L’af­faire Ebos­sé.

So Foot - - SOMMAIRE - Par Ch­ris­tophe Gleizes, à Ti­zi-Ou­zou (Al­gé­rie) / Photos: CG et DR.

Il y a un an, Al­bert Ebos­sé, at­ta­quant ca­me­rou­nais de la JS Ka­by­lie, mou­rait dans le stade de foot de son club, des suites d’un trau­ma­tisme crâ­nien. L’arme du crime: une pierre lan­cée par ses propres sup­por­ters. C’est en tout cas la ver­sion pré­sen­tée par les au­to­ri­tés al­gé­riennes. Pro­blème: ce n’est pas la seule. Et peut-être la moins proche de la vé­ri­té. En­quête sur place, à Ti­zi-Ou­zou.

On a long­temps cru qu’il avait été mor­tel­le­ment frap­pé par une pierre lan­cée de la main de ses propres sup­por­ters à l’is­sue d’une dé­faite. C’est du moins la ver­sion of­fi­cielle qui do­mine de­puis plus d’un an en Al­gé­rie. D’autres voix af­firment que le Ca­me­rou­nais de la JS Ka­by­lie, Al­bert Ebos­sé, au­rait plu­tôt été bru­ta­le­ment as­sas­si­né dans le tun­nel qui mène aux ves­tiaires du stade du 1er-No­vembre-1954, sous les yeux de di­zaines de té­moins aphones. Pour­quoi? Com­ment? En­quête sur place, à Ti­ziOu­zou.

Cer­né par les mon­tagnes du Djurd­ju­ra, Ti­zi-Ou­zou s’éveille dans une ron­ron­nante ca­co­pho­nie en cette ma­ti­née d’août. Entre deux coups de klaxons, les chauf­feurs de taxis hé­sitent à re­mon­ter leur vitre face aux ef­fluves des pots d’échap­pe­ment. Dans les ar­tères as­sé­chées et pous­sié­reuses du cen­tre­ville, les com­mer­çants s’af­fairent et se dis­putent le moindre car­ré d’ombre. Plus loin, de­vant la Ci­té des 145-Lo­ge­ments, la tem­pé­ra­ture monte en­core d’un cran. Mal­gré l’heure avan­cée, le siège so­cial de la Jeu­nesse spor­tive de Ka­by­lie est fer­mé. De­vant la lourde porte noire en acier, une cen­taine de sup­por­ters scande des slo­gans agres­sifs, au len­de­main d’une nou­velle dé­faite contre Cons­tan­tine. “Je suis plu­tôt déçu par l’af­fluence, on va mettre ça sur le compte des va­cances”, s’ex­cuse Mou­loud Iboud, le joueur le plus ca­pé de l’his­toire de la JSK, en re­gar­dant la foule ré­tré­cie der­rière lui. Peu im­porte, l’es­sen­tiel est de mar­quer le coup: “Le club est pris en otage de­puis trop long­temps et nous vou­lons que ce­la cesse im­mé­dia­te­ment. Nous sommes de­ve­nus la ri­sée du cham­pion­nat al­gé­rien. Notre seule re­ven­di­ca­tion est le dé­part du pré­sident Han­na­chi qui est en train de dé­truire le club. Le pou­voir de dé­ci­sion lui ap­par­tient en­tiè­re­ment. Per­sonne ne peut dé­pla­cer une chaise du bu­reau sans le consul­ter, alors qu’il est de la pire in­com­pé­tence.” Ré­fé­rence lo­cale, Mou­loud Iboud est le pré­sident du co­mi­té de sau­ve­garde de la JSK. Pour pro­tes­ter, il or­ga­nise sans re­lâche de­puis plu­sieurs mois de nom­breux si­tin et ma­ni­fes­ta­tions pa­ci­fiques. Ces der­nières an­nées, la JSK n’a en ef­fet pas été épar­gnée par les sou­cis ex­tra­spor­tifs, à base de chan­ge­ments d’en­traî­neurs ré­pé­tés, de dé­mis­sions à la chaîne et autres po­lé­miques en tout genre. Avec en point d’orgue cette jour­née tra­gique du 23 août 2014, lors de la­quelle Al­bert Ebos­sé, l’avant-centre du club, a per­du la vie à cause d’un jet de pierre, lan­cée par ses propres sup­por­ters. Of­fi­ciel­le­ment.

Ma­lai­sie, CRS et dé­fi­bril­la­teurs

À l’époque, l’at­ta­quant ca­me­rou­nais de 24 ans en­file les buts sous le maillot jaune et vert de la JSK. Ve­nu de Ma­lai­sie, il s’est ra­pi­de­ment adap­té au cham­pion­nat al­gé­rien, au point d’en de­ve­nir la co­que­luche. “Il était connu et ap­pré­cié dans toute l’Al­gé­rie, confirme Ka­mel Yes­li, son an­cien co­équi­pier et meilleur ami. Même quand on al­lait jouer dans le sud du pays, en plein dé­sert, les gens criaient son nom.” C’est l’en­traî­neur Az­ze­dine Aït Djou­di qui l’a fait ve­nir en Al­gé­rie: “Il est ar­ri­vé avec beau­coup d’am­bi­tions, même s’il avait quelques ap­pré­hen­sions au dé­part. Il était très content que je le re­père et il m’a pro­mis d’être à la hau­teur.” Chose pro­mise, chose due: Al­bert Ebos­sé ter­mine meilleur bu­teur du cham­pion­nat avec 17 buts et per­met à la JSK d’ac­cro­cher la se­conde place du cham­pion­nat ain­si qu’une place en fi­nale de la coupe d’Al­gé­rie. C’est donc plein d’es­poirs que le chou­chou du pu­blic en­tame sa se­conde an­née au club, avec no­tam­ment ce match à do­mi­cile contre l’USM Al­ger, lors de la deuxième jour­née de cham­pion­nat. Un choc très at­ten­du entre les deux clubs les plus ti­trés du pays. L’am­biance est élec­trique, les dé­bats équi­li­brés. Les vi­si­teurs ouvrent le score, mais les lo­caux ré­pliquent sur pe­nal­ty. Bles­sé, Ka­mel Yes­li ob­serve la ren­contre en tri­bunes: “Juste avant le match, Al­bert m’avait

