FC Krum­ka­chy.

Ça part d’une blague sur un fo­rum in­ter­net. En 2011, onze membres dé­cident de se re­trou­ver pour par­ti­ci­per à des tour­nois ama­teurs et sur­tout pi­co­ler après. Le FC Krum­ka­chy prend forme et s’ins­crit en 2014 en troi­sième di­vi­sion. Trois sai­sons et deux mont

So Foot - - SOMMAIRE - Par Ali Fa­rhat et Ju­lien Me­chaus­sie, à Minsk (Bié­lo­rus­sie) / Photos: Maxim Ma­li­kov

Créé par des in­ter­nautes en 2011, le club bié­lo­russe est aujourd’hui l’une des at­trac­tions de la jeu­nesse de Minsk. Une suc­cess sto­ry qui ne plaît pas à tout le monde, dans un pays sou­vent qua­li­fié de “der­nière dic­ta­ture d’Eu­rope”.

L’été touche à sa fin et Minsk sa­voure les der­niers beaux jours. Avant de par­tir à l’as­saut des lacs qui en­tourent la ville pour échap­per à la cha­leur du cli­mat conti­nen­tal, des mil­liers de jeunes en­va­hissent ce ven­dre­di soir le quar­tier de Zy­bi­cka­ja. Sur les bords de la Svis­loch, la ri­vière qui tra­verse Minsk, les filles sont ap­prê­tées comme ja­mais. Le port de la mi­ni­jupe fait consen­sus. Le style des gar­çons fait jeu égal avec ce qui se voit dans les ca­pi­tales d’Eu­rope de l’Ouest. Pas vrai­ment l’image as­so­ciée aux sur­noms de la Bié­lo­rus­sie, sou­vent qua­li­fiée de der­nière dic­ta­ture d’Eu­rope ou en­core de Co­rée du Nord eu­ro­péenne. Les meilleurs bars et clubs de la ville sont concen­trés ici, dans quelques rues. La po­lice lo­cale ne vient pas per­tur­ber les concerts im­pro­vi­sés sur le trot­toir, les jeux de force et d’ha­bi­le­té pro­po­sés par des Tchét­chènes, ou ceux qui consomment des cock­tails et de la vod­ka sur le trot­toir. Une bulle vou­lue par le ré­gime pour soi­gner son image. Et of­frir à sa jeu­nesse une poche d’oxy­gène pour, fi­na­le­ment, mieux gar­der la main des­sus. Le len­de­main, après la fin de sa li­ber­té condi­tion­nelle, cette même jeu­nesse se donne ren­dez-vous dans le sud de la ville, au stade du FK Minsk, loué par le FK Krum­ka­chy. Au pro­gramme, pas de grosse af­fiche: un match de championnat contre le Dne­pr Mo­gi­lev. Sur place, la moyenne d’âge tourne au­tour de la tren­taine, des hommes mais aus­si beau­coup de femmes et d’en­fants. On se presse pour ache­ter des ar­ticles à la bou­tique im­pro­vi­sée sous une pe­tite tente, on boit des pintes avant la ren­contre à la bu­vette aux faux airs de cam­ping avec chaises et tables en plas­tique. Le tout en scru­tant le der­by mos­co­vite entre le Spar­tak et le CSKA. Des pe­tits jeux sont même pro­po­sés aux en­fants avec goo­dies du club à la clé. Rien d’ex­tra­or­di­naire? Si. Une ré­vo­lu­tion en Bié­lo­rus­sie, où les stades sont avant tout ha­bi­tués aux crânes ra­sés et à la tes­to­sté­rone des groupes de hools vio­lents. “Vous ne ver­rez ja­mais au­tant d’en­fants que lorsque Krum­ka­chy joue”,

lance An­ton, un jeune homme de trente ans ins­tal­lé à Mos­cou pour y tra­vailler comme de­si­gner et qui re­vient ré­gu­liè­re­ment au pays sup­por­ter son nou­veau club de coeur. Aujourd’hui, An­ton a même

dé­ci­dé d’em­me­ner sa bien-ai­mée au match, une nouveauté. “Il y a en­core quelques an­nées, je n’au­rais ja­mais ima­gi­né ve­nir au stade avec ma co­pine. C’était trop dan­ge­reux. Peut-être que dans deux ans, nous n’exis­te­rons plus. En at­ten­dant, nous avons lan­cé un mou­ve­ment.”

