VIRÉ DES CURE

"UN SOIR DE 1989, LE BAT­TEUR LOL TOLHURST RE­ÇOIT UNE LETTRE DE RO­BERT SMITH..."

Rock & Folk - - La Une - RE­CUEILLI PAR JE­ROME REI­JASSE

Cure. Ou The Cure. Au choix. Un groupe. Un groupe, an­glais, pas comme les autres. Ceux nés après la mort de Kurt Co­bain ne peuvent sim­ple­ment pas com­prendre ce que la bande à Ro­bert Smith a re­pré­sen­té pour des mil­lions de fans au coeur des an­nées 80. Au moins cinq al­bums obli­ga­toires, dont “Por­no­gra­phy”, en 1982, qui a in­fluen­cé plu­sieurs gé­né­ra­tions, de la pop au hard­core, du me­tal au hip hop. Un style in­clas­sable. Ecou­ter Cure, c’est plon­ger dans l’in­con­nu. C’est peut-être le seul groupe à n’ap­par­te­nir à au­cune fa­mille. On a par­lé de new wave, de cold wave, les for­mules étaient creuses, loin du compte. Cure est Cure et rien d’autre. Ca­pable d’écrire une chan­son à la noir­ceur dé­fi­ni­tive et une pop song aé­rienne et à la naï­ve­té im­pro­bable sur le même al­bum. Cure ai­mait Bo­wie, Cap­tain Beef­heart, Wire, les Stran­glers, Hen­drix, Nick Drake et ça ne s’en­tend même pas. Ja­mais !

Dé­pas­ser le culte

En 1985, quand Cure squatte le haut des charts du monde en­tier, c’est aus­si l’époque des clans. On est Cure, on est De­peche Mode, on est rock al­ter­na­tif, on est hard rock, on est skin­head et on ne se mé­lange pas. Suc­ces­sion de pe­tites cha­pelles, de guerres de clo­chers ri­qui­qui, d’in­to­lé­rance de cour de ré­créa­tion. Mais on existe en choi­sis­sant son camp. Ce­lui de Cure im­pose la sape sombre, les che­veux crê­pés, le noir à lèvres, le spleen, une cer­taine ar­ro­gance sa­lu­taire éga­le­ment. En 2017, c’est presque étrange. Ro­bert Smith res­pire en­core. Il donne avec le groupe des concerts quand il le dé­sire. Tou­jours ces mêmes per­for­mances fleuves, trois heures d’une messe qui noir­cit en­core les salles tout au­tour du globe. Les al­bums se font plus rares et ce n’est pas plus mal. De­puis le “Di­sin­te­gra­tion” de 1989, der­nier disque for­mi­dable, les muses sont al­lées voir ailleurs. Pour­tant, la flamme brûle en­core. Les vieux cor­beaux, chauves ou gras ou en­ri­chis, se dé­placent à chaque ap­pa­ri­tion de la for­ma­tion née à Craw­ley, à la fin des an­nées 70. Les plus jeunes aus­si. Cure existe sans faire d’ef­fort.Le groupe a mar­qué si pro­fon­dé­ment l’his­toire du rock et l’exis­tence des gens qu’il n’a même plus be­soin de nou­velles chan­sons. Il est un fan­tôme bien­ve­nu, un sou­ve­nir qui se conjugue au pré­sent, une lé­gende à la por­tée de tous. Lol Tolhurst était là au tout dé­but. Ami d’en­fance de Smith, pre­mier bat­teur puis cla­vier avant de se faire lour­der pour al­coo­lisme, il est le pre­mier Cure à écrire sur Cure. Des bou­quins sur le phé­no­mène cu­riste, il y en a eu des cen­taines, la ma­jo­ri­té étant trop pom­peux ou trop ré­vé­ren­cieux pour être vé­ri­ta­ble­ment cré­dibles. Mais là, ce n’est pas pa­reil. Tolhurst (se) ra­conte et en pro­fite pour plon­ger au coeur de l’in­ti­mi­té d’un des groupes les plus in­dé­chif­frables du siècle der­nier. Psy­cha­na­lyse sans fard, suite d’anec­dotes im­pec­cables (Ro­bert en­re­gistre “Por­no­gra­phy” avec la gui­tare de Page, celle qui a ac­cou­ché de “Stair­way To Hea­ven” ; Cure qui, avant d’op­ter pour le tout noir, se frin­guait tout en blanc, etc), his­toire d’une ami­tié et d’une per­di­tion, d’une ré­demp­tion aus­si, évi­dem­ment, ce livre comble un vide et hu­ma­nise un mythe. Il dé­voile aus­si quelques notes d’hu­mour à froid ju­bi­la­toires, per­met­tant de dé­pas­ser le culte voué à Smith par ses fans les plus in­to­lé­rants. Il offre en­core quelques pages dé­chi­rantes, où la réa­li­té l’em­porte sur les cli­chés, quand l’homme ne peut plus tri­cher et doit af­fron­ter le pire s’il sou­haite vivre en­core. Tolhurst, amou­reux dé­cla­ré de la France, est à l’heure dans cet hô­tel sans âge en face de la Gare du Nord. Il n’a pas chan­gé tant que ça. Il parle sans ja­mais rien fuir. Il cite aus­si bien “Spi­nal Tap” que Hen­ry Rol­lins de Black Flag, il re­monte le temps sans se pres­ser, sans ai­greur, sans haine. Ce soir, il va jouer les DJ dans la ca­pi­tale fran­çaise. En at­ten­dant, il parle à Rock&Folk. Lol Tolhurst : “C’est pour Rock&Folk ? Je connais votre ma­ga­zine et de­puis long­temps ! Vous êtes les seuls à avoir sur­vé­cu, c’est bien ça ?” On peut le dire comme ça...

