JOAN JO­NAS À LA TATE MO­DERN

LONDRES

Numero Art - - Sommaire Contents - PAR ANN REY­NOLDS. POR­TRAITS PAR JUERGEN TELLER

DE­PUIS PLUS D’UN DE­MI-SIÈCLE, ELLE PART À L’AS­SAUT DE L’ART CONTEM­PO­RAIN, FAI­SANT FEU DE TOUT MÉ­DIUM : DANSE, DES­SIN, MU­SIQUE, TEXTE... PION­NIÈRE DE LA PER­FOR­MANCE ET DE LA VI­DÉO, JOAN JO­NAS DY­NA­MITE EN RÉA­LI­TÉ TOUTES LES CA­TÉ­GO­RIES DE L’ART. À PLUS DE 80 ANS, CE MYTHE VI­VANT SE VOIT CONSA­CRÉ PAR UNE RÉ­TROS­PEC­TIVE AU SEIN DE L’INS­TI­TU­TION LON­DO­NIENNE.

JOAN JO­NAS M’A DIT un jour qu’après une per­for­mance, il lui ar­rive par­fois, al­lon­gée sur son lit, tard le soir, de re­vivre men­ta­le­ment l’in­té­gra­li­té de l’événement, du dé­but à la fin. Elle en vi­sua­lise alors chaque geste, chaque pas, pour ten­ter d’ac­cé­der à un res­sen­ti “ex­té­rieur” de sa per­for­mance, à une ex­pé­rience dis­so­ciée de son propre corps per­for­mant, tout en de­meu­rant phy­si­que­ment et émo­tion­nel­le­ment à l’in­té­rieur de ce corps. Cette dé­marche qui consiste à s’ima­gi­ner elle-même en train de “per­for­mer”, mais avec une mise à dis­tance dans l’es­pace et par­fois dans le temps, à dé­faut de re­cul phy­sique ou émo­tion­nel, est de­puis le dé­but un élé­ment cen­tral de son tra­vail. Très tôt, en ef­fet, l’ar­tiste a eu re­cours à des masques, à des mi­roirs, à des vi­déos pré­en­re­gis­trées ou à la re­trans­mis­sion ins­tan­ta­née d’images cap­tées en di­rect, via divers mo­ni­teurs ou ré­tro­pro­jec­teurs. Tous ces dis­po­si­tifs contri­buaient, pour le pu­blic comme pour l’in­ter­prète elle-même, à mul­ti­plier les images de la per­for­mance – et donc de la per­for­meuse – en la pré­sen­tant sous plu­sieurs angles à la fois, d’où sou­vent aus­si une abo­li­tion de la dis­tance entre pro­ta­go­niste et spec­ta­teur.

Chez Joan Jo­nas, les images pro­duites à par­tir de cha­cun de ces mul­tiples points de vue ne se fondent ja­mais en une syn­thèse co­hé­rente qui res­ti­tue­rait l’es­pace en trois di­men­sions de la per­for­mance, ni dans l’uni­ci­té d’une seule tra­jec­toire nar­ra­tive. Elles par­viennent au spec­ta­teur de fa­çon asyn­chrone, comme dé­ta­chées du ré­fé­rent au­quel elles ren­voient – un peu à la ma­nière d’un sou­ve­nir ou d’un rêve : des co­pies im­pré­cises, en­tre­mê­lées, in­ver­sées, pla­cées à une dis­tance ex­trê­me­ment loin­taine, ou par­fois au contraire trop proches pour qu’il soit pos­sible de les dé­chif­frer. Pour pa­ra­phra­ser Joan Jo­nas, le pu­blic – au­quel ap­par­tient en l’oc­cur­rence l’ar­tiste elle-même – de­vient ain­si “une par­tie de l’image en mou­ve­ment” qui consti­tue l’oeuvre.