“C’est la loi de l’omer­ta. Ce n’est pas dif­fi­cile à com­prendre: si quel­qu’un parle, il est mort”

Fe­rhat Me­hen­ni, lea­der du mou­ve­ment d’au­to­no­mie pour la Ka­by­lie

“J’ai vu le doc­teur en­trer dans le bloc et j’ai pro­fi­té du fait que la porte bat­tante ne soit pas en­core fer­mée pour me fau­fi­ler der­rière lui. À ce mo­ment pré­cis, j’ai vu Al­bert, sa tête pen­dait et ses bras ne ré­pon­daient plus”

Ka­mel Yes­li, co­équi­pier d’Ebos­sé à la JSK

pro­mis qu’il al­lait mar­quer. Alors ce tir au but, évi­dem­ment, il s’en est char­gé. Je m’en rap­pelle en­core, il est ve­nu au po­teau de cor­ner faire sa danse ha­bi­tuelle avec les sup­por­ters.” Un bon­heur de courte du­rée puisque You­cef Be­laï­li donne fi­na­le­ment la vic­toire à l’USMA, à cinq minutes de la fin. Le dé­but du drame. Au coup de sif­flet fi­nal, pré­cé­dé par son ca­pi­taine Ali Rial, Ebos­sé re­gagne en mar­chant le tun­nel qui mène aux ves­tiaires. “C’était chaud, les sup­por­ters mé­con­tents ont com­men­cé à je­ter des pierres grosses comme mon poing, se rap­pelle Hu­go Broos, l’an­cien en­traî­neur belge de la JSK, qui a vé­cu la tra­gé­die aux pre­mières loges. Je suis ar­ri­vé trente se­condes après car je ve­nais de l’autre cô­té du ter­rain. Quand je suis ar­ri­vé près du tun­nel, j’ai vu Al­bert cou­ché sur le sol, à l’en­trée. On m’a dit qu’il avait été tou­ché par un pro­jec­tile.” Pro­té­gé par les po­li­ciers qui forment un pé­ri­mètre de sé­cu­ri­té, le joueur semble in­cons­cient. “J’ai es­sayé d’al­ler le voir mais les CRS m’ont obli­gé à me di­ri­ger di­rec­te­ment au ves­tiaire. Ils ne vou­laient pas qu’on l’ap­proche, ce qui m’a sem­blé nor­mal sur le coup quand quel­qu’un est in­ani­mé. Une de­mi-heure après en­vi­ron, on a ap­pris dans les ves­tiaires qu’Al­bert avait été trans­por­té d’ur­gence à l’hô­pi­tal.” Dans les tri­bunes, le bouche-à-oreille fait son oeuvre. Si­tué à quelques en­ca­blures du stade du 1er-No­vembre-1954, le CHU de Ti­zi-Ou­zou voit dé­bar­quer une foule im­mense, dans l’anar­chie la plus to­tale. “Comme il n’y avait pas de sé­cu­ri­té à l’en­trée, les sup­por­ters ont com­men­cé à se ruer dans le hall, tout le monde était pa­ni­qué. Les gens pleu­raient, priaient pour qu’Al­bert se re­mette, se sou­vient Ka­mel Yes­li, qui a ap­pris la nou­velle en ar­ri­vant aux ves­tiaires, avant de se pré­ci­pi­ter au che­vet du bles­sé. J’ai vu le doc­teur en­trer dans le bloc et j’ai pro­fi­té du fait que la porte bat­tante ne soit pas en­core fer­mée pour me fau­fi­ler der­rière lui. À ce mo­ment pré­cis, j’ai vu Al­bert, sa tête pen­dait et ses bras ne ré­pon­daient plus. Le mé­de­cin du club m’a vu et m’a tout de suite pous­sé de­hors. Ils m’ont ex­pli­qué qu’ils étaient sur le point d’uti­li­ser les dé­fi­bril­la­teurs. Je ne pou­vais rien faire, Alors j’ai at­ten­du, comme tout le monde.” Qua­rante-cinq minutes après, à 21 h 30, la porte s’ouvre à nou­veau. Épui­sé, le doc­teur sort, s’ef­fondre contre le mur et com­mence à pleu­rer. “C’est à ce mo­ment que j’ai com­pris ce qui était ar­ri­vé”, mur­mure Ka­mel, les larmes aux yeux. Pen­dant ce temps, le reste des troupes qui at­tend dans le ves­tiaire du stade s’in­quiète. Le té­lé­phone sonne, un di­ri­geant dé­croche. Si­lence. “Ebos­sé est mort.” Plon­gée dans l’hor­reur. “J’étais comme hors du monde. Les joueurs, les as­sis­tants et les di­ri­geants ont com­men­cé à crier, se sou­vient Hu­go Broos, en­core trau­ma­ti­sé. Plus ja­mais je ne vou­drais vivre un tel mo­ment.”

