PHOENIX

Trois ans du­rant, les Ver­saillais ont peau­fi­né un sixième al­bum idéal pour la sai­son chaude. Ren­contre avec les deux gui­ta­ristes d’un groupe qui a le sens du ti­ming.

Rock & Folk - - Sommaire 599 - Jé­rôme So­li­gny

On vit une époque for­mi­dable. Les pê­cheurs du Yang Tsé — fleuve hau­te­ment ra­dio­ac­tif et mer­cu­riel comme tous ceux d’Asie du Sud-Est — qui ne crèvent pas de faim, sont ceux qui en re­montent des ca­davres. Co­ol job. Si­non, c’est of­fi­ciel : les rhi­no­cé­ros au­ront dis­pa­ru dans moins de dix ans. Pour faire ban­der des hommes. A part ça, grâce à Tho­mas Pes­quet, des gens ont com­pris qu’il y avait de l’es­pace au-des­sus de leur tête. Plus que dans la leur. Quel rap­port avec Phoenix ? Au­cun. Ou plu­tôt, plu­sieurs. Les Ver­saillais, am­bas­sa­deurs (avec Air et Daft Punk) d’une di­vine concep­tion de la pop syn­thé­tique à la fran­çaise et chan­tée en an­glais, viennent de pu­blier leur sixième al­bum stu­dio de­puis 2000. Leur temps passe, aus­si. Un disque en­re­gis­tré en plein trouble, mais ra­fraî­chis­sant comme un sor­bet au ci­tron fon­dant en­glou­ti en deux lam­pées, en bord de mer à Por­to­fi­no. Oui, en Italie, mo­cas­sins aux pieds, alors que fré­mit le mo­teur de la 850 Spi­der. Rouge, de pré­fé­rence. “Ti Amo” est un re­fuge. Laurent Bran­co Bran­co­witz et Ch­ris­tian Maz­za­lai — les deux gui­ta­ristes du groupe ren­con­trés à la Gaî­té Ly­rique (Pa­ris), là où a été en­re­gis­tré l’al­bum — l’ont peut-être en­vi­sa­gé ain­si, mais sans le sa­voir au dé­part. Un truc pour ou­blier que le mur, en face, se rap­proche de plus en plus vite. Que l’igno­rance et l’in­to­lé­rance, plus que ja­mais, sont les prin­ci­paux vec­teurs de la haine. La pop aci­du­lée en guise d’ul­time rem­part ? On a le droit d’y croire. Certes, la mu­sique de Phoenix est tou­jours belle, mais l’heure est va­che­ment grave.

ROCK&FOLK : Bon, Phoenix, à quoi vous jouez ? Le monde est sombre, ça pète de par­tout, la glace fond, Trump est au pou­voir et vous sortez un disque lé­ger comme l’air, li­mite in­sou­ciant. C’est la pro­vo­ca­tion ul­time ?

Ch­ris­tian Maz­za­lai : Sin­cè­re­ment, nous-mêmes, on s’est aper­çu de ce dé­ca­lage... En fait, on a en­re­gis­tré l’al­bum ici, juste en des­sous. Il y a un stu­dio et in­cons­ciem­ment, c’est une mu­sique lu­mi­neuse, lé­gère, qui sor­tait de nous. Ça n’était ab­so­lu­ment pas pré­mé­di­té... Cer­tains mu­si­ciens re­flètent leur époque, nous, on a plu­tôt fait quelque chose en ré­ac­tion.

Bran­co : Je vois ça comme une fa­çon de faire obs­tacle au mal­heur am­biant. C’est vrai qu’on ne s’est pas po­sé la ques­tion en en­re­gis­trant le disque, même si on avait bien conscience de l’in­con­grui­té du truc. C’était même une ques­tion éthique : “Qu’est-ce qu’on est en train de foutre ?” Après avoir ré­flé­chi deux mi­nutes, on s’est dit que le plus im­por­tant était de faire comme on le sen­tait.

