JOHN­NY DEPP, “JE VEUX UNE VIE PRI­VÉE”

En vingt ans, John­ny Depp a dé­pen­sé 480 mil­lions de dol­lars et se re­trouve au­jourd’hui au bord du gouffre. Mais en 1996, l’ac­teur de 32 ans surfe sur le haut de la vague. L’oc­ca­sion de s’épan­cher sur la cé­lé­bri­té, ses frasques avec Kate, Jar­musch, sa mère

Playboy (France) - - Sommaire - In­ter­view Ke­vin Cook — Pho­to­gra­phies Kim Mi­zu­no

John­ny Depp n’a pas très bonne mine. C’est du moins ce qu’il pré­tend. Les femmes sur Sun­set Bou­le­vard ne sont sû­re­ment pas d’ac­cord avec lui. Il al­lume une énième ci­ga­rette et com­mande un autre ca­fé tout en re­gar­dant une abeille se dé­battre dans un sac en plas­tique. Les in­sectes, c’est une af­faire sé­rieuse pour John­ny Depp. Sa car­rière est un autre su­jet de dis­cus­sion, mais qu’il prend beau­coup plus à la lé­gère. D’autres se chargent d’alour­dir le su­jet. “Il est l’un des plus grands par­mi les jeunes ac­teurs ”, af­firme ain­si le réa­li­sa­teur Emir Kus­tu­ri­ca. Mar­lon Bran­do, Vincent Price, Faye Du­na­way, tous disent la même chose. Bran­do, qu’il de­vrait jouer Sha­kes­peare, Du­na­way, qu’il est un ac­teur su­perbe qui sait très bien em­bras­ser. Hors écran, c’est l’amant de cé­lèbres ac­trices et de su­perbes mannequins — Kate Moss de­puis quelque temps. A 32 ans, John­ny Depp est une star sans avoir ja­mais joué dans au­cun film à suc­cès. Il a in­ter­pré­té un “monstre” dans Ed­ward aux mains d’ar­gent, por­té un cha­peau far­fe­lu dans Ben­ny & Joon, fait le garde-chiourme d’un frère at­tar­dé dans Gil­bert Grape, in­car­né le “plus mau­vais réa­li­sa­teur du monde” dans Ed Wood : per­sonne ne joue aus­si bien la fra­gi­li­té hu­maine que Depp. Les rôles que Depp a re­fu­sés aident à mieux cer­ner le per­son­nage. il a dé­cli­né Speed, dont le rôle se­ra fi­na­le­ment joué par Kea­nu reeves ; idem pour Lé­gendes d’au­tomne, qui re­vien­dra à Brad Pitt ; pour En­tre­tien avec un vam­pire, Tom Cruise ré­cu­pè­re­ra le rôle. Après Sun­set Bou­le­vard, di­rec­tion le Vi­per room, le club dont il est le co­pro­prié­taire avec Chuck E. weiss : des murs noirs, des mi­roirs et des ban­quettes noires. Pro­fon­dé­ment ins­tal­lés, nous en­ta­mons plu­sieurs heures de dis­cus­sion.

P — Pour­quoi avez-vous ap­pe­lé cet en­droit le Vi­per room ?

JD — En hom­mage à un groupe des an­nées 30 qui s’ap­pe­lait Vi­pers. C’était de gros fu­meurs d’herbe et des pré­cur­seurs de la mu­sique mo­derne. (Il al­lume une ci­ga­rette.) Vous sa­vez pour­quoi c’est bien d’avoir votre propre club ? Les al­lu­mettes sont gra­tuites.

P — Avez-vous pen­sé à ar­rê­ter de fu­mer ?

JD — Nan. Je pense que si vous trou­vez quelque chose dans quoi vous êtes bon, vous de­vez vous y te­nir. Tou­te­fois, je suis pas­sé aux ci­ga­rettes plus lé­gères. Et puis il m’est ar­ri­vé de mon­ter les es­ca­liers en étant es­souf­flé, alors j’ai ré­duit ma consom­ma­tion.