ROCK & FOLK : Pre­mière ques­tion, Lol : Vous êtes né le jour de la mort de Bud­dy Hol­ly. Y voyez-vous comme un signe ? Lol Tolhurst : J’ai es­sayé d’éta­blir une connexion (rires). L’un s’en va et un autre ar­rive... Mais je ne sais pas si c’est bien cré­dible tout ça (rires)...

R&F : Avez-vous en­voyé votre livre à Ro­bert Smith ?

Lol Tolhurst : Oui, bien sûr, j’ai don­né le tout pre­mier exem­plaire à Ro­bert. Avant la pu­bli­ca­tion. Pas pour ob­te­nir son ac­cord, je vou­lais juste être com­plè­te­ment trans­pa­rent. J’ai dé­ci­dé d’écrire ce livre en 2013. A l’époque, j’étais al­lé avec ma femme à Ha­waï pour voir les Cure jouer là-bas, pour la pre­mière fois. Et c’est là que j’ai dit à Ro­bert que j’al­lais écrire un livre. Et quand je m’y suis mis, je lui en­voyais ré­gu­liè­re­ment les cha­pitres. C’était la meilleure fa­çon d’évi­ter le moindre pro­blème. Quant à Si­mon (Gal­lup, le se­cond bas­siste his­to­rique), je ne sais pas s’il l’a lu mais il m’a dit qu’il était ra­vi que je l’écrive, que c’était une très bonne idée...

R&F : A vous lire, on de­vine que la bat­te­rie, dans votre vie, re­lève presque de l’ac­ci­dent...

Lol Tolhurst : Ouais, pro­ba­ble­ment. Et c’est pour la même rai­son que Mi­chael Demp­sey est de­ve­nu le bas­siste. Parce qu’il jouait dé­jà de la gui­tare. Quand on com­mence, on doit par­fois faire un choix par dé­faut. Mais j’ai ap­pris à ai­mer ça.

R&F : “Cu­red”, votre livre, est-il avant tout une forme de ca­thar­sis ?

