Gaël Ka­ku­ta.

So Foot - - SOMMAIRE - DE­LORME ET GABRIEL CNUDDE / PHOTO: VI / I CONSPORT PAR RO­BIN

Il a sus­ci­té de gros es­poirs avant de se perdre entre les prêts. Mais après une belle sai­son en Li­ga l’an­née der­nière avec le Rayo Val­le­ca­no, le Nor­diste, pas­sé au FC Sé­ville cet été, semble enfin prêt à fer­mer des bouches.

Par­ti trop tôt pour cer­tains, au mau­vais en­droit pour d’autres, Gaël Ka­ku­ta n’a ja­mais confir­mé l’im­mense ta­lent qu’on lui prête de­puis tout jeune. Au FC Sé­ville, le Lil­lois de nais­sance s’offre peut-être un nou­veau dé­part. Pas pour de­ve­nir le “Black Zi­dane”, mais au moins pour ne pas suivre les traces de Mou­rad Megh­ni.

C’est la des­ti­na­tion phare des joueurs fran­çais à la relance et des an­ciens de ligue 1 de­puis quelques sai­sons: le FC Sé­ville, son bouillant stade San­chez Piz­juan et ses épo­pées en Eu­ro­pa League. Entre autres, Ke­vin Ga­mei­ro, Be­noît Tré­mou­li­nas ou Adil Rami se sont ins­tal­lés en An­da­lou­sie, pour re­don­ner du cré­dit à leur car­rière et se faire un pal­ma­rès. Gaël Ka­ku­ta, ac­cueilli le 18 juin par la star des re­cru­teurs, Ra­mon Mon­chi, à l’aé­ro­port San Pa­blo, n’échappe pas à cette réa­li­té. Après une tri­po­tée de se­condes chances, en An­gle­terre, à Di­jon, aux Pays-Bas ou à la La­zio, le club sé­vil­lan res­semble for­te­ment à une der­nière op­por­tu­ni­té pour le na­tif de Lille. Sauf que cette fois, il y a tout lieu de pen­ser qu’il peut enfin s’im­po­ser. Et confir­mer, enfin, tout le bien que le monde du foot­ball pense de lui de­puis plus de dix ans. No­tam­ment parce qu’il sort d’une belle sai­son en Li­ga avec le Rayo Val­le­ca­no (35 matchs, 7 passes dé­ci­sives, 5 buts). En Es­pagne, où il ar­rive à l’été 2014, Ka­ku­ta dé­couvre un cham­pion­nat taillé pour ses qua­li­tés, et un men­tor, Pa­co Jé­mez, coach du club de la ban­lieue ma­dri­lène: “Ka­ku­ta, c’est un autre ni­veau que le Rayo. Il a un ta­lent na­tu­rel et, en plus, il a com­pris qu’il pou­vait don­ner plus. Il est jeune, et en lui en de­man­dant beau­coup, il pour­ra dé­cro­cher des choses im­por­tantes.” À seule­ment 24 ans, le joueur se­rait donc de­ve­nu un homme nou­veau. “Pa­co Jé­mez a réus­si à faire sor­tir toute la rage qui était en moi, que j’avais em­ma­ga­si­née de­puis mon ar­ri­vée à Chelsea, as­sure Gaël Ka­ku­ta. Avec lui, j’ai dé­cou­vert le plai­sir de tra­vailler non-stop, de me dé­pas­ser à chaque en­traî­ne­ment, de faire du rab’ sous 40 de­grés au soleil… Pa­co, c’est un tour­nant dans ma car­rière.” Il était temps, car la car­rière du joueur que les mé­dias an­glais sur­nom­maient le “Black Zi­dane” avait lar­ge­ment dé­vié de sa tra­jec­toire. “Dé­jà à 13 ans, je voyais qu’il était plus fort, trop fort. Même les ad­ver­saires étaient contents de le voir jouer. C’était énorme. Je n’ai ja­mais vu quelque chose de com­pa­rable, ni avant, ni après, se sou­vient Joa­chim Marx, di­rec­teur du centre de for­ma­tion du RC Lens, à Lié­vin, qui voit dé­bar­quer le ga­min à 9 piges. C’était un gar­çon ai­mable et po­li, avec une su­per men­ta­li­té, il n’a eu au­cune dif­fi­cul­té pour se faire des co­pains. Ils étaient tous im­pres­sion­nés. Tout le centre s’ar­rê­tait pour le voir tra­vailler.” À 15 ans, Ka­ku­ta joue même les matchs de Gam­bar­del­la et marque des buts du mi­lieu de ter­rain. Un pré­coce, dont la car­rière dé­colle aus­si vite que les longues échap­pées tout en dribbles dont les com­pi­la­tions ré­galent en­core YouTube.