Même si, à toutes les époques, beau­coup d’ar­tistes ont choi­si de tra­vailler avec des ou­tils re­le­vant d’un large échan­tillon de mé­dias dif­fé­rents, trop peu ont été consi­dé­rés “sim­ple­ment” comme des ar­tistes – au lieu de quoi on a vou­lu les dé­fi­nir de fa­çon net­te­ment plus étroite en tant que peintres, sculp­teurs, ar­tistes vi­déo ou per­for­meurs. Les femmes ont tout par­ti­cu­liè­re­ment été vic­times de cette vi­sion ré­duc­trice. Sans ou­blier la ten­dance trop fré­quente à confé­rer une im­por­tance pré­pon­dé­rante à ce que George Ku­bler ap­pe­lait “l’en­trée in­di­vi­duelle”, ce “mo­ment, dans une tra­di­tion, avec le­quel coïn­cide l’op­por­tu­ni­té bio­lo­gique d’un ar­tiste 1.” Joan Jo­nas, par exemple, s’est ré­vé­lée en tant qu’ar­tiste dans les an­nées 60, et elle a sou­vent été dé­fi­nie comme “une pion­nière de l’art vi­déo et de la per­for­mance”, no­tam­ment parce qu’elle s’est ser­vie très tôt (dès le dé­but des an­nées 70) du tout pre­mier en­re­gis­treur por­table, le So­ny Por­ta­pak. Le pro­blème avec l’em­ploi de termes comme “pion­nière”, “pre­mière” ou “par­mi les pre­mières”, c’est qu’ils ne dé­crivent guère plus que l’em­pla­ce­ment sin­gu­lier et pri­vi­lé­gié de Joan Jo­nas dans une sé­quence his­to­rique (l’ap­pa­ri­tion des nou­velles tech­no­lo­gies) – comme si ses réa­li­sa­tions étaient vouées à som­brer ra­pi­de­ment dans un pas­sé ré­vo­lu à l’ins­tar de ces tech­no­lo­gies.

Ses ex­pé­ri­men­ta­tions si­mul­ta­nées avec une très large sé­lec­tion de tech­no­lo­gies dif­fé­rentes, et no­tam­ment la vi­déo, ont été pré­coces et se sont éga­le­ment pour­sui­vies dans la du­rée. Elle ne s’est ja­mais beau­coup

JOAN JO­NAS AT TATE MO­DERN: AN AR­TIS­TIC RE­VO­LU­TIO­NA­RY IS FINALLY HO­NOU­RED WITH THE RE­COG­NI­TION SHE DESERVES

FOR MORE THAN HALF A CEN­TU­RY SHE’S BEEN USING EVE­RY­THING AS HER ME­DIUM: DANCE, DRA­WING, MU­SIC, CLO­THING, TEXTS, FILM, ETC. TOO OF­TEN REDUCED TO HER PIONEERING ROLE IN PER­FOR­MANCE AND VI­DEO, OR TO HER AS­SO­CIA­TION WITH A PAR­TI­CU­LAR ERA (THE 1970S), JOAN JO­NAS HAS IN FACT NE­VER STOP­PED CHALLENGING AR­TIS­TIC CA­TE­GO­RIES, CONSTANT­LY BLURRING THE BOUN­DA­RIES BET­WEEN THEM. STILL WOR­KING TO­DAY, IN HER 80S, THIS LI­VING MYTH IS AT LAST THE SUB­JECT OF A MA­JOR RETROSPECTIVE, ON SHOW AT LON­DON’S TATE MO­DERN.

