Is­lande in the sun.

So Foot - - SOMMAIRE - Par Ar­thur Jeanne et Alexandre Dos­kov, à Reyk­ja­vik et Vest­man­naey­jar / Photos: Heiða Hel­gadót­tir, Imago/ Panoramic, AJ et Panoramic

Long­temps sy­no­nyme de trois points fa­ciles pour l’ad­ver­saire, l’Is­lande s’est ré­veillée brus­que­ment ces der­nières an­nées, à la fa­veur d’un pro­gramme de dé­ve­lop­pe­ment, d’in­fra­struc­tures et de for­ma­tion am­bi­tieux. Au point de faire fi­gure d’équipe à battre à quelques mois de l’Eu­ro…

Long­temps, l’Is­lande n’a pas exis­té sur la carte du foot­ball, tout juste ré­duite à un rôle de faire-va­loir lors des phases de qua­li­fi­ca­tions aux grands tour­nois in­ter­na­tio­naux. Pour­tant, les Strá­kar­nir ok­kar, em­me­nés par la pro­met­teuse gé­né­ra­tion 1989-90 et un vi­sion­naire sué­dois, pour­raient bien être l’équipe sur­prise de l’Eu­ro 2016. Une sé­lec­tion qui opère sa mue de­puis quinze ans, mène dis­crè­te­ment sa ré­vo­lu­tion dans les gym­nases et les ter­rains cou­verts du pays, et peut re­mer­cier le krach fi­nan­cier de 2008…

Douze de­grés, un pe­tit vent mais un soleil franc. La météo est ex­cep­tion­nelle en ce mois de juillet à Reyk­ja­vik. Un été d’au­tant plus agréable sous ces la­ti­tudes que, pour la pre­mière fois de l’his­toire, l’Is­lande est sur le point de se qua­li­fier pour une com­pé­ti­tion in­ter­na­tio­nale, l’Eu­ro 2016. Une prouesse ren­due pos­sible par un sans-faute dans l’antre du stade Lau­gar­dalsvöl­lur, qui abrite par ailleurs les bu­reaux de la Fé­dé­ra­tion au deuxième étage. Ici, tous les vi­si­teurs –les Hol­lan­dais, les Tchèques et les Turcs– se sont cas­sé les dents. Mieux, les Strá­kar­nir ok­kar pointent dé­sor­mais au 24e rang du clas­se­ment Fifa. De­vant les autres pays nor­diques. Une nou­veau­té dans un pays qui ne comp­tait jusque-là que sur Björk, ses au­teurs po­li­ciers, ses pay­sages lu­naires et son vol­can Ey­jaf­jal­la­jö­kull pour faire l’ac­tua­li­té. “Nous sommes une île de 300 000 ha­bi­tants, la taille d’une pe­tit ville fran­çaise et nous sommes qua­li­fiés pour l’Eu­ro de hand, de basket et presque qua­li­fiés pour l’Eu­ro 2016 de foot­ball. Quand on y ré­flé­chit, c’est fou!”, s’es­claffe Vi­dir Si­gurd­sson, ré­dac­teur en chef des sports de Mor­gun­bla­did, at­ta­blé au Ca­fé Paris, une ins­ti­tu­tion bran­chée du centre-ville. D’au­tant plus fou que, pen­dant des dé­cen­nies, le foot­ball is­lan­dais ne se contente que de minces ex­ploits dans de longues sé­ries de dé­faites. Et d’un kick-and-rush ap­pli­qué par des joueurs au phy­sique de pê­cheurs de ba­leines. “Quand on a joué contre la France, ici en 1998 (1-1, au mois de sep­tembre, juste après le titre de cham­pion du monde, ndlr), on avait cinq dé­fen­seurs cen­traux der­rière, et trois gars de­vant sur qui on ba­lan­çait. Le mi­lieu était presque in­exis­tant. On n’avait per­sonne ca­pable de gar­der le bal­lon, s’amuse Her­mann Hrei­dars­son, an­cien ca­pi­taine de la sé­lec­tion. Avant, l’équipe na­tio­nale, c’était les six ou sept mecs qui jouaient à l’étran­ger, as­su­rés d’être ti­tu­laires, et trois ou quatre autres du cham­pion­nat lo­cal qui s’es­ti­maient heu­reux d’avoir été choi­sis! Ce n’était pas as­sez pour af­fron­ter les grosses équipes eu­ro­péennes et faire des matchs cor­rects.” Arnór Gudjohnsen, pion­nier du foot is­lan­dais pas­sé par Bor­deaux au dé­but des an­nées 90, père et agent d’Ei­dur Gudjohnsen, pré­cise: “Au­jourd’hui, ils sont peut-être vingt à pou­voir jouer à l’étran­ger et être dans le onze de dé­part.” Et les quinze mille places (un ving­tième de la po­pu­la­tion du pays) du Lau­gar­dalsvöl­lur de se vendre dé­sor­mais en quelques minutes, quelle que soit l’équipe en face…

