Ga­zon mau­dit.

So Foot - - SOMMAIRE - Par An­to­nin Weber, à An­ka­ra / Photos: An­to­nin Weber

Pas fa­cile de jouer au foot­ball dans un pays où cer­tains consi­dèrent l’ho­mo­sexua­li­té comme un pro­blème voire, pire, comme une ma­la­die men­tale. C’est pour­tant le dé­fi re­le­vé par le Spor­tif Lez­bon, équipe mon­tée par des membres de la com­mu­nau­té les­bienne, gay, bi et trans­sexuelle de Tur­quie…

Au pays du ke­bab comme ailleurs, le foot­ball est –mal­heu­reu­se­ment– une his­toire d’hommes. De­puis un an, le Spor­tif Lez­bon, l’équipe de la com­mu­nau­té LGBT née à l’ombre des évé­ne­ments de la place Tak­sim, tente pour­tant de cas­ser les nom­breux pré­ju­gés. Sur et en de­hors du ga­zon mau­dit.

La nuit est sur le point de tom­ber et la lu­mière bla­farde des pro­jec­teurs rem­place pro­gres­si­ve­ment celle du jour sur le ci­ty stade de Dik­men Hali Sa­ha, en ban­lieue d’An­ka­ra. Der­rière les grilles qui sé­parent les tri­bunes du ter­rain syn­thé­tique, des types ou­blient, dans la sueur et les frappes ha­sar­deuses, leur jour­née de bou­lot. Après une heure de foot­ball bal­bu­tiant, la barre trans­ver­sale fi­nit par ser­vir de dé­fou­loir à ceux qui s’at­tardent sur le play­ground. Leurs ca­ma­rades sor­tis plus tôt du ter­rain pré­fèrent en­tre­cho­quer leurs bières et en­chaî­ner les ci­ga­rettes pour une troi­sième mi-temps im­pro­vi­sée, en­tre­cou­pée d’éclats de rire ca­ver­neux. L’am­biance est à la tes­to­sté­rone joyeuse. Se­lin et Me­la­hat, membres et di­ri­geantes de l’équipe LGBT – les­biennes, gays, bi­sexuels et trans’– du Spor­tif Lez­bon, n’y prêtent au­cune at­ten­tion. Elles pré­fèrent se pré­pa­rer conscien­cieu­se­ment à af­fron­ter leurs ad­ver­saires du jour, Yil Bos­tan Kor­ku­luk­la­ri (“l’épou­van­tail du jar­din par­ta­gé”, en fran­çais), en même temps que les pré­ju­gés et le re­gard des autres avec des maillots flo­qués du mes­sage “I love wo­man or­gasm”. De quoi faire grin­cer quelques dents dans une Tur­quie où l’ho­mo­sexua­li­té est en­core poin­tée du doigt à dé­faut d’être vé­ri­ta­ble­ment to­lé­rée.

Place Tak­sim, Sy­ri­za et Er­do­gan

Mal­gré le fait qu’au­cun texte de loi ne pro­tège les membres LGBT turcs, le Spor­tif Lez­bon a dé­ci­dé d’in­ves­tir le champ du foot­ball avec une ma­jo­ri­té de joueuses ho­mo­sexuelles dans ses rangs. Le ras­ta mous­ta­chu Sev­gi et sa com­pagne Gül­çen, un couple hé­té­ro à la ville, com­plètent un ef­fec­tif dans le­quel on re­trouve éga­le­ment As­li, la pe­tite amie blonde de Se­lin, et Dem­hat, l’amie trans­sexuelle de Me­la­hat. Membre de Pink Life, la prin­ci­pale as­so­cia­tion trans­sexuelle du pays, Dem­hat par­tage sa vie entre l’uni­ver­si­té et quelques passes qui lui per­mettent de la payer. Un