Lol Tolhurst : Ab­so­lu­ment ! Il fal­lait que je le fasse. Il y a sou­vent de jeunes mu­si­ciens qui me posent des ques­tions. Je leur dis que s’ils font ce mé­tier pour l’ar­gent, le suc­cès, les filles, ils se trompent. Il faut le faire parce que c’est plus fort que soi, parce qu’on ne peut pas ne pas le faire. Et ce livre, je ne pou­vais pas ne pas l’écrire. Je vou­lais en pre­mier lieu m’ex­pli­quer ma vie à moi-même. Les Cure, ma re­la­tion avec Ro­bert, sont comme une co­lonne ver­té­brale dans le livre, sur la­quelle j’ai pu ac­cro­cher mes sen­ti­ments.

R&F : Une chose très frap­pante c’est que, mal­gré la souf­france, les ad­dic­tions, vous n’êtes ja­mais ai­gri, ja­mais en mode ven­geance. Pour­tant, vous avez tra­ver­sé des épreuves, comme ce pro­cès ter­rible qui vous op­po­se­ra au groupe après votre évic­tion. La seule per­sonne que vous n’épar­gnez pas, c’est vous fi­na­le­ment...

Lol Tolhurst : Je vou­lais être hon­nête, ne pas tri­cher sur ce que j’ai pu res­sen­tir et faire. Mais il y a cer­taines choses que j’au­rais pu écrire et que j’ai choi­si d’igno­rer parce qu’elles ne m’au­raient pas per­mis d’al­ler mieux. Et puis, les livres de rè­gle­ments de compte, très peu pour moi. J’ai lu l’au­to­bio­gra­phie de Mor­ris­sey. La pre­mière par­tie où il ra­conte sa jeu­nesse à Man­ches­ter est for­mi­dable mais en­suite, il ne fait que dé­ver­ser sa haine sur ses an­ciens amis, c’est en­nuyeux et pé­nible. Moi, je suis res­té en contact avec tous mes amis d’en­fance et d’ado­les­cence : Ro­bert, Si­mon, Porl, Mi­chael... Et je res­sens en­core beau­coup d’amour pour cha­cun d’eux. C’est aus­si ce que je vou­lais dire dans ce livre.

R&F : Mais pour y par­ve­nir, il vous a fal­lu tra­ver­ser des an­nées très dif­fi­ciles, où l’al­cool a tout em­por­té. Et vous rendre jus­qu’à la Val­lée de la Mort. Cette scène du livre est presque mys­tique : vous croi­sez dans ce mo­tel pour­ri en plein coeur du dé­sert un vieillard à qui vous ra­con­tez votre vie et d’un simple geste de la main, d’une seule phrase, il vous per­met de pas­ser en­fin à autre chose, de par­don­ner aux autres comme à vous-même... Lol Tolhurst : C’est tou­jours la même his­toire en fait : tra­ver­ser les cercles de l’en­fer pour pou­voir en­fin pré­tendre à une cer­taine sa­gesse. Même si je ne pré­tends pas être par­ti­cu­liè­re­ment sage au­jourd’hui (rires). L’al­cool m’a bien sûr fait beau­coup de mal. Mais j’ai ga­gné, j’ai sur­vé­cu, je suis là. Même phy­si­que­ment, je n’ai pas de sé­quelle, j’ai eu beau­coup de chance de ne pas dé­truire mon corps. Mais ce vieil homme dans le dé­sert, il était comme un ange, n’est-ce pas ? Comme un es­prit...

R&F : C’est en­core un livre sur le père. Il y a le vôtre, al­coo­lique et dis­tant, et Ro­bert, un ami, un frère mais éga­le­ment un père de sub­sti­tu­tion. On pour­rait presque par­ler d’une lettre d’amour en­voyée à Ro­bert, non ?