“Je veux être en­ter­ré entre les po­teaux”

Un mou­ve­ment qui re­monte à 2011. L’an­née où des uti­li­sa­teurs du fo­rum de Press­ball, jour­nal spor­tif in­dé­pen­dant de ré­fé­rence en Bié­lo­rus­sie, dé­cident de se re­trou­ver pour jouer au foot. D’abord pour s’amu­ser, avec un nom peu com­mun: Krum­ka­chy, les Cor­beaux en VO. “On a choi­si ce nom parce que c’était un nom bié­lo­russe, à la dif­fé­rence des autres clubs du pays, qui ont tous une ap­pel­la­tion à

conso­nance russe”, pose De­nis Shunto, homme d’af­faires et ac­tuel pré­sident du club. Au dé­part, il est ques­tion de simples réunions entre sup­por­ters de dif­fé­rents clubs du pays. Shunto, par exemple, est fan du Di­na­mo Minsk. D’autres sou­tiennent le BATE Bo­ri­sov, ou en­core le FK Go­mel. Mais au bout de quelques an­nées, la bande de potes n’a plus en­vie de s’amu­ser. Elle veut mar­quer son temps. “Le club a com­men­cé à de­ve­nir vé­ri­ta­ble­ment ac­tif en 2014, quand nous avons ef­fec­tué les dé­marches en vue d’ob­te­nir une li­cence pour nous

ins­crire en troi­sième di­vi­sion”, ex­plique Shunto. Un pré­cieux sé­same qui re­vien­dra à 4 000 dol­lars. Une belle somme en Bié­lo­rus­sie. “Il faut

être fou pour mettre de l’ar­gent dans le foot ici”, ba­lance Shunto, qui dé­tient 85 % des parts du club mais cultive le se­cret sur la pro­ve­nance de ses fonds, ai­mant à ré­pondre qu’il a “trou­vé l’ar­gent au fond de sa

poche”. Si cer­taines ru­meurs disent qu’il a fait for­tune grâce aux pa­ris en ligne, son re­gard se fait fuyant et va jus­qu’à se ca­cher dans ce po­lo aux cou­leurs criardes quand son in­ter­lo­cu­teur in­siste sur l’ori­gine des sous. Mais ses yeux peuvent s’illu­mi­ner la se­conde d’après quand il s’agit de ra­con­ter l’épo­pée de son club. Et pour cause, le FK Krum­ka­chy, club sans do­mi­cile fixe, est ce qu’on peut ap­pe­ler “une aven­ture hu­maine”. Pour payer et rem­plir les tri­bunes de la pe­tite en­ceinte de 500 places, si­tuée dans le com­plexe olym­pique de Minsk, que