“Avant, l’équipe na­tio­nale c’était les six ou sept mecs qui jouaient à l’étran­ger, as­su­rés d’être ti­tu­laires. Et trois ou quatre autres du cham­pion­nat lo­cal qui s’es­ti­maient heu­reux d’avoir été choi­sis!” Her­mann Hrei­dars­son, an­cien ca­pi­taine de la sé­lec­tion

Al­coo­lisme, ta­ba­gisme et “nou­veaux vi­kings”

Alors, com­ment un pays per­du au nord de l’océan At­lan­tique, condam­né à es­sayer de perdre sur le plus pe­tit score pos­sible, a-t-il pu pro­duire une cen­taine de foot­bal­leurs pro­fes­sion­nels et de­ve­nir une terre hos­tile pour les équipes ad­verses en à peine cinq ans? Une ques­tion qui agace presque Hei­mir Hall­grim­sson, co­sé­lec­tion­neur na­tio­nal: “Pour­quoi le foot­ball is­lan­dais connaît un suc­cès sou­dain? On nous le de­mande tout le temps. Si la ré­ponse était simple, je la donnerais!” Pour­tant, les élé­ments de ré­ponses existent. Os­kar Thor Ar­mans­son, en charge des sports dans un mi­nis­tère qui re­groupe sans dis­cri­mi­na­tion la culture, la jeu­nesse, la science et l’édu­ca­tion, re­monte le temps et re­vient aux ori­gines de la trans­for­ma­tion: “Dans les an­nées 90, la consom­ma­tion d’al­cool et le ta­ba­gisme chez les jeunes étaient un pro­blème. Le mi­nis­tère a alors commandé des études qui ont mon­tré que l’ins­crip­tion dans un club de sport, quand elle était bien or­ga­ni­sée, per­met­tait de ré­duire l’al­coo­lisme chez les mi­neurs. Les po­li­tiques ont pris le su­jet en main, en pre­mier lieu les mu­ni­ci­pa­li­tés.” Quand les villes prennent le re­lais, au dé­but des an­nées 2000, l’Is­lande est en plein boom éco­no­mique. Outre les bu­si­ness­men is­lan­dais, alors sur­nom­més “les nou­veaux vi­kings”, qui in­ves­tissent mas­si­ve­ment au Da­ne­mark et en An­gle­terre, où ils s’offrent West Ham et Stoke Ci­ty, les re­tom­bées pro­fitent aus­si au ni­veau lo­cal, comme l’ex­plique Siggi Ey­jolf­sson, res­pon­sable du dé­ve­lop­pe­ment et di­rec­teur tech­nique na­tio­nal du foot is­lan­dais de 2002 à 2014: “À par­tir de 2002, les mu­ni­ci­pa­li­tés ont com­men­cé à construire des ter­rains cou­verts, avec l’ar­gent des im­pôts lo­caux. Les gens étaient d’ac­cords pour que leurs sous soient uti­li­sés à ça, car ils vou­laient que leurs en­fants s’en­traînent.” Si l’Is­lande ne dis­pose alors que d’un seul ter­rain en in­té­rieur, treize ans plus tard, le pays en compte onze, aux­quels