“Ebos­sé a été froi­de­ment as­sas­si­né”

Le len­de­main ma­tin, l’Al­gé­rie se ré­veille sous le choc. “On a tué Ebos­sé” titrent les quo­ti­diens spor­tifs Le Bu­teur et Com­pé­ti­tion, en pu­bliant une photo de la vic­time sur fond noir. Entre deux dia­tribes in­di­gnées, les po­li­tiques blâment la sau­va­ge­rie des sup­por­ters et le manque de sé­cu­ri­té des en­ceintes. “C’est une ca­tas­trophe pour le foot­ball na­tio­nal”, com­mente Mah­foud Ker­badj, le pré­sident de la ligue. En signe de deuil, la fé­dé­ra­tion al­gé­rienne de foot­ball sus­pend le cham­pion­nat pen­dant quinze jours. Ce­pen­dant, au mi­lieu des dé­bats en­flam­més, une vi­déo fait ir­rup­tion. Fil­mée in­vo­lon­tai­re­ment par un ca­me­ra­man, puis mise en ligne sur YouTube, la scène gros­sie à la loupe se passe dans le coin gauche en haut de l’écran. On y voit le joueur en­trer sous le tun­nel sain et sauf, pro­té­gé par un cor­don po­li­cier. “Les au­to­ri­tés n’avaient vrai­ment pas pré­vu ça, ex­plique le jour­na­liste Am­nay Ait Ifil­kou, de la SIWEL, l’agence ka­byle d’information, at­ta­blé dans un res­tau­rant du centre-ville. S’il n’y avait pas eu cette vi­déo, leur plan au­rait par­fai­te­ment fonc­tion­né.” Mais la vi­déo existe, et fait des mil­liers de vues sur les ré­seaux so­ciaux. Du coup, la thèse du pro­jec­tile prend du plomb dans l’aile. Sous pres­sion, le pré­sident Han­na­chi com­mence à ca­fouiller face aux ca­mé­ras: “À la vue de ces images, je ne pense pas qu’Al­bert soit dé­cé­dé à cause d’une pierre. C’est pos­sible qu’il ait glis­sé sur une flaque d’eau ou quelque chose comme ça. Nous conti­nuons à cher­cher ce qui s’est pas­sé.” Avant de pri­vi­lé­gier la thèse d’une crise car­diaque, cor­ro­bo­rée par le mé­de­cin du club et le di­rec­teur de l’hô­pi­tal: “Pen­dant le match, Al­bert a four­ni beau­coup d’ef­forts. Au mo­ment où il al­lait quit­ter le ter­rain, il a eu un malaise.” Mais c’est trop tard. Face à ces dé­cla­ra­tions contra­dic­toires, les doutes af­fluent. “Après la mort d’Ebos­sé, j’ai en­ten­du quatre ou cinq ver­sions dif­fé­rentes, iro­nise Hu­go Broos. Je com­prends que juste après le drame il puisse y avoir des in­cer­ti­tudes quant à la cause du dé­cès, mais là c’était très bi­zarre, on chan­geait d’ex­pli­ca­tion à chaque fois.” Fi­na­le­ment, la jus­tice al­gé­rienne tranche dans le tas. Le 25 août, suite à l’au­top­sie pra­ti­quée à l’hô­pi­tal mi­li­taire d’Al­ger, on ap­prend de la bouche du pro­cu­reur que le joueur est dé­cé­dé des suites d’un “trau­ma­tisme cau­sé par un ob­jet conton­dant et tran­chant, pro­vo­quant une hé­mor­ra­gie in­terne”. Le 7 sep­tembre, le mi­nistre des sports al­gé­rien, Mo­ha­med Tah­mi, pré­cise dans la presse que le joueur a été tué par “un jet d’ar­doise tran­chante”,

trou­vée sur un chan­tier avoi­si­nant: “Des tra­vaux étaient en cours près du stade et il y avait beau­coup de gra­vats, de pierres et d’ob­jets conton­dants à dis­po­si­tion sur le chan­tier.” Dans la fou­lée, la JSK est lour­de­ment sanc­tion­née: le stade du 1er-No­vembre-1954 est fer­mé jus­qu’à nouvel ordre et le club doit se dé­lo­ca­li­ser, en plus de jouer ses matchs à huis clos. Ac­cu­sés d’avoir “cou­vert le pays de honte”, les sup­por­ters ka­byles sont interdits de dé­pla­ce­ment. Tri­bu­taire d’une lourde amende, la JSK est en outre ex­clue de la ligue des cham­pions afri­caine, pour la­quelle elle s’est qua­li­fiée. Les se­maines passent, et en dé­pit des soup­çons, l’af­faire se tasse. Pour­tant, contre toute at­tente, un homme va re­lan­cer le dé­bat. Son nom: An­dré Mou­né, mé­de­cin en chef de l’hô­pi­tal de Doua­la, au Ca­me­roun. À la de­mande de la fa­mille du joueur, qui ne croit pas en la ver­sion avan­cée par les au­to­ri­tés al­gé­riennes, il a pro­cé­dé à une se­conde au­top­sie sur le corps ra­pa­trié. Et son ver­dict, pré­sen­té le 13 dé­cembre 2014 de­vant un par­terre de jour­na­listes, est sans ap­pel. S’ap­puyant sur les cli­chés in­sou­te­nables de la dé­pouille, qui dé­filent len­te­ment sur son vi­déo­pro­jec­teur, le doc­teur Mou­né l’as­sure: “Ebos­sé a été froi­de­ment as­sas­si­né.” Au cours de l’exa­men, il a consta­té “une série de cinq lé­sions as­sez pa­tentes qui ne cor­ro­borent pas la thèse avan­cée dans un pre­mier temps”. Dis­po­nible sur in­ter­net, le comp­te­ren­du de la contre-ex­per­tise tient sur quinze pages et se conclut de la ma­nière sui­vante: “M. Al­bert Ebos­sé Bo­jon­go est dé­cé­dé des suites d’une agres­sion bru­tale avec po­ly­trau­ma­tisme crâ­nien. Nous rap­pe­lons pour ce­la, sur le crâne, une em­bar­rure de la ca­lotte, la frac­ture des os de la base, ain­si que la frac­ture des ver­tèbres cer­vi­cales. Sur l’épaule gauche, une luxa­tion et une frac­ture mar­quée de la cla­vi­cule.” En outre, en exa­mi­nant le ca­davre, il re­marque l’ab­sence d’un bout d’os cla­vi­cu­laire. “Se­lon moi, c’est le signe qu’on a vou­lu mas­quer une bles­sure au ni­veau de la cage tho­ra­cique. Pro­ba­ble­ment un coup de cou­teau.” Tol­lé gé­né­ral. “Après ce­la, on a cru que le pro­cu­reur de Ti­zi-Ou­zou se ma­ni­fes­te­rait, re­grette Jean-Jacques Bertrand, l’avo­cat de la fa­mille Ebos­sé, qui se bat main­te­nant de­puis plus d’un an sans re­ce­voir la moindre ré­ponse des au­to­ri­tés ju­di­ciaires. Mais il n’en a rien été.”

