Ray­mond Lis­ten

Rock & Folk - - Rééditions - 076 R&F JUILLET 2020 “l’oeuvre dé­li­cate d’un gé­nie bar­ré, fol­lo­wer

“LICORICE ROOT OR­CHES­TRA”

Shim­my-Disc

QUAND SON BLASE SUR­GIT, UN MAU­VAIS COUP SE PREPARE. Kra­mer : le franc-ti­reur de l’in­die rock ni­ne­ties, gou­rou du psy­ché­dé­lisme lo-fi et du ga­rage ba­roque, pro­phète du DIY épique, aus­si fri­pouille que visionnair­e. Com­po­si­teur, in­gé­nieur, mu­si­cien, pa­tron de la­bel, le NewYor­kais a pro­duit, ac­com­pa­gné ou si­gné Da­niel Johns­ton, Moe Tu­cker, Ween, Ga­laxie 500, But­thole Sur­fers, Will Old­ham, John Spen­cer, Jad Fair, John Zorn, The Ma­buses, etc. “Girl, You’ll Be A Wo­man Soon” sur la BO de “Pulp Fic­tion”, c’est Kra­mer aux ma­nettes. Il a lui-même com­po­sé de sacrés al­bums, mais le fleu­ron de sa car­rière, c’est Shim­my-Disc, meilleur la­bel du tour­nant des an­nées 80/ 90. Com­ment Kra­mer a-t-il flin­gué son tré­sor ? Avec une cou­che­rie. Sa femme est en­ceinte, il sort avec sa par­te­naire du groupe Bong­wa­ter, ter­gi­verse, re­vient avec sa lé­gi­time : l’aban­don­née le traîne en jus­tice, ré­clame 4,5 mil­lions de dol­lars. Shim­my-Disc pei­ne­ra à s’en re­mettre. Mais Kra­mer au­ra eu le temps de pro­duire des mer­veilles comme Ray­mond Lis­ten. L’au­teur-pré­sen­ta­teur Ri­chard Metz­ger se sou­vient : “Kra­mer m’a re­mis en main propre l’al­bum de Ray­mond Lis­ten quand il est sor­ti, en 1993. Il m’a dit, à sa fa­çon très WC Fields : ‘Tu ver­ras, c’est un chef-d’oeuvre. Le gars der­rière ça est un pu­tain de gé­nie.’ Il avait rai­son : c’est de­ve­nu un de mes al­bums fa­vo­ris de tous les temps.” Ray­mond Lis­ten ? Pas un gars, mais un groupe for­mé en 1990 à Ne­wark, dans le De­la­ware, par trois étu­diants, dont Ed­ward Moyse, com­po­si­teur-lea­der. L’al­bum “Licorice

Root Or­ches­tra” sort en pleine époque grunge, l’an­née où triomphent les Sma­shing Pump­kins. Ni­veau puis­sance so­nore, Ray­mond Lis­ten ne fait pas le poids. Ce qu’on en­tend dans son pre­mier al­bum, ce sont des ef­fluves d’ “Oc­to­pus” (Syd Bar­rett), un John Len­non de poche, “Hur­dy Gur­dy Man” (Do­no­van), “The Red Telephone” (Love), avec une voix in­croya­ble­ment fa­mi­lière : la même que celle de Marc Bo­lan, che­vro­te­ments com­pris. Tout ça pour­rait sem­bler com­plè­te­ment ana­chro­nique, sauf qu’à 1700 miles de là, à Den­ver, Co­lo­ra­do, une tri­bu adopte la même dé­marche, une es­thé­tique si­mi­laire — le col­lec­tif Ele­phant Six. Neu­tral Milk Ho­tel, Oli­via Tre­mor Con­trol, Of Mon­treal, Apples In Ste­reo, Elf Po­wer, ils émergent en bande : tous ob­tien­dront une re­con­nais­sance consé­quente. Iso­lé dans le De­la­ware, Ray­mond Lis­ten ne bé­né­fi­cie que d’un seul par­rai­nage, ce­lui de Kra­mer — em­bour­bé dans ses em­brouilles ju­di­ciaires. Le disque re­çoit d’ex­cel­lentes cri­tiques dans la presse an­glo-saxonne, le Me­lo­dy Ma­ker par­lant de