P—Vous re­fu­sez ré­gu­liè­re­ment des films grand pu­blic pour d’autres comme Dead Man de Jar­musch. Com­bien avez­vous tou­ché pour ce film ?

JD — Moins que mes dé­penses du­rant le tour­nage. Mais c’est un film poé­tique. J’ai fait Dead Man pour pou­voir tra­vailler avec Jim Jar­musch. Je fais confiance à Jim en tant que réa­li­sa­teur, c’est un ami et un gé­nie.

P — Com­ment voyez-vous votre car­rière ? C’est quelque chose que vous sculp­tez pro­gres­si­ve­ment, un tra­vail sur le long terme ?

JD — C’est plus simple que ça. Je re­garde l’his­toire et le per­son­nage, puis je me de­mande :“Puis-je ajou­ter des in­gré­dients pour faire une bonne soupe ? ” il y a comme un fil rouge qui court à tra­vers les gars que j’ai joués. ils sont étran­gers. ils sont d’une société de pa­rias, et je pense que l’on doit dé­fendre des gens comme ça. Mais je n’ai rien pla­ni­fié.

P — Vous n’étiez pas pres­sen­ti pour Ed­ward aux mains d’ar­gent jus­qu’à ce que Tim Bur­ton vous ren­contre et soit sé­duit. Vous a-t-il dit pour­quoi ?

JD — Tim n’est pas quel­qu’un qui ver­ba­lise beau­coup, mais il m’a dit que ce­la avait un lien avec mes yeux :ils avaient l’air d’avoir vé­cu plus d’an­nées que je n’en avais réel­le­ment vé­cues.

P—Vos choix de car­rière font pen­ser que vous êtes al­ler­gique aux suc­cès du box-of­fice. N’êtes-vous pas ten­té de faire un block­bus­ter, un Bat­man, par exemple, pour fi­nan­cer vos pro­jets de films plus… “ex­cen­triques ” ?

JD — Ce dé­mon me parle par­fois. il à même été mon meilleur ami. il me dit :“Tourne dans deux films com­mer­ciaux, des block­bus­ters, et tu pour­ras faire en­suite des pe­tits films in­dé­pen­dants ou ex­pé­ri­men­taux. ” J’y ai pen­sé, mais je n’y crois plus. J’au­rais l’im­pres­sion de me tra­hir moi-même et tra­hir ceux qui ap­pré­cient mes choix. Pour moi, les choix de car­rière doivent être un peu plus purs, na­tu­rels.

P—Donc, êtes-vous sa­tis­fait de vos choix ?

JD — Plu­tôt, oui. Je tente de faire des films pour de bonnes rai­sons, et cer­tains films que j’ac­cepte ne sont pas a prio­ri des films “ex­cen­triques ”. Pour moi, Ed Wood n’était pas un pe­tit film même s’il n’a fi­na­le­ment rap­por­té que dix dol­lars.

P — Vous avez pro­duit Di­vine Rap­ture, un film in­so­lite avec en co­ve­dette Mar­lon Bran­do. Tout a foi­ré pour une his­toire d’ar­gent et tout le monde a été ren­voyé à la mai­son. ra­con­tez-nous.

JD — oui, c’était très… désa­gréable. on était en train de tour­ner et puis, une mi­nute plus tard, il n’y avait plus d’ar­gent. C’était comme si au mi­lieu de l’acte sexuel, juste avant l’or­gasme, un gars ren­trait dans la pièce avec une arme à feu et di­sait :“Ar­rê­tez tout de suite ! ” C’est très pé­nible, parce que vous vous rap­pe­lez que vous êtes dans l’in­dus­trie du ci­né­ma, fo­ca­li­sée sur l’ar­gent.

P — Vous sou­ve­nez-vous de la pre­mière fois où vous vous êtes vu à l’écran ?

