JEAN-PIERRE GAL­LAND

“Un petit coup de Bob Mar­ley ?”

Rock & Folk - - Mes Disques A Moi - RE­CUEILLI PAR ISA­BELLE CHELLEY & PHI­LIPPE MA­NOEUVRE

De­puis des lustres, l’homme du CIRC mi­lite pour une lé­gis­la­tion moins ab­surde sur le can­na­bis. Res­tait à sa­voir s’il écou­tait aus­si de la mu­sique de fu­meur d’herbe.

En ces temps de re­tour à l’hy­gié­nisme où l’on vou­drait nous em­pê­cher d’as­pi­rer la va­peur d’une e-ci­ga­rette, où les blogs sur l’oe­no­lo­gie sont as­si­mi­lés à de la pro­pa­gande pro-pi­cole par les par­ti­sans de l’eau plate, mi­li­ter en fa­veur de la dé­pé­na­li­sa­tion de l’herbe qui fait ri­go­ler peut sem­bler un com­bat com­plè­te­ment fou, voire per­du d’avance. Pour­tant, Jean-Pierre Gal­land, l’homme qui a res­sus­ci­té l’Ap­pel du 18 Joint, fon­da­teur du CIRC (Col­lec­tif d’In­for­ma­tion et de Re­cherche Can­na­bique), belle plume au­teur de gros vo­lumes aux titres peu am­bi­gus (“Fu­mée Clan­des­tine”, “J’At­tends Une Ré­colte”, etc) ne baisse pas les bras, mal­gré les al­lers et re­tours de­vant les tri­bu­naux. Et si “Can­na­bis 40 Ans De Ma­len­ten­dus, Vol 2”, son nou­veau bou­quin très do­cu­men­té, in­cite à quelque chose, c’est à se po­ser des ques­tions sur la po­li­tique de la pro­hi­bi­tion, à l’heure où l’Ins­ti­tut des Sta­tis­tiques Eu­ro­péens éva­lue à 4,7 mil­liards le chiffre de vente de la drogue en France en 2014.

Le bon shit

ROCK & FOLK : Jean-Pierre Gal­land, bon­jour. Quel fut votre pre­mier disque ache­té ? Jean-Pierre Gal­land : Si mes sou­ve­nirs sont exacts, Deep Purple “In Rock”. C’étaient mes pre­miers émois dans le rock, mais après, il y a eu “Wood­stock”, le film qui est pas­sé dans le ci­né­ma de mon coin re­cu­lé six mois après sa sor­tie. Et quand je l’ai vu, ça m’a fas­ci­né, ça m’a ou­vert l’es­prit et j’ai eu en­vie de vivre cette aven­ture. Et le rock y était très pré­sent. R&F : Vos ar­tistes pré­fé­rés à Wood­stock ? Jean-Pierre Gal­land : Hen­drix en pre­mier et je garde pour lui une fas­ci­na­tion, un amour ex­trême... Je l’écoute très sou­vent et à chaque fois, je re­trouve la même émo­tion. C’est dif­fi­cile de choi­sir un al­bum, ce se­rait sans doute “Elec­tric La­dy­land”, mais j’ai tout ai­mé chez Hen­drix. Mal­heu­reu­se­ment, il a sor­ti peu de choses de son vi­vant, il y a eu plein de ré­cu­pé­ra­tion après... J’avais aus­si été frap­pé par San­ta­na et son cô­té pê­chu.

R&F : La dé­cou­verte de l’herbe vient long­temps après ? Jean-Pierre Gal­land : J’ai com­men­cé à fu­mer as­sez tard. Je de­vais avoir 17 ans... J’ha­bi­tais en pro­vince, dans la ré­gion lyon­naise, et quand j’ai fu­mé mon pre­mier joint, con­trai­re­ment à beau­coup de gens, j’en ai gar­dé un sou­ve­nir in­ou­bliable. En fer­mant les yeux, je voyais se dé­rou­ler des pay­sages, comme si j’étais sous acide, alors que mon voi­sin était en train de vo­mir... Ce n’est pas à ce mo­ment-là que je me suis dit que l’herbe, c’était pour moi. A l’époque, je bu­vais comme pas mal de jeunes en pro­vince. J’ai vrai­ment dé­cou­vert l’herbe vers 21 ou 22 ans. J’étais dans un bis­trot à Lyon, à 19 heures, en train de boire je ne sais plus quoi, en­tou­ré d’al­coo­liques qui re­gar­daient la té­lé en fai­sant des com­men­taires par­ti­cu­liè­re­ment dé­biles et je me suis dit : il faut que j’ar­rête, si­non je vais de­ve­nir con comme eux. Je me suis mis à fu­mer et je n’ai plus tou­ché à l’al­cool. J’ai vu que le can­na­bis me cor­res­pon­dait. C’était aus­si lié à la mu­sique à l’époque...

