NEÏL BELOUFA AU PA­LAIS DE TO­KYO

PA­RIS

Numero Art - - Sommaire Contents - PAR THI­BAUT WYCHOWANOK. PHO­TOS PAR PIERRE-ANGE CARLOTTI

FOREWORD It’s 1849, and Gus­tave Cour­bet is cau­sing a scan­dal by ex­hi­bi­ting giant pain­tings that de­pict scenes of ru­ral life in a for­mat hi­ther­to reserved for the noble genre of his­to­ry pain­ting. Cour­bet, a re­vo­lu­tio­na­ry of the people? More of a haugh­ty me­ga­lo­ma­niac ac­cor­ding to ru­mour. It was at this time that he cros­sed paths with the col­lec­tor Al­fred Bruyas, a ban­ker’s son who be­came his pa­tron, al­lo­wing the ar­tist to sell his work out­side the of­fi­cial chan­nels. As a par­ti­ci­pant in the Pa­ris Com­mune, Cour­bet was for­ced to flee to Swit­zer­land, but la­ter ad­mit­ted that exile in­crea­sed his ra­ting on the art scene.

It’s with this foreword about Cour­bet that ar­tist Neïl Beloufa opens his ex­hi­bi­tion L’en­ne­mi de mon en­ne­mi ( My Ene­my’s Ene­my) at the Pa­lais de To­kyo, a show which dis­sects the relationship bet­ween ar­tists and po­wer. Since the 19th cen­tu­ry the rap­port de force hasn’t chan­ged (in­deed has it ever?): sub­mis­sion to the po­wer­ful and to the laws of the mar­ket or avant-garde re­volt against a reac­tio­na­ry art mi­lieu; hu­ma­nist po­li­ti­cal ac­ti­vism or the ar­tist’s re­treat in­to an ivo­ry to­wer. What has chan­ged though, is the times. Times which, like Beloufa’s ex­hi­bi­tion, are much more willing to re­place or with and. Ar­tists, of whom Cour­bet might be the symbol, are both hu­ma­nist and sel­fish, re­vo­lu­tio­na­ry and reac­tio­na­ry. And if Cour­bet is the symbol of the ar­tist, the ar­tist himself is the illu­mi­na­ting symbol of so­cie­ty. A so­cie­ty of contra­dic­tions – of “at the same time,”

NOUS SOMMES EN 1849 et Gus­tave Cour­bet fait scan­dale. Le peintre ex­pose de grandes toiles re­pré­sen­tant des scènes de la vie ru­rale, dans un for­mat jus­qu’ici ré­ser­vé au genre noble de la pein­ture d’his­toire. Cour­bet, ré­vo­lu­tion­naire proche du peuple ? On le dit sur­tout or­gueilleux et mé­ga­lo­mane. À la même époque, le Fran­çais se lie au col­lec­tion­neur et fils de ban­quier Al­fred Bruyas, qui de­vient son mé­cène… et lui per­met de vendre hors des cir­cuits of­fi­ciels. Ac­teur de la Com­mune de Pa­ris, il est contraint de s’en­fuir en Suisse… mais confesse que son exil a aug­men­té sa cote.

C’est par cet avant-pro­pos consa­cré à Cour­bet que Neïl Beloufa ouvre son ex­po­si­tion L’en­ne­mi de mon en­ne­mi au Pa­lais de To­kyo. L’ar­tiste fran­çais y dis­sèque les rap­ports entre les ar­tistes et le pou­voir. Du XIXE (de­puis tou­jours ?) à au­jourd’hui, ces re­la­tions n’ont en réa­li­té pas chan­gé : sou­mis­sion aux lois du mar­ché et des puis­sants ou fronde avant-gar­diste contre un mi­lieu de l’art ré­ac­tion­naire, en­ga­ge­ment politique hu­ma­niste ou re­pli de l’ar­tiste dans sa tour d’ivoire. Non, ce qui a chan­gé, c’est l’époque. Une époque plus à même, à l’ins­tar de l’ex­po­si­tion de Neïl Beloufa, d’ac­cep­ter de rem­pla­cer ce ou par un et. L’ar­tiste, dont Cour­bet ne se­rait que le sym­bole, est à la fois hu­ma­niste et égoïste, à la fois ré­vo­lu­tion­naire et conser­va­teur. Et si Cour­bet est le sym­bole de l’ar­tiste,

as Em­ma­nuel Ma­cron would say – which we all experience in our dai­ly lives, at work and with our friends and fa­mi­ly. “Of­ten contra­dic­tion is the clea­rest way to the truth,” said Pat­ti Smith in re­fe­rence to ano­ther ar­tist (her then com­pa­nion, Ro­bert Map­ple­thorpe) in Just Kids.