JD — Ça m’a ren­du ma­lade. J’ai as­sis­té au mon­tage des Griffes de la nuit De wes Cra­ven. J’avais 21 ans, et je ne com­pre­nais pas ce qui se pas­sait. C’était comme se re­gar­der dans un grand mi­roir. Ce n’était

“LA CÉ­LÉ­BRI­TÉ, LA GLOIRE ET TOUT LE RESTE, C’EST UN DAN­GER POUR MON MÉ­TIER.”

pas mon ap­pa­rence qui me dé­ran­geait – je res­sem­blais à un geek dans le film –, c’était de me voir vou­loir res­sem­bler à un geek. Je n’ai pas vo­mi, mais presque.

P—Comme Hol­ly­wood vous rend ma­lade, vous par­tez ré­gu­liè­re­ment à Londres ou Paris avec Kate Moss. à quoi es­sayez-vous d’échap­per ?

JD — La gloire, la cé­lé­bri­té ce n’est pas une grosse af­faire en Eu­rope. Les gens semblent com­prendre que vous avez juste un tra­vail bi­zarre. ils ne sont pas en train de vous cou­rir après et es­sayer de vous tailler en mor­ceaux. C’est plus étrange aux Etatsu­nis. La plu­part des fans sont cor­rects, mais il y en a une poi­gnée qui a vu vos films et qui pense vous connaître, avoir le droit de vous tou­cher ou de po­ser des ques­tions très per­son­nelles.

P — Comme nous le fai­sons main­te­nant ?

JD — Je suis sé­lec­tif au su­jet de mes in­ter­views. Je peux ar­rê­ter de les faire, aus­si, parce qu’il y a tou­jours ce sen­ti­ment de viol par la suite. Et aus­si un sen­ti­ment de stu­pi­di­té d’avoir par­lé de moi pen­dant des heures.

P—Vous ai­me­riez ce bou­lot sans avoir l’in­con­vé­nient de la lu­mière, en fait ?

JD — il n’y a rien de pire qu’un ac­teur riche qui dit :“oh, ma vie est si dif­fi­cile. ” J’ai de la chance d’avoir ce tra­vail, mais la cé­lé­bri­té, la gloire et tout le reste, c’est un dan­ger pour mon mé­tier. Peut-être de­vrais-je faire ce que Mar­lon Bran­do a fait il y a trente ans :ache­ter une île, em­me­ner ma co­pine et quelques amis et y al­ler pour dor­mir, lire, na­ger, avoir des pen­sées claires. Vous ne pou­vez pas vrai­ment faire ça ici. Vous ne pou­vez pas être nor­mal, pas avec les gens qui vous ar­rêtent à n’im­porte quel mo­ment pour vous po­ser des ques­tions bi­zarres. Vous ne pou­vez pas sor­tir en ville pour prendre une tasse de ca­fé, mettre votre doigt dans le nez ou ajus­ter votre pa­quet (il met sa main sur son en­tre­jambe), vous voyez ?

P—Donc, il y a une île sur votre liste de Noël ?

JD — S’il y a quelque chose que je veux vrai­ment, c’est une vie pri­vée. D’où l’idée d’une île. Avec de l’ar­gent, vous ar­ri­vez à ai­der votre fa­mille, et c’est une bonne chose. Vous pou­vez ache­ter la montre que vous vou­lez aus­si. Mais ce que vous payez le plus cher, c’est la sim­pli­ci­té. Vous uti­li­sez votre ar­gent pour ache­ter votre vie pri­vée. La chose la plus im­por­tante pour un ac­teur, c’est d’ob­ser­ver les gens. Quand vous de­ve­nez cé­lèbre, non seule­ment ce n’est plus pos­sible mais, en plus, ce sont les gens qui vous ob­servent. Tout le temps.