Clef de bras et ser­vices de ren­sei­gne­ment

Mais que s’est-t-il donc pas­sé dans le tun­nel? “Il y a for­cé­ment des té­moins, pose Fa­rid Be­ziouen, un an­cien joueur de la JSK. Je connais l’en­droit, il y a tou­jours plein de CRS et de po­li­ciers, des dé­lé­gués du club ou des jour­na­listes qui sont là, c’est im­pos­sible qu’ils n’aient rien vu.” Beau­coup de gens connaî­traient la vé­ri­té, mais pré­fè­re­raient la gar­der pour eux. “C’est la loi de l’omer­ta, ex­plique Fe­rhat Me­hen­ni, le lea­der du mou­ve­ment d’au­to­no­mie pour la Ka­by­lie, at­ta­blé dans un ca­fé de Mon­treuil, car ré­fu­gié po­li­tique en France. Ce n’est pas dif­fi­cile à com­prendre: si quel­qu’un parle, il est mort.” Ce se­rait le cas no­tam­ment d’Ali Rial, le ca­pi­taine du club, “qui a for­cé­ment vu quelque chose”. In­ter­ro­gé à de nom­breuses re­prises, le joueur est de­ve­nu maître dans l’el­lipse: “Ebos­sé était der­rière moi. Su­bi­te­ment, à l’en­trée du tun­nel, je l’ai en­ten­du crier. Je me suis re­tour­né et je l’ai vu tom­ber par terre. Je crois qu’il est tom­bé sur la barre de la bâche.” Ok.

“D’après exa­men des bles­sures, le scé­na­rio vrai­sem­blable est qu’Al­bert Ebos­sé a été im­mo­bi­li­sé de force. On lui a pris le bras gauche vers l’ar­rière et, en vou­lant se dé­ga­ger, son épaule s’est dé­boî­tée. Il a dû se dé­battre et a re­çu un coup sur la ca­lotte crâ­nienne” Doc­teur An­dré Mou­né, mé­de­cin en chef de l’hô­pi­tal de Doua­la

Dans un ex­cès de zèle, le ca­pi­taine pré­cise qu’il n’a vu ni pierre ni sang. Le doc­teur An­dré Mou­né n’a rien vu non plus, mais l’au­top­sie qu’il a pu pra­ti­quer sur le corps de la vic­time lui per­met de ti­rer d’autres conclu­sions: “D’après exa­men des bles­sures, le scé­na­rio vrai­sem­blable est qu’Al­bert Ebos­sé a été im­mo­bi­li­sé de force. On lui a pris le bras gauche vers l’ar­rière et, en vou­lant se dé­ga­ger, son épaule s’est dé­boî­tée. Il a dû se dé­battre et a re­çu un coup sur la ca­lotte crâ­nienne. Ce­la a fait va­ciller les os de la base du crâne, d’où la pré­sence de li­quide cé­pha­lo-ra­chi­dien.” Pour com­plé­ter les dires du doc­teur, il faut se ré­fé­rer à la vi­déo YouTube. “D’après l’étude des gestes et des mou­ve­ments, on peut au moins dire qu’on sent des po­li­ciers mal in­ten­tion­nés”, avance Jean-Jacques Bertrand. Concrè­te­ment, le drame se joue en dix se­condes à peine. Sur la vi­déo, on dis­tingue les po­li­ciers se pré­ve­nir entre eux de l’ar­ri­vée d’Ebos­sé. Au pre­mier plan, trois d’entre eux s’écartent, boucliers le­vés, pour cé­der le pas­sage à l’at­ta­quant. Puis ils se re­groupent ra­pi­de­ment, en­cer­clant le joueur, blo­quant toute op­por­tu­ni­té vi­suelle. C’est à ce mo­ment-là que se joue­rait toute la tra­gé­die et que les images, for­cé­ment, sont plus in­cer­taines. Dans son dos, un po­li­cier semble re­te­nir Ebos­sé par le bras. Un autre lève sa ma­traque sans que l’on puisse pour au­tant le voir as­sé­ner un quel­conque coup, qui, le cas échéant, au­rait été don­né hors cadre. Un ob­jet tran­chant est en­suite je­té hors du tun­nel. Pour fi­nir, on aper­çoit une forme jaune s’écrou­ler sur le sol, au mi­lieu de la co­hue. Dans la fou­lée, plu­sieurs joueurs s’avancent, pen­chés, pour re­gar­der une per­sonne à terre. Au­cun d’entre eux ne le sait en­core mais le drame est dé­jà joué. Et le joueur dé­jà condam­né . Un an après, la scène du crime est in­chan­gée. Le fa­meux tun­nel, re­cou­vert d’une bâche jau­nâtre en plas­tique, est tou­jours là. Au-de­là de la piste d’ath­lé­tisme, les joueurs de la Jeu­nesse spor­tive de Ka­by­lie s’en­traînent dans la désor­ga­ni­sa­tion la plus to­tale. La veille, le ma­na­ger Ka­rim Dou­dane a dé­mis­sion­né, tout comme l’en­traî­neur des gar­diens. C’est donc l’au­to­ri­taire Mou­rad Ka­rouf (évin­cé de­puis, au len­de­main de sa pre­mière dé­faite) qui tente de mo­ti­ver ses troupes, sous le re­gard in­qui­si­teur de po­li­ciers en fac­tion, ma­traques à la cein­ture. Entre deux exer­cices, un homme ap­pelle dis­crè­te­ment à l’écart. “Viens, on parle à cô­té.” Ce der­nier fait par­tie du club. En­tré dans le tun­nel, il lâche quelques re­gards an­xieux, avant de mur­mu­rer: “Fais at­ten­tion, ici, per­sonne ne di­ra la vé­ri­té. Voi­là, c’est ici qu’il a été lyn­ché, sur cette dalle.” Il mime une tête pliée sur le cô­té: “Les po­li­ciers lui ont bri­sé la nuque.” Ous­sa­ma est un té­moin pré­cieux car il a vé­cu le drame de l’in­té­rieur du club. Il sait ce qu’il s’est pas­sé dans le tun­nel, “quel­qu’un qui a tout vu lui a ra­con­té”. Plus tard, alors qu’il conduit sur les routes bos­se­lées de la campagne ka­byle, il par­tage ce qu’il sait: “Le soir du drame, quinze minutes avant que le match ne se ter­mine, un 4x4 noir s’est ga­ré aux abords du stade. Il y avait trois per­sonnes de­dans, ha­billées en ci­vil. Sû­re­ment des agents de la DRS (ser­vice de ren­sei­gne­ment al­gé­rien, ndlr) car ils avaient une al­lure mi­li­taire. Ils étaient mats de peau, grands de tailles, plu­tôt cos­tauds. Ils sont en­trés dans le stade en mon­trant leurs cartes. Dans le tun­nel, ils ont com­men­cé à don­ner des ordres aux po­li­ciers.” S’il n’a de preuve que la bonne foi de son in­for­ma­teur, il peut en re­vanche té­moi­gner per­son­nel­le­ment de

