Un match Mar­tel

So Foot - - DÉCRASSAGE -

En 1988, le RC Lens lutte pour sa sur­vie en D1. Alors que le stade Fé­lix-Bol­laert est de plus en plus dé­ser­té, un jeune di­ri­geant ins­taure la gra­tui­té des tri­bunes à l’oc­ca­sion d’un match clé pour l’ave­nir du club. Son nom: Ger­vais Mar­tel.

Ger­vais Mar­tel n’a que 33 ans. Il n’est pas en­core pré­sident du Ra­cing Club de Lens mais simple di­ri­geant. Pour­tant, il dé­cide dé­jà d’un “truc de fou”, comme il le qua­li­fie, dans le cadre du match Lens-Niort du 4 juin 1988. “On était dans la merde, se sou­vient-il, trois équipes pou­vaient des­cendre en D2 sur cette der­nière jour­née de cham­pion­nat, dont Niort, notre ad­ver­saire (avec Brest et le PSG, ndlr). Au­cune chance de se rat­tra­per der­rière. Les trois quarts de l’équipe quit­taient le club à l’is­sue de ce match. Le pré­sident Hon­vault n’avait pas re­nou­ve­lé leurs contrats. Vous ima­gi­nez la dif­fi­cul­té du truc. On ne pou­vait pas res­ter comme ça. Il fal­lait faire quelque chose.” En réunion du co­mi­té de ges­tion du Ra­cing, Ger­vais Mar­tel, qui est pa­tron du jour­nal d’an­nonces gra­tuites Le Ga­li­bot à la ville, fait une in­ter­ven­tion re­mar­quée en pleine séance à quelques jours du match ca­pi­tal. “On va tout droit en D2, clame-t-il. Il faut faire de Bol­laert un im­mense chau­dron pour ce match. Le stade doit être plein jus­qu’à la gueule. Il faut une foule en­thou­siaste, c’est ça qui fe­ra la dif­fé­rence.” Sauf que lors de cette sai­son dé­sas­treuse, et mal­gré une belle équipe sur le pa­pier (Huard, Ver­cruysse, Sé­nac, De­wil­der, Ca­ta­la­no, Thans, To­bol­lik) les af­fluences moyennes de l’antre des Sang et Or, ré­no­vé pour l’Eu­ro 84 et por­té à 51 000 places, tournent au­tour des 9 000 spec­ta­teurs. Au­tant dire que ça sonne creux.

GDès lors, com­ment rem­plir le chau­dron de l’ave­nue Al­fred-Maes? “En­trée gra­tuite pour tout le monde”, sug­gère le jeune Mar­tel. De nom­breuses voix s’élèvent contre cette “idée sau­gre­nue” et “hors de propos”. Le pré­sident Jean Hon­vault, pré­oc­cu­pé par la si­tua­tion fi­nan­cière très dé­li­cate du club, voit par exemple en ce “match de la peur” l’oc­ca­sion de “faire une belle re­cette”. C’est là qu’in­ter­vient un sou­tien de poids en la per­sonne d’André De­le­lis, sé­na­teur-maire de la ville, qui a fait en­trer le jeune en­tre­pre­neur Mar­tel au sein du club deux ans plus tôt. L’an­cien mi­nistre du Commerce de Fran­çois Mit­ter­rand juge “au­da­cieuse” l’idée de cette opé­ra­tion portes ou­vertes du stade. Mar­tel ob­tient dans la fou­lée l’adhé­sion du co­mi­té. Et par­vient même à faire pas­ser, tou­jours mal­gré les ré­ti­cences de Jean Hon­vault, une autre idée très coû­teuse: une prime de main­tien “d’un mil­lion de cen­times en­vi­ron à l’époque” (l’équi­valent de 2 500 € au­jourd’hui) pour les joueurs. Le jour du match, l’en­trée à Bol­laert est donc gra­tuite. Une pre­mière dans l’histoire du football à Lens. Mais pas au ni­veau na­tio­nal. En réa­li­té, Mar­tel a chi­pé cette ini­tia­tive au pré­sident du Pa­ris Saint-Ger­main, Fran­cis Bo­rel­li. Le­quel avait dé­ci­dé une se­maine plus tôt, le 27 mai, d’ou­vrir le Parc des Princes gra­tui­te­ment à ses sup­por­ters contre… Lens. Sous une pluie bat­tante, le PSG de Gé­rard Houl­lier avait ter­ras­sé le Ra­cing 4 à 1 et ob­te­nu son main­tien de­vant 35 624 spec­ta­teurs. “Ça avait fait du re­mue-mé­nage à la ligue, se rap­pelle Ger­vais Mar­tel, le conseil d’ad­mi­nis­tra­tion en avait beau­coup dis­cu­té. Ça pre­nait la tour­nure d’une af­faire. Cer­tains consi­dé­raient que ça faus­sait les don­nées du cham­pion­nat. Mais comme il y avait un vide ju­ri­dique, on ne pou­vait pas nous in­ter­dire de le faire à notre tour. Alors on l’a fait.” En face, les Nior­tais goûtent peu cette dé­ci­sion. En co­lère contre les Len­sois, ils me­nacent, la se­maine pré­cé­dant la ren­contre, de la boy­cot­ter. Fai­sant pe­ser jus­qu’à quelques heures du coup d’en­voi leur ul­ti­ma­tum. “Ils avaient fait un peu d’in­tox, se re­mé­more Ger­vais Mar­tel, ils consi­dé­raient que les dés étaient pi­pés. Bon, ils sont quand même ve­nus et quand ils sont ar­ri­vés à Bol­laert, ils ont com­pris quoi…”

Mar­tel, fer de Lens

45 000 per­sonnes ré­pondent à l’ap­pel du peuple lan­cé par le RC Lens. Pre­mière vic­toire pour Ger­vais Mar­tel. “Je sa­vais per­ti­nem­ment que le pu­blic se­rait au ren­dez-vous. Il y avait une telle at­tente sur ce match-là. Je vais au stade Bol­laert de­puis l’âge de 4 ans, ce pu­blic, je le connais par coeur.” Sup­por­ter des Sang et Or, Ch­ris­tophe De­fache a 16 ans en 1988: “Deux ou trois jours avant le match, j’avais at­ten­du une heure au gui­chet du stade avec mon père pour avoir une place. On était ex­ci­tés mais c’était plu­tôt po­si­tif. À l’époque, une re­lé­ga­tion n’était pas aus­si ca­tas­tro­phique qu’au­jourd’hui. Et puis, on était habitué à un Bol­laert avec des tri­bunes vides alors le simple fait de sa­voir qu’il se­rait de nou­veau plein nous ré­jouis­sait. Per­son­nel­le­ment, je n’avais plus connu pa­reille af­fluence de­puis un Lens-Saint-Étienne de coupe de France en 1985.” Quelques heures avant le coup d’en­voi, c’est le pré­sident Hon­vault qui, cette fois, met son jeune di­ri­geant au dé­fi. “Il me file une lettre, res­sasse Ger­vais, et me dit d’al­ler la lire aux joueurs. Il ne leur par­lait plus trop. Je ne m’étais ja­mais

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