Krum­ka­chy loue 300 dol­lars les jours de match, cer­tains vo­lon­taires dis­tri­buent des tracts dans le mé­tro de la ca­pi­tale, d’autres animent les ré­seaux so­ciaux en do­cu­men­tant les ren­contres avec des photos et des posts sur VKon­takte (le pen­dant russe de Fa­ce­book) ou Twit­ter. D’autres, en­core, né­go­cient avec des ma­nu­fac­tures la fa­bri­ca­tion gra­tuite de cen­driers ou de verres à shot sur les­quels ils ap­posent leur lo­go, avant de les rem­bour­ser une fois les ar­ticles ven­dus. Bref, c’est tout un cor­tège de bé­né­voles qui tra­vaillent afin de faire connaître le FK Krum­ka­chy. La mayon­naise prend, les cu­rieux af­fluent au stade et voient le club fi­nir deuxième de troi­sième di­vi­sion, et donc mon­ter à l’étage su­pé­rieur. Shunto et ses par­te­naires veulent vivre leur rêve sans rendre de comptes à per­sonne. Ils dé­cident donc de tout payer de leur poche, et prennent un cré­dit à la banque pour as­su­rer le bud­get de la mon­tée, 110 000 dol­lars. L’his­toire est en marche. Dès 2015, la foule se presse pour ve­nir voir ces Cor­beaux qui volent plus haut que tous les autres, tan­dis que les mé­dias font la queue pour ra­con­ter l’his­toire de cette équipe sans le sou. Car si le FK Krum­ka­chy a de quoi s’of­frir une li­cence, il n’a pas beau­coup d’ar­gent pour payer ses joueurs. Qu’im­porte, la ma­jo­ri­té des joueurs qui portent le maillot noir et rouge ne sont pas là pour les roubles bié­lo­russes. Cer­tains jouent dans le pe­tit club de la ca­pi­tale parce qu’ils ca­ressent de se faire re­pé­rer par des clubs plus riches. D’autres, comme Yev­ge­niy Kostyukevich, veulent se prou­ver qu’ils ne sont pas fi­nis. An­cien es­poir, ce gar­dien a failli si­gner au CSKA Mos­cou en 2009. Un pro­blème de coeur dé­tec­té lors de la vi­site mé­di­cale met fin à toute pos­si­bi­li­té de trans­fert, ain­si qu’à sa car­rière. Après quelques an­nées à ron­ger son frein à te­nir un stand de bière en grande ban­lieue de Minsk, Kostyukevich dé­cide de re­ve­nir dans le foot et signe à Krum­ka­chy en 2014, d’abord comme coach des gar­diens puis ana­lyste vi­déo. Mais après le dé­part du por­tier ti­tu­laire, Shunto pense à lui pour re­mettre les gants. Mal­gré les risques du mé­tier, il ac­cepte. “J’ai si­gné une dé­charge au club: si ja­mais je dé­cède suite à une crise car­diaque sur le ter­rain, Krum­ka­chy ne se­ra pas

pour­sui­vi, ra­conte le gar­dien, hi­lare. En fait, je n’ai qu’une seule vo­lon­té: si je meurs sur le ter­rain, je veux être en­ter­ré entre les po­teaux.”

2000 dans un stade de 500 places

Ce mé­lange de joueurs à la fois am­bi­tieux et re­van­chards ga­lère dans un pre­mier temps en deuxième di­vi­sion, la Per­sha Li­ga, face à des équipes d’un meilleur ca­libre. Sur­tout pour des joueurs qui doivent pour la plu­part tra­vailler à cô­té, le club n’ayant pas les moyens de tous les ré­mu­né­rer. Un homme fait alors son ap­pa­ri­tion: Oleg Du­lub. Cet an­cien pro­fes­sion­nel âgé de 52 ans a écu­mé la moi­tié des clubs du pays en tant que joueur et en­traî­neur-as­sis­tant, sans ja­mais avoir eu la chance de se voir confier les rênes d’une équipe. C’est chose faite en 2015, avec Krum­ka­chy. Faute de pro­po­si­tions, Du­lub sai­sit la balle au bond et ac­cepte de di­ri­ger les Cor­beaux à titre gra­cieux, avec pour ob­jec­tif de faire bonne fi­gure en Per­sha Li­ga, et mon­trer en­fin ce dont il est ca­pable. Fort de son ex­pé­rience, no­tam­ment au Di­na­mo Minsk, il in­tro­duit un peu de pro­fes­sion­na­lisme dans ce club où les joueurs se la col­laient sys­té­ma­ti­que­ment après chaque ren­contre. Et mal­gré les vi­laines gueules de bois et des caisses vides, Du­lub réa­lise des mi­racles avec des mé­thodes d’en­traî­ne­ment mo­dernes ins­pi­rées des meilleurs cham­pion­nats du con­tinent. Fan du film Mo­ney­ball, Du­lub im­pose à ses joueurs des séances vi­déo, mais leur parle aus­si de leurs dif­fé­rents taux de réus­site, que ce soit dans les passes ou dans les duels. Le coach fait aus­si dans la psy­cho­lo­gie, puis­qu’il or­ga­nise ré­gu­liè­re­ment des en­tre­tiens in­di­vi­duels avec ses joueurs, écou­tant avec at­ten­tion ce qu’ils ont à lui dire. Un contraste sai­sis­sant avec les mé­thodes de tra­vail ha­bi­tuelles dans le football bié­lo­russe. Ré­sul­tat, Krum­ka­chy, sixième du championnat après dix-neuf ren­contres, se mé­ta­mor­phose et ruine tout sur son pas­sage. Sur les dix jour­nées sui­vantes, les Cor­beaux rem­portent huit matchs pour deux nuls. La der­nière jour­née s’avère alors dé­ci­sive, puis­qu’en cas de vic­toire, le FK Krum­ka­chy peut décrocher la mon­tée. Le 15 no­vembre 2015, l’équipe d’Oleg Du­lub ac­cueille le Dne­pr Mo­gi­lev, un poids lourd du football lo­cal tom­bé quelques an­nées en dis­grâce, et qui a un bud­get dix fois su­pé­rieur au pe­tit pou­cet. La ren­contre de­vient épique. “On était 2000 dans ce