P—Cer­taines choses doivent être agréables, quand même…

JD — oui, quand les gens viennent vous voir pour vous dire :“J’ai vrai­ment ai­mé Don Juan DeMar­co, si­gnez ma ser­viette s’il vous plaît. ” Mais, par­fois, ça va trop loin quand on vous de­mande :“Puis-je vous em­bras­ser ? ”, “Quelle est votre poin­ture ? ”, “Qu’avez-vous dans votre porte-mon­naie ? ”, “Puis-je avoir votre cha­peau ? ” Quand on tour­nait Dead Man, je traî­nais avec Jar­musch et l’équipe de tour­nage, un gars s’ap­proche de nous. “Sa­lut, John­ny, vou­lez-vous prendre un verre avec moi ? ” Moi :“Non mer­ci, c’est gen­til. ” il me ré­pond :“Ecou­tez, vous pou­vez vrai­ment m’ai­der. Ma femme et moi on se sé­pare, mais je veux res­ter avec elle. Elle est très fan de vous.” il vou­lait que j’aille chez lui pour faire le mé­dia­teur de son di­vorce ! Les choses vont par­fois trop loin.

P—Vos fans fé­mi­nines vous en­voient aus­si pas mal de pe­tites at­ten­tions per­son­nelles…

JD — Des pho­tos nues par cour­rier, oui. Des tonnes de pho­tos. Cer­taines sont as­sez belles – bien éclai­rées, en noir et blanc, mys­té­rieuses. il y en a de très… “pri­mi­tives ” aus­si. En­suite, il y a les poils pubiens. J’ai re­çu beau­coup de poils par cour­rier. Je pour­rais créer un ri­tuel pour les brû­ler, mais je ne suis pas sûr de vou­loir les tou­cher, donc je les jette.

P—Al­lez-vous vous ma­rier avec Kate Moss ?

JD — J’aime Kate plus que tout. Mais de là à mettre nos noms sur un pa­pier, faire des voeux pu­blics étranges si­gni­fiant la pro­prié­té, ce n’est pas pour main­te­nant.

P — Etes-vous mo­no­game?

JD — Je le suis, en ef­fet. Je ne lui fe­rai pas de mal et j’es­père qu’elle ne me fe­ra pas de mal non plus. La fi­dé­li­té est im­por­tante tant qu’elle est pure. Mais quand ça va à l’en­contre de vos en­trailles, si vous rê­vez d’ailleurs, si elle veut es­sayer autre chose, alors le chan­ge­ment est né­ces­saire. Je ne suis pas sûr que tout être hu­main soit fait pour être avec une per­sonne pour tou­jours et à ja­mais, amen. Mes pa­rents ne l’ont pas fait:mon père est par­ti quand j’avais 15 ans, et peut-être… peut-être que dans mes re­la­tions, j’ai ten­té de rec­ti­fier les er­reurs de mes pa­rents en jouant l’amour des contes des fées. J’ai es­sayé de ré­soudre la peur de l’aban­don que nous avons tous en nous. Quoi qu’il en soit, ça n’a pas mar­ché. Ce­la ne veut pas dire que je n’ai­mais pas les filles su­perbes avec qui j’étais. Sur le mo­ment, je res­sen­tais quelque chose d’in­tense, mais était-ce l’amour ? Je ne sais pas. Alors, au­jourd’hui, je ne peux pas dire que je peux ai­mer quel­qu’un pour tou­jours.

P — que vous ap­porte Kate ?

JD — C’est une fille su­per, très in­tel­li­gente, et une top joueuse : elle me bat fa­ci­le­ment au jeu des cartes – gin ra­mi. Nous sommes une bonne équipe aus­si parce qu’elle a un som­meil lé­ger. Moi, vous pour­riez me frap­per avec une batte de ba­se­ball que je ne me ré­veille­rais pas. Elle, elle peut se ré­veiller en di­sant :“C’était bien une épingle qui est tom­bée ?” Je me sens pro­té­gé.