ce qui est ar­ri­vé après le drame: “Une per­sonne du club, dont je ne peux pas dire le nom, m’a ap­pe­lé de­puis la morgue pour me dire qu’Ebos­sé était mort. Il m’a ex­pli­qué qu’on ne sa­vait pas si c’était un ar­rêt car­diaque ou un pro­jec­tile. Il m’a dit d’at­tendre, car ils al­laient dis­cu­ter entre eux pour sa­voir quelle ver­sion ils al­laient don­ner aux mé­dias.” Lui, sur le coup, s’in­ter­roge, puis­qu’il a vu de ses propres yeux le joueur en­trer dans le tun­nel, pour ne plus ja­mais ré­ap­pa­raître. La suite des évè­ne­ments achève de le convaincre. “Quatre jours après, j’étais en train de dé­jeu­ner quand la BRI (Bri­gade de Re­cherche et d’In­ter­ven­tion, ndlr) est ve­nue me voir chez moi, pour me convo­quer à 16 heures au com­mis­sa­riat. Je leur ai de­man­dé si c’était pour l’af­faire Ebos­sé, ils m’ont dit oui. Je suis ar­ri­vé dans une salle, il y avait à peu près dix po­li­ciers. Ils ont com­men­cé à me po­ser toutes sortes de ques­tions sur l’af­faire. L’in­ter­ro­ga­toire a du­ré une heure et de­mie. À un mo­ment, je leur ai dit que je ne croyais pas aux cailloux té­lé­gui­dés, ils ont ri­go­lé. Ils m’ont de­man­dé si j’étais prêt à té­moi­gner que j’avais vu le joueur se faire tou­cher par un pro­jec­tile. Ils m’ont dit qu’ils avaient be­soin de mon aide, pour conclure cette af­faire. J’ai dit que je ne vou­lais pas men­tir. Ils m’ont re­gar­dé, ont dres­sé le PV et m’ont si­gni­fié qu’ils m’ap­pel­le­raient. Et que si j’avais be­soin de quoi que ce soit, ils étaient là.” Une fois de­hors, Ous­sa­ma se pré­ci­pite chez quelques sup­por­ters qu’il connaît et dont la po­lice lui a mon­tré les cli­chés… sans qu’il ne laisse rien pa­raître. “Sur les photos, on les voyait en train de lan­cer des pierres de­puis la tri­bune. Je leur ai dit de chan­ger de coupe de che­veux et de se bar­rer d’ici.”

“Si je parle, des têtes vont tom­ber”

Pour Ous­sa­ma, pas de doute, l’af­faire Ebos­sé dé­passe le simple cadre du foot et de ses tri­bunes. Il es­time qu’il y a eu pré­mé­di­ta­tion, ce qu’ont tou­jours nié les au­to­ri­tés. Une no­tion im­por­tante puis­qu’elle dis­tingue le meurtre de l’as­sas­si­nat. Lou­nès a 20 ans. Il est membre des Ul­tras Ama­zigh, le groupe du vi­rage. Il était là le soir du match. De­puis, une ques­tion le ta­raude. “D’ha­bi­tude, le tun­nel ré­trac­table est tou­jours dé­plié jus­qu’à la pe­louse, pour jus­te­ment évi­ter que les joueurs puissent être bles­sés par des pro­jec­tiles. Or, ce jour-là, il était re­plié.” Plus trou­blant en­core, la tri­bune si­tuée juste au-des­sus du tun­nel, fer­mée de­puis un an pour les mêmes rai­sons, est cette fois ou­verte au pu­blic. Ex­cep­tion­nel­le­ment. “Je ne peux pas croire à une telle coïn­ci­dence, ex­plique Lou­nès, d’un re­gard dé­pi­té. Tout a été ar­ran­gé pour nous faire por­ter le cha­peau. Les gens lan­çaient des pierres oui, mais sur les joueurs de l’autre club. De toute fa­çon, ja­mais nous n’au­rions pu vi­ser Al­bert Ebos­sé, nous l’ai­mions tous, c’était notre joueur pré­fé­ré.” Dans ses nuits sans som­meil, Ka­mel Yes­li a eu le temps de re­jouer la scène dans sa tête, en­core et en­core. Et de no­ter une in­co­hé­rence: “D’ha­bi­tude

“Après la mort d’Ebos­sé, j’ai en­ten­du quatre ou cinq ver­sions dif­fé­rentes. Je com­prends que juste après le drame il puisse y avoir des in­cer­ti­tudes, mais là c’était très bi­zarre” Hu­go Broos, coach de la JSK au mo­ment du drame