An art ma­ga­zine which aims, for bet­ter or for worse, to (re)present the ma­jor art events of the next six months can’t es­cape our era of at the same time. So if you can’t beat ’em, join ’em. The re­vo­lu­tio­na­ry Joan Jo­nas on the co­ver? Yes. But at the same time there’s art-mar­ket dar­ling Urs Fischer. And in any case isn’t Jo­nas (p.42) re­pre­sen­ted by the migh­ty Ga­vin Brown gal­le­ry? And isn’t Fischer (p.126) more than ca­pable of sha­king up the world of bil­lio­naire col­lec­ting that up till now has en­su­red his for­tune? Gi­ven that one re­gis­ter needn’t ex­clude the other, rea­ders can en­joy a scho­lar­ly text about ar­tist Lutz Ba­cher (p.67) at the same time as an in­ves­ti­ga­tive piece about the all-po­wer­ful Art Basel fair (p.184).

In his ex­hi­bi­tion – one of this sea­son’s most en­ri­ching and ex­ci­ting – Beloufa de­ve­lops this idea of at the same time in grea­ter depth. We see Prin­cess Leia’s image un­der­go a sur­pri­sing dis­pla­ce­ment, the Star Wars block­bus­ter he­roine ha­ving become a symbol of re­sis­tance among Ame­ri­can fe­mi­nists op­po­sing Trump. Though it’s a cli­ché to say it, our glo­ba­li­zed post-in­ter­net era has turned out to be one of

l’ar­tiste lui-même est le sym­bole éclai­rant de la so­cié­té. Une so­cié­té de la contra­dic­tion – du en même temps, di­rait Em­ma­nuel Ma­cron – dont nous pou­vons tous, dans notre quo­ti­dien, au tra­vail, avec nos amis, notre fa­mille, faire l’ex­pé­rience. “La contra­dic­tion est sou­vent la voie la plus évi­dente de la vé­ri­té.” On ne trou­ve­ra pas mieux pour le dire que ces mots de Pat­ti Smith dans Just Kids à pro­pos d’un autre ar­tiste, son com­pa­gnon Ro­bert Map­ple­thorpe.

Une re­vue d’art qui a pour pro­jet de (re)pré­sen­ter, tant bien que mal, les grands évé­ne­ments ar­tis­tiques des six pro­chains mois ne de­vrait pas échap­per à cette ère du en même temps. Elle pour­rait même la re­ven­di­quer. La ré­vo­lu­tion­naire Joan Jo­nas en co­ver ? Oui, mais en même temps la star du mar­ché Urs Fischer. D’ailleurs, Joan Jo­nas (p. 42) n’es­telle pas re­pré­sen­tée par la puis­sante ga­le­rie Ga­vin Brown’s En­ter­prise ? Et Urs Fischer (p. 126) n’est-il pas ca­pable de bous­cu­ler le mi­lieu des col­lec­tion­neurs qui le portent aux nues ? Un re­gistre n’ex­cluant pas l’autre, on pour­ra donc lire, en même temps, un texte uni­ver­si­taire sur l’ar­tiste Lutz Ba­cher (p. 67) et une en­quête jour­na­lis­tique sur la sur­puis­sante foire Art Basel (p. 184).

Dans son ex­po­si­tion, l’une des plus en­ri­chis­santes et pas­sion­nantes de cette sai­son, Neïl Beloufa dé­ve­loppe plus en pro­fon­deur cette idée schi­zo­phré­nique du en même temps, convo­quant une ico­no­gra­phie hé­té­ro­clite (pein­tures, livres de pho­to­gra­phie, vi­déos trou­vées sur Pe­ri­scope, af­fiches élec­to­rales…). On y dé­couvre des ob­jets et des images du monde en­tier, sor­tis de leur contexte ori­gi­nel et par­fois dé­tour­nés (la prin­cesse Leia, hé­roïne du block­bus­ter

CI-CONTRE NEÏL BELOUFA PHO­TO­GRA­PHIÉ AU SEIN DE SON EX­PO­SI­TION AU PA­LAIS DE TO­KYO.