Joan Jo­nas once told me that so­me­times, late in the eve­ning af­ter a per­for­mance, she lies in bed and runs through the en­tire event in her head from be­gin­ning to end, vi­sual­ly ex­ter­na­li­zing each ges­ture and step, so that she can sense what it might be like to experience her per­for­mances from out­side her own per­for­ming bo­dy while re­mai­ning phy­si­cal­ly and emo­tio­nal­ly in­side it. The act of ima­ging her­self per­for­ming at a spa­tial, so­me­times tem­po­ral, if not a phy­si­cal and emo­tio­nal re­move, has been cen­tral to her work from the ve­ry be­gin­ning. Ear­ly on, masks, mir­rors and then pre-re­cor­ded vi­deo, live-feed vi­deo ca­me­ras, mo­ni­tors and ove­rhead pro­jec­tors pre­sen­ted both audience and per­for­mer with mul­tiple images of the per­for­mance – and al­so the per­for­mer – from se­ve­ral van­tage points at once, of­ten col­lap­sing the dis­tance bet­ween par­ti­ci­pant and ob­ser­ver. The images these mul­tiple van­tage points pro­cure ne­ver coa­lesce in­to a co­herent th­ree-di­men­sio­nal sense of the per­for­mance space or a dis­crete nar­ra­tive tra­jec­to­ry of the per­for­mance. They come at spec­ta­tors de­syn­chro­ni­zed and de­ta­ched from their re­fe­rents – al­most like me­mo­ries or dreams – as im­pre­cise co­pies, jum­bled up, re­ver­sed, at in­com­men­su­rate dis­tances or, in some cases, too close up to de­ci­pher. In this way, to pa­ra­phrase Jo­nas, the audience, which in­cludes the ar­tist her­self, be­comes “part of a mo­ving pic­ture” that consti­tutes the work.

Des­pite the fact that ar­tists have al­ways been pi­cking up tools associated with a broad range of me­dia, all too few are vie­wed sim­ply as ar­tists ra­ther than more nar­row­ly de­fi­ned as pain­ters, sculp­tors, or vi­deo or per­for­mance ar­tists. Wo­men have been par­ti­cu­lar­ly sligh­ted in this way. And to this can be ad­ded the frequent pri­vi­le­ging of what George Ku­bler has cal­led “in­di­vi­dual en­trance,” the “mo­ment in a tra­di­tion with which an ar­tist’s bio­lo­gi­cal op­por­tu­ni­ty coin­cides.” Some en­trances are for­tui­tous, others are not,

1 de­pen­ding on where one’s en­trance oc­curs in the ar­this­to­ri­cal se­quence of styles or in re­la­tion to a par­ti­cu­lar tech­no­lo­gy’s in­ven­tion or de­ve­lop­ment.

DOUBLE PAGE SUI­VANTE OR­GA­NIC HONEY’S VERTICAL ROLL (1972), PER­FOR­MANCE DE JOAN JO­NAS EN 1973 AU MU­SÉE GAL­LIE­RA, PA­RIS. Lon­don

in­té­res­sée à la dé­ter­mi­na­tion des spé­ci­fi­ci­tés in­hé­rentes à un mé­dium en par­ti­cu­lier, ni à ce qui consti­tue­rait son usage adé­quat. Entre ses mains, une vi­déo peut fonc­tion­ner comme un film, un film peut imi­ter la pein­ture, film et vi­déo peuvent tous deux si­mu­ler la pho­to­gra­phie ; tout peut ser­vir à des­si­ner – et tout ou presque peut de­ve­nir un mi­roir qui ren­voie, dé­double, dé­forme ou ren­verse les images. Chaque ou­til qu’elle uti­lise, elle le plie à son ima­gi­na­tion et, par l’ex­pé­ri­men­ta­tion, élar­git le champ de ses ap­pli­ca­tions, sans ja­mais se fixer sur une ap­proche unique, mais en l’ajou­tant au contraire au mé­lange d’en­semble.