à la fin du match, on peut des­cendre tout de suite de la tri­bune of­fi­cielle pour al­ler sur la pe­louse, comme le fait le pré­sident à chaque fois. Mais cette fois, la po­lice nous en a em­pê­chés. Ils ont dit qu’on de­vait at­tendre que tous les joueurs soient ren­trés au ves­tiaire pour li­bé­rer la tri­bune.” Ce n’est pas tout. In­ter­ro­gé sur l’af­faire Ebos­sé par le jour­nal Com­pé­ti­tion en jan­vier 2015, le pré­sident Mo­hand Ché­rif Han­na­chi a contre toute at­tente lais­sé échap­per des pa­roles lourdes de sens: “Je ne vou­lais pas par­ler der­niè­re­ment, car si je parle, des têtes vont tom­ber. Ceux qui ont in­jus­te­ment sanc­tion­né la JSK doivent le­ver la sanc­tion, car notre club a été vic­time dans ce qui s’est pas­sé.” Quelles têtes? Im­pos­sible à sa­voir. Lors­qu’on lui pose la ques­tion, le pré­sident rac­croche au nez. “On a fait ce qu’on a fait” se­ront ses seules pa­roles.

S’il ne ré­pon­dra pro­ba­ble­ment ja­mais, une autre ques­tion mé­rite ré­ponse. Celle du mo­bile du crime. Pour­quoi Al­bert Ebos­sé se­rait-il mort? Pour­quoi lui? De­puis un an, les bruits les plus fous ont cou­ru sur son compte à Ti­zi-Ou­zou. Des ru­meurs de liai­sons avec la femme du pré­sident Han­na­chi, ou des mur­mures étouf­fés sur sa condi­tion d’agent se­cret. Tous les gens qui l’ont connu font en tout cas état d’un jeune homme sans his­toires, plein de bon­té. “Le genre de gars à de­man­der au taxi de s’ar­rê­ter quand il voyait un men­diant dans la rue. Il sor­tait et lui don­nait un billet de 200 di­nars”, se sou­vient Ka­mel Yes­li, qui ha­bi­tait dans le même im­meuble qu’Al­bert, sur le même pa­lier. Bien­tôt re­joint par son pote Fa­rid Be­ziouen, l’an­cien membre du trio, qui joue main­te­nant à Avranches: “On pas­sait beau­coup de temps tous les trois, à dî­ner chez l’un ou chez l’autre. Sou­vent, je l’ac­com­pa­gnais à la banque pour qu’il en­voie de l’ar­gent à sa fa­mille res­tée au pays, où il construi­sait une mai­son. En Al­gé­rie, il tra­vaillait pour les siens, il était en mis­sion.” Dans la vie pri­vée du joueur, père d’une pe­tite fille d’un an, rien ne semble in­di­quer une quel­conque ini­mi­tié. Du moins n’en a-t-il fait part à per­sonne, fa­mille et amis com­pris. Son père, An­dré Bod­jon­go, confirme d’une voix en­rouée: “Al­bert, per­sonne ne le connais­sait comme moi-même. Il me di­sait tout ce qu’il vi­vait en Al­gé­rie et il ne m’a ja­mais dit qu’il se sen­tait mal. Au contraire, il ado­rait sa nou­velle vie.” Pour­tant, les mots de Saïd Fer­guène, qui par­ta­geait sa chambre la veille du match, semblent nuan­cer le ta­bleau: “Le soir de ven­dre­di, c’est-à-dire après 21 heures quand nous sommes ar­ri­vés à l’hô­tel, il me pa­rais­sait quelque peu an­xieux. Je me suis dit que c’était peut-être à cause de l’im­por­tance du match du len­de­main. On a par­lé un peu et on a vite éteint la lu­mière pour dor­mir.” Au mi­lieu des ques­tions, un dé­tail trouble Fe­rhat Me­hen­ni: le fait que le joueur ait été as­sas­si­né en plein stade. Un élé­ment dé­ci­sif. “Au dé­part, j’ai soup­çon­né un crime pas­sion­nel en me di­sant qu’Ebos­sé se­rait sor­ti avec une fille et qu’il y au­rait eu quel­qu’un de ja­loux. Mais dans ce cas, on au­rait pu le tuer alors qu’il ren­trait chez lui ou qu’il sor­tait de chez sa maî­tresse, comme c’est ar­ri­vé à un de mes amis. Or, non seule­ment la ma­nière dont il a été tué est atroce, mais elle n’est pas sans risques. C’est même fou quand on y pense: ce­la s’est fait sous les yeux d’une quin­zaine de per­sonnes! Pour moi, ce­la ne colle pas avec une ven­geance per­son­nelle quel­conque, qui au­rait pu se faire dis­crè­te­ment. Non, s’il est mort dans le tun­nel, c’est parce qu’il de­vait mou­rir dans le stade.” Pas n’im­porte le­quel. Ce­lui de la Jeu­nesse spor­tive de Ka­by­lie. Bien plus qu’un simple club de foot­ball.

“D’ha­bi­tude à la fin du match, on peut des­cendre tout de suite de la tri­bune of­fi­cielle pour al­ler sur la pe­louse. Mais cette fois, la po­lice nous en a em­pê­chés”

Ra­ma­dan, Bar­ça et Houa­ri Bou­mé­diène

Si­tuée dans le nord du pays, à une cen­taine de ki­lo­mètres à l’est d’Al­ger, la Ka­by­lie est une terre de mon­tagnes den­sé­ment peu­plée, foyer des po­pu­la­tions de culture et de tra­di­tion ber­bère. Par op­po­si­tion au reste du pays, sou­mis à l’in­fluence ara­bo-mu­sul­mane, les Ka­byles ont leur propre langue, l’ama­zigh, et un es­prit fron­deur. “De­puis des dé­cen­nies, l’État tente de nous is­la­mi­ser à marche for­cée en fi­nan­çant des mos­quées à tour de bras. Mais elles ne changent pas notre mode de vie, en­tame Am­nay Ait Ifil­kou, en dé­gus­tant une bière. Nous sommes une ré­gion laïque, plus culti­vée, plus ins­truite, moins fa­ci­le­ment ma­ni­pu­lable. Nous ne sommes pas des arabes, nous sommes des ber­bères.” Nos­tal­gique de sa ré­gion na­tale, qu’il a quit­tée suite à ses en­ga­ge­ments au­to­no­mistes, Fe­rhat Me­hen­ni confirme: “Les Ka­byles sont très at­ta­chés à leurs valeurs an­ces­trales. C’est un peuple qui a un rap­port à la re­li­gion très par­ti­cu­lier en ce sens que même si on est ma­jo­ri­tai­re­ment mu­sul­mans, nous re­ven­di­quons le droit de ne pas faire ra­ma­dan, de man­ger du porc, de boire de

