Autre di­men­sion Jodorowsky’s Dune

Rock & Folk - - Le film - 104 R&F AVRIL 2016

L’his­toire du ci­né­ma est riche en re­bon­dis­se­ments...

Sa­viez-vous que Frank Si­na­tra de­vait jouer “L’Ins­pec­teur Har­ry” ? Que Tom Cruise a failli être “Iron Man” à la place de Ro­bert Dow­ney Jr ? Que Stal­lone a failli sor­tir de sa pre­mière pé­riode has-been dans “Pulp Fic­tion” avant d’être rem­pla­cé par Bruce Willis ? Que Sean Con­ne­ry, las­sé de faire du ci­né­ma, a re­fu­sé d’être Gan­dalf dans “Le Sei­gneur Des An­neaux”...!? Il en va de même pour cer­tains films am­bi­tieux qui n’au­ront ja­mais vu le jour. On au­rait rê­vé que Paul Ve­rhoe­ven vienne à bout de ses “Croi­sades” avec Sch­war­ze­neg­ger. Ou d’un “ET 2” sé­rieu­se­ment en­vi­sa­gé par Spiel­berg. Et même d’une nou­velle ver­sion d’ “Au­tant En Em­porte Le Vent” par Ser­gio Leone. Cer­tains de ces films tués dans l’oeuf ont mêmes fi­ni par exis­ter. “Dune”, par exemple... L’adap­ta­tion du ro­man fleuve de Frank Her­bert a fi­na­le­ment été réa­li­sée il y a plus de trente ans par Da­vid Lynch. Lynch, ad­mi­ré par la pla­nète en­tière pour ses films cau­che­mar­desques et tor­dus (à l’époque “Era­se­rhead” et “Ele­phant Man”) se paume to­ta­le­ment dans les méandres du ro­man de science-fic­tion le plus ven­du dans le monde et signe un gros space-opé­ra un peu zin­zin mais trop bour­sou­flé et kitch aux en­tour­nures. Sur­tout dans ses dé­cors en car­ton pâte vin­tage qui ont fait vieillir le film à la vi­tesse grand V. Après son bide dans les salles amé­ri­caines, “Dune” est re­cou­su en ver­sion longue pour la té­lé­vi­sion, mais sans l’ac­cord de Lynch qui le signe Alan Smi­thee, pseu­do­nyme com­mun uti­li­sé à Hol­ly­wood par des réa­li­sa­teurs frus­trés par des pro­blèmes de pro­duc­tion. Mal­gré son bud­get pha­rao­nique (45 mil­lions de dol­lars, somme énorme en 1985), “Dune” manque néan­moins d’em­phase et de fo­lie sty­lis­tique qu’Ale­jan­dro Jodorowsky au­rait pu ap­por­ter. Car il s’en est fal­lu de peu que le Chi­lien mys­tique ne fasse son “Dune” à lui au mi­lieu des an­nées 70. Ce for­mi­dable documentaire de Frank Pa­vich re­vient sur la ge­nèse de ce pro­jet dé­men­tiel­le­ment pha­rao­nique à une époque où le terme block­bus­ter n’était pas en­core usi­té. “Il­faut­crée­ru­nau­tre­mon­deet chan­ger­la­men­ta­li­té­du­pu­blic”, telle était l’am­bi­tion prin­ci­pale de Jo­do qui avait dé­jà réus­si à nous faire pas­ser dans d’autres di­men­sions pa­ral­lèles à coups de “Mon­tagne Sa­crée” et d’ “El To­po”, deux clas­siques des mid­night mo­vies. Pour son “Dune” psy­ché, Jo­do avait car­ré­ment convo­qué Or­son Welles, Mick Jag­ger, Da­vid Car­ra­dine, Sal­va­dor Dalí (et sa muse Aman­da Lear !) au cas­ting, Pink Floyd à la mu­sique et — sur­tout — le des­si­na­teur Moe­bius, le peintre suisse Gi­ger et le scé­na­riste Dan O Ban­non. Trois noms my­thiques qui al­laient avoir leur im­por­tance dans le nou­vel âge d’or de la science-fic­tion à ve­nir via “Blade Run­ner”, “Alien” et “Star Wars”. Comme l’ex­plique bien le documentaire, plu­sieurs idées vi­suelles et scé­na­ris­tiques ont donc été re­ca­sées dans les films pré­ci­tés qui ont vu le jour dans les dé­combres atro­phiées de ce “Dune” mort-né. Avec humour, mais éga­le­ment pas mal de mé­lan­co­lie et de re­grets, “Jodorowsky’s Dune” montre à l’écran les preuves de ce non film où Jo­do en per­sonne nous fait dé­cou­vrir le livre. Ce­lui qui se ven­drait au­jourd’hui plus cher que les ver­sions ma­nus­crites de la Bible ou du Ne­cro­no­mi­con. En l’oc­cur­rence une énorme bro­chure re­grou­pant (entre autres) quelques-uns des 3000 des­sins conçus par Moe­bius pour le sto­ry-board, des pein­tures de Gi­ger ain­si que le de­si­gn de cer­tains cos­tumes et dé­cors où — ef­fec­ti­ve­ment — on re­con­naît toute la science-fic­tion ci­né­ma­to­gra­phique des dé­cen­nies à ve­nir. Ter­ro­ri­sé par le cô­té gou­rou/ fou­fou du réa­li­sa­teur (prêt à payer 100 000 dol­lars la mi­nute de tour­nage à Dalí pour qu’il in­ter­prète l’em­pe­reur de la ga­laxie !), Hol­ly­wood re­cule. Puis tente de re­ca­ser le ro­man d’Her­bert à Rid­ley Scott (qui sor­tait d’ “Alien” et de “Blade Run­ner”) avant qu’il n’ar­rive dans les pattes de Lynch. Qui, hé­las, n’au­ra pas at­teint l’autre but de Jodorowsky. A sa­voir : “fai­re­res­sen­ti­raus­pec­ta­teur­le­sef­fets­duLSD”(en­sal­lesle16mars).

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