Dans le même ordre d’idées, elle ne s’as­so­cie pas non plus de fa­çon dé­li­bé­rée et consciente à l’his­toire d’un mé­dium ou d’un genre ar­tis­tique en par­ti­cu­lier – à leur com­men­ce­ment, leur es­sor, leur dé­clin ou leur re­nou­veau. Bien sûr, elle connaît leurs tra­jec­toires (son di­plôme de se­cond cycle était consa­cré à l’his­toire de l’art, et elle voit en per­ma­nence quan­ti­té d’ex­po­si­tions, de films, de pièces de théâtre, de cho­ré­gra­phies ou de per­for­mances), mais elle a in­ven­té sa propre his­toire, éclec­tique, dans la­quelle elle va pui­ser. Une his­toire où ses ex­pé­riences pas­sées avec dif­fé­rentes tech­no­lo­gies et ses ex­pé­ri­men­ta­tions ac­tuelles sur ces mêmes tech­no­lo­gies se nour­rissent mu­tuel­le­ment, où l’ancien de­vient nou­veau, et inversement. Plu­tôt que d’in­sis­ter sur son ex­plo­ra­tion pion­nière des nou­veaux mé­dias à la fin des an­nées 60, on pour­rait donc dire que, lorsque Joan Jo­nas choi­sit de tra­vailler avec des ou­tils nou­veaux pour elle, elle sait les adap­ter à un pas­sé qu’elle maî­trise et réus­sit en même temps à voir plus loin que les pa­ra­mètres as­so­ciés à ces ou­tils. En outre, elle a sou­vent en­tre­te­nu un rap­port dé­li­bé­ré­ment ana­chro­nique au mé­dium, adop­tant des pra­tiques comme celle qui consiste à dé­pouiller ses films de leur ban­de­son, ou à pré­fé­rer le noir et blanc à la cou­leur.

Elle com­bine aus­si presque sys­té­ma­ti­que­ment ce que l’on ap­pelle les nou­veaux mé­dias avec la plus élé­men­taire et la plus tra­di­tion­nelle des ex­pres­sions ar­tis­tiques : le des­sin. Ain­si, elle trace à la craie des formes simples sur un mor­ceau d’ar­doise ou sur l’as­phalte d’une route, pro­jette au crayon des ombres sur du pa­pier, ou bien étale sur une sur­face, avec ses mains, avec un ob­jet, des pig­ments ou de l’encre – tout en uti­li­sant dans le même temps divers pro­cé­dés tech­no­lo­giques pour en­re­gis­trer, re­pro­duire, in­ver­ser, désyn­chro­ni­ser ou am­pli­fier ces gestes simples. Son but est tou­jours d’ex­plo­rer la ma­nière dont le re­cours à un en­semble de tech­niques de re­pré­sen­ta­tion per­met de res­ti­tuer une même ex­pé­rience de fa­çons com­plé­men­taires. C’est aus­si un moyen de sou­li­gner, par leur uti­li­sa­tion si­mul­ta­née ou leur jux­ta­po­si­tion sé­quen­tielle, des conti­nui­tés entre ces tech­niques, tout en lais­sant ap­pa­raître leurs dif­fé­rences, et les pro­prié­tés qui res­tent fon­ciè­re­ment in­hé­rentes à cha­cune. Dans sa pra­tique co­existent le pas­sé, le pré­sent et même, par­fois, un pos­sible ave­nir de la fa­bri­ca­tion des images – ou de son propre tra­vail. Les dif­fé­rents mé­diums sont mon­trés dans leur in­ter­dé­pen­dance, sans pour au­tant être ré­duc­tibles à l’uni­ci­té d’un mo­ment, d’un es­pace, d’une his­toire, d’une si­gni­fi­ca­tion ou d’un type pré­cis d’ex­pé­rience. Jo­nas’s en­trance was in­deed for­tui­tous. She came of age as an ar­tist du­ring the 1960s and is of­ten des­cri­bed as a “pio­neer of vi­deo and per­for­mance art,” in part be­cause of her ear­ly use of the So­ny Por­ta­pak, be­gin­ning in 1970. But the pro­blem with terms such as “pio­neer,” or “first” or “among the first” is that these terms are barely des­crip­tive of any­thing other than a sin­gu­lar, pri­vi­le­ged lo­ca­tion in a his­to­ri­cal se­quence, and of achie­ve­ments that qui­ck­ly re­cede in­to the past.

Jo­nas’s si­mul­ta­neous ex­pe­ri­ments with a wide va­rie­ty of tech­no­lo­gies, in­clu­ding vi­deo, oc­cur­red ear­ly and are on­going. She has ne­ver been ter­ri­bly in­ter­es­ted in de­ter­mi­ning a me­dium’s unique terms or what consti­tutes its “pro­per” use. In her hands, vi­deo can ope­rate like film, film can mi­mic pain­ting, both film and vi­deo can emu­late pho­to­gra­phy; any­thing can be used to make drawings; and al­most any­thing can become a mir­ror, re­flec­ting, dou­bling, dis­tor­ting or re­ver­sing images. She bends each tool she uses to her ima­gi­na­tion and, through her ex­pe­ri­men­ta­tion, ex­pands its pos­sible ap­pli­ca­tions, ne­ver set­tling on any sin­gu­lar ap­proach, but ad­ding it to the mix.