P — Pour­tant, vous vous bat­tez ré­gu­liè­re­ment, semble-t-il…

JD — C’est le jeu des jour­naux, des plus gros­siers aux plus so­phis­ti­qués comme le Time ou News­week, tout ça pour vendre leur pa­pier, ces bâ­tards. il sem­ble­rait que Kate et moi nous soyons bat­tus der­nière-

“IL Y A LES POILS PUBIENS. J’AI RE­ÇU BEAU­COUP DE POILS DE FANS PAR COUR­RIER.”

ment dans un hô­tel à New York, un vrai match de boxe avec en­gueu­lades dans le hall de l’hô­tel. Pour nous, c’était as­sez ma­gique, car nous étions en France à ce mo­ment-là.

P—Al­lons, il y a d’autres faits plus avé­rés. qu’est-il ar­ri­vé le 13 sep­tembre 1994, lorsque vous avez fra­cas­sé une chambre à l’hô­tel Mark de New york ?

JD — C’était un mau­vais jour pour moi. Je pense que nous avons tous des jours comme ce­lui-là, mais si quel­qu’un d’autre avait fait ce que j’ai fait, ça n’ap­pa­rai­trait pas dans les jour­naux. un gars de la sé­cu­ri­té est ve­nu à ma porte, et je lui ai dit :“Je suis dé­so­lé, j’ai cas­sé quelque ob­jets. Je vais vous rem­bour­ser. ” Mais non, ce n’était pas as­sez. Je suis al­lé en pri­son. Le len­de­main, l’af­faire était trai­tée dans les jour­naux au même ni­veau que l’in­va­sion d’Haï­ti. ima­gi­nez si j’avais frap­pé quel­qu’un. Voi­là mon quo­ti­dien !

P—Pour­quoi les gens cé­lèbres ne tombent amou­reux que d’autres cé­lé­bri­tés?

JD — Pro­ba­ble­ment parce qu’on a des amis en com­mun, on se dé­place dans les mêmes cercles. C’est comme quand vous tra­vaillez dans une usine, vous vous faites des amis par­mi les autres ou­vriers. Et puis vous fré­quen­tez des en­droits où vous êtes un peu plus à l’abri de la sur­ex­po­si­tion.

P — Avec le Vi­per room, vous avez ache­té une sorte de re­fuge ?

JD — La vie est plus fa­cile ici. Je peux prendre quelques bières ou un verre de vin, me le­ver et jouer de la gui­tare avec des amis. Tous les jeu­dis soir, c’est la soi­rée Mar­ti­ni, un bon mo­ment. une des meilleures nuits, c’est quand John­ny Cash a joué ici. il se confon­dait avec le dé­cor noir, c’était juste une tête flot­tante. Mer­veilleux.

P—Vous avez dit que les “fic­tions” des jour­na­listes vous agacent. quelle était la pire ?

JD — Quand Ri­ver Phoe­nix est dé­cé­dé, il était ici, dans mon club. Même si c’est très tra­gique et très triste, ils ont écrit des tonnes de men­songes pour vendre leurs fou­tus ma­ga­zines. ils ont dit qu’il fai­sait du tra­fic de drogues dans mon club, et que j’y au­to­ri­sais la consom­ma­tion de drogue. Quelle idée ri­di­cule ! “Eh, les gars, je vais in­ves­tir beau­coup d’ar­gent dans cette boîte de nuit pour que tout le monde puisse ve­nir et consom­mer de la drogue. Je pense que c’est une bonne idée, pas vous ? En plus, nous ne se­rons ja­mais dé­cou­verts car ce n’est pas comme si c’était un lieu de stan­ding, n’est-ce pas ? ” Ce men­songe était ri­di­cule et ir­res­pec­tueux en­vers Ri­ver. Et puis ima­gi­nez les pa­rents d’une bar­maid qui tra­vaille ici et qui lisent ça de­puis l’ok­la­ho­ma, par exemple. Que vont-ils se dire ? “Mon dieu, elle est au beau mi­lieu de ces monstres d’Hol­ly­wood ! ”

P — Com­ment avez-vous ré­agi face à tout ce­la ?