R&F : En ma­tière de pro­duc­tion, ça c’est pas­sé comment cette fois ? Vous avez géré seul, mais Phi­lippe Zdar est tout de même ve­nu vous voir... Ch­ris­tian Maz­za­lai : Il est ve­nu à deux ou trois re­prises, il est res­té quelques heures à chaque fois...

R&F : En trois ans ? Ce n’est pas énorme... Ch­ris­tian Maz­za­lai : Non, ef­fec­ti­ve­ment, il n’a pas été en­va­his­sant (rires), mais il a beau­coup ap­por­té, car il avait le re­cul né­ces­saire... En fait, il nous a re­di­ri­gés et c’était hy­per im­por­tant. Bran­co : Il faut sa­voir que, de même qu’on ne ré­flé­chit ja­mais long­temps à l’avance aux pro­duc­teurs avec qui on va tra­vailler, on ne pla­ni­fie pas vrai­ment les choses. Et elles se font de ma­nière ins­tinc­tive. Ch­ris­tian Maz­za­lai : Au len­de­main de nos concerts au Pa­lais des Sports, dé­but 2014, on a po­sé nos ins­tru­ments dans ce stu­dio et on a bossé à notre rythme. Ça a pris trois ans, mais on a tra­vaillé tous les jours... Bran­co : Tous les jours ou­vrés (rires).

R&F : Sans ja­mais tour­ner en rond ?

Bran­co : Di­sons qu’on ai­me­rait bien être plus ef­fi­caces. Par­fois, on a un peu l’im­pres­sion de pé­da­ler dans la se­moule. No­tam­ment la der­nière an­née... En fait, on a un peu des pro­blèmes de riches : c’est-à-dire qu’on a pro­duit énor­mé­ment de ma­tière brute qu’il faut en­suite trans­for­mer en al­bum co­hé­rent. Pour être exact, on a plu­tôt un pro­blème de sur-ins­pi­ra­tion.

R&F : Ça vaut tou­jours mieux que le contraire... Bran­co : Oui, mais à la fois, c’est as­sez fa­ti­gant.

R&F : Vous avez son­gé à pu­blier un double al­bum ? Bran­co : Oui, mais là, pour le coup, on y se­rait en­core ! Ce qui nous prend un temps fou, c’est ce qu’on ap­pelle le tra­vail de raf­fi­nage. Ch­ris­tian Maz­za­lai : Ré­sul­tat, on a plein de chan­sons pour le fu­tur, en­fin plein de pistes... C’est la pre­mière fois que ça nous ar­rive. D’ha­bi­tude, quand on ter­mine un al­bum, il ne nous reste rien. Là, il y a du stock.

Eloge du far­niente

R&F : Bon, l’autre chan­ge­ment ma­jeur, c’est que les gui­tares sont rares sur “Ti Amo”...

Ch­ris­tian Maz­za­lai : Exact, Bran­co n’en a pas joué une seule fois. Bran­co : J’ai pré­fé­ré les cla­viers. Ch­ris­tian me di­sait par­fois d’en prendre une, mais non, je ne vou­lais rien sa­voir. Je n’avais pas le bon am­pli... En re­vanche, j’ai re­mar­qué que de­puis qu’on avait re­com­men­cé les ré­pé­ti­tions, je n’avais non seule­ment rien per­du sur le plan gui­ta­ris­tique, mais je crois même que je joue mieux. J’in­cite donc les mu­si­ciens qui vou­draient faire des pro­grès à ar­rê­ter de pra­ti­quer leur ins­tru­ment pen­dant quelque temps. Je fais l’éloge du far­niente...

R&F : Le re­vi­val 80 qui touche no­tam­ment pas mal de jeunes groupes fran­çais, vous en pen­sez quoi ? Ch­ris­tian Maz­za­lai : Ah, il y avait des bons trucs à cette époque, ce qui a mal vieilli, c’est gé­né­ra­le­ment les sons de bat­te­rie, la caisse claire en par­ti­cu­lier. Bran­co : C’était la re­verb, en fait...

R&F : La re­verse gate...