s’ajoutent une ving­taine de syn­thé­tiques ex­té­rieurs et cent trente mi­ni­ter­rains aux quatre coins de l’île. Un chan­ge­ment si­gni­fi­ca­tif et dé­ter­mi­nant pour l’évo­lu­tion du foot­ball, dans un pays où le cham­pion­nat ne se dis­pute que de mi-mai à fin sep­tembre, condi­tions météo obligent. “Avant, les gens jouaient au basket et au hand l’hi­ver et le foot était un sport d’été. L’herbe, ici, d’oc­tobre à fin avril, ça n’est même pas la peine d’y pen­ser! Entre le vent, la pluie, la neige et le gel, im­pos­sible! Main­te­nant ça n’est plus le cas. Avec les in­door halls, ou même les ter­rains syn­thé­tiques ex­té­rieurs, on peut s’en­traî­ner au foot toute l’an­née”, mar­tèle Hall­grim­sson. En ban­lieue de la ca­pi­tale, le club de pre­mière di­vi­sion de Brei­da­blik Ko­pa­vo­gur pos­sède une halle gi­gan­tesque où l’odeur du ga­zon syn­thé­tique tout juste po­sé saute im­mé­dia­te­ment aux na­rines. De belles pe­louses ar­ti­fi­cielles qui en font l’un des meilleurs centres de for­ma­tion d’Is­lande –Gyl­fi Si­gurd­sson, le mi­lieu de Swan­sea, est no­tam­ment pas­sé par là– et per­mettent aux ado­les­cents de s’en­traî­ner après les cours jus­qu’à cinq fois par se­maine. Le reste du temps, ils dis­putent des matchs. Et ont même l’oc­ca­sion de par­tir dès leurs qua­torze ans à l’étran­ger pour des tour­nois, ap­puie Da­di Rafns­son, res­pon­sable de la for­ma­tion: “Ils sont al­lés en An­gle­terre jouer contre Chelsea, ou West Ham, et ils se sont ren­du compte qu’ils étaient aus­si bons qu’eux et qu’ils pou­vaient les battre.” Une prise de conscience im­por­tante, même si le com­plexe d’in­fé­rio­ri­té n’a ja­mais fait par­tie de la men­ta­li­té is­lan­daise. “On a conscience d’être une pe­tite na­tion mais on a ten­dance à l’ou­blier. Je di­rais que c’est de la mé­ga­lo­ma­nie mé­lan­gée à un com­plexe d’in­fé­rio­ri­té, mais c’est très mar­rant d’être is­lan­dais. Il se passe tou­jours quelque chose. Si ça n’est pas le krach fi­nan­cier ou l’érup­tion d’un vol­can, c’est la météo ou le der­nier tsu­na­mi tou­ris­tique. L’Is­lande n’est ja­mais calme”, ex­plique l’écri­vain Hall­gri­mur Hel­ga­son, au­teur de 101 Reyk­ja­vik. “Les Is­lan­dais ont beau­coup de confiance, ils ont une per­son­na­li­té forte, sont très sûrs d’eux. D’ailleurs quand ils partent à l’étran­ger, beau­coup de­viennent ca­pi­taine de leur équipe, c’est très in­té­res­sant. Quand tu vis dans un pe­tit pays, tout le monde a la sen­sa­tion d’être quel­qu’un d’im­por­tant, d’avoir un rôle à jouer. Cha­cun pense qu’il est plus im­por­tant qu’il ne l’est réel­le­ment”, pour­suit Da­di Rafns­son.