Ka­mel Yes­li, meilleur ami d’Ebos­sé à la JSK

l’al­cool. Nous vi­vons beau­coup plus comme des oc­ci­den­taux que comme des orien­taux.” Dans une so­cié­té aus­si ver­rouillée que l’Al­gé­rie, la li­ber­té af­fi­chée des Ka­byles dé­range. Pour la pro­té­ger, ces der­niers, qui s’es­timent au­jourd’hui vic­times d’une “nou­velle forme de co­lo­ni­sa­tion”, n’hé­sitent ja­mais à se dé­fendre vio­lem­ment. Comme lors de la guerre d’in­dé­pen­dance contre la France, où la ré­gion a four­ni le plus grand nombre de “mar­tyrs”, à en ju­ger par les di­zaines de sta­tues qui ornent la ville de Ti­zi-Ou­zou. De­puis, les émeutes et les ma­ni­fes­ta­tions n’ont pas ces­sé. Il y a eu le prin­temps ber­bère, en avril 1980, ré­pri­mé dans le sang, dont le point de dé­part est l’an­nu­la­tion d’une confé­rence sur la poé­sie an­cienne ka­byle, et plus ré­cem­ment, en 2001, les ma­ni­fes­ta­tions du Prin­temps noir, qui ont cau­sé la mort de 123 per­sonnes dans de vio­lents af­fron­te­ments pro­vo­qués par la mort d’un ly­céen dans une gen­dar­me­rie. “De­puis tou­jours, l’État nous per­sé­cute”, syn­thé­tise Am­nay Ait Ifil­kou, en dé­non­çant le “sa­bo­tage éco­no­mique, la dés­in­for­ma­tion et la ma­ni­pu­la­tion mé­dia­tique” dont la ré­gion se­rait vic­time.

Or, au­jourd’hui, le sym­bole ul­time de la cause iden­ti­taire ka­byle, c’est la JSK. Ac­tion­naire mi­no­ri­taire du club, à hau­teur de 3 %, Ra­chid Ka­na est bien pla­cé pour en par­ler: “La JSK est le porte-flam­beau de notre ré­gion. Puisque le reste de la so­cié­té est très contrô­lé, le stade est un moyen pour nous de re­ven­di­quer notre iden­ti­té ber­bère. Un peu comme les Ca­ta­lans avec le Bar­ça. Tous les slo­gans que nous chan­tons sont au­tant de mes­sages po­li­tiques que nous en­voyons à l’État.” Le plus bel exemple de cette uti­li­sa­tion po­li­tique re­monte à 1977, lors de la fi­nale de la coupe na­tio­nale face au NA Hus­sein Dey, un club al­gé­rois. Pré­sent dans les gra­dins, le san­glant dic­ta­teur Houa­ri Bou­mé­diène en­tend des mil­liers de sup­por­ters ka­byles chan­ter avec leurs tripes: “Qui sont ceux-là? Ce sont les ber­bères.” An­cien gar­dien du club, Ilyès Iz­ri en a “en­core la chair de poule”. De­puis ce temps, la JSK est de­ve­nue le club le plus ti­tré d’Al­gé­rie. De­puis sa mon­tée en pre­mière di­vi­sion, en 1969, il n’a ja­mais connu la re­lé­ga­tion, con­trai­re­ment à toutes les autres équipes du pays. Mais l’ul­time pied de nez tient en trois lettres. Les ini­tiales du club. Au­tour d’un thé, Ilyès ex­plique: “Quand le club a été créé en 1946, nous avons choi­si le nom de JSK, qui veut of­fi­ciel­le­ment dire Jeu­nesse spor­tive de Ka­by­lie. À l’époque, on ne pou­vait pas par­ler, c’était la dic­ta­ture. Mais en réa­li­té, ce sigle veut sim­ple­ment dire ‘je suis ka­byle’.” Am­nay Ait Ifil­kou de ré­su­mer: “Abattre la JSK, quelque part, c’est abattre la Ka­by­lie.”

“Jus­tice ne se­ra ja­mais ren­due”