Dem­hat, trans­sexuelle

double jeu dans le ci­vil qu’elle trans­pose éga­le­ment sur le syn­thé­tique: “Sur le ter­rain, je pro­fite de qui je suis, de mon ap­pa­rence et de ma fé­mi­ni­té pour jouer un jeu psy­cho­lo­gique et per­tur­ber l’ad­ver­saire. C’est gri­sant.” C’est avec ce ba­gage tech­ni­co-tac­tique par­ti­cu­lier que le Spor­tif Lez­bon in­tègre la sai­son der­nière la Özgür Lig, “ligue des li­ber­tés” en VF, une nou­velle com­pé­ti­tion ama­teur qui re­groupe une dou­zaine d’es­couades com­po­sées d’as­so­cia­tions de tous bords et de groupes po­li­tiques mi­li­tant pour les droits des ho­mo­sexuels. Outre leur mi­li­tan­tisme en cram­pons, Se­lin et ses ca­ma­rades ne cachent pas non plus leur sym­pa­thie pour le Halk­la­rin De­mo­kra­tik Par­ti­si, le Par­ti dé­mo­cra­tique des peuples, di­ri­gé par Se­la­hat­tin De­mir­tas, un op­po­sant d’Er­do­gan. Af­fi­lié aux Grecs de Sy­ri­za, le HDP a su sé­duire les mi­no­ri­tés et prendre ses dis­tances avec le PKK, la branche ar­mée kurde, afin de se pré­sen­ter aux der­nières élec­tions comme le par­ti de toutes les Tur­quie. Et no­tam­ment, bien sûr, celle de la com­mu­nau­té LGBT. “Il y a des meurtres et beau­coup de vio­lence ver­bale en­vers nous. En France, l’ho­mo­pho­bie est in­ter­dite par la loi, vous pou­vez por­ter plainte… Pas en Tur­quie.

“Sur le ter­rain, je pro­fite de qui je suis, de mon ap­pa­rence et de ma fé­mi­ni­té pour jouer un jeu psy­cho­lo­gique et per­tur­ber l’ad­ver­saire. C’est gri­sant”

Avec le HDP, ça peut chan­ger”, es­père Se­lin. À l’ins­tar de Po­de­mos en Es­pagne ou de Sy­ri­za en Grèce, la mon­tée en puis­sance du HDP sur l’échi­quier po­li­tique turc a com­men­cé en 2013, avec la ré­volte de Ge­zi, le re­make turc des In­di­gnés. À l’époque, les groupes de sup­por­ters des prin­ci­pales équipes du pays – Ga­la­ta­sa­ray, Be­sik­tas et Fe­ner­bah­çe– jouent un rôle pri­mor­dial dans la re­con­quête sym­bo­lique de la place Tak­sim, où les ma­ni­fes­tants se massent pour pro­tes­ter contre la po­li­tique du gou­ver­ne­ment et sa po­lice. Se­lon Me­la­hat, ce prin­temps arabe à la sauce by­zan­tine a éga­le­ment per­mis aux mi­no­ri­tés de tous bords de s’al­lier contre le conser­va­tisme d’Er­do­gan. “Ce­la fai­sait vingt ans que les LGBT étaient ac­tives en Tur­quie, mais de­puis le mou­ve­ment de Ge­zi, nous avons été ca­pables de tou­cher les autres mi­no­ri­tés puisque nous nous sommes bat­tus en­semble contre l’au­to­ri­té”, ex­plique la gar­dienne du Spor­tif Lez­bon. Du dé­sir de chan­ge­ment et de ce lien nou­veau et in­es­pé­ré avec les groupes de sup­por­ters sont nées des ligues de foot­ball trans­ver­sales ou­vertes à tous, sans dis­tinc­tion de sexe, de re­li­gion, d’ap­par­te­nance eth­nique ou po­li­tique. La Kar­si Lig (“ligue op­po­sée”), a ain­si été la pre­mière à voir le jour à Is­tan­bul et à réunir les ac­teurs de Ge­zi au­tour du foot­ball. L’an­née sui­vante, cette nou­velle so­cié­té ci­vile créait la Özgür Lig. Au­tre­ment dit une bé­né­dic­tion pour tous les membres du Spor­tif Lez­bon.