“Tu n’es pas un homme”

La suite, c’est un trans­fert à Chelsea, en 2007, à 16 ans, mal­gré une ba­taille ju­ri­dique qui coûte près de deux ans d’in­ter­dic­tion de re­cru­te­ment aux Blues (sanc­tion an­nu­lée par le Tri­bu­nal ar­bi­tral du sport), les éloges de Car­lo An­ce­lot­ti –“C’est le joueur le plus fort que j’ai en­traî­né à cet âge”– ou de Mi­chael Bal­lack –“Ka­ku­ta est la vraie star de l’équipe”– et une pre­mière ti­tu­la­ri­sa­tion con­vain­cante face à l’Apoel Ni­co­sie en 2009. Mais la marche est trop haute, la concur­rence trop forte et les at­tentes om­ni­pré­sentes. “Ce ne sont pas les com­pli­ments qui m’ont des­ser­vi, c’est mon im­pa­tience, re­pren­dil. Cer­taines per­sonnes ont in­ter­pré­té ça comme de l’ar­ro­gance, ça ne leur plai­sait pas qu’un jeune de 18 ans soit sur le de­vant de la scène. Mais ce choix d’al­ler à Chelsea, je le re­fe­rais sans hé­si­ter.” Et peu im­porte si l’ex­pé­rience chez les Blues tourne court. À par­tir de 2011, il bour­lingue de prêt en prêt à tra­vers l’Eu­rope. En moins de quatre ans, il écume cinq clubs. À chaque fois, une éti­quette de fai­néant ou d’in­gé­rable di­va le suit. Lors de sa seule ex­pé­rience pro­fes­sion­nelle en France, à Di­jon, après des pas­sages sans éclat à Ful­ham et Bol­ton, il dis­pa­raît des ra­dars au bout d’une quin­zaine de matchs: “Je me suis re­trou­vé en plein mi­lieu d’un rè­gle­ment de comptes entre dif­fé­rentes per­sonnes: d’un cô­té Pa­trice Car­te­ron et de l’autre des membres du bu­reau. C’était fa­cile de dire que j’avais un ca­rac­tère de star­lette plu­tôt que de poin­ter du doigt les vrais pro­blèmes.” Il quitte une se­conde fois l’Hexa­gone, et prend la di­rec­tion du Vi­tesse Arn­hem, puis de la La­zio. Au­tant d’ex­pé­riences plus ou moins ra­tées dont il jure “ne gar­der que le po­si­tif”. Comme aux Pays-Bas, où il ren­contre un en­traî­neur, Fred Rut­ten, qui ne le mé­nage pas. Avant un match face au Feye­noord, Gaël Ka­ku­ta dé­clare for­fait. Rut­ten range ses pin­cettes: “Tu n’es pas un homme.”

Une passe d’armes qui marque le mi­lieu of­fen­sif: “Ça m’a pi­qué au vif, il a su tou­cher la corde sen­sible. Alors le len­de­main, je suis ar­ri­vé vers lui et je lui ai dit qu’il pou­vait comp­ter sur moi.”