JD — J’ai fer­mé le club pour quelques nuits. Je ne vou­lais pas dé­ran­ger les fans de Ri­ver qui ap­por­taient des mes­sages et des fleurs. J’ai fait une dé­cla­ra­tion à la presse :“Al­lez vous faire foutre ! Je ne man­que­rai pas de res­pect à la mé­moire de Ri­ver et je ne par­ti­ci­pe­rai pas à ce fou­tu cirque. ”

P — Ce­la ne vous fait pas bi­zarre de pas­ser ré­gu­liè­re­ment à cô­té de l’en­droit où ri­ver est mort ?

JD — Au dé­but, oui. Je ne pou­vais pas être au club sans y pen­ser. Plus tard, j’en suis ve­nu à la conclu­sion que ça n’avait rien à voir avec l’en­droit. il n’a été là que très peu de temps. Ce­la n’a rien à voir avec l’en­droit, vrai­ment. Ce qu’il a pris était un poison, et nous n’y pou­vons rien.

P—Par­lons de votre en­fance. quel est votre pre­mier sou­ve­nir ?

JD — J’ai­mais at­tra­per des lu­cioles, ces beaux et fas­ci­nants in­sectes, avec une pe­tite voi­sine. La nuit du­rant la­quelle les as­tro­nautes sont al­lés sur la lune, son père est sor­ti de la mai­son, a le­vé les yeux au ciel et a dit de toute son âme :“Quand un homme met­tra son pied sur le vi­sage de la lune, la lune de­vien­dra en­san­glan­tée.” Je me sou­viens avoir pen­sé :“Bon sang, j’ai 6 ans et c’est un peu trop com­pli­qué pour moi. ” Je suis res­té à re­gar­der la lune. C’était un grand sou­la­ge­ment qu’elle n’ait pas chan­gé.

P — N’avez-vous pas un oncle qui était un fervent pré­di­ca­teur ?

JD — oui. il m’a trans­mis un sens bi­zarre de la re­li­gion. C’était comme une pièce du théâtre de le voir prê­cher sur son pu­pitre. il se met­tait à pleu­rer en glo­ri­fiant le Sei­gneur. En­suite, les adultes hur­laient :“ALLÉLuiA ! ”, le­vaient leurs mains au ciel puis se met­taient à ge­noux en ram­pant vers lui pour em­bras­ser ses chaus­sures. Je ne dis pas que mon oncle était nul, c’était un bon gars, mais je n’ai­mais pas cette dua­li­té – le voir se com­por­ter nor­ma­le­ment à la mai­son et d’une autre fa­çon der­rière son pu­pitre. Pour­quoi le Sei­gneur vous par­le­rait-il uni­que­ment à l’église ? Pour­quoi ne vient-il pas vers vous quand vous êtes dans la salle de bains ou quand vous êtes en train de griller vos sau­cisses sur le bar­be­cue ?

P—En­fant, avez-vous rê­vé de de­ve­nir une star de ci­né­ma ?

JD — À 4 ou 5 ans, je m’ima­gi­nais en Matt Helm, l’es­pion que Dean Mar­tin a in­ter­pré­té. Je vou­lais aus­si être James Co­burn dans Notre homme Flint. Ces gars avaient toutes les femmes qu’ils vou­laient.

P — Vous étiez en­fant quand votre fa­mille a dé­mé­na­gé du Ken­tu­cky à Mi­ra­mar en Flo­ride.

JD — Nous dé­mé­na­gions comme le font les gi­tans. De mes 5 ans à mon ado­les­cence, nous avons chan­gé trente ou qua­rante fois de mai­son. Ça a sû­re­ment in­fluen­cé ma vie no­made d’au­jourd’hui. Je pen­sais qu’il n’y avait rien d’anor­mal là-de­dans. Nous avons vé­cu dans des ap­par­te­ments, dans une ferme, dans un mo­tel. En­suite, nous avons loué une mai­son et, une nuit, nous

“J’AVAIS SÉ­RIEU­SE­MENT EN­VI­SA­GÉ DE RE­JOINDRE LES MA­RINES PARCE QUE JE NE VOU­LAIS PAS ÊTRE UN LOSER.”

sommes même pas­sés de là à la mai­son voi­sine.