R&F : Quelle mu­sique, jus­te­ment ? Jean-Pierre Gal­land : Gong et “Ca­mem­bert Elec­trique” ou “Flying Tea­pot”, Soft Ma­chine bien en­ten­du, San­ta­na, Frank Zap­pa, j’ado­rais son “Joe’s Ga­rage”. J’ai l’im­pres­sion d’être res­té coin­cé sur le rock’n’roll, quand j’y pense. J’ado­rais le Vel­vet Un­der­ground et King Crim­son, aus­si. Quand on pre­nait des drogues psy­ché­dé­liques, c’était in­dis­pen­sable, King Crim­son. Un peu plus tard, il y a eu tous ces groupes pla­nants, comme Tan­ge­rine Dream, Amon Düül, Po­pol Vuh, c’était une spé­cia­li­té al­le­mande, ap­pa­rem­ment... Mais en France n’ou­blions pas qu’on avait Da­shiell He­dayat et sa fa­meuse “Ch­rys­ler Rose”. J’ai­mais bien aus­si Jef­fer­son Air­plane, Gra­te­ful Dead, j’écou­tais Quick­sil­ver Mes­sen­ger Ser­vice en bu­vant du thé et en fu­mant.

R&F : L’herbe était-elle plus forte à l’époque ou au­jourd’hui ? Ça fait l’ob­jet d’ in­ter­mi­nables dé­bats sur les fo­rums... Jean-Pierre Gal­land : L’un des pre­miers ar­gu­ments des pro­hi­bi­tion­nistes est de dire que dans les an­nées 70, l’herbe avait 4 % de THC, alors que main­te­nant, elle en a 45 %. C’est un peu idiot, il y a tou­jours eu des herbes plus ou moins fortes. A une époque, on fu­mait beau­coup d’herbes afri­caines ou co­lom­biennes qui étaient très fortes, li­mites trip. Beau­coup de gens al­laient en Inde et rap­por­taient du cha­ras, du kash­mir, etc. J’ai dé­cou­vert le bon shit à l’époque et c’est dif­fi­cile à re­trou­ver au­jourd’hui, à part chez les au­to­pro­duc­teurs bien sûr.

R&F : Com­ment de­ve­nez-vous chantre de l’herbe en France ? Jean-Pierre Gal­land : J’avais pu­blié quelques po­lars et, en 1988, j’al­lais avoir un fils, j’écri­vais et, en même temps, je peux le dire il y a pres­crip­tion, je ven­dais un peu de shit aux amis. Mais je me suis dit que j’al­lais un jour me re­trou­ver en pri­son et qu’il fal­lait que je me calme. Comme j’ai­mais écrire et que je ve­nais de pu­blier un ro­man chez Ram­say, je suis al­lé leur pro­po­ser de sor­tir un livre sur le can­na­bis. L’Ap­pel du 18 Joint re­mon­tait dé­jà à 1976... A l’époque, il avait été lan­cé par des jour­na­listes de Li­bé­ra­tion, dont Jean-Pierre Gé­né, et par Bi­zot (Ac­tuel). A l’époque ils en avaient marre qu’on cri­mi­na­lise le can­na­bis, qu’on le pré­sente en­core et tou­jours comme la voie royale pour pas­ser en­suite à l’hé­roïne. Ber­nard Kouch­ner, maître Hen­ri Le­clerc, Isa­belle Hup­pert et beau­coup d’autres per­son­na­li­tés avaient si­gné l’ap­pel. Il y a eu une pe­tite ma­ni­fes­ta­tion aux Buttes Chau­mont où je suis al­lé, tout le monde fu­mait dans le parc, c’était sym­pa.