Li­ke­wise, Jo­nas does not self-conscious­ly par­ti­ci­pate in the his­to­ry of a par­ti­cu­lar me­dium or genre of art-ma­king, at its be­gin­ning, middle, end or re­vi­val. She knows these his­to­ries – she ma­jo­red in art his­to­ry in col­lege and sees ex­hi­bi­tions, films, theatre, dance and per­for­mance constant­ly – but she has in­ven­ted her own eclec­tic his­to­ry to draw on, one in which past ex­pe­riences with dif­ferent tech­no­lo­gies and her contem­po­ra­ry ex­pe­ri­ments with them are mu­tual­ly in­for­ming, trans­for­ming the old in­to the new and vice ver­sa.

So ra­ther than em­pha­si­zing Jo­nas’s “pioneering” new me­dia in the late 1960s, one might say that when she chooses to be­gin wor­king with tools that are new to her, she is at once adap­ting them to a past she knows and thin­king past their pre­su­med pa­ra­me­ters. Her en­ga­ge­ment with me­dia has of­ten been wil­ful­ly ana­chro­nis­tic, in­cor­po­ra­ting prac­tices such as strip­ping sound from her films or choo­sing black and white over co­lour, and she al­most al­ways com­bines so-cal­led “new me­dia” with one of the most tra­di­tio­nal and ba­sic ar­tis­tic me­dia: dra­wing. She makes simple shapes with chalk on a piece of slate or the sur­face of a road, traces cast sha­dows on­to pa­per with a crayon, or moves pig­ment or ink across a sur­face with her hands and other ob­jects, even as she uses a va­rie­ty of tech­no­lo­gies such as re­cor­ded vi­deo, live-feed and ove­rhead pro­jec­tors to re­cord, re­pli­cate, re­verse, de­syn­chro­nize or en­large these simple ges­tures. Her aim is al­ways to ex­plore how a range of tech­no­lo­gies of re­pre­sen­ta­tion can be made to frame experience in com­ple­men­ta­ry ways, to point out, by using them in si­mul­ta­neous or im­me­dia­te­ly se­quen­tial jux­ta­po­si­tion,

L’uti­li­sa­tion du texte est un autre as­pect pa­ral­lèle et un autre mar­queur im­por­tant du tra­vail de Joan Jo­nas. Elle ma­rie les mots et les images pour créer ce que le poète es­pa­gnol Fe­de­ri­co García Lor­ca ap­pe­lait des “évé­ne­ments poé­tiques” : des images men­tales en ap­pa­rence aus­si in­ex­pli­cables qu’un mi­racle, parce qu’elles sont dé­pour­vues de tout sens ana­lo­gique sin­gu­lier. Si, bien sou­vent, elle construit ses propres per­for­mances et ins­tal­la­tions au­tour d’épo­pées ou de textes ti­rés d’un vaste cor­pus de tra­di­tions lit­té­raires, elle y in­ter­cale aus­si fré­quem­ment d’autres textes, en gé­né­ral “dis­jonc­tifs” d’un point de vue his­to­rique ou cultu­rel. Il lui ar­rive de les mettre en mu­sique, ou d’as­sor­tir le texte de re­pré­sen­ta­tions vi­suelles dis­so­nantes, qui viennent faire obs­tacle à toute ten­ta­tive d’in­ter­pré­ta­tion trop hâ­tive.

