nant”, m’ex­plique-t-il avec ce calme se­rein dont il semble ne ja­mais se dé­par­tir. Et en ef­fet, le voi­ci au­jourd’hui de­vant une tâche par­ti­cu­lière : oc­cu­per, à l’oc­ca­sion de la FIAC, l’une des places les plus spec­ta­cu­laires de Pa­ris avec l’une de ses sculp­tures mo­nu­men­tales.

Au­jourd’hui, les ar­tistes se dé­fi­nissent vo­lon­tiers comme tout un tas de choses, sau­tant al­lè­gre­ment d’une dis­ci­pline à une autre (comme si c’était pos­sible). Pour Tuazon, c’est un peu plus simple : c’est un sculp­teur. D’au­tant plus re­mar­quable que ses oeuvres savent s’im­po­ser pour ce qu’elles sont : des construc­tions, avec une in­dis­cu­table évi­dence. Peu de bla-bla les sous-tendent, même si l’ins­pi­ra­tion prend ap­pui sur un ré­cit, une si­tua­tion, un contexte… Très vite, ce­la laisse place au lan­gage propre à l’art et aux formes – il est vrai­sem­bla­ble­ment l’un des der­niers à faire confiance à ce lan­gage spé­ci­fique, et à le par­ler avec une cu­rieuse grâce.

Ce­ci pour dire que le pro­jet qu’il dé­die à la place Vendôme, qui semble lit­té­ral et même ba­vard, sau­ra pro­ba­ble­ment pul­vé­ri­ser le texte un peu sco­laire de ses sources pour at­teindre une di­men­sion plus ar­tis­tique. Les grands seg­ments de ca­na­li­sa­tion en po­ly­éthy­lène qu’il en­tend uti­li­ser, d’un dia­mètre suf­fi­sant pour qu’un spec­ta­teur y pé­nètre et les tra­verse, servent d’or­di­naire à l’alimentation des villes en eau. Ces ca­na­li­sa­tions forment un ré­seau sous-ter­rain qui per­met la vie en sur­face. Tuazon trans­per­ce­ra ces seg­ments de troncs d’arbres. Il af­fiche, via ce pro­jet, son in­té­rêt pour les pro­blé­ma­tiques en­vi­ron­ne­men­tales en gé­né­ral, et la ques­tion de la ra­ré­fac­tion de l’eau en par­ti­cu­lier. Mais il faut lui faire confiance pour que ce noble des­sein ne se trans­forme pas en as­som­mante le­çon sur le su­jet.

Il a dé­jà fait preuve de son éton­nante ca­pa­ci­té à trans­for­mer une idée en forme et à faire que cette forme prenne le pas sur l’idée. Le mo­nu­ment qu’il réa­li­sa l’an pas­sé non loin de Bel­fort, à l’in­vi­ta­tion du pro­gramme Nou­veaux Com­man­di­taires de la Fon­da­tion de France, en est la preuve The chances are slim, for a boy born un­der a geo­de­sic dome in Seat­tle in 1975, that one day he’ll be as­ked to create a mo­nu­men­tal ins­tal­la­tion in Pa­ris’s mythic Place Vendôme. In­deed the whole sce­na­rio seems par­ti­cu­lar­ly far-fet­ched. Yet it’s the true sto­ry of Os­car Tuazon, the Ame­ri­can ar­tist who was born in a dome built by his hippie pa­rents. “As a home, it was a catastrophe, but as an ob­ject, it was fas­ci­na­ting,” he explains with his ha­bi­tual quiet se­re­ni­ty, when we tal­ked to him about the giant sculp­ture he’s been com­mis­sio­ned to create by FIAC for the chi­cest of Parisian squares.