Pour ar­ri­ver à leurs fins, les plus hautes sphères de l’État ont pla­cé un des leurs à la tête du club en 1993: Mo­hand Ché­rif Han­na­chi, an­cien joueur du club. Et le main­tiennent contre vents et ma­rées. Une ma­ni­fes­ta­tion de plus de 20 000 per­sonnes dans les rues de Ti­zi-Ou­zou, en mai der­nier, n’a pas réus­si à le dé­lo­ger… “Il existe entre Han­na­chi et Bou­te­fli­ka des liens d’al­lé­geance re­con­nus”, dé­crypte Fe­rhat Me­hen­ni, avant d’ajou­ter: “Han­na­chi oeuvre pour le dé­pé­ris­se­ment de la JSK, c’est sa mis­sion secrète. Après lui, le dé­luge. Il est ici pour tuer le club à pe­tit feu et le pou­voir le pro­tège jus­qu’à ce qu’il y par­vienne.” Suite à la mort d’Ebos­sé, la sai­son der­nière, le club a failli être ré­tro­gra­dé, ne se sau­vant que lors de la toute der­nière jour­née. “Il y a eu un tra­vail dans les cou­lisses pour ne pas qu’on soit re­lé­gués, si­non la ville au­rait ex­plo­sé”, ba­lance l’ac­tion­naire Ra­chid Ka­na, qui confirme en par­tie les ac­cu­sa­tions de Fe­rhat Me­hen­ni: “À voir son bi­lan, on pour­rait soup­çon­ner Han­na­chi d’in­com­pé­tence. Mais pour moi, c’est in­dé­niable, il y a une vo­lon­té sys­té­ma­tique et dé­li­bé­rée de nuire au club.” Par­mi ses faits d’armes les plus mar­quants, l’an­cien dé­fen­seur de­ve­nu mil­liar­daire a fait spon­so­ri­ser le maillot de la JSK par Echour­rouk, un jour­nal ou­ver­te­ment an­ti­ka­byle, en plus de nom­mer Bou­te­fli­ka pré­sident d’hon­neur de la JSK. “Une vé­ri­table pro­vo­ca­tion”, grince Ilyès Iz­ri, qui com­plète un peu désa­bu­sé: “Il y a deux ans, on a ter­mi­né vice-cham­pion d’Al­gé­rie et fi­na­liste de la coupe. On peut par­ler d’un bi­lan po­si­tif vu le contexte et l’ef­fec­tif. Néan­moins, Han­na­chi a li­mo­gé tout le staff tech­nique et plus de quinze joueurs. Et alors qu’il est mil­liar­daire, il n’a rien construit pour la JSK. Le club n’a même pas de bu­reau digne de ce nom ni de centre de for­ma­tion alors qu’on a des es­poirs pé­tris de qua­li­tés. Il n’y a qu’à voir : Zi­dane, Ben­ze­ma et Bra­hi­mi viennent de Ka­by­lie. Sans rai­son, Han­na­chi dé­truit l’équipe chaque été pour ins­tau­rer un état d’in­sta­bi­li­té chronique. Avec un suc­cès in­dé­niable.” Si de­puis la mort de l’idole ca­me­rou­naise, la JSK n’est plus qu’un tas de ruines, son de­gré d’im­pli­ca­tion dans l’af­faire Ebos­sé reste ce­pen­dant à prou­ver. “C’est en tant que pré­sident de la JSK qu’Han­na­chi a fait for­tune. Il pos­sède dé­sor­mais sur le bou­le­vard Sti­ti un énorme im­meuble de bu­reaux, qui re­groupe des en­tre­prises comme Na­tixis, Peu­geot, Oo­re­doo, alors qu’il n’a au­cun ta­lent et n’a ja­mais tra­vaillé. Tout ce qu’il a au­jourd’hui, il le doit à Bou­te­fli­ka. Alors, si l’État lui de­mande de co­opé­rer, il co­opère”, croit en tout cas sa­voir Ous­sa­ma, dans un der­nier ac­cès de rage.

Avant de s’éclip­ser dans le ca­fé, Fe­rhat Me­hen­ni, lui, pré­vient: “Jus­tice ne se­ra ja­mais ren­due pour Ebos­sé en Al­gé­rie de ma­nière au­to­nome. Il ap­par­tient au gou­ver­ne­ment ca­me­rou­nais et à la CAF de prendre leurs res­pon­sa­bi­li­tés et de faire pres­sion pour que l’en­quête abou­tisse.” De sources concor­dantes, cette der­nière suit ac­tuel­le­ment son cours, sous la pres­sion de la chan­cel­le­rie ca­me­rou­naise. “Pour évi­ter l’in­ci­dent di­plo­ma­tique, la jus­tice al­gé­rienne est donc obli­gée de mettre un mi­ni­mum de res­pec­ta­bi­li­té dans son en­quête, pour don­ner quelques gages de sé­rieux”, ex­plique Am­nay Ait Ifil­kou. En mai der­nier, deux po­li­ciers au­raient même été en­ten­dus dans le plus grand se­cret par le juge d’ins­truc­tion de Ti­zi-Ou­zou. L’information, ré­vé­lée dis­crè­te­ment par une jeune re­crue du tri­bu­nal, n’a ce­pen­dant pas pu être confir­mée, et au­cun jour­na­liste lo­cal n’a pour l’ins­tant osé en dire un mot. “Des ins­truc­tions fermes ont été don­nées à l’en­semble du per­son­nel ad­mi­nis­tra­tif et aux ser­vices de sé­cu­ri­té de gar­der se­cret cette ar­res­ta­tion”, at­teste le jour­na­liste ka­byle, avant de pré­ci­ser qu’un ci­vil au­rait aus­si été en­ten­du. De quoi es­pé­rer? Peut-être. En at­ten­dant, au Ca­me­roun, la pe­tite fille d’Al­bert Ebos­sé s’ap­prête à ren­trer à l’école. Un an après la mort du foot­bal­leur, sa fa­mille conti­nue d’ob­ser­ver le deuil, comme le veut la tra­di­tion afri­caine. À Paris, Jean-Jacques Bertrand pré­pare une grande confé­rence de presse en oc­tobre,avec le mé­de­cin lé­giste et le père du joueur, et compte pro­chai­ne­ment dé­po­ser plainte à la Fifa. À Ti­zi-Ou­zou, Ka­mel Yes­li vient de rem­pi­ler pour deux sai­sons à la JSK, au mi­lieu des messes basses et des non­dits. Quant au mys­té­rieux lan­ceur de pierres, lui, il court tou­jours dans la nature.

“C’est même fou quand on y pense: ce­la s’est fait sous les yeux d’une quin­zaine de per­sonnes!” Fe­rhat Me­hen­ni, lea­der du mou­ve­ment d’au­to­no­mie pour la Ka­by­lie

Ka­mel Yes­li, ami et co­équi­pier d’Al­bert, dans le cou­loir de la mort.

Ti­zi-Ou­zou.

Al­bert Ebos­sé.

Ilyès Iz­ri, l’an­cien gar­dien de la JSK.

Pè­le­ri­nage.

“Han­na­chi dé­gage.”

Lou­nis, le ki­né.

Ra­chid Ka­na, ac­tion­naire de la JSK.

Le lieu du drame.

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