PAGES SUI­VANTES VUES DE L’EX­PO­SI­TION L’EN­NE­MI DE MON EN­NE­MI DE NEÏL BELOUFA AU PA­LAIS DE TO­KYO RAS­SEM­BLANT UNE IMA­GE­RIE HÉ­TÉ­RO­CLITE, ENTRE AF­FICHES PO­LI­TIQUES, PEIN­TURES, VI­DÉOS, LIVRES DE PRO­PA­GANDE, ETC.

epi­de­mics, conta­mi­na­tion and re-ap­pro­pria­tion. Images spread like vi­ruses and change their mea­ning ac­cor­ding to place and context and how they are reu­sed. This at the same time is the re­sult of a hy­per­con­cen­tra­tion of the world; eve­ry­thing is in­ter­con­nec­ted no­wa­days. In the best-case sce­na­rio, cultures cross-pol­li­nate – as of­ten hap­pens in the work of Korakrit Arunanondchai (p.154), who ma­nages to com­bine Asian ani­mism and new tech­no­lo­gies; or they clash, so­me­times vio­lent­ly, as in Danh Vo’s work (p.96), which confronts his per­so­nal his­to­ry with the ca­pi­tal-h va­rie­ty.

“I don’t want to work against the chaos of the world – I want to work wi­thin the chaos of the world,” said ar­tist Tho­mas Hir­sch­horn, though the sen­ti­ment could just have ea­si­ly come from Arunanondchai or Vo. This quo­ta­tion awaits visitors in one of the key works that Beloufa has show­ca­sed at the Pa­lais de To­kyo. Ar­tists re­work this chaos from wi­thin, at the same time ac­cen­tua­ting it, crea­ting new ter­ri­to­ries, opening up new avenues, using eve­ry means avai­lable (Beloufa has pla­ced vi­deo games next to elec­to­ral pos­ters, Pe­ri­scope clips next to pro­pa­gan­da). Hy­per­con­cen­tra­tion and, at the same time, hy­per­ex­pan­sion... to the point of ex­plo­sion? Ar­chi­tect Rem Koolhaas, ano­ther guest in these pages (p.58), has ex­pres­sed conster­na­tion at this and of­fers a res­ponse that we can hap­pi­ly bor­row: “No­thing could be more ex­ci­ting than de­si­gning so­me­thing ‘small.’” For this se­cond edi­tion of Nu­mé­ro art, we could ma­nage no smal­ler than 240 pages.

Star Wars, de­vient une fi­gure de ré­sis­tance sur les pan­cartes des fé­mi­nistes amé­ri­caines ma­ni­fes­tant contre Trump). Notre époque de la glo­ba­li­sa­tion, c’est un cli­ché de le dire, se dé­voile en une ère de l’épi­dé­mie, de la conta­mi­na­tion et de la ré­ap­pro­pria­tion. Les images se ré­pandent comme des vi­rus, changent de si­gni­fi­ca­tion se­lon les lieux et se­lon les ma­nières dont elles sont réuti­li­sées. Cet en même temps cor­res­pond à une hy­per concen­tra­tion du monde. Tout est dé­sor­mais in­ter­con­nec­té. Dans le meilleur des cas, les cultures peuvent s’hy­bri­der, comme sou­vent chez l’ar­tiste Korakrit Arunanondchai (p. 154), qui ar­rive à faire co­exis­ter dans ses oeuvres ani­misme asia­tique et nou­velles tech­no­lo­gies ; ou se confron­ter par­fois avec vio­lence, comme chez Danh Vo (p. 96).

“Je ne veux pas tra­vailler contre le chaos du monde : je veux tra­vailler à l’in­té­rieur du chaos du monde.” Ce­la pour­rait être une citation de Korakrit Arunanondchai ou de Danh Vo, elle ap­par­tient à l’ar­tiste Tho­mas Hir­sch­horn. On la dé­couvre au sein d’une oeuvre es­sen­tielle ins­tal­lée au Pa­lais de To­kyo par Neïl Beloufa. De l’in­té­rieur, les ar­tistes re­com­posent ce chaos et le font gros­sir dans un même mou­ve­ment, créant de nou­veaux ter­ri­toires, ou­vrant de nou­velles pistes. Hy­per concen­tra­tion et, en même temps, hy­per ex­pan­sion… jus­qu’à l’ex­plo­sion ? L’ar­chi­tecte Rem Koolhaas, in­vi­té de ces pages (p. 58), s’en in­quiète et ap­porte une ré­ponse que l’on s’ap­pro­prie­ra sans gêne : “Rien ne peut donc être plus ex­ci­tant que de pro­po­ser quelque chose de ‘pe­tit’.” Pour ce nou­veau Nu­mé­ro art, nous n’avons pas pu faire plus pe­tit que 240 pages.

Ex­po­si­tion

L’en­ne­mi de mon en­ne­mi

de Neïl Beloufa au Pa­lais de To­kyo, jus­qu’au 13 mai.

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