Lol Tolhurst : Un père, un père, oui, c’est évident... Et une lettre d’amour à Ro­bert, oui, oui... Le dan­ger de vieillir, c’est de de­ve­nir cy­nique, de lais­ser la vie nous ava­ler. Je ne vou­lais pas de ça. Je vou­lais être dé­cent, je vou­lais dire la vé­ri­té, je ne vou­lais pas lais­ser les pen­sées les plus atroces prendre le des­sus... L’un de mes frères, qui vit en Aus­tra­lie, est cy­cliste, il tra­verse le monde à vé­lo. Je ne lui avais pas dit que j’écri­vais ce livre. Il était il y a quelques mois en Iran, tout seul avec son vé­lo. A l’aé­ro­port de Londres, alors qu’il s’ap­prê­tait à ren­trer chez lui, il tombe sur mon livre dans une bou­tique. Il l’a ache­té et lu dans l’avion. Et il m’a écrit la plus belle lettre qu’un homme puisse écrire à son frère. Il a res­sen­ti la même chose que moi. Et d’une cer­taine fa­çon, il avait par­don­né à notre père, comme moi. Notre père était al­coo­lique, certes. Il tra­vaillait, rap­por­tait de l’ar­gent, as­sez pour qu’on soit ha­billés, nour­ris, lo­gés. C’était sa seule marque d’amour... Le père de Ro­bert, lui, était to­ta­le­ment dif­fé­rent. Il était pré­sent, ai­mant, à l’écoute. Et il de­mande tou­jours de mes nou­velles à Ro­bert.

Du jog­ging en Aus­tra­lie

R&F : On a re­lu l’ar­ticle de Rock&Folk consa­cré à Cure pour la sor­tie de “Di­sin­te­gra­tion” en 1989. Il y a un vrai dé­ca­lage entre votre livre, avec votre vo­lon­té d’épar­gner vos amis, et ce que di­saient Ro­bert et Si­mon à l’époque. Ils se montrent très durs en­vers vous, presque im­pi­toyables...

Lol Tolhurst : Com­ment pour­rais-je ré­pondre à ça ? J’en ai par­lé avec eux. Si­mon m’a dit qu’il au­rait ai­mé être plus at­ten­tif, plus gen­til à l’époque. Ils se sont amen­dés de­puis, lui et Ro­bert... Mais c’est bien ça le pro­blème avec l’al­coo­lisme : il n’af­fecte pas seule­ment ce­lui qui y suc­combe mais aus­si tout ce qui l’en­toure. L’al­cool conta­mine tout, ab­so­lu­ment tout. Porl a es­sayé de m’ai­der, Ro­bert un peu aus­si mais c’était une pé­riode, de toute fa­çon, où plus per­sonne ne pou­vait vé­ri­ta­ble­ment faire quelque chose. Je n’écou­tais plus. J’ai lu ré­cem­ment un truc sur les Clash où Joe Strum­mer di­sait que

“Trop fort, trop in­tense, trop violent”

“Ro­bert adore construire quelque chose avant de le dé­truire”

s’il avait su ce qu’il se pas­sait vrai­ment avec Top­per Hea­don, il au­rait agi dif­fé­rem­ment. C’est la vé­ri­té. A l’époque, même moi je n’avais pas conscience de ce qui dé­con­nait chez moi. Un groupe vit dans une bulle, où tout est mo­di­fié. Il est alors très dif­fi­cile de voir les choses telles qu’elles sont...

R&F : Vous re­pro­dui­sez dans le livre la lettre que Ro­bert vous a en­voyée pour vous si­gni­fier la fin de l’aven­ture en 1989. C’est un pas­sage vrai­ment ter­rible...

Lol Tolhurst : Oui mais j’ai com­pris au­jourd’hui que cette lettre avait aus­si été écrite avec beau­coup d’amour. Il au­rait pu y mettre bien moins de forme, al­ler droit au but et pas­ser à autre chose. Ce n’est pas ce qu’il a fait...

R&F : Le punk, même si votre musique s’en est éloi­gnée as­sez ra­pi­de­ment, a été le point de dé­part, une fa­çon de fuir l’en­nui de Craw­ley, la ville où les Cure ont vu le jour...