Bran­co : Vous al­lez rire, mais sur “Ti Amo”, on s’en est pas mal ser­vi. D’ailleurs, au ni­veau de la bat­te­rie, on a plu­tôt uti­li­sé des samples. Dont deux qu’on as­sume to­ta­le­ment.

R&F : D’où viennent-ils ? Bran­co : Un de Fe­la Ku­ti et l’autre de Ch­ris And Co­sey.

R&F : Les deux ex-Th­rob­bing Gristle ? Bran­co : Exac­te­ment. Mais sam­plé sur You­Tube via une cas­sette VHS. Donc, au­tant vous dire que le son est dé­li­cieux (rires).

R&F : Bon, si­non, votre nou­veau trip, ap­pa­rem­ment, c’est l’Italie. Ça a un lien avec cette lé­gè­re­té af­fi­chée et re­ven­di­quée ? Bran­co : Vrai­sem­bla­ble­ment...

R&F : Donc, Phoenix 2017, on ré­ca­pi­tule : des Fran­çais qui chantent en an­glais et sont dé­sor­mais en mode tran­sal­pin ? Bran­co : C’est vrai que ça peut pa­raître com­pli­qué... Ou à la fois très simple.

“Des pro­blèmes de riches”

En fait, il n’y a rien à com­prendre. Cet al­bum est peut-être notre plus évident. Il s’offre tel qu’il est. C’est di­rect, il n’y a pas ma­tière à contre­sens. On fait ré­fé­rence à une Italie fan­tas­mée... Tout le monde a un pe­tit rêve ita­lien. Ce n’est pas plus com­pli­qué que ça. Par contre, quelle ef­fi­ca­ci­té émo­tion­nelle. Deux trois mots suf­fisent pour faire voya­ger l’au­di­teur. On a tou­jours ai­mé les phrases en ita­lien que di­sait Lio dans “Week-end à Rome” de Da­ho. C’est une grande chan­son. Pour­quoi ? Parce qu’il n’y était en­core ja­mais al­lé (rires).

Un peu ta­quin

R&F : Tho­mas, votre chan­teur, n’est pas là, mais vous al­lez pou­voir ré­pondre à sa place. Ne trou­vez-vous pas qu’il s’est da­van­tage lâ­ché, cette fois, sur le plan vo­cal ?

Bran­co : Je suis d’ac­cord, il y a un genre de li­bé­ra­tion qui a eu lieu. En fait, la voix du disque, au fi­nal, c’est celle qu’on avait, nous, lors­qu’on écri­vait les mor­ceaux. Et Tho­mas a chan­té dans une sorte de mi­cro de confé­ren­cier comme il y en a à l’ONU (rires). Aus­si, on a en­re­gis­tré la voix pro­duite, c’est-à-dire qu’elle avait dé­jà une cou­leur par­ti­cu­lière, qu’on a conser­vée. Ch­ris­tian Maz­za­lai : En vé­ri­té, il a chan­té avec les ef­fets et trou­vé des idées mé­lo­diques en en­ten­dant le son de sa voix comme ça, dans les en­ceintes. Je crois que Ch­ris­tophe bosse aus­si comme ça. Il se met dans une sorte de bulle avec un son bien par­ti­cu­lier et il crée dans ce contexte. Ça lui a don­né une ai­sance, une cer­taine forme de li­ber­té. Bran­co : On aime bien l’idée que la tech­nique in­flue sur l’art. Ça c’est sou­vent vu dans l’his­toire, même si nous, c’est à un pe­tit ni­veau. R&F : On ima­gine que vous êtes sen­sibles aux ac­ci­dents, ces

er­reurs, en stu­dio, dont on peut ti­rer de grandes choses. Bran­co : Elles sont res­pon­sables de notre créa­ti­vi­té à 100 %.

R&F : Car­ré­ment ?

Ch­ris­tian Maz­za­lai : Oui, je confirme. En réa­li­té, on a éla­bo­ré un sys­tème qui fait que dès qu’on entre en stu­dio, tout est en­re­gis­tré. Ça pa­raît ver­ti­gi­neux, mais ça nous a per­mis de conser­ver des choses qu’on n’au­rait peut-être pas été ca­pables de re­pro­duire.