stade de 500 places, se rap­pelle De­nis Shunto. On fi­nit par ga­gner 2-0. Ma­gique.” Deux ans après son ac­cès à la com­pé­ti­tion, le FK Krum­ka­chy se re­trouve donc en Vys­shaya Li­ga, l’élite du football bié­lo­russe. L’ex­ploit est re­ten­tis­sant, et Oleg Du­lub en­fin re­con­nu à sa juste va­leur. À tel point que cer­taines stars lo­cales dé­cident de ve­nir jouer chez les Cor­beaux pour être sous les ordres de ce coach dé­ter­mi­né. “Beau­coup

de monde s’est de­man­dé pour­quoi j’ai si­gné ici, se rap­pelle Vya­che­slav Hleb, an­cien de Stutt­gart ou Ham­bourg et frère du lé­gen­daire Alexan­der. C’est simple: je vou­lais jouer pour Du­lub. C’est le meilleur en­traî­neur du pays. Il en­traî­ne­ra un jour en Eu­rope de l’Ouest, c’est sûr.”

“Comme à l’époque so­vié­tique”

Les dé­buts de Du­lub et Krum­ka­chy dans l’élite sont to­ni­truants, puisque le club l’em­porte 4-1 contre le Di­na­mo Minsk, le géant de la ville. Cette vic­toire de Da­vid contre Go­liath fait la une des jour­naux, at­tire de nou­veaux sup­por­ters au­tant qu’elle dé­range l’es­ta­blish­ment. La rai­son est simple: “Le football bié­lo­russe fonc­tionne en­core comme à l’époque so­vié­tique, tranche Vad­zim By­li­na, cher­cheur à l’Ins­ti­tut d’études po­li­tiques de Minsk. Comme dans de nom­breux ré­gimes au­to­ri­taires, le sport est une af­faire d’État. Les clubs sont donc spon­so­ri­sés par des en­tre­prises pu­bliques, ou en­core par les

mu­ni­ci­pa­li­tés.” Cham­pion sans in­ter­rup­tion de­puis 2006, le BATE Bo­ri­sov est sou­te­nu –comme son nom l’in­dique– par une en­tre­prise qui construit des voi­tures et des trac­teurs, et tourne avec un bud­get es­ti­mé à 7 mil­lions de dol­lars. Autre grand club du pays, le Sha­kh­tyor So­li­gorsk re­çoit en­vi­ron trois mil­lions de dol­lars de la part d’une en­tre­prise mi­nière lo­cale qui ex­ploite du po­tas­sium. “Même le Di­na­mo