Pêche au had­dock et Da­vid James

“Pe­tit pays”, par sa po­pu­la­tion certes, mais pas par sa su­per­fi­cie. L’Is­lande est plus grande que le Por­tu­gal par exemple, ou le Luxem­bourg et les Pays-Bas réunis. Et si les Is­lan­dais sont ré­par­tis aux deux tiers entre Reyk­ja­vik et ses alen­tours, le reste se des­sine entre gla­ciers, champs de lave et trou­peaux de mou­tons. De vastes éten­dues sau­vages et un com­bat per­ma­nent contre les élé­ments qui forgent aus­si cette fa­meuse âme is­lan­daise, se­lon Hei­mir Hall­grim­son: “L’Is­lan­dais aime croire qu’il est plus dur au mal que les autres, qu’il a quelque chose de spé­cial qui le rend plus fort. La pre­mière rai­son à ce­la et c’est un fait, c’est la météo. Il peut faire beau comme au­jourd’hui, et dix minutes plus tard, il peut y avoir une tem­pête, de la pluie, de la neige. Il faut faire avec. C’est dur d’être ici par­fois, sur­tout quand tu vis hors de Reyk­ja­vik, les condi­tions météo bloquent pas mal de choses.” Par­fois même les équipes de foot. Comme celle d’IBV, ins­ti­tu­tion pré­sente au plus haut ni­veau na­tio­nal en foot­ball fé­mi­nin et mas­cu­lin, plu­sieurs fois cham­pionne d’Is­lande et à deux heures de route plus une heure de fer­ry et de houle de Reyk­ja­vik. Loin de l’ef­fer­ves­cence des bars de la rue Laugavegur, le club se si­tue sur l’île vol­ca­nique de Vest­man­naey­jar. 4 200 ha­bi­tants, qui vivent ma­jo­ri­tai­re­ment de la pêche au ca­billaud et à l’ai­gle­fin, peuplent ce gros mor­ceau de caillou en­ca­dré par des fa­laises gi­gan­tesques où se nichent des ma­ca­reux, oi­seaux dont les pe­luches sont très ap­pré­ciées par les tou­ristes et que les îliens “chassent au fi­let, en grim­pant à cran de fa­laise”, ren­seigne Hrei­dars­son, qui fut éle­vé au grand air des îles West­mann. Un en­droit qui a vu naître d’autres gloires du foot, comme As­geir Si­gur­vins­son, pas­sé par le Bayern dans les an­nées 80, consi­dé­ré comme le meilleur joueur de l’his­toire du pays, ou Hei­mir Hall­grim­sson, le sé­lec­tion­neur ac­tuel, qui a tou­jours son ca­bi­net de den­tiste dans le vil­lage. Et qui a connu Da­vid James. En 2013, la for­ma­tion d’IBV l’ac­cueille dans son stade coin­cé entre d’im­menses fa­laises. Pen­dant une ving­taine de matchs, le gar­dien an­glais se confronte à une nature ca­pri­cieuse et exi­geante. “Mère nature est très dure ici pen­dant l’hi­ver. Pour al­ler sur terre et dis­pu­ter des matchs à Reyk­ja­vik, on en a pour trois heures de fer­ry. Quand la mer est dé­chaî­née, on ne peut pas prendre le ba­teau. En avion, ce n’est pas la peine, c’est plus cher de vo­ler d’ici à Reyk­ja­vik que de Reyk­ja­vik à Londres. Si tu fais tous ces ef­forts pour jouer, ça te crée une men­ta­li­té spé­ciale”, loue In­gi Si­gurd­sson, cham­pion d’Is­lande en 98 avec l’IBV. Un état d’es­prit au­quel l’an­cien por­tier des Th­ree Lions a tout de suite adhé­ré. “Il a tout fait comme un lo­cal, se sou­vient Hall­grim­sson. L’IBV est un pe­tit club fa­mi­lial où les joueurs mettent la main à la pâte, ins­tallent les pan­neaux pu­bli­ci­taires. Da­vid ne re­chi­gnait pas, avant les matchs, il ve­nait un mar­teau à la main pour clouer les pan­neaux Co­ca-Co­la au bord du ter­rain! Il a même dé­char­gé des caisses de pois­sons pour ai­der les pê­cheurs.” Le sport comme ci­ment de la com­mu­nau­té.