Ac­tion de so­li­da­ri­té

R&F : Re­ve­nons à votre pre­mier livre... Jean-Pierre Gal­land : Je pro­pose à Ram­say cette idée de bou­quin et ils ac­ceptent, sans m’en don­ner vrai­ment les moyens. Je n’avais pas d’or­di­na­teur, je squat­tais des bu­reaux de co­pains le soir pour écrire “Fu­mée Clan­des­tine”. Je me suis dé­pla­cé dans toute la France, à mes frais, parce que Ram­say n’a ja­mais rien cou­vert et a dé­ci­dé de di­vi­ser mes droits d’au­teur par deux au bout de quelques mois... Mais je me suis achar­né, j’ai vé­cu ça comme la réa­li­sa­tion d’un film ou l’as­cen­sion de l’An­na­pur­na. J’en rê­vais toutes les nuits, je tra­vaillais comme un fou, c’était une vraie aven­ture qui m’a pas­sion­né. Le bou­quin est sor­ti et je ne l’ai en­voyé qu’à une seule per­sonne, à Nulle Part Ailleurs, et deux jours après on m’y a in­vi­té, ce qui a fait un sa­cré lan­ce­ment. Dans la suite de tout ça, on a dé­ci­dé de créer avec quelques amis une as­so­cia­tion qui col­lec­te­rait et dif­fu­se­rait la connais­sance du can­na­bis, au ni­veau mé­di­ci­nal, cultu­rel, etc. C’est la nais­sance du CIRC. R&F : Vous écou­tiez quoi à cette pé­riode ? Jean-Pierre Gal­land : Hon­nê­te­ment, j’ai to­ta­le­ment lou­pé le punk (rires). Quand j’écris, je ne peux pas écou­ter de mu­sique. J’ai es­sayé tous les styles, mais j’ai be­soin de si­lence. Du coup, j’ai échap­pé à beau­coup de mu­siques. Je n’ai ja­mais été tou­ché par Bruce Spring­steen. Les Stones m’ont af­fec­té plus que les Beatles, mais je n’ai ja­mais été un fan to­tal. Vers 1980-90, j’écou­tais quoi ? The Po­lice, quand “Roxanne” est sor­ti, j’ai trou­vé ça super bien. Ni­na Ha­gen aus­si, “Afri­can Reg­gae”, c’était fou, j’ado­rais. Je suis to­ta­le­ment pas­sé à cô­té de Prince, Mi­chael Jack­son et Cul­ture Club... Un peu plus tard, je me suis re­trou­vé sen­sible au mes­sage po­li­tique des Bé­rus ou de la Ma­no Ne­gra, mais je n’avais pas un groupe fé­tiche que j’écou­tais tout le temps. J’avais plus ou moins aban­don­né la mu­sique pour me concen­trer sur la lit­té­ra­ture... R&F : Cer­tains sont trou­blé par le manque de sé­rieux du CIRC... Jean-Pierre Gal­land : Oui, si on s’ap­pelle le CIRC, et que notre lo­go est un clown avec des feuilles de can­na­bis en guise de che­veux, c’est qu’on vou­lait gar­der ce cô­té fron­deur... Ce que j’ap­pré­cie avec le can­na­bis, c’est que ça per­met de mettre une dis­tance. On fume en re­gar­dant une soi­rée élec­to­rale à la té­lé, on voit tous les po­li­ti­ciens men­tir et on prend cette dis­tance qui per­met de ne pas y croire. J’aime aus­si le cô­té créa­tif, j’écris de­puis long­temps en fu­mant. Ça m’ouvre bien des portes... R&F : Re­ve­nons en 1997, lorsque votre as­so­cia­tion dé­cide d’en­voyer un pé­tard à chaque dé­pu­té... Jean-Pierre Gal­land : Oui, dans un pre­mier temps on monte le CIRC, mais per­sonne n’y croit. Les jour­na­listes ne parlent ja­mais de nous. Donc on dé­cide de mon­ter une grande ac­tion en 1997 et, con­trai­re­ment à ce qu’on a dit, c’était très concer­té. On a sor­ti en même temps un petit livre qui était en­voyé avec le pé­tard, mais que per­sonne n’a lu... On de­vait avoir 400-500 grammes de ma­nu­cure, de la Black Do­mi­na. Comme il nous en res­tait à la fin, on a fait un joint très char­gé pour Ch­ris­tine Bou­tin. On a ac­com­pa­gné ça d’un cour­rier ex­pli­quant nos mo­ti­va­tions, le tout très bien écrit... J’in­siste, on a une image de ri­go­los, mais on sait ma­nier les lettres... Beau­coup de dé­pu­tés se sont plaints, d’autres l’ont pris avec hu­mour, sur­tout à gauche. Cer­tains nous ont re­tour­né les pé­tards, avec du vin, de l’Ar­ma­gnac, San­ti­ni nous a en­voyé un ci­gare. On re­pro­duit les lettres dans le bou­quin, avec nos ré­ponses. Mais onze dé­pu­tés, em­me­nés par Ch­ris­tine Bou­tin si mes sou­ve­nirs sont exacts, ont por­té plainte et j’ai été convo­qué à la bri­gade des stups d’où je suis res­sor­ti avec une in­cul­pa­tion pour trans­port, dé­ten­tion, usage et pré­sen­ta­tion de la drogue sous un jour fa­vo­rable. Je ris­quais la pri­son. Pour une fois, la justice avait été ra­pide. Le pé­tard a été en­voyé en no­vembre et en mars, j’étais ju­gé. J’ai été condam­né, alors qu’il y avait deux as­so­cia­tions qui de­man­daient des sommes co­los­sales, à 250 jours-amendes à 200 francs. Le prin­cipe, c’est de mettre chaque jour 200 francs dans une ti­re­lire et à la fin, on les verse à l’Etat, si­non on va en pri­son pour la moi­tié des jours-amendes. Me pen­dait donc au nez une peine de 125 jours d’em­pri­son­ne­ment. On a fait une ac­tion de so­li­da­ri­té en de­man­dant aux mi­li­tants de nous ai­der et on a pu cou­vrir l’amende. Un peu plus tard, en 2000, je suis pas­sé de­vant le tri­bu­nal de Lyon à cause de notre lo­go et de la com­pi­la­tion “Pe­tite Mu­sique De Chanvre” et j’ai été condam­né à 900 jours-amendes à 900 francs. En pre­mière ins­tance, ils avaient de­man­dé de la pri­son ferme... R&F : Quels ar­tistes fi­gu­raient sur cette com­pi­la­tion ? Jean-Pierre Gal­land : Lud­wig Von 88, FFF, Saï Saï, Babylon Fighters, Pierre Vas­si­liu, une di­zaine d’autres en plus. Quand j’ai créé le CIRC, c’est la mu­sique qui est ve­nue à nous. Nous avons été sou­te­nus par des groupes comme Billy Ze Kick et Les Ga­mins en Fo­lie, ils nous ont dé­dié un concert à l’Olym­pia, ils se sont in­ves­tis, Tryo nous a pu­bli­que­ment sou­te­nus, FFF aus­si, Ray­monde et les Blancs-Becs, tous les groupes un peu al­ter­na­tifs étaient pré­sents. En 2001 avec les Pro­duc­tions Spé­ciales, on a sor­ti deux com­pi­la­tions avec 75 ar­tistes (dont Ser­gent Gar­cia, Sin­se­mi­lia, Mar­cel Et Son Or­chestre, Beau­tés Vul­gaires, Zen­zile, Le Peuple De L’Herbe, Hu­bert-Fé­lix Thié­faine, Mi­ckey 3D, etc — NDA) pour le CIRC, “To­lé­rance Double Zé­ro”.