Minsk est dans ce cas-là, ajoute By­li­na. Certes, il est spon­so­ri­sé par un homme d’af­faires, mais c’est une per­sonne proche du pré­sident Lou­ka­chen­ko. Ça reste un club très proche du pou­voir.” Ex­cep­tion faite du FK Krum­ka­chy, qui a à sa tête des in­ves­tis­seurs pri­vés et un bud­get es­ti­mé à un de­mi-mil­lion de dol­lars, tous les clubs de l’élite en Bié­lo­rus­sie vivent donc qua­si ex­clu­si­ve­ment sur les de­niers pu­blics. Ce sys­tème hé­ri­té du com­mu­nisme as­sure aux clubs une pé­ren­ni­té fi­nan­cière, sur la­quelle ils s’al­longent confor­ta­ble­ment. “Ils n’ont pas be­soin de pen­ser à l’ar­gent, d’al­ler cher­cher les in­ves­tis­seurs, ren­ché­rit By­li­na. Cer­tains clubs n’ont même pas de site in­ter­net. Ils fonc­tionnent comme au dé­but des an­nées 90. Leur bud­get est as­su­ré, donc ils n’ont pas be­soin de se plier en quatre pour trou­ver de l’ar­gent.” Dès lors, pas be­soin non plus de mer­chan­di­sing, ou de pom-pom girls pour at­ti­rer du monde au stade. Ici, on ne s’em­merde pas avec tout ce qui concerne l’évé­ne­men­tiel. Et pour cause, le ma­na­ger d’une équipe est sou­vent ce­lui de l’en­tre­prise qui spon­so­rise le club, tout comme le co­mi­té di­rec­teur d’un club peut aus­si être le même que ce­lui de l’en­tre­prise. Dans ce football bié­lo­russe qui se com­plaît dans son im­mo­bi­lisme post­so­vié­tique, le FK Krum­ka­chy fait for­cé­ment tache. “Quand le club est ar­ri­vé dans l’élite, il y avait beau­coup de ja­loux, se rap­pelle Vya­che­slav

Hleb. Un club mon­té par des per­sonnes nor­males, sans re­lais au sein des cercles du pou­voir ou éco­no­miques et qui a du suc­cès sur le ter­rain, ça n’a pas plu. Cer­tains nous pré­di­saient même une dis­pa­ri­tion d’ici à trois ou quatre ans.” Pour l’heure, le FK Krum­ka­chy ré­siste tou­jours, même s’il n’est pas for­cé­ment le bien­ve­nu en Vys­shaya Li­ga, et en­core

“L’État conti­nue de sub­ven­tion­ner le foot de la même ma­nière qu’à l’époque so­vié­tique. Pour cal­mer, oc­cu­per les gens. On veut mettre fin à tout ça” Alex, res­pon­sable mar­ke­ting du club

moins quand il sort de la ca­pi­tale. “Quand on va à Bo­ri­sov pour voir notre équipe jouer contre le BATE, on sent qu’on ne nous aime pas,

ra­conte ce pro­gram­meur in­for­ma­tique fan des Cor­beaux. Les sol­dats sta­tion­nés dans la ré­gion se voient oc­troyer un jour de libre. Ils viennent alors gar­nir les rangs du stade, se mettent juste à cô­té de la tri­bune vi­si­teurs, et cherchent à nous in­ti­mi­der: ils font sem­blant de vou­loir ren­trer dans notre par­cage, et nous font com­prendre qu’il vaut mieux se te­nir tran­quille.” Par­mi les plus fa­rouches op­po­sants aux Cor­beaux, il y a Va­le­ry Isaev, un agent in­fluent en Bié­lo­rus­sie. “Ce n’est pas pos­sible de jouer dans l’élite et de ne pas avoir un rond. Le football pro­fes­sion­nel im­plique des res­pon­sa­bi­li­tés. S’ils sont en­core là aujourd’hui, c’est parce que la fé­dé­ra­tion les y au­to­rise, ce qui est contraire à leurs propres sta­tuts.” En prin­cipe, pour se voir dé­li­vrer une li­cence par la BFF –la fé­dé­ra­tion bié­lo­russe–, il faut ef­fec­ti­ve­ment pos­sé­der un centre de for­ma­tion. Ce qui n’est pas le cas de Krum­ka­chy. Une ju­ris­pru­dence qui en dit long sur l’état du football lo­cal, se­lon Isaev. “Krum­ba­chy est le ré­sul­tat du laxisme de la fé­dé­ra­tion concer­nant les at­tri­bu­tions de li­cence. Après, il ne faut pas s’éton­ner que le ni­veau du championnat ait bais­sé. Soyons sé­rieux, des clubs comme Krum­ka­chy n’ont même pas de mé­de­cin!”