Les joueurs, les ins­tal­la­tions et la men­ta­li­té sont là. Il faut main­te­nant des hommes pour ex­ploi­ter le tout. En 2002, Siggi Ey­jolf­sson, an­cien in­ter­na­tio­nal, di­plô­mé en psy­cho­lo­gie du sport de l’uni­ver­si­té de Ca­ro­line du Nord, prend les rênes de la di­rec­tion tech­nique na­tio­nale. Sa mis­sion: for­mer des coachs. Il dé­cide, avec l’ap­pui de la fé­dé­ra­tion, de condi­tion­ner l’em­bauche d’un en­traî­neur à l’ob­ten­tion de ses di­plômes. Hei­mir Hall­grim­sson entre dans le dé­tail: “Tous les clubs doivent avoir des coachs qui ont au moins la li­cence UEFA B, et si­non la li­cence A. Quand tu com­mences à coa­cher, peu im­porte que tu en­traînes des ga­mins, tu dois avoir la li­cence B, c’est obli­ga­toire.” Aus­si bien dans un vil­lage per­du des fjords de l’Ouest qu’à Reyk­ja­vik, le pays se dote d’édu­ca­teurs per­for­mants. “Le coach de ma fille de six ans a la li­cence A de l’UEFA. La fé­dé­ra­tion est très stricte là-des­sus! C’est im­pos­sible que ce soit le pa­pa ou la ma­man qui en­traîne. Tous les coachs sont di­plô­més et payés, même dans les vil­lages de 500 ha­bi­tants”, abonde Iris Ro­berts­dot­tir, pré­si­dente de l’IBV. De­puis, Ey­jolf­sson a quit­té son poste et of­fi­cie comme ad­joint à Lilles­trom, en Nor­vège. Ce qui ne l’em­pêche pas de van­ter le mo­dèle is­lan­dais lors de confé­rences qu’il donne: “En Is­lande, il y a en­vi­ron 700

“Il se passe tou­jours quelque chose. Si ça n’est pas le krach fi­nan­cier ou l’érup­tion d’un vol­can, c’est la météo ou le der­nier tsu­na­mi tou­ris­tique. L’Is­lande n’est ja­mais calme”

Hall­gri­mur Hel­ga­son, écri­vain

“Les Is­lan­dais sont très sûrs d’eux. Quand tu vis dans un pe­tit pays, tout le monde a la sen­sa­tion d’avoir un rôle à jouer. Cha­cun pense qu’il est plus im­por­tant qu’il ne l’est réel­le­ment” Da­di Rafns­son, res­pon­sable de la for­ma­tion du club de Brei­da­blik Ko­pa­vo­gur

coachs di­plô­més, dans 90 clubs. Plus de 200 ont la li­cence A et le reste la li­cence B.” Puis, pa­ta­tra, la crise sur­git en 2008.