Bran­co : On a même ap­pris à ra­tio­na­li­ser, à pré­ser­ver les ac­ci­dents au maxi­mum. L’es­prit hu­main est très li­mi­té et ce qu’on ar­rive à ima­gi­ner avant un en­re­gis­tre­ment est tou­jours plus res­treint que ce que le ha­sard peut pro­duire. Le ha­sard est le prin­ci­pal com­po­si­teur de Phoenix.

R&F : Lors de notre pre­mière ren­contre, en 2000, vous in­sis­tiez sur le fait d’être un groupe et de tou­jours faire de la mu­sique en­semble. Etes-vous dans le même état d’es­prit ?

Bran­co : Je pense pou­voir af­fir­mer que de­puis trois ans, au­cun d’entre nous n’a com­po­sé la moindre se­conde de mu­sique chez lui.

Ch­ris­tian Maz­za­lai : Pour être tout à fait hon­nête, on avait es­sayé, à l’époque du pre­mier al­bum, de ra­me­ner des trucs écrits chez nous, mais ça ne mar­chait pas. On créé en­semble, quand on est tous les quatre, point barre. Je suis cer­tain que pas mal de groupes à l’an­cienne tra­vaillent en­core comme ça, les Rol­ling Stones...

Bran­co : C’est vrai qu’on ne sait pas tou­jours comment bossent les mu­si­ciens qu’on aime. Bo­wie était un peu le cham­pion de ça. Une sorte de com­pa­gnon, comme à l’époque des ca­thé­drales. Il de­vait connaître des se­crets de fa­bri­ca­tion, c’est cer­tain. Rien que ses grilles d’ac­cords, “Quick­sand”, des chan­sons comme ça, c’est to­ta­le­ment mys­té­rieux.

R&F : Cette an­née, on cé­lèbre le cin­quan­te­naire d’al­bums sé­mi­naux de la pop, dont “Sgt. Pep­per”, des Beatles et, d’un autre cô­té, la re­lève de ce genre mu­si­cal, tel que le grand pu­blic le conçoit, ce sont des ar­tistes comme Adèle, Jus­tin Tim­ber­lake, Beyon­cé. Ça vous ins­pire quoi ?

Bran­co : Rien. Je n’écoute pas ça. Je ne sais pas ce que c’est, je ne peux pas ré­pondre à cette ques­tion. Les seuls mu­si­ciens qui m’in­té­ressent sont ceux qui créent des bulles d’air, de li­ber­té, dans la vase am­biante, dans le tor­rent de boue. Je ne sais pas tou­jours quel est leur style de mu­sique et ils ne sont pas nom­breux, mais c’est ça qui me plaît. Tou­jours est-il que là, tout de suite, je se­rais bien en peine de ci­ter quel­qu’un d’ac­tuel...

Ch­ris­tian Maz­za­lai : Oh, tu exa­gères, il y a quand même des trucs bien... Bran­co : Vas-y, toi qui es plus po­si­tif...

Ch­ris­tian Maz­za­lai : Ben, il y a Mac DeMar­co, Tame Im­pa­la, Do­di El Sher­bi­ni, qui fait de la pop syn­thé...

Bran­co : Ah oui, c’est vrai ! C’est un Fran­çais, un des seuls trucs que j’ai ado­rés ces der­nières an­nées. (Sou­dain in­quiet) Euh, ce que j’ai dit avant, ça ne son­nait pas trop né­ga­tif ?

R&F : Pas du tout.

Bran­co : Ce que je vou­lais dire, c’est que les choses qu’on aime sonnent comme des odes à la li­ber­té. C’est ce que Phoenix es­saie de faire de­puis le dé­but, peut- être avec un es­prit un peu ta­quin... On ne cherche pas à s’in­sé­rer, on a tou­jours été en marge. Ce que je re­marque, c’est qu’on aime plu­tôt bien quand on voit des groupes qui nous res­semblent. Ça nous plaît plus qu’avant. On n’est pas contre un es­prit un peu fa­mi­lial.

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