Worl­dofTanks, Za­ra et le KGB

Peut-être. Mais Krum­ka­chy offre une bonne image du football lo­cal et donc du pays. Sou­vent poin­té du doigt pour ses vio­la­tions des droits de l’homme, la Bié­lo­rus­sie s’offre avec les Cor­beaux un re­make du Yes We Can à la sauce com­mu­niste. Krum­ba­chy n’a pas de sous, et alors? Jus­qu’à pré­sent, le club a mon­tré qu’il était ca­pable de faire beau­coup avec peu de moyens. Là où les autres clubs se moquent com­plè­te­ment de qui vient as­sis­ter aux ren­contres, le FK Krum­ka­chy, lui, a fait le choix d’al­ler vers ses sup­por­ters, dans le réel comme dans le vir­tuel. Comme tout club mo­derne, Krum­ka­chy a un site in­ter­net, com­mu­nique

sur les ré­seaux so­ciaux et veut of­frir le meilleur à ses fans. “Il y a un an, nous avons dé­ci­dé de fil­mer nos ren­contres avec quatre ca­mé­ras, et non pas une seule, comme la té­lé pu­blique, ra­conte Alex, le res­pon­sable

mar­ke­ting du club. Pour notre pre­mière sai­son dans l’élite, on a ter­mi­né à la on­zième place. On a fait la fête avec tout le monde, avec une cérémonie sur la pe­louse, des écharpes ont été of­fertes aux fans. Au FK Minsk, ils ont fi­ni qua­trièmes, ils n’ont rien fait, alors qu’ils ve­naient de se qua­li­fier pour l’Europa League.” À sa fa­çon, le FK Krum­ka­chy com­bat

la si­nis­trose am­biante. “Pour cal­mer et oc­cu­per les gens, l’État conti­nue de sub­ven­tion­ner le foot de la même ma­nière qu’à l’époque so­vié­tique,

re­grette Alex. Nous, on veut mettre fin à tout ça. On veut que cet ar­gent pu­blic aille dans le social, l’édu­ca­tion, les tran­sports. Et lais­ser le pri­vé s’oc­cu­per du foot.”

Le FK Krum­ka­chy n’est pas le Par­ty­zan Minsk. L’autre ré­cente ten­ta­tive de mon­ter un club in­dé­pen­dant en Bié­lo­rus­sie. Is­su de la fu­sion de deux clubs en 2002, ce coup d’es­sai a certes échoué mais il a ou­vert la voie aux Cor­beaux, les­quels n’ont pas com­mis les mêmes er­reurs. Trop an­ti­ra­ciste, trop au­to­gé­ré, bref trop an­ti­ré­gime, le Par­ty­zan a dû mettre la clef sous la porte sous la pres­sion des sbires de Lou­ka­chen­ko. Krum­ka­chy, lui, n’est ja­mais al­lé sur le ter­rain po­li­tique. Le jeune club de la ca­pi­tale veut juste conti­nuer à vivre pour faire en­trer le football de son pays dans l’ère mo­derne, dans les pas d’un Alexandre Lou­ka­chen­ko qui veut mol­le­ment ou­vrir son pays au monde. Car la Bié­lo­rus­sie n’échappe pas à la mon­dia­li­sa­tion. Outre les chaînes de res­tau­ra­tion ra­pide, telles que Bur­ger King ou KFC, le géant es­pa­gnol In­di­tex à aus­si fait une en­trée re­mar­quée dans le pays, en inau­gu­rant en grande pompe un ma­ga­sin Za­ra dans le Da­na Mall, un centre com­mer­cial gi­gan­tesque aus­si im­po­sant que le siège du KGB bié­lo­russe, ou le mu­sée d’his­toire de la Grande Guerre na­tio­nale. Cette ou­ver­ture à la consom­ma­tion s’ac­com­pagne aus­si d’une ou­ver­ture au dé­ve­lop­pe­ment. Créé en 2005, le Be­la­rus Hi-Tech Park (HTP) est ain­si de­ve­nu l’une des plus grandes fier­tés na­tio­nales de ces der­nières an­nées. Si­tuée à la pé­ri­phé­rie de Minsk, cette Si­li­con Val­ley d’Eu­rope de l’Est em­ploie plus de 24000 per­sonnes qui tra­vaillent dans les nou­velles tech­no­lo­gies. Au cô­té de la sous-trai­tance pour de grands groupes tels Mi­cro­soft, Fa­ce­book, Apple ou en­core Ama­zon, le HTP peut se van­ter de comp­ter dans ses rangs la société War­ga­ming, un dé­ve­lop­peur lo­cal qui a lan­cé World of Tanks, l’un des jeux de guerre en ligne les plus pri­sés de la pla­nète avec 120 mil­lions d’uti­li­sa­teurs. Ou en­core le ser­vice de mes­sa­ge­rie Vi­ber, re­ven­du en 2014 au groupe ja­po­nais Ra­ku­ten pour 900 mil­lions de dol­lars, mais qui est tou­jours dé­ve­lop­pé en Bié­lo­rus­sie.