Un gar­dien de but réa­li­sa­teur de clips

Du­re­ment frap­pé, le pays, gri­sé par l’em­bel­lie éco­no­mique des an­nées 2000, re­vient à une réa­li­té plus com­pli­quée. “La crise a été très dure car il y avait énor­mé­ment d’in­cer­ti­tudes, per­sonne ne sa­vait ce qui al­lait se pas­ser. Pen­dant au moins deux ans, les gens ont per­du leur tra­vail, l’immobilier était hors de prix”, af­firme Da­di Rafns­son. En fi­li­grane, l’Is­lande au­rait sur­tout été vic­time de son ex­cès de confiance. “La crise ban­caire illustre notre men­ta­li­té conqué­rante à l’ex­cès. En 2003, on n’avait au­cune banque par­mi les 800 plus im­por­tantes du monde, et en 2008, deux dans les 100 plus grosses du monde. Les quatre plus grosses banques ont fait faillite, tout le sys­tème ban­caire s’est ef­fon­dré et tout le dé­par­te­ment où je bos­sais a été sup­pri­mé. Et les gens ont dû trou­ver autre chose, mon­ter un bu­si­ness, trou­ver un re­fuge dans le sport”, ana­lyse ré­tros­pec­ti­ve­ment Da­di. Qui s’en est bien sor­ti: “Les choses se sont amé­lio­rées pour moi, je gagne cor­rec­te­ment ma vie, qui est bien plus fun que la banque dans la­quelle je tra­vaillais. Dans un pe­tit pays, cha­cun a un fi­let de sé­cu­ri­té, et les gens ont sou­vent deux rôles à jouer. Un avo­cat peut aus­si être écri­vain. Un taxi peut être bat­teur dans un groupe qui fait des tour­nées en Eu­rope. D’ailleurs, le gar­dien de but de la sé­lec­tion est aus­si réa­li­sa­teur de clips et de pubs.” Alors que le pays s’ef­fondre, que des foules se ras­semblent pour ma­ni­fes­ter à coups de cas­se­role de­vant le par­le­ment, cer­tains voient donc dans la crise une au­baine, l’oc­ca­sion de se re­mettre en ques­tion. Une in­tros­pec­tion bé­né­fique pour le foot is­lan­dais. De­puis son bu­reau mi­nis­té­riel, Os­kar Thor Ar­mans­son l’ad­met à de­mi- mots: “À cause de la crise fi­nan­cière, le gâ­teau est de­ve­nu plus pe­tit. C’est de­ve­nu plus dif­fi­cile pour les clubs d’avoir des spon­sors, mais la crise n’a pas eu d’ef­fet sur le dé­ve­lop­pe­ment du sport car en pé­riode de crise, il faut trou­ver de nou­velles res­sources, en faire en­core plus.” Brei­da­blik, le club de Da­di Rafns­son, illustre par­fai­te­ment ce sys­tème D: “En 2006, on avait pas mal de foot­bal­leurs étran­gers, les seuls pro­fes­sion­nels du club, et on a fi­ni dans le ventre mou du clas­se­ment. En 2008, ils sont tous par­tis car on n’avait plus les moyens de les payer, et on a dû faire jouer des ga­mins for­més au club. Cer­tains avaient 16 ans et on a été cham­pions! Au­jourd’hui, neuf sont de­ve­nus pros en Eu­rope.” Bin­go!

