Dé­brouille La Chambre In­ter­dite

Rock & Folk - - Lefilm du mois - 106 R&F JAN­VIER 2016

Voi­là com­ment ano­blir au mieux le tra­vail de ce ci­néaste ca­na­dien (to­ta­le­ment) aty­pique qui, de­puis la fin des an­nées 80, re­noue sans cesse avec l’es­sence du ci­né­ma le plus pur. Noir et blanc abî­mé mixé à des cou­leurs mo­no­chromes, en­vo­lées poé­tiques sans fin, ma­quettes à l’an­cienne, dé­cors ar­ti­fi­ciels qua­si ex­pres­sion­nistes, in­ter­titres à foi­son... Tout pour ré­créer un uni­vers hors du temps et de l’es­pace digne d’un songe sur­réa­liste d’An­dré Bre­ton. Du ci­né­ma de la dé­brouille en per­pé­tuelle ré­in­ven­tion. Un pê­cheur es­seu­lé at­teint de la va­riole (“Tales From The Gim­li Hos­pi­tal”), la Pre­mière Guerre mon­diale re­vi­si­tée sur fond de pa­ro­die de pro­pa­gande et de can­ni­ba­lisme dé­bon­naire (“Archangel”), des ha­bi­tants d’une ville de haute mon­tagne qui se taisent par peur de pro­vo­quer une ava­lanche (“Careful”), une ba­ronne cul-de-jatte or­ga­ni­sant un concours de la mu­sique la plus triste du monde (“The Sad­dest Mu­sic In The World”), un cé­lèbre mythe vam­pi­rique dan­sé par un Royal Bal­let ca­na­dien (“Dra­cu­la, Pages Ti­rées D’Une De­mi-Vierge”), un faux do­cu­men­taire en­amou­ré sur sa propre ville de nais­sance (“Win­ni­peg Mon Amour”)... Les his­toires qu’in­vente (voire im­pro­vise) Guy Mad­din, vo­lon­tai­re­ment gra­tuites dans leur illo­gisme en­ga­gé, ar­rivent tou­jours au se­cond plan. La forme pre­nant tou­jours le pas sur le fond. Dans le por­trait que lui a ré­cem­ment consa­cré Yves Mont­mayeur (“The 1000 Eyes Of Dr Mad­din”, prix du Meilleur do­cu­men­taire au der­nier fes­ti­val de Ve­nise), le Ca­na­dien zin­zin est le pre­mier à re­con­naître que son ci­né­ma est avant tout sen­si­tif. Qu’il veut s’ap­pro­cher d’au plus près des sen­sa­tions de rêves, quitte à lar­guer le spec­ta­teur en cours de route en en­chaî­nant les re­bon­dis­se­ments in­sen­sés. Et prend au pas­sage quelques exemples de ci­néastes frap­pa­dingues qui ont mis leur sa­voir-faire au ser­vice de l’exa­gé­ra­tion et de la pro­vo­ca­tion es­thé­tique pour em­bal­ler des films qui ne res­semblent à rien d’autre qu’à eux. Comme John Wa­ters dont Guy Mad­din est res­té fan le jour où il dé­cou­vrit Di­vine en train de dé­glu­tir une vraie crotte de chien en live au dé­tour de la sé­quence la plus cé­lèbre de “Pink Fla­min­gos”. Comme les frères Quay, cham­pions de films d’ani­ma­tion à base de pou­pées mor­tuaires. Ou comme (sur­tout) Ken­neth An­ger (par­ti­cu­liè­re­ment “Inau­gu­ra­tion Of The The Pleasure Dome”) dont Mad­din re­con­naît avoir em­prun­té ses images syn­co­pées aux cou­leurs sa­tu­rées et ses am­biances éso­té­riques proches de sab­bats tri­baux. “La Chambre In­ter­dite” au­rait pu donc être rê­vé par An­ger il y a cin­quante ans... Mais de quoi parle cette “Chambre In­ter­dite” au juste ? Comme d’ha­bi­tude : de tout, mais dans la fo­lie la plus to­tale ! Un bû­che­ron apeu­ré dé­barque au beau mi­lieu d’un sous-ma­rin na­zi flot­tant sous les eaux et confie à l’équi­page (fla­shback) que sa dul­ci­née a été cap­tu­rée par des hommes des ca­vernes ! Le reste est un mael­ström de sé­quences din­gos qui s’im­briquent les unes dans les autres à la fa­çon d’un ka­léi­do­scope vi­suel très concen­tré. Comme si on fai­sait face aux ul­times images de grands films de Mur­nau ou de Fritz Lang pé­riode muet ou à des er­satz de peur (fa­çon “Nos­fe­ra­tu”), d’hu­mour bor­dé­lique (fa­çon Max Bro­thers) ou d’un vieux sé­rial obs­cur dont quelques sé­quences au­raient ou­blié d’être tour­nées. Ce trop plein d’images (qui — soyons hon­nêtes — peut par­fois las­ser ou aga­cer) est, pa­ra­doxa­le­ment, bé­né­fique pour les sens. Comme si “La Chambre In­ter­dite” nous la­vait d’un ci­né­ma déses­pé­ré­ment mains­tream ca­li­bré pour des masses gui­dées ro­bo­ti­que­ment par leurs cartes UGC. En vrai red­neck de la pel­li­cule (qu’il uti­lise en­core, mal­gré le tout-nu­mé­rique), Guy Mad­din em­barque avec lui de plus en plus d’ac­teurs re­nom­més ve­nus de tous les conti­nents et prêts à toutes les ex­pé­riences. Ici l’An­glaise Char­lotte Ram­pling, le fren­chie Ma­thieu Amal­ric, la Por­tu­gaise Ma­ria de Me­dei­ros, la Bri­tan­ni­quo-Amé­ri­caine Gé­ral­dine Cha­plin et l’in­dis­pen­sable Al­le­mand za­zou Udo Kier, son ac­teur fé­tiche de­ve­nu culte pour avoir joué un Dra­cu­la dé­ca­dent et un Fran­ken­stein ob­sé­dé sexuel dans des films d’hor­reur iro­niques es­tam­pillés An­dy Wa­rhol. Une par­tie d’entre eux ayant même par­ti­ci­pé avant le tour­nage — et avec Guy Mad­din der­rière la ca­mé­ra — à des ex­pé­riences de spi­ri­tisme en pu­blic pour in­vo­quer les es­prits de grands films in­ache­vés et dis­pa­rus si­gnés Al­fred Hit­ch­cock, Fritz Lang ou Jean Vi­go. Une autre fa­çon d’avoir l’es­prit rock (en­sal­lesle16no­vembre).

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