Coup de blues et fa­mille adop­tive

À Sé­ville, l’éter­nel es­poir re­trouve non seule­ment un club am­bi­tieux, mais sur­tout son meilleur ami, Ti­mo­thée Ko­lod­zie­jc­zak. Leur ren­contre re­monte à leurs an­nées de for­ma­tion len­soises. Plus qu’un pote, Ko­lo de­vient qua­si­ment un frère, au sens propre, pour Ka­ku­ta. À l’époque, les pen­sion­naires du centre res­tent à l’in­ter­nat et at­tendent le week-end pour re­joindre leur fa­mille. Seule­ment, Gaël rentre très ra­re­ment chez lui. “Sa mère ha­bi­tait à Lille, et elle avait quatre autres en­fants. Elle tra­vaillait à l’hô­pi­tal comme aide-soi­gnante. Du coup, il ne ren­trait pas chez lui le wee­kend, il al­lait chez les co­pains”, ra­conte Joa­chim Marx. “Il ve­nait chez moi qua­si­ment tous le temps, rem­bo­bine Ko­lod­zie­jc­zak. Sa mère l’éle­vait seule, elle bos­sait énor­mé­ment. Alors mes pa­rents, pour lui fa­ci­li­ter la tâche, lui ont pro­po­sé que Gaël vienne chez nous. Il est de­ve­nu comme un qua­trième fils pour mon père. Il l’a vu gran­dir, que ce soit chez moi ou sur le ter­rain tous les week-ends.” Une vie de fa­mille com­pli­quée qui donne fa­ta­le­ment quelques coups de blues à l’adolescent. “Son co­pain An­tho­ny Ihou ve­nait tout le temps me trou­ver pour me dire qu’il était triste, que Gaël pen­sait ar­rê­ter le foot­ball même”, se sou­vient Marx. “Di­sons que j’avais sou­vent ten­dance à être dans mon monde… J’ai mes pé­riodes. Par­fois je dé­con­nais avec tout le monde, et d’autres fois j’ai­mais être tout seul. Il a sans doute pris ma so­li­tude pour de la tris­tesse”, nuance au­jourd’hui Ka­ku­ta. Cette sai­son, tout est réuni pour que le cham­pion d’Eu­rope des moins de 19 en 2010 –tour­noi dont il est élu meilleur joueur– ef­face dé­fi­ni­ti­ve­ment sa mine triste et se re­mette à sou­rire. “Ici, il y a des es­paces, il se re­trouve sou­vent en un contre un. Et sur­tout, on lui de­mande beau­coup d’ef­forts. Ça lui per­met de pro­gres­ser sur le plan phy­sique, ce qui était son dé­faut avant. Dé­sor­mais, il ar­rive à les ré­pé­ter et c’est ce qui a fait la dif­fé­rence pour qu’il dé­colle enfin”, ana­lyse Ti­mo­thée Ko­lod­zie­jc­zak. La pers­pec­tive d’un come-back à Di­jon ou Bol­ton de­vrait aus­si l’ai­der à sai­sir cette der­nière chance…

Fait d’armes 2015-16: le 24 jan­vier, 21e jour­née de Li­ga, Ka­ku­ta marque contre l’At­le­ti­co, club spon­so­ri­sé par l’Azer­baïd­jan. Le pro­duit du centre de for­ma­tion du RC Lens sou­lève son maillot et laisse en­tre­voir un tee-shirt avec la tête de Mam­ma­dov bar­rée et une men­tion “Je suis Gervais Martel”.

“Ce ne sont pas les com­pli­ments qui m’ont des­ser­vi, c’est mon im­pa­tience. Cer­taines per­sonnes ont in­ter­pré­té ça comme de l’ar­ro­gance, ça ne leur plai­sait pas qu’un jeune de 18 ans soit sur le de­vant de la scène à Chelsea”

Gaël Ka­ku­ta

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.