His se­re­ni­ty ex­tends to his vo­ca­tion: he is a sculp­tor, no­thing more no­thing less. Mo­reo­ver his works are construc­tions that convince the spec­ta­tor wi­thout the sligh­test blah blah, even if they take ins­pi­ra­tion from a sto­ry or a context. But what comes through loud and clear is a lan­guage that on­ly art and forms can speak – and Tuazon is pro­ba­bly one of the last ar­tists to trust in that lan­guage and to write it with such cu­rious grace. At the Place Vendôme he plans on using a vo­ca­bu­la­ry of po­ly­ethy­lene pipes, big en­ough for the pu­blic to walk through, of the sort that al­lows life to exist in the ci­ty by chan­nel­ling wa­ter or se­wage. Tuazon in­tends to pierce his seg­ments of pipe with tree trunks as a way of ad­dres­sing en­vi­ron­men­tal ques­tions in ge­ne­ral, and the in­crea­sing

Pa­ris OS­CAR TUAZON: A SEAT­TLE HIPPIE AT THE PLACE VENDÔME

PAGE PRÉ­CÉ­DENTE ET CI-DES­SUS À GAUCHE BURN THE FORMWORK (FIRE BUIL­DING) (2017). BÉ­TON PRÉFABRIQUÉ, CI­MENT RÉFRACTAIRE, ACIER, ACIER IN­OXY­DABLE, BOIS, FEU, 350 x 350 x 500 CM. OEUVRE PRÉ­SEN­TÉE DANS LE CADRE DE SKULP­TUR PRO­JEKTE 2017, À MÜNS­TER EN ALLEMAGNE (JUS­QU’AU 10 OC­TOBRE).

CI-DES­SUS À DROITE ET CI-CONTRE DES­SIN PRÉ­PA­RA­TOIRE POUR LE PRO­JET FIAC HORS-LES-MURS, PLACE VENDÔME, 2017.

AS FIAC OPENS AT PA­RIS’S GRAND PA­LAIS, ALL SORTS OF COROLLARY ART PRO­JECTS ARE TA­KING PLACE, IN­CLU­DING OS­CAR TUAZON’S MO­NU­MEN­TAL TEM­PO­RA­RY SCULP­TURE IN PA­RIS’S FABLED PLACE VENDÔME.

écla­tante. Il a été com­man­dé par une as­so­cia­tion d’an­ciens com­bat­tants et des en­sei­gnants de col­lège pour cé­lé­brer la mé­moire des com­bats meur­triers qui ont eu lieu dans le bois d’ar­sot en no­vembre 1944 contre l’ar­mée al­le­mande. La sculp­ture prend la forme de deux pon­tons en bois im­bri­qués et qui se croisent. L’un re­garde en di­rec­tion du lion de Bel­fort, sym­bole de la ré­sis­tance de la ville au cours de la guerre de 1870, pre­mier épi­sode de l’en­gre­nage qui a conduit aux deux conflits mon­diaux du siècle sui­vant. L’autre, en di­rec­tion de l’al­gé­rie, d’où sont par­tis les mille deux cents sol­dats des com­man­dos d’afrique pour dé­bar­quer en Pro­vence, où ils se­ront re­joints par d’autres vo­lon­taires. Mais ce dont on fait l’ex­pé­rience, c’est une struc­ture en bois de plu­sieurs di­zaines de mètres, une construc­tion ex­tra­va­gante, un ré­seau de poutres en­che­vê­trées sou­te­nues par cent deux pi­liers fi­chés dans le sol, qui qua­li­fie le pay­sage et dé­fie l’en­ten­de­ment – une de ces construc­tions hu­maines entre sculp­ture et ar­chi­tec­ture qui ne laissent pas l’es­prit en paix, jus­te­ment parce qu’elle savent s’éman­ci­per de leur “texte” ini­tial pour at­teindre un “état de sculp­ture”.