Le goût de l’in­ter­dit

R&F : Quand la loi s’acharne, il n’y a pas un mo­ment où on a en­vie de je­ter l’éponge ? Jean-Pierre Gal­land : On se dit qu’on peut se battre jus­qu’au bout, parce qu’on a l’im­pres­sion qu’il va se pas­ser quelque chose. En 2002, par exemple, on croyait que la gauche al­lait re­ve­nir et qu’il y avait des chances que ça change, qu’au moins l’usage soit dé­pé­na­li­sé. Lors de la cam­pagne, tous les jour­na­listes po­saient cette ques­tion aux pré­si­den­tiables, même au can­di­dat de Chasse, Pêche, Na­ture. Li­bé et le Monde en ont fait des pages à l’époque... R&F : Le dé­bat a été re­mis sur le ta­pis par Vincent Peillon et Jean-Marc Ay­rault a mis son ve­to, ré­cem­ment... Jean-Pierre Gal­land : A cause de l’ex­trême droite, on a dû res­sor­tir les pan­neaux “En­fer­mez Jean-Ma­rie, li­bé­rez Ma­rie-Jeanne”. Les gens nous de­man­daient qui étaient Ma­rie-Jeanne ! En 2003, ça a été le tun­nel, la to­lé­rance zé­ro, avec un dis­cours au­quel peu de gens croient mais, à force, ils fi­nissent par re­tour­ner l’opi­nion pu­blique. Les gens les plus ré­acs du Sé­nat se sont au­to­sai­sis et ont sor­ti un rap­port in­ti­tu­lé “Drogues : L’Autre Can­cer”. Ils di­saient pis que pendre sur le can­na­bis, qui n’est pas une drogue in­no­cente, je le re­con­nais bien, mais qui n’est pas ce que veulent en dire cer­tains scien­ti­fiques pas tou­jours re­con­nus par leurs pairs. Pour­quoi font-ils ce­la ? Faire flipper les pa­rents, ça ne sert stric­te­ment à rien. Pre­nons l’exemple de Cé­cile Du­flot, lors­qu’elle a dit être pour la dé­pé­na­li­sa­tion. Les Verts le sont de­puis 1997, on les a bien ai­dés, on a tra­vaillé avec eux, je me suis pré­sen­té aux élec­tions eu­ro­péennes avec eux... Quand elle l’a dit, ça a été un tol­lé. Villiers ou Bou­tin ré­cla­maient sa dé­mis­sion, Co­pé s’en est pris aux so­cia­listes qui vou­laient vendre de la drogue à la sor­tie du ly­cée... C’est un