“Les­biennes, al­lez de l’avant: lé­chez le paillas­son”

An­cienne foot­bal­leuse pro­fes­sion­nelle dans la Genç Bayan­lar Li­gi, le cham­pion­nat fé­mi­nin lo­cal, Se­lin a tout pla­qué lorsque l’en­traî­neur de son ex-club a chas­sé une joueuse qu’il soup­çon­nait d’être les­bienne. “Le coach n’ar­rê­tait pas de nous sur­veiller. On était constam­ment contrô­lées”, ré­vèle, dé­goû­tée, celle qui a dé­sor­mais tro­qué son amer­tume pour le plai­sir de jouer sous les cou­leurs du Spor­tif Lez­bon. “Mar­quer des buts sous les en­cou­ra­ge­ments des sup­por­ters qui crient

“À l’école et à l’uni­ver­si­té, on ne parle pas de sexua­li­té, et en­core moins d’ho­mo­sexua­li­té. Un de mes pro­fes­seurs a un jour dé­cla­ré que c’était une ma­la­die men­tale”

Me­la­hat, joueuse du Spor­tif Lez­bon

‘Les­bian, for­ward, lick the car­pet’ (‘Les­biennes, al­lez de l’avant: lé­chez le paillas­son’, ndlr), c’est réel­le­ment mon­trer qui je suis, c’est-àdire une foot­bal­leuse et une les­bienne. Je me sens libre quand je joue au foot: je porte un maillot qui me li­bère de l’image de la femme qu’on veut que je sois. Dé­sor­mais, je vis et j’af­fiche mon ho­mo­sexua­li­té sur le ter­rain, c’est une vraie prise de pou­voir.” Pour elle comme pour ses ca­ma­rades, le ter­rain de foot ap­pa­raît dé­sor­mais comme un lieu de contes­ta­tion, de vi­si­bi­li­té mais aus­si –et pa­ra­doxa­le­ment– comme un es­pace de li­ber­té, dans un pays où le foot­ball se conjugue pour­tant au mas­cu­lin et où l’ho­mo­sexua­li­té est en­core par­fois as­si­mi­lée à une ma­la­die men­tale. Me­la­hat en a fait l’amère ex­pé­rience. “À l’école et à l’uni­ver­si­té, on ne parle pas de sexua­li­té, et en­core moins d’ho­mo­sexua­li­té. Un de mes pro­fes­seurs a un jour dé­cla­ré que c’était une ma­la­die men­tale. Com­ment, alors que per­sonne ne parle de sexua­li­té, vou­lez­vous construire la vôtre et mettre des mots sur les chan­ge­ments qui s’opèrent en vous?” s’in­ter­roge l’une des rares du Spor­tif Lez­bon à avoir fait son co­ming out au­près de sa fa­mille.

Dra­peau arc-en-ciel, danses kurdes et pitbulls

Le len­de­main du match, les membres de la Özgür Lig se sont don­né ren­dez-vous au parc Seg­men­ler, pour fê­ter la fin de la sai­son mais aus­si l’ou­ver­ture d’un troi­sième cham­pion­nat à Iz­mir. Pour l’oc­ca­sion, Se­lin a sor­ti sa ba­gla­ma, ins­tru­ment à cordes grec sem­blable à une gui­tare. Très vite, les chants des sup­por­ters se mêlent aux chan­sons mi­li­tantes alors que des ha­lay, danses kurdes, sont lan­cées sous un dra­peau LGBT ac­cro­ché à la branche d’un arbre. Pro­blème: la fête est ra­pi­de­ment gâ­chée par des hommes ve­nus s’in­di­gner de l’oc­cu­pa­tion de l’es­pace pu­blic par des ho­mo­sexuel(le)s. La si­tua­tion dé­gé­nère. L’un des agres­seurs or­donne même à son pit­bull d’at­ta­quer “ces pé­dés”. Heu­reu­se­ment, le chien ne ré­agit pas. Mal­heu­reu­se­ment, la po­lice non plus. Ré­sul­tat, pour beau­coup, la fête se ter­mine à l’hô­pi­tal. Se­lin a juste eu le temps de ranger son ins­tru­ment. Mais compte bien, mal­gré les in­ti­mi­da­tions, res­sor­tir les cram­pons très vite, pour la sai­son pro­chaine.

Sev­gi et Gül­çen, la seule dou­blette hé­té­ro du Spor­tif Lez­bon.

Gay Pride de 2015 à Is­tan­bul.

Me­la­hat, mi­li­tante LGBT, dans les ves­tiaires.

Kiss Kiss.

118 sans 218.

Se­lin, avec un gros manche de ba­gla­ma.

At­taque ho­mo­phobe contre l’un des membres de la Özgür Lig à Ana­kra.

Me­la­hat et Dem­hat, son amie trans­sexuelle. Cette der­nière an­nonce: “Je ter­mine un client et j’ar­rive dans trois minutes pour la photo. C’est un ra­pide!”

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