Le beauf de Sua­rez et l’air de Yel­low Sub­ma­rine

Pa­ral­lè­le­ment, au sor­tir de la crise, la gé­né­ra­tion do­rée du foot­ball is­lan­dais, celle éle­vée sur les ter­rains qui ont bour­geon­né de­puis le dé­but du siècle, émerge. En 2011, l’Is­lande se hisse en phase fi­nale de l’Eu­ro des moins de 21 ans après avoir co­gné l’Al­le­magne, 4- 1, en qua­li­fi­ca­tions. Cette cu­vée 1989- 90 est celle de Gyl­fi Si­gurd­sson, du néo- Nan­tais Kol­beinn Sig­thors­son, d’Aron Gun­nars­son, ou en­core de Bir­kir Bjar­na­son. Par­tout, l’Is­lan­dais de­vient ten­dance: “Ces der­nières an­nées, nous avons trou­vé notre amour- propre, spé­cia­le­ment la jeune gé­né­ra­tion. Le monde est leur scène. Of Mons­ters and Men sont nu­mé­ro un sur iTunes, des jeunes mu­si­ciens ob­tiennent des BAFTA ( récompense bri­tan­nique) et des Gol­den Globes, les réa­li­sa­teurs sont pri­més à Cannes, et les écri­vains pu­bliés un peu par­tout dans le monde. Nos foot­bal­leurs se sont mis au dia­pa­son”, théo­rise Hel­ga­son. Les Is­lan­dais ex­portent au­jourd’hui des mi­lieux et des ai­liers, alors qu’il y a en­core quinze ans, le pays for­mait prin­ci­pa­le­ment des dé­fen­seurs. Des hommes adap­tés aux joutes aé­riennes de la Pre­mier League, une pas­sion is­lan­daise. Et ce, dès les an­nées 60. Vi­dir Si­gurd­sson se sou­vient: “Quand j’étais jeune, la té­lé na­tio­nale dif­fu­sait un match de foot­ball an­glais par se­maine. Mais avec une se­maine de re­tard! C’est comme ça que tous les Is­lan­dais sont de­ve­nus fous du foot an­glais, avant d’être fan d’une équipe is­lan­daise, cha­cun sou­tient une équipe de Pre­mier League. Moi je suis de­ve­nu sup­por­ter de Der­by Coun­ty à l’ado­les­cence!” Pas un ha­sard, dès lors, si le KR, le plus grand club du pays, joue en noir et blanc: en 1899, ses fon­da­teurs étaient dé­jà fans de New­castle. Dans la tri­bune désuète du KR- völ­lur, on dé­guste des hot- dogs en re­pre­nant un chant in­com­pré­hen­sible sur l’air de Yel­low Sub­ma­rine. L’in­fluence bri­tan­nique, tou­jours. Le jeu long est de ri­gueur, et les tacles de Gon­za­lo Bal­bi, le beau- frère de Luis Sua­rez, sont lon­gue­ment ap­plau­dis. La co­pie conforme d’une équipe de di­vi­sion in­fé­rieure an­glaise. Pour­tant, face au KR qu’il af­fronte ce jour- là, le Brei­da­blik de Da­di Rafns­son pro­pose un 4- 3- 3 plus lé­ché. Un jeu d’inspiration ba­tave, aux an­ti­podes du jeu di­rect de l’ins­ti­tu­tion de Reyk­ja­vik. Une guerre des styles qui ac­couche d’une sou­ris, 0- 0, mais qui sym­bo­lise la mue du foot­ball na­tio­nal et le chan­ge­ment de pro­fil dans les joueurs ven­dus à l’ex­port. “En sé­lec­tion, on a une tra­di­tion de long ball, mais c’était his­to­ri­que­ment à cause des qua­li­tés na­tu­relles de nos joueurs. Dé­sor­mais, ils sont plus forts tech­ni­que­ment, plus ra­pides et plus vifs. On peut s’ap­puyer sur plu­sieurs sys­tèmes de jeu”, syn­thé­tise Hall­grim­son. “Pen­dant un mo­ment, tout le monde vou­lait s’ins­pi­rer de l’Es­pagne, mais quel sens ça au­rait pour l’Is­lande de jouer comme ça? Le foot, c’est aus­si des iden­ti­tés de jeu propre. Notre jeu est tou­jours as­sez di­rect mais en re­vanche on sait conser­ver le bal­lon”, nuance Tod­di Ör­lyg­sson.

“Le coach de ma fille de six ans a la li­cence A de l’UEFA. La fé­dé­ra­tion est très stricte, c’est im­pos­sible que ce soit le pa­pa ou la ma­man qui en­traîne, même dans les vil­lages de 500 ha­bi­tants”

“Ici, tout le monde connaît un in­ter­na­tio­nal”

L’homme du consen­sus tac­tique s’ap­pelle Lars Lagerbäck. “Il a fait un tra­vail for­mi­dable. Il a or­ga­ni­sé l’équipe, il sait faire jouer les out­si­ders et com­ment faire dé­jouer l’ad­ver­saire. Il sait faire jouer les pe­tites na­tions comme il avait fait avec la Suède, qui reste un pe­tit pays à l’échelle du foot eu­ro­péen!”, ex­plique son “ad­joint” Hall­grim­son, qui de­vrait prendre sa suc­ces­sion après l’Eu­ro. Quand le Sué­dois ar­rive en 2011, il lance im­mé­dia­te­ment les pro­messes Jo­hann Gud­mund­sson, Aron Gun­nars­son, Kol­beinn Sig­thors­son mais sur­tout Gyl­fi Si­gurd­sson. “Ils ont joué en­semble avec les Es­poirs donc ils se