Des joueurs payés en pommes de terre

Cette ou­ver­ture, Alexan­der Lou­ka­chen­ko la sou­haite aus­si dans le football. Il y a quelques an­nées, le pré­sident bié­lo­russe a de­man­dé aux clubs d’ap­prendre à se faire de l’ar­gent pour ne plus avoir à dé­pendre des spon­sors. L’éco­no­mie bié­lo­russe, ba­sée sur l’in­dus­trie, avait bien ré­sis­té à la crise de 2008-2010, avant de ren­trer en ré­ces­sion. Les spon­sors des clubs étant es­sen­tiel­le­ment is­sus du sec­teur se­con­daire, cer­tains ai­me­raient bien gar­der leurs sous plu­tôt que d’avoir à les don­ner à des clubs qui stag­nent conti­nuel­le­ment. Sur­tout quand ils voient qu’un club comme Krum­ka­chy ar­rive à faire des ré­sul­tats avec un bud­get bien moindre. La crise fait mal, à tel point que cer­tains clubs

doivent re­cou­rir au sys­tème D pour ré­mu­né­rer leurs joueurs. “Avant, le club de Naf­tan No­vo­po­lotsk était sou­te­nu par une raf­fi­ne­rie de pé­trole,

ra­conte Alex. Sauf que la raf­fi­ne­rie a cou­pé le ro­bi­net aux sub­ven­tions, et le club s’est re­trou­vé sans rien. Le pré­sident du club avait un co­pain agri­cul­teur, qui lui a fi­lé des pommes de terre. Et le pré­sident a payé ses joueurs avec.” Être ré­mu­né­ré en tu­ber­cules, ce­la peut sem­bler co­casse, mais c’est par­fois mieux que rien. Le FK Krum­ka­chy en sait quelque chose. “Ac­tuel­le­ment, la si­tua­tion fi­nan­cière du club est la plus dif­fi­cile à la­quelle nous avons dû faire face, concède De­nis Shunto. On n’a pas pu gar­der nos meilleurs joueurs, parce qu’on ne pou­vait pas les payer. Pour­tant, le joueur le mieux payé tou­chait à peine mille dol­lars par

mois.” À dé­faut de ré­mu­né­ra­tion, cer­tains ont choi­si de quit­ter le na­vire, tan­dis que ceux qui sont res­tés ont par­fois du mal à avan­cer. Après un bon dé­but de sai­son pour sa pre­mière dans l’élite, le FK Krum­ka­chy est ren­tré dans le rang. Mal­gré le sou­tien sans faille de leurs sup­por­ters, les Cor­beaux n’ont pu faire mieux que 0-0 face au Dne­pr Mo­gi­lev, et sont à quelques en­ca­blures seule­ment de la re­lé­ga­tion. Il y a certes de belles his­toires, comme cette vic­toire 3-2 sur la pe­louse du BATE Bo­ri­sov, mais à moins que De­nis Shunto ne par­vienne à le­ver 100 000 dol­lars d’ici la fin de sai­son via le crowd­fun­ding qu’il a lan­cé ces der­nières se­maines, le conte de fées du FK Krum­ka­chy pour­rait bien tou­cher à sa fin. “En ce mo­ment, sou­pire-t-il, on res­semble sur­tout à Cen­drillon après mi­nuit.”

“Krum­ba­chy est le ré­sul­tat du laxisme de la fé­dé­ra­tion concer­nant les at­tri­bu­tions de li­cence. Il ne faut pas s’éton­ner que le ni­veau du championnat ait bais­sé. Soyons sé­rieux, Krum­ka­chy n’a même pas de mé­de­cin!” Va­le­ry Isaev, agent bié­lo­russe

Ça va pas mieux pour Syl­vain Au­gier.

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