Que reste-t-il de l’al­bum au­jourd’hui ?

Rock & Folk - - Réédition Du Mois - NI­CO­LAS UN­GE­MUTH

Tout était donc bien pré­pa­ré pour la suite : avec “Purple Rain”, Prince élar­gis­sait en­core plus sa pa­lette et lor­gnait vers la pop et le rock, sans ou­blier ce funk ner­veux et mi­ni­ma­liste qui avait fait son suc­cès. En 1984, donc, une fois avoir — dif­fi­ci­le­ment — ac­cep­té la lai­deur spec­ta­cu­laire de la po­chette (sans par­ler de ceux qui pous­sèrent la dé­vo­tion jus­qu’à al­ler voir en salle l’in­fâme na­vet ac­com­pa­gnant le disque), le jeune qui po­sait le vi­nyle de “Purple Rain” sur sa pla­tine se pre­nait une vé­ri­table or­gie dans la face. Ce qui frappe, en ré­écou­tant au­jourd’hui le disque pour la pre­mière fois de­puis des lustres (l’en­gin res­sort dans une très belle ver­sion com­pre­nant l’ori­gi­nal re­mas­te­ri­sé à Pais­ley Park en 2015, ain­si qu’un live fé­roce en DVD, un disque de singles et ra­re­tés, et un autre d’in­édits pro­ve­nant des mêmes séances), c’est sa jo­via­li­té. Un ou­ra­gan de joie em­barque tout le monde dès les pre­mières notes de “Let’s Go Cra­zy”, qui en­chaîne avec le fa­bu­leux “Take Me With You” (peut-être le plus grand mor­ceau de l’al­bum), le­quel en dit long, dans toute sa per­fec­tion, sur l’état d’es­prit d’un Prince qui avait alors plei­ne­ment confiance en lui et sa­vait que le monde al­lait bien­tôt lui man­ger dans la main. Sur “The Beau­ti­ful Ones”, il chante comme un dieu, puis ar­rivent “Com­pu­ter Blue”, l’ex­tra­va­gant “Dar­ling Nik­ki”, “When Doves Cry” (sans basse) et l’ex­tra­or­di­naire “I Would Die 4 U”, autre mer­veille no­table de l’al­bum et funk mons­trueux. “Ba­by I’m A Star” en­fonce le clou et per­pé­tue la bonne hu­meur glo­bale, avant qu’on ar­rive aux choses qui fâchent : l’épou­van­table “Purple Rain”, as­sem­blage de live et de stu­dio, for­çant vrai­ment trop lour­de­ment sur la pé­dale mé­lo­dra­ma­tique (pleur­ni­chages, cris en tous genres, gui­tare flan­gée, etc.), res­te­ra pour beau­coup comme l’une des plus ter­ribles scies de cette pre­mière moi­tié des an­nées 80. Que reste-t-il de l’al­bum au­jourd’hui ? Prince avait des goûts de ma­que­reau (voir la po­chette) et ai­mait tout ce qui brillait. D’où des sons de gui­tare par­fois atroces et dignes de Van Ha­len, des boîtes à rythme ter­ribles et des syn­thés proxo. Le tout fait un peu qa­ta­ri. Mais bi­zar­re­ment, ce qui, chez d’autres, de­vien­drait in­to­lé­rable plus de trente ans plus tard, ne gâche en rien les qua­li­tés du disque. C’est même très sur­pre­nant, comme si l’ar­tiste était le seul de son époque à pou­voir sur­vivre aux gad­gets so­nores de son temps. Ce n’est pas le moindre de ses ta­lents.

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