Lol Tolhurst : Oui, le punk, pour nous, c’était avant tout une at­ti­tude. Le punk a été pri­mor­dial pour nous. Avant ça, on avait l’im­pres­sion de ne pas avoir le droit de faire de musique. Le punk a été la so­lu­tion, la porte qui s’ou­vrait, la sor­tie de se­cours ! Nous n’étions pas à Londres, ce n’est pas la mode qui nous a at­ti­rés. Mais l’es­prit, l’âme du punk. Ses pos­si­bi­li­tés. Craw­ley, c’était l’en­nui, oui, l’as­su­rance de pas­ser sa vie avec un bou­lot mer­dique, des soi­rées mer­diques dans un pub et puis mou­rir.

R&F : Au dé­but du livre, il y a cette anec­dote in­croyable de Ro­bert et vous af­fron­tant des skin­heads. On a du mal à ima­gi­ner les Cure en pleine bas­ton de rue... Lol Tolhurst : C’est vrai­ment ar­ri­vé. Porl Thomp­son (gui­ta­riste de Cure), qui vit dé­sor­mais pas loin de chez moi en Ca­li­for­nie, m’en a re­par­lé il y a quelques mois. Là où l’on a gran­di, c’était très violent. On s’ha­billait dif­fé­rem­ment. On nous trai­tait de pé­dales. Et les gens ne met­taient pas long­temps à nous pro­vo­quer, à nous cher­cher des em­brouilles. Nous n’étions pas vio­lents mais nous de­vions sur­vivre. Ro­bert aga­çait avec son look dé­ca­lé. Et cette nuit-là, je m’en sou­viens comme si c’était hier. Quand Ro­bert a ba­lan­cé à la tronche des skin­heads sa pinte, ce qui nous a per­mis de prendre la fuite. Dans le livre, je dis aus­si que Ro­bert et moi avons fait du jog­ging en Aus­tra­lie et je suis per­sua­dé que les fans ont aus­si du mal à l’ima­gi­ner (rires). Ro­bert ai­mait aus­si jouer au foot à l’époque...

D’où vient ce dé­co­rum

R&F : Lors de votre tout pre­mier concert en 1976, vous re­pre­nez le “Jail­break” de Thin Liz­zy. Ça aus­si, pour un fan des Cure, c’est plu­tôt sur­pre­nant...

Lol Tolhurst : On ai­mait cette chan­son et on n’avait pas as­sez de titres pour as­su­rer un set en­tier. Et on pen­sait que les gens n’ai­me­raient pas nos chan­sons de toute fa­çon. On vou­lait que les gens s’in­té­ressent à nous. Mais on a très vite im­po­sé notre musique...

R&F : Vous écri­vez aus­si que votre ami­tié avec Ro­bert doit beau­coup à Ji­mi Hen­drix, dont vous aviez d’ailleurs re­pris le “Foxy La­dy” sur votre pre­mier al­bum...

Lol Tolhurst : Oui, c’est vrai. Ce­la dit, avec Ro­bert, on s’est ren­con­trés quand on avait cinq ans et, pour être tout à fait hon­nête, on ne par­lait pas de Ji­mi à cette époque (rires). On a dû at­tendre quelques an­nées... Mais c’était le mu­si­cien qu’on ado­rait tous les deux. J’avais cet im­mense pos­ter juste au-des­sus de mon lit. Je dor­mais avec Ji­mi Hen­drix au­des­sus de moi toutes les nuits.

R&F : Et il y a la fa­meuse po­chette de votre pre­mier al­bum “Th­ree Ima­gi­na­ry Boys”, avec un ré­fri­gé­ra­teur, un as­pi­ra­teur et une lampe, cen­sés re­pré­sen­ter les trois Cure, qu’en fait, vous n’aviez pas choi­sie, qu’on vous a im­po­sée... Lol Tolhurst : Oui, on n’avait rien à voir avec ça. C’est Ch­ris Par­ry (fon­da­teur du la­bel Fic­tion) qui avait dé­ci­dé à notre place. C’est vrai, Ch­ris Par­ry est sans doute ce­lui que j’épargne le moins dans le livre. Je ne l’ai pas re­vu de­puis des an­nées.

R&F : Vous avez éga­le­ment pis­sé sur la jambe de Billy Idol ?