Le ci­né­ma – au sens large – a lui aus­si fa­çon­né la sen­si­bi­li­té vi­suelle de l’ar­tiste. Le choc que pro­duisent cer­taines de ses jux­ta­po­si­tions est en ef­fet de la même na­ture que ce­lui que peut pro­vo­quer le mon­tage des sé­quences dans les pre­miers films de Ser­gueï Ei­sen­stein. Son re­cours à des mi­roirs pour frac­tu­rer et mul­ti­plier les in­ter­prètes et l’es­pace de leur per­for­mance n’est pas sans rap­pe­ler l’uni­vers des films de Bus­by Ber­ke­ley, dont elle s’ins­pire éga­le­ment. Quant à son uti­li­sa­tion du si­lence ou de sons non dié­gé­tiques (c’est-à-dire ne re­le­vant pas de la nar­ra­tion), elle té­moigne de sa fas­ci­na­tion an­cienne pour le ci­né­ma muet.

Joan Jo­nas a elle-même ex­pli­qué com­ment elle a construit ses pre­mières per­for­mances : en s’as­seyant pour ob­ser­ver avec la plus grande pré­ci­sion l’es­pace dans le­quel al­lait se te­nir la per­for­mance, comme s’il s’agis­sait d’un ta­bleau. Plus tard, elle al­lait étendre cette ana­lo­gie entre pein­ture et es­pace de la per­for­mance à l’écran du mo­ni­teur vi­déo : elle vou­lait en quelque sorte ex­ter­na­li­ser cet écran à l’es­pace de son stu­dio, et en même temps faire pé­né­trer l’es­pace du stu­dio à l’in­té­rieur du mo­ni­teur. La vi­déo de 1973 in­ti­tu­lée Glass Puzzle consti­tue pro­ba­ble­ment la meilleure illustration de ce double ob­jec­tif. Par mo­ments, les deux es­paces, ce­lui du stu­dio et ce­lui du mo­ni­teur, fu­sionnent en une image unique, su­per­po­si­tion de l’image four­nie en di­rect au mo­ni­teur vi­déo par la ca­mé­ra et du re­flet, sur ce même écran de verre, de la pièce où il est pla­cé. Par le jeu de tout un en­semble d’opé­ra­tions com­plexes, ces es­paces se fondent l’un dans l’autre, of­frant des images apla­ties ou au contraire plus net­te­ment spa­tia­li­sées d’une même réa­li­té for­melle, de telle sorte que l’image glo­bale os­cille entre sur­face et pro­fon­deur, entre gros plan et plan d’en­semble. Ces dif­fé­rents termes ou conti­nui­ties bet­ween them even as their dif­fe­rences, their in­he­rent­ly unique qua­li­ties, re­main ap­pa­rent. In Jo­nas’s prac­tice, the past, present and even, so­me­times, the po­ten­tial fu­ture of image-ma­king and of her own work co­exist to­ge­ther and are shown to be in­ter­de­pendent, yet ir­re­du­cible to one mo­ment, one space, one his­to­ry, one mea­ning, one type of experience.

Ano­ther si­gnal and pa­ral­lel as­pect of Jo­nas’s prac­tice is her use of texts. She com­bines words and images to create what the Spa­nish poet Fe­de­ri­co Gar­cia Lor­ca cal­led “poe­tic events”: men­tal images that seem as in­ex­pli­cable as a mi­racle be­cause they are de­void of any sin­gu­lar ana­lo­gi­cal mea­ning. While she of­ten builds her per­for­mances and ins­tal­la­tions around epic sto­ries, or texts from a wide va­rie­ty of li­te­ra­ry tra­di­tions, she will then in­ter­sperse them with other, of­ten his­to­ri­cal­ly or cultu­ral­ly dis­junc­tive, texts, set them to mu­sic, or ac­com­pa­ny the text with dis­so­cia­tive vi­sual images that chal­lenge quick in­ter­pre­ta­tion.

Ci­ne­ma, broad­ly de­fi­ned, has al­so sha­ped her vi­sual sen­si­bi­li­ty. The shock pro­du­ced by ma­ny of her jux­ta­po­si­tions ri­vals those ge­ne­ra­ted by the mon­tage se­quences in Ser­gei Ei­sen­stein’s ear­ly films; her use of mir­rors to frac­ture and mul­ti­ply per­for­mers and the per­for­mance space draws on and echoes the ima­ge­ry in Bus­by Ber­ke­ley films; and her use of si­lence and non­die­ge­tic sound re­flects her long fas­ci­na­tion with silent film.