“Les gens ont dé­jà lé­ga­li­sé dans leur tête”

dis­cours com­plè­te­ment blo­qué et ca­ri­ca­tu­ral, à un point tel qu’on se de­mande com­ment faire. De­puis 20 ans qu’on mi­lite, le dé­bat a eu lieu. Le dé­bat, c’est la guerre à la drogue est per­due, alors ac­cep­tez-le, soyons prag­ma­tique, ça vous rap­por­te­ra de l’ar­gent... R&F : La cour des comptes eu­ro­péenne éva­lue à plus de 5 mil­liards l’ar­gent de la drogue en France et vou­drait l’in­té­grer dans le PIB. Que re­pré­sente le can­na­bis ? Et l’hé­roïne a-t-elle tou­jours la cote au­jourd’hui ? Jean-Pierre Gal­land : L’hé­roïne est re­ve­nue en force dans les an­nées 2000. A cause des free-par­ties, pour re­des­cendre après avoir pris d’autres trucs. Les mecs ne se l’in­jectent plus, ils la fument, mais ce n’est pas meilleur pour la san­té. Au­jourd’hui, dans les ci­tés, on trouve tout, du can­na­bis comme de la co­caïne, les car­tels veulent que les gens consomment, c’est pour ça que le prix de la coke a tant bais­sé en vingt ans... Le phé­no­mène m’in­quiète beau­coup. Il y a une di­zaine d’an­nées, lors­qu’il y avait des en­quêtes de­man­dant quelles autres drogues on pre­nait à part le can­na­bis, les cham­pi­gnons ar­ri­vaient en tête. Der­niè­re­ment, j’ai lu une en­quête et la co­caïne a rem­pla­cé les cham­pi­gnons. La coke est une drogue per­verse dont il faut se mé­fier. R&F : Au­jourd’hui, il y a de plus en plus de très jeunes qui fument du can­na­bis... Quelle est votre po­si­tion là-des­sus ? Jean-Pierre Gal­land : Je trouve ça re­gret­table. Je pense que s’il y avait une vraie po­li­tique de pré­ven­tion, qui n’existe pas pour l’ins­tant, si on lé­ga­li­sait le can­na­bis de­main, les gens ne fu­me­raient plus dès l’âge de 14 ans. Le goût de l’in­ter­dit joue beau­coup dans tout ça, ils veulent faire des ex­pé­riences... Ils se bourrent éga­le­ment beau­coup la gueule, faut pas croire. Je fe­rai d’ailleurs re­mar­quer que le mé­lange can­na­bis-al­cool est très mau­vais. Avant, le can­na­bis re­pré­sen­tait un art de vivre qui était par­ta­gé par les ama­teurs, mais ça n’existe plus. Au­jourd’hui, cha­cun tire sur son spliff, on ne le passe même plus, on ne fait même plus tour­ner... Je trouve que ça ra­conte bien l’époque.