Lol Tolhurst : Ouais (rires). Je ne sais pas si j’en suis fier. Hon­nê­te­ment, c’est plu­tôt un bon gars en plus. Quand je le croise, ça m’ar­rive, je n’en parle pas. Je me de­mande bien pour­quoi (rires)...

R&F : Vous par­lez à plu­sieurs re­prises de votre sexe dans le livre... Lol Tolhurst : Ouais, comme la plu­part des mecs (rires).

R&F : Lol, si vous êtes d’ac­cord, ré­écri­vons l’his­toire. Pour beau­coup de fans des Cure, “Di­sin­te­gra­tion” est le der­nier grand disque du groupe. La suite est quand même mé­diocre ou anec­do­tique. C’est aus­si le disque qui marque votre dé­part. Pour­rait-on en dé­duire que Cure sans Lol n’est plus Cure (rires) ? Lol Tolhurst : Non, je re­fuse de ren­trer là-de­dans... La seule chose que je pour­rais dire, c’est que les groupes ont tous une al­chi­mie. Et si cette al­chi­mie est al­té­rée, il ar­rive par­fois que le groupe en pâ­tisse (rires). Je ne sais pas. C’est dur pour moi d’être ra­tion­nel avec ce genre d’in­ter­ro­ga­tions...

R&F : Pour être plus sé­rieux, les fans pensent que Cure, c’est Ro­bert Smith, point barre...

Lol Tolhurst : Oui, peut-être. Et peut-être aus­si que l’évi­dence se si­tue en­core ailleurs... Il en est en tout cas la voix, le lea­der, l’iden­ti­té, sans le moindre doute.

R&F : Si l’on parle d’iden­ti­té, Cure, c’est avant tout le che­veu hir­sute, crê­pé. D’où vient ce dé­co­rum ? Que vous avez tou­jours eu du mal à adop­ter à cause de vos che­veux bou­clés (rires)...

Lol Tolhurst : Ce look ca­pil­laire était un mé­lange de dif­fé­rentes choses. Un mé­lange de punk et des poètes ro­man­tiques fran­çais du 19e siècle. C’est ve­nu de ça. Oh, j’ai es­sayé de nom­breuses fois de me crê­per les che­veux mais c’était un com­bat per­du d’avance (rires)...

R&F : Jus­qu’à ce concert à Orange en 1986 im­mor­ta­li­sé par le réa­li­sa­teur Tim Pope où Si­mon ar­rache la per­ruque de Ro­bert quand il ar­rive sur scène, dé­voi­lant une coupe en brosse et pré­ci­pi­tant des mil­lions de fans dans les abysses du doute (rires)...

Lol Tolhurst : Mais le mes­sage était quand même as­sez puis­sant, non ? Cure ne veut pas de clones, Cure aime les iden­ti­tés qui s’af­firment. Ro­bert a tou­jours été comme ça. Il adore construire quelque chose avant de le dé­truire. C’est aus­si une fa­çon de ne pas être adoré, de ne pas s’ou­blier dans le gran­diose. C’était une ques­tion d’amour propre. Evo­luer, n’être que soi-même... La cé­lé­bri­té est une épée à double tran­chant. Il faut ap­prendre à s’en pré­ser­ver. Et ça, je ne l’ai ap­pris qu’en quit­tant le groupe.

R&F : Vous évo­quez fur­ti­ve­ment In­do­chine. A l’époque, vous chan­tez chez Dru­cker, à Champs-Ely­sées, vê­tus de robes. Une ru­meur di­sait alors que vous aviez fait ça pour voir si In­do­chine, pro­gram­mé dans une pro­chaine émis­sion, al­lait faire de même, c’est vrai ? Lol Tolhurst (rires) : Je ne m’en sou­viens pas mais ça au­rait été une bonne idée, hein ? In­do­chine était très po­pu­laire à l’époque. Tou­jours au­jourd’hui ? Ah bon ? Je ne sais pas si In­do­chine était le Cure fran­çais mais In­do­chine pen­sait l’être en tout cas (rires)...