Le pro­jet de Bel­fort et ce­lui de Pa­ris prennent leur source, comme tout le tra­vail d’os­car Tuazon, dans la ren­contre dé­ci­sive qu’il fit en 2001 avec l’ar­tiste-ar­chi­tecte amé­ri­cain Vi­to Ac­con­ci, au­près de qui il tra­vailla pen­dant deux ans après l’avoir ren­con­tré tan­dis qu’il était étu­diant au Whit­ney In­de­pendent Stu­dy Pro­gram du Whit­ney Mu­seum de New York. “J’avais dé­jà 28 ans, mais j’étais en­core no­vice. Pour­tant, Ac­con­ci ap­pré­ciait de dé­battre pen­dant des heures avec moi, comme il le fai­sait avec des ar­chi­tectes se­niors du stu­dio. Sa ma­nière de tout ques­tion­ner était pas­sion­nante : dès le dé­but d’un pro­jet, mais aus­si à la fin. Il n’hé­si­tait pas à aban­don­ner un tra­vail abou­ti pour mieux re­par­tir sur une autre piste, c’était im­pres­sion­nant”, se sou­vient l’ar­tiste. Ce qui laisse en­tendre que le pro­jet pour la place Vendôme pren­dra peut-être une forme très dif­fé­rente de celle qu’il dé­crit au­jourd’hui.

Tuazon tra­vaille avec des in­gé­nieurs, des tech­ni­ciens, des ou­vriers, dont l’ex­per­tise en­ri­chit sa pra­tique mais ne la contraint pas. Sculp­teur, son rap­port aux ma­té­riaux est presque char­nel, et le re­cours à plu­sieurs corps de mé­tier n’est en au­cune ma­nière une en­trave à ce dia­logue avec les formes, qui ne se fige ja­mais to­ta­le­ment. L’ins­tal­la­tion de la place Vendôme s’an­nonce, en somme, comme très éloi­gnée d’une autre : la tris­te­ment lit­té­rale “butt plug” de Paul Mc­car­thy [ Tree étant son titre ori­gi­nal] qui, elle, dé­cri­vait un rap­port à l’art dia­mé­tra­le­ment op­po­sé à ce­lui d’os­car Tuazon. scar­ci­ty of wa­ter in par­ti­cu­lar. He has al­rea­dy shown a sur­pri­sing ca­pa­ci­ty for trans­for­ming ideas in­to form and then al­lo­wing form to su­per­sede the ideas, the mo­nu­ment he rea­li­zed last year in the Bois d’ar­sot near Bel­fort being a brilliant example. Com­mis­sio­ned to com­me­mo­rate the bloo­dy bat­tles against the Ger­man Army of No­vem­ber 1944, it consists in two in­ter­lo­cking woo­den struc­tures, one poin­ting to­wards the Lion de Bel­fort – a symbol of the ci­ty’s re­sis­tance in the 1870 Fran­co-prus­sian war (the mo­ther of both the 20th cen­tu­ry’s world wars) – and the other to­wards Al­ge­ria, from where, in 1944, 200,000 sol­diers left for France to fight the Na­zi oc­cu­pant. This tall, ex­tra­va­gant woo­den struc­ture, with its end­less criss­cros­sing beams sup­por­ted on 200 pillars, changes the land­scape and de­fies un­ders­tan­ding. It’s one of those human crea­tions so­mew­here bet­ween sculp­ture and ar­chi­tec­ture that troubles the spi­rit pre­ci­se­ly be­cause of its abi­li­ty to eman­ci­pate it­self from its ori­gi­nal “text” and to at­tain a “state of sculp­ture.”

The source of Tuazon’s extraordinary art lies in his de­ci­sive 2001 en­coun­ter with the ar­tist-ar­chi­tect Vi­to Ac­con­ci, who he wor­ked for over a per­iod of two years. “I was al­rea­dy 28, but I was still a no­vice. Yet Ac­con­ci li­ked to de­bate with me for hours, just as he did with the se­nior ar­chi­tects at the stu­dio. His ha­bit of ques­tio­ning eve­ry­thing, from the be­gin­ning of a pro­ject to the end, was im­pres­sive.” To­day Tuazon em­ploys en­gi­neers, tech­ni­cians and buil­ders to rea­lize his work. For an ar­tist whose relationship to ma­te­rials is prac­ti­cal­ly car­nal, such re­course to se­ve­ral construc­tion trades is in no way a hin­drance to the crea­tion of a rich and mea­ning­ful dia­logue of forms.

FIAC, du 19 au 22 oc­tobre, Grand Pa­lais, Pa­ris. Os­car Tuazon, FIAC 2017 hors les murs, Place Vendôme, Pa­ris.

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