P— A quel âge avez vous per­du votre vir­gi­ni­té ?

JD — J’avais 13 ans, je jouais de la gui­tare dans un club, il y avait une fille qui était un peu plus âgée et qui tour­nait au­tour de nous pour nous écou­ter. Elle était vierge, elle aus­si. Ce soir-là, nous avons cou­ché en­semble. Ça s’est fait dans la ca­mion­nette du contre­bas­siste, une Ford bleu. Je sa­vais ce qu’il fal­lait faire, j’avais étu­dié le su­jet de­puis de nom­breuses an­nées. C’est un agréable sou­ve­nir, très doux. Elle est de­ve­nue ma co­pine pen­dant un cer­tain temps, mais nous avons per­du contact.

P—Vous aviez 15 ans lorsque vos pa­rents se sont sé­pa­rés. Bet­ty Sue, le nom de votre mère, est ta­toué dans un coeur sur votre bras gauche.

JD — Elle était très ma­lade. Sa vie telle qu’elle l’avait connue de­puis vingt ans était ter­mi­née. Son par­te­naire, son ma­ri, son meilleur ami, son amant, ve­nait de la quit­ter. Je me sen­tais écra­sé qu’il l’ait quit­tée. Mais mes sen­ti­ments étaient se­con­daires, je de­vais pen­ser à ma mère. Toute mon at­ten­tion était cen­trée sur com­ment faire pour qu’elle sur­monte ces mo­ments dif­fi­ciles. Ce qu’elle a fi­na­le­ment fait, et main­te­nant tout le monde est as­sez oK. Je suis même en bons termes avec mon père.

P—A 17 ans, vous aban­don­nez l’école. Votre fa­mille ne vous en a pas dis­sua­dé ?

JD — Non, ils se sont mon­trés très com­pré­hen­sifs. D’autres per­sonnes, en re­vanche, les amis de la fa­mille, se di­saient que j’étais un vrai dé­bile. Quand j’ai quit­té l’école, j’ai res­sen­ti beau­coup d’in­sé­cu­ri­té. Je me di­sais :“Mais qu’est-ce que je vais faire ? Je ne suis per­sonne. Je suis fou­tu, les gens ont rai­son. ” J’avais sé­rieu­se­ment en­vi­sa­gé de re­joindre les Ma­rines parce que je ne vou­lais pas être un loser. Je pen­sais que si je re­joi­gnais les Ma­rines et que j’ap­pre­nais à ac­cep­ter l’au­to­ri­té, je pour­rais peut-être de­ve­nir un gars nor­mal.

P—Alors pour­quoi n’êtes-vous pas de­ve­nu “co­lo­nel Depp ” ?

JD — Parce que mon groupe de mu­sique, The Kids, a com­men­cé à avoir un cer­tain suc­cès.

P — The Kids jouait à cô­té de grands mu­si­ciens quand ils ve­naient en Flo­ride. il y a même une his­toire lé­gen­daire sur Ig­gy Pop et vous…

JD — Nous avons fait les pre­mières par­ties des concerts des Ra­mones, des Pre­ten­ders, des Tal­king Heads. Et nous avons fait celle d’ig­gy, un soir. Après le spec­tacle, j’étais as­sez ivre, alors j’ai com­men­cé à l’in­sul­ter en criant comme un ado :“Ig­gy Merde ! T’es qui ? ig­gy Slop ?! ” il a pris mon vi­sage dans ses mains et a dit :“Toi, pe­tite merde. ” En­suite, il est par­ti. J’étais très content de moi, bien sûr. J’ai re­gar­dé le contre­bas­siste et je lui ai dit :“Oui, ça, c’est Ig­gy. C’est un dieu. ”

P—quelques an­nées plus tard, il a joué un se­cond rôle dans Cry-Ba­by de John waters. Il vous a re­con­nu?