Le jour fa­ti­dique

R&F : S’il y a un disque qui sym­bo­lise le groupe, qui l’ins­crit au pan­théon du rock, c’est “Por­no­gra­phy”. Vous écri­vez qu’il vient de l’agres­si­vi­té, de la vio­lence...

Lol Tolhurst : Il vient aus­si de la dé­mence. Ça fai­sait long­temps qu’on était sur les routes. On consom­mait trop de tout. Pour moi, c’est l’un des deux meilleurs al­bums du groupe. Dans cette for­mule à trois, on ne pou­vait pas faire mieux. C’est l’apo­gée, le pi­nacle. Et après un disque comme ça, on est obli­gé de chan­ger de di­rec­tion. C’était trop fort, trop in­tense, trop violent.

R&F : Ro­bert Plant a dé­cla­ré que Cure était le der­nier grand groupe de rock an­glais...

Lol Tolhurst : Il l’a dit quand Porl Thomp­son est al­lé jouer avec eux. Ils ont même re­pris “Lul­la­by” sur scène... C’est gen­til de sa part et je pense que c’est vrai (rires). Parce que je n’ai vu per­sonne prendre la place de­puis (rires)...

R&F : Avez-vous des re­grets ?

Lol Tolhurst : Non, je suis comme Edith Piaf, je ne re­grette rien. Et je pense que si j’étais res­té dans le groupe, je ne se­rais plus là pour en par­ler au­jourd’hui. J’en suis convain­cu. Et je ne cherche pas ici à être déses­pé­ré­ment mé­lo­dra­ma­tique (sou­rire). Si j’étais res­té un ou deux ans de plus, je se­rai mort... Et l’Amé­rique m’a sau­vé aus­si. Si j’étais res­té en An­gle­terre, la tris­tesse ne m’au­rait ja­mais quit­té. Le so­leil ca­li­for­nien a joué son rôle...

R&F : Lol, si on vous dit que vous êtes quelque part le Rin­go Starr de la new wave, com­ment réa­gis­sez-vous ? Lol Tolhurst : Je ne sais pas si je suis Rin­go... Je ne sais pas. Mais ça reste flat­teur d’une cer­taine fa­çon... Rin­go ne se­ra ja­mais ou­blié.

R&F : Quelle chan­son sou­hai­te­riez-vous en­tendre à votre en­ter­re­ment ? Une de Cure ?

Lol Tolhurst : C’est mar­rant que vous me de­man­diez ça parce qu’on en dis­cu­tait l’autre jour avec mon fils. Il me di­sait que je de­vrais joindre à mon tes­ta­ment une play­list, qu’il sache quelle musique pas­ser le jour fa­ti­dique. Je lui ai pro­mis de m’en oc­cu­per mais pas tout de suite (rires). Si ça de­vait être une chan­son de Cure, ce se­rait “Pig­gy In The Mir­ror”. Mais il y a aus­si une chan­son que j’adore de Tom Waits, “Tan­go Till They’re Sore”.

R&F : Der­nière ques­tion. Vous avez re­joint Cure sur scène pour la tour­née Re­flec­tions en 2011. Peut-on es­pé­rer un jour voir le groupe réuni, comme à la grande époque, avec Lol Tolhurst pré­sent sur scène mais aus­si à la com­po­si­tion pour un nou­vel al­bum ?

Lol Tolhurst : Moi, je vois les choses comme ça. La se­maine pro­chaine, je vais avoir 58 ans. Avec un peu de chance, il me reste quoi, 20, 30 ans à vivre. Et au­jourd’hui, tout est pos­sible. Et si c’est la bonne chose à faire, je ré­pon­drai pré­sent. L’idéal, ce se­rait de faire en­semble le disque ul­time de Cure. Le der­nier des der­niers. Je ne sais pas si ça ar­ri­ve­ra un jour...

Livre “Cu­red : Two Ima­gi­na­ry Boys” (Le Mot Et Le Reste)

1986, sur le pla­teau de Champs-Ely­sées

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