Jo­nas has des­cri­bed how she de­ve­lo­ped her ear­ly per­for­mances: by sit­ting in and ca­re­ful­ly loo­king at the space in which she was to per­form, as if it were a pain­ting. La­ter, her ana­lo­gy bet­ween pain­ting and per­for­mance space ex­ten­ded to the box of the vi­deo mo­ni­tor; she wan­ted to ex­ter­na­lize that box wi­thin the space of her stu­dio and si­mul­ta­neous­ly suck her stu­dio space in­to the in­ter­ior of the mo­ni­tor. Her 1973 vi­deo Glass Puzzle best exem­pli­fies these aims; at cer­tain mo­ments both spaces, the stu­dio and the mo­ni­tor, are brought to­ge­ther as a single, laye­red image

IN HER HANDS, VI­DEO CAN OPE­RATE LIKE FILM, FILM CAN MI­MIC PAIN­TING, BOTH FILM AND VI­DEO CAN EMU­LATE PHO­TO­GRA­PHY. ENTRE SES MAINS, UN FILM PEUT IMI­TER UNE PEIN­TURE, FILM ET VI­DÉO PEUVENT SI­MU­LER LA PHO­TO­GRA­PHIE ; TOUT PEUT SER­VIR À DES­SI­NER – ET TOUT OU PRESQUE PEUT DE­VE­NIR UN MI­ROIR QUI REN­VOIE, DÉ­DOUBLE, DÉ­FORME OU REN­VERSE LES IMAGES.

états de­viennent par consé­quent re­la­tifs les uns par rap­port aux autres. Ten­ter d’ima­gi­ner leurs “vé­ri­tables re­la­tions” dans le temps et dans l’es­pace n’est plus qu’un as­pect par­mi d’autres de l’ex­pé­rience vé­cue. À l’époque, Joan Jo­nas dé­cri­vait ses in­ten­tions en ces termes : “Je pen­sais le mo­ni­teur comme une boîte à l’in­té­rieur de la­quelle je pour­rais me glis­ser… J’étais moi-même im­pli­quée dans l’es­pace vir­tuel de la télévision 2.” Cette dé­marche ex­pé­ri­men­tale au­tour des es­paces pro­duits par dif­fé­rents mé­dias a four­ni à l’ar­tiste une sorte de ga­ba­rit de ré­fé­rence : un dis­po­si­tif qui lui per­met d’in­tro­duire une per­for­mance à l’in­té­rieur d’un es­pace don­né sans perdre de vue la fa­çon dont sa pré­sence au sein de cet es­pace trans­forme l’ex­pé­rience, sans né­gli­ger non plus les am­bi­guï­tés spé­ci­fiques à cet es­pace et les illu­sions qu’il peut créer.

Dès le dé­but de sa car­rière, Joan Jo­nas a pris des le­çons de danse dans le stu­dio de Merce Cun­nin­gham, et a en­tre­te­nu des contacts pé­ri­phé­riques avec des dan­seurs de la Jud­son Church, mais aus­si, à par­tir des an­nées 70, un lien ré­gu­lier avec la com­pa­gnie The Woos­ter Group. Si l’on ajoute à ce­la ses col­la­bo­ra­tions avec des mu­si­ciens et des com­po­si­teurs comme Ja­son Mo­ran ou Ro­bert Ash­ley, toutes ces ex­pé­riences ont contri­bué à for­ger la struc­ture ryth­mique glo­bale de son tra­vail, ses mo­tifs de ré­pé­ti­tion et de consti­tu­ted by the image fed to the mo­ni­tor via live ca­me­ra and a re­flec­tion on this same glass screen of the room sur­roun­ding it. Through a com­plex set of manoeuvres, these two spaces al­so sink in­to each other and offer flat­te­ned and more ful­ly spa­tia­li­zed images of the same forms, so that the ove­rall image va­cillates bet­ween sur­face and depth, close-up and far away, ma­king all of these terms and states re­la­tive to one ano­ther. Ima­gi­ning their “real re­la­tion­ships” in time and space be­comes on­ly one as­pect of the experience. At the time, Jo­nas des­cri­bed it as thin­king “of the mo­ni­tor as a box in­to which I could crawl ... I was in­vol­ved in the vir­tual space of the te­le­vi­sion.” All of this ex­pe­ri­men­ta­tion with