JD — Non, il a dit qu’il n’avait pas de sou­ve­nirs de ces an­nées-là.

P — un peu plus tard, le groupe a ex­plo­sé alors que vous rê­viez de conqué­rir Los An­geles. que s’est-il pas­sé ?

JD — Nous nous sommes dis­pu­tés, et je ne pou­vais plus comp­ter ni sur le bat­teur ni sur le contre­bas­siste. Je suis res­té seul. Je de­vais tra­vailler. Je fai­sais du té­lé­mar­ke­ting pour vendre des sty­los. La meilleure chose dans ce tra­vail, c’était la pos­si­bi­li­té d’uti­li­ser le té­lé­phone:ap­pe­ler la fa­mille en Flo­ride sous pré­texte de leur vendre des sty­los. Quand le pa­tron pas­sait à cô­té de moi, je di­sais : “Com­bien de sty­los vou­lez vous, trois cents ? Deux lots ? ” une fois le boss par­ti, je chu­cho­tais :“Ma­man, tu es là ?”

P — C’est là que vous de­ve­nez ami avec Nicolas Cage…

JD — Nous sommes de­ve­nus amis grâce à la mu­sique quand je fai­sais par­tie du groupe. il avait dé­jà joué dans Val­ley Girl, Rus­ty James et Cot­ton Club, donc je le connais­sais en tant qu’ac­teur. Mais je ne comp­tais pas le de­ve­nir moi-même. on trai­nait juste en­semble.

P — Cage a or­ga­ni­sé pour vous une au­di­tion pour les Griffes de la nuit et vous l’avez pas­sée avec suc­cès.

JD — Mais même après ce pre­mier film, je ne pen­sais pas qu’il al­lait y en avoir d’autres. Moi, je vou­lais jouer de la gui­tare ! Mais comme le groupe avait été dis­sous et que j’avais be­soin d’ar­gent pour payer le loyer et mes ci­ga­rettes…

P — Après les Griffes de la nuit, vous jouez dans 21 Jump Street. il pa­raît que vous dé­tes­tiez cette sé­rie qui vous a ren­du cé­lèbre. Avez-vous vrai­ment pen­sé que 21 Jump Street était “fas­ciste ” ?

JD — Bien sûr qu’elle l’était. Des flics à l’école ? Je veux dire, des mau­vaises choses peuvent ar­ri­ver dans des écoles, mais rien de pire que les flics à l’école ! La sé­rie était mo­ra­li­sa­trice, ac­cu­sa­trice et hy­po­crite parce que les gens qui la di­ri­geaient étaient les plus dro­gués des plus dro­gués. C’était une vraie fou­taise. J’ai été mal­heu­reux de vivre cette hy­po­cri­sie pen­dant trois ans, mor­ti­fié.

Au­jourd’hui, votre mère est-elle fière de vous ?

JD — Par­fois, elle me re­garde et dit :“Mon Dieu, ar­ri­ver à tout ce­la en par­tant d’une vie dans un mo­tel…” Elle est en­core un peu sous le choc. Moi aus­si, je suis pro­ba­ble­ment plus cho­qué que qui­conque. Avoir la pos­si­bi­li­té de ga­gner de l’ar­gent en fai­sant des gri­maces et en ra­con­tant n’im­porte quoi ! Quand tout a com­men­cé, il y a huit ans, elle tra­vaillait en­core comme ser­veuse. Les clients lui di­saient :“Eh, mais vous êtes la mère de John­ny Depp ! ”, et elle en était fière. Par la suite, ça pris une autre di­men­sion et, au­jourd’hui, c’est beau­coup moins confor­table. A qui pou­vez-vous faire confiance ? Qui est sin­cère et qui ne l’est pas ? Je pense qu’elle doit être las­sée de tout ça.

“MAIS QU’EST-CE QUE JE VAIS FAIRE ? JE NE SUIS PER­SONNE.”

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