R&F : Vous écou­tez quoi en ce mo­ment ? Jean-Pierre Gal­land : Je viens d’écou­ter le concert de La­villiers sur France In­ter. Il a bien vieilli. Si­non, j’ai été très sen­sible au dub élec­trique, j’aime tou­jours High Tone, Zen­zile, Le Peuple De L’Herbe. Le der­nier al­bum de Zen­zile, je trouve que c’est un petit bijou. Et je suis fan de Hi­light Tribe, qui fait de l’elec­tro avec des did­ge­ri­doo. Mais au fi­nal je suis tou­jours res­té à écou­ter les Doors, les Stones, Hen­drix, “Kash­mir” de Led Zep­pe­lin. En­core un vieux groupe... Par­fois, j’ai des émois, je ne sais pas pour­quoi. Par exemple, “La Bal­lade De Jim” d’Alain Sou­chon, ça me touche. Ba­shung aus­si. Jus­qu’à me don­ner en­vie de pleu­rer. Je ne me suis pas pas­sion­né par la mu­sique, elle est ve­nue à moi par ha­sard. J’ai un frère qui vit à la cam­pagne, est fan de mu­sique et col­lec­tionne tout sur Ji­mi Hen­drix. Ça m’a aus­si in­fluen­cé, parce qu’il m’a gra­vé des CD avec cer­tains mor­ceaux que j’écoute en­core beau­coup. Zen­zile ou Fe­la me donnent la pêche, le reg­gae aus­si. Je ne suis pas un grand fan de reg­gae, mais un petit coup de Bob Mar­ley, le ma­tin pour se le­ver, ça ne fait pas de mal. J’aime ce qui a la pêche et ce qui donne en­vie de se ré­vol­ter. Je suis sen­sible à la ré­bel­lion qu’il y a dans le rock’n’roll.

R&F : Des ar­tistes ou des groupes à écou­ter en fu­mant ? Jean-Pierre Gal­land : Un petit Jef­fer­son Air­plane, pour­quoi pas ? Ou bien Soft Ma­chine. Man­fred Mann aus­si. J’écoute aus­si du blues... Mel­vin Tay­lor, c’est pas mal. R&F : Pen­sez-vous voir la lé­ga­li­sa­tion de votre vi­vant ? Jean-Pierre Gal­land : Si j’étais pessimiste, j’au­rais aban­don­né l’idée, mais tout pousse à l’op­ti­misme. L’Uru­guay, qui l’eut cru, est le pre­mier pays du monde à lé­ga­li­ser la pro­duc­tion et l’usage... La Tché­quie a dé­pé­na­li­sé l’usage, on a le droit de se ba­la­der avec 15 grammes de beuh, le Por­tu­gal aus­si, de­puis 2000 et ça se passe très bien. En France, j’ai lu un truc qui m’a fait peur : 25 % des moins de 15 ans ont fu­mé un pé­tard dans le mois pré­cé­dent. Ça ne se passe pas comme ça au Por­tu­gal. Ils consi­dèrent la per­sonne qui prend des pro­duits psy­cho­tropes comme un ci­toyen nor­mal. En France, ce n’est pas le cas. Au fi­nal, ce se­ra peut-être quel­qu’un de droite qui va lé­ga­li­ser chez nous... Je rap­pelle sou­vent que toutes les pe­tites avan­cées au ni­veau des drogues sont ve­nues de la droite. Et de femmes. Il y a eu Mi­chèle Bar­zach avec la vente de se­ringues dans les pharmacies, Si­mone Veil et l’échange libres des se­ringues, et Mo­nique Pel­le­tier avec le pre­mier rap­port sur la drogue en 1977. En France, on sait très bien qu’il fau­drait lé­ga­li­ser, mais c’est un manque de cou­rage po­li­tique. Il y a des chances qu’un jour, quel­qu’un se rende compte que la pro­hi­bi­tion a fait son temps. Ils l’ont fait au Co­lo­ra­do, aux USA, le pays de la guerre à la drogue. Et quand on voit les bé­né­fices que ça a rap­por­tés au Co­lo­ra­do, les autres Etats se disent que c’est in­té­res­sant. Ils n’ont pas le même rap­port que nous au fric (...). Un jour ou l’autre, la France, même si elle le fait après les autres, se­ra obli­gée de se rendre compte que le monde a évo­lué. La loi, qui date de 1970 et pu­nit en­core l’usage en pri­vé d’un an de pri­son et de 1750 eu­ros d’amende, n’est ja­mais ap­pli­quée, bien sûr. C’est pa­reil pour ce­lui qui fait pous­ser chez lui. Cour d’as­sises spé­ciale, ré­clu­sion à per­pé­tui­té et 7,5 mil­lions d’eu­ros d’amende sont pré­vus par la loi. Dans la réa­li­té, ils dé­truisent les plans, ils jugent le mec comme dea­ler, mais ils n’ap­pliquent pas la loi. Tout le monde la trouve in­ap­pli­cable. La droite vou­drait qu’on l’ap­plique, qu’on montre ses muscles et la gauche fait tête basse et comme ça, ça ne peut pas avan­cer. Mais des gens de tous âges et de toutes classes ont dé­jà lé­ga­li­sé le can­na­bis dans leurs têtes.

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