connaissent très bien, à la fois sur et en de­hors des ter­rains. Mais ils ont éga­le­ment ac­quis une bonne ex­pé­rience sur la scène in­ter­na­tio­nale en jeunes, ce qui est très bé­né­fique. Tous ces joueurs ont re­joint de bons clubs et jouent ré­gu­liè­re­ment, ce qui est très im­por­tant pour moi”, dé­taille le tech­ni­cien. Il met en place un 4-4-2, tein­té d’ef­fi­ca­ci­té et de prag­ma­tisme, et pro­fite de la qua­li­té pre­mière des Is­lan­dais, ce peuple qui vit loin de tout, près des vol­cans: l’adap­ta­bi­li­té. “Nous sommes une équipe très bien or­ga­ni­sée et tout le monde tra­vaille très dur pour l’équipe. Ce­la, c’est la base. Gyl­fi Si­gurd­sson est un joueur de classe mon­diale, mais si vous comparez avec les Pays-Bas ou la France, nous n’avons pas au­tant de ta­lents in­di­vi­duels ni de joueurs du même ca­libre qu’eux. Lorsque vous ren­con­trez une équipe aus­si forte que les Pays-Bas, il faut s’adap­ter. J’avais de­man­dé à l’un de nos at­ta­quants de re­des­cendre en phase dé­fen­sive, afin de gê­ner la relance de leur mi­lieu. C’est quelque chose que vous n’êtes pas obli­gés de faire lorsque vous af­fron­tez des équipes plus faibles.” Si, en 2014, l’Is­lande est pas­sée tout près de se qua­li­fier pour le mon­dial bré­si­lien, Lagerbäck tient peut-être enfin son ex­ploit avec une pro­bable qua­li­fi­ca­tion pour le pro­chain cham­pion­nat d’Eu­rope, avec pour le mo­ment cinq vic­toires en six matchs.

Mais la fé­dé­ra­tion voit plus loin et sou­haite s’ins­crire dans une lo­gique de dé­ve­lop­pe­ment durable. Avec peu de ma­tière, certes, mais beau­coup d’idées. Ain­si, contraints par un vi­vier res­treint –par la force des choses– de joueurs, les centres de for­ma­tions ne pra­tiquent qua­si­ment pas d’écré­mage. Ce qui per­met l’éclo­sion par­fois tar­dive de cer­tains. “La men­ta­li­té, c’est de ne ja­mais vi­rer quel­qu’un avant ses 19 ans, il y au­ra tou­jours une équipe pour lui, as­sure Da­di Rafns­son. L’exemple, c’est Finn­bo­ga­son, qui vient de si­gner à l’Olym­pia­kos et a été meilleur bu­teur du cham­pion­nat néer­lan­dais. Jus­qu’à 19 ans, il était en équipe B ici à Brei­da­blik.” De plus, la pres­sion po­pu­laire est qua­si­ment in­exis­tante, au même titre que le sta­tut de star. Ain­si, il n’est pas rare de croi­ser Ei­dur Gudjohnsen se ba­la­der li­bre­ment ou boire des verres en centre-ville lors­qu’il re­vient au pays, sans être sol­li­ci­té pour un sel­fie ou un au­to­graphe. Da­di Rafns­son, en­core: “Ici tout le monde connaît per­son­nel­le­ment un joueur de l’équipe na­tio­nale. Ou en tout cas, tout le monde connaît quel­qu’un qui connaît quel­qu’un. Tout le monde a un oncle ou un cou­sin qui a joué au foot à haut ni­veau.” Un pe­tit pays, quoi.

“Avant les matchs, Da­vid James ve­nait un mar­teau à la main pour clouer les pan­neaux Co­ca-Co­la au bord du ter­rain! Il a même dé­char­gé des caisses de pois­son pour ai­der les pê­cheurs”

Hei­mir Hall­grim­sson, na­tif du vil­lage où Da­vid James a po­sé ses va­lises

Ter­rain de l’IBV, sur les îles Vest­mann.

Kha­lee­si.

“T’en fais pas pour le score fi­nal...”

Aron Gun­nars­son et sa barbe de hips­ter.

Lars Lagerbäck, le sé­lec­tion­neur.

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