treize dé­lices de rêve, qui réus­sissent l’im­pos­sible : être mal­adroits mais ja­mais neu­neus, naïfs mais ja­mais rin­gards.” Un quart d’heure de gloire qui ne gé­nère rien : au­cune vente, fin de Ray­mond Lis­ten. Obs­cu­ri­té par­mi les obs­cu­ri­tés, “Licorice Root Or­ches­tra” brasse trop de pa­ra­doxes : à la fois pop, struc­tu­ré, et bi­zarre, sin­gu­lier, à la fois ba­roque et humble, or­ches­tral et fau­ché, gran­diose et mo­deste. L’ins­tru­men­ta­tion est luxu­riante, glo­cken­spiel, pia­no, gui­tare, flûte, sa­gattes, cla­viers, mais il est im­pos­sible de par­ler de sur­pro­duc­tion — ou alors, “Ram”, c’est du To­to. Il faut ima­gi­ner des com­bi­nai­sons dé­rou­tantes, Da­niel Johns­ton et R Ste­vie Moore pro­duits par un Phi­lip Glass sans le sou, Jac­co Gard­ner re­pre­nant T Rex dans sa ca­ra­vane. Le tout au ser­vice d’une écri­ture épous­tou­flante. Quels ar­tistes sont capables d’ali­gner sur un même al­bum des chan­sons aus­si bou­le­ver­santes que “Eve­ry­day Su­per­na­tu­ral”, “Gar­den Of Chal­ce­do­ny”, “Cloud Sym­pho­nies”, “Ocean’s Long Floor/ Spell On This Room”, “Tan­gled Weeks”, “Sep­tem­ber In The Night” ? Trop de gran­deur, au­cun

: Ray­mond Lis­ten fi­nit au fond des pou­belles de l’his­toire, même pas ci­té dans les bro­chures un­der­ground, sa mu­sique étant trop ac­ces­sible — et dans un même temps in­ca­pable de se vendre à plus de douze exem­plaires. Il existe d’autres al­bums uniques et sans suite, in­jus­te­ment pas­sés à la trappe (à la même époque, ce­lui de Cerebral Corps), mais de cet aca­bit, ils ne se bous­culent pas au por­tillon.

En 1997, le pro­cès entre Kra­mer et la chan­teuse de Bong­wa­ter se règle à l’amiable, le new yor­kais sor­tant son ché­quier. Il vend son la­bel et son stu­dio, se tire à Mia­mi, où il crée en 2005 Se­cond-Shim­my, puis Shim­my-500. Il a en­tre­temps bos­sé sur un disque fan­tas­tique, “Me­lo­deon” de Licorice Roots. D’où sort ce groupe ? Al­lé­luia : c’est la nouvelle for­ma­tion mon­tée par Ed­ward Moyse. Le chan­teur ha­bite tou­jours dans le De­la­ware, fré­quente en­core l’uni­ver­si­té — désormais comme bi­blio­thé­caire. Licorice Roots en­re­gistre entre 1997 et 2009, dans un ano­ny­mat to­tal, sur des la­bels à faire pas­ser Shim­my-Disc pour Uni­ver­sal, cinq al­bums truf­fés de chan­sons mi­ra­cu­leuses — “Pixi­la­ted Pixie”, “Wild­wood Flo­wer”, “Ma­ru­sh­ka”, “Loop-Loo­py”... Si­lence ra­dio de­puis onze ans. Ed­ward Moyse a dis­pa­ru. Etre sous le feu des pro­jec­teurs n’a de toute fa­çon, à notre grand dam, ja­mais été son quo­ti­dien.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.