2 dif­ferent me­dia spaces of­fe­red Jo­nas a tem­plate for slip­ping per­for­mance in­to a par­ti­cu­lar space wi­thout lo­sing sight of how her pre­sence dis­rup­ted and transformed the experience of this space and its own am­bi­gui­ties and illu­sions as a pic­ture as well as a space.

Ear­ly on in her ca­reer, Jo­nas took classes at the Merce Cun­nin­gham stu­dio and was per­iphe­ral­ly in­vol­ved with

va­ria­tion. Mais ce qui est par­ti­cu­liè­re­ment brillant dans l’art de Joan Jo­nas, c’est qu’au­cun de ces mé­dias aux­quels elle re­court ne peut iso­lé­ment rendre compte de l’ex­pé­rience pro­duite par son tra­vail. En­semble, ils sont in­cor­po­rés et fon­dus dans son pro­ces­sus créa­tif pour don­ner nais­sance à quelque chose d’iné­dit. À ma connais­sance, au­cun autre ar­tiste vi­vant ne pro­cède tout à fait de cette ma­nière. C’est ce qui rend son tra­vail si dif­fi­cile à ca­té­go­ri­ser et à éva­luer pour les cri­tiques d’art ou les spé­cia­listes, mais c’est aus­si ce qui le rend en per­ma­nence ré­vo­lu­tion­naire. Il ne fait au­cun doute que Joan Jo­nas a tou­jours été, et conti­nue d’être, une ar­tiste vi­sion­naire qui a su adop­ter et adap­ter les nou­veaux mé­dias. Dans sa pra­tique, le mé­dia n’est pour­tant ja­mais un en­jeu cen­tral en soi, mais sim­ple­ment un moyen de par­ve­nir à une fin tou­jours im­pré­vi­sible. dan­cers associated with Jud­son Church, and she has had an on­going relationship with the Woos­ter Group since the 1970s. These ex­pe­riences, in ad­di­tion to her col­la­bo­ra­tions with mu­si­cians and com­po­sers such as Ja­son Mo­ran and Ro­bert Ash­ley, have contri­bu­ted to the rhyth­mic struc­ture of all of her work, both its pat­terns of re­pe­ti­tion and its va­ria­tion. But the brilliance of Jo­nas’s art lies in the fact that her en­ga­ge­ment with any one of these me­dia can­not ac­count for the ove­rall experience of her work. They are all sub­su­med wi­thin her ge­ne­ral pro­cess to ge­ne­rate so­me­thing en­ti­re­ly new.

I can think of no other li­ving ar­tist who works quite in this way. This is what has made her work so dif­fi­cult for cri­tics and scho­lars to ca­te­go­rize and quan­ti­fy, but it is al­so what makes her work so conti­nuous­ly ground­brea­king. There is no doubt that Jo­nas has been and conti­nues to be a vi­sio­na­ry adop­ter, as well as adap­ter, of new me­dia; but the me­dia is ne­ver the point – it is al­ways the means to an unan­ti­ci­pa­ted end.

1. Formes du temps – Re­marques sur l’his­toire des choses Pa­ris, 1973) de George Ku­bler. 2. “Space Mo­ve­ment Time” in Joan Jo­nas de Joan Jo­nas, An­na Da­ne­ri et Cris­ti­na Na­ta­lic­chio (éd. Char­ta, Mi­lan, 2007), p. 56. Joan Jo­nas est re­pré­sen­tée par la ga­le­rie Un­til Then à Pa­ris et la ga­le­rie Ga­vin Brown à New York Ex­po­si­tion Joan Jo­nas, (éd. Champ Libre, jus­qu’au 5 août à la Tate Mo­dern, Londres.

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