Laurent Ni­col­lin.

Pro­pul­sé à la tête de Mont­pel­lier suite au dé­cès de son père Louis, Laurent Ni­col­lin, en­tré dans l’or­ga­ni­gramme du club en 2000, vit sa pre­mière sai­son en tant que pré­sident. Lui qui ne rêve rien tant que d’être seul dans une ca­bane au fin fond du Ca­na­da

So Foot - - SOMMAIRE - Pro­pos re­cueillis par Vic­tor Le Grand, à Mont­pel­lier / Photos: Re­naud Bou­chez pour So Foot et Pa­no­ra­mic

Pas fa­cile de suc­cé­der à un père taille XXL que la France ap­pe­lait par son sur­nom. C’est le dé­fi qui se pré­sente à Laurent Ni­col­lin, pro­pul­sé à la tête de Mont­pel­lier suite au dé­cès de ce bon vieux Lou­lou.

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Ça frappe à la porte du bu­reau de Laurent Ni­col­lin, il donne l’au­to­ri­sa­tion d’en­trer. “C’est urgent,

il cherche à vous joindre”, si­gnale Ka­tia Mou­rad, di­rec­trice de la com­mu­ni­ca­tion du club, en lui re­met­tant la co­pie pa­pier d’un mail qui dit, en sub­stance, que Ni­co­las Sar­ko­zy a es­sayé de le contac­ter, sans suc­cès, lais­sant même un mes­sage vo­cal sur l’un de ses deux smart­phones –Ni­col­lin n’écoute ja­mais son ré­pon­deur. Il com­pose alors le nu­mé­ro in­di­qué sur ce cour­riel, tombe sur une voix fé­mi­nine qui, après quelques po­li­tesses, lui passe l’an­cien chef de l’État. Il sou­haite le re­mer­cier pour son ac­cueil deux jours plus tôt, le 23 sep­tembre der­nier, lors de la ré­cep­tion du PSG (0-0). “Nas­ser m’a ap­pe­lé pour me dire que vous avez été su­per avec lui, et vous sa­vez quoi? Si Nas­ser est content, je suis content. – Les gens qu’on aime, on es­saie de les re­ce­voir comme il faut, vous le sa­vez bien.

Dans la fou­lée, Sar­ko­zy lance une fu­ture in­vi­ta­tion à dé­jeu­ner à Pa­ris et prend des nou­velles de Co­lette Ni­col­lin, mère de Laurent. –Il y a des hauts et des bas, mais mon frère vient d’avoir une pe­tite fille, donc ça booste bien la mai­son, quoi. –Dites-lui bien mon ami­tié, et vous, vous sa­vez bien que si vous avez be­soin de quoi que ce soit, vous pou­vez comp­ter sur moi.” Laurent, ému et presque mal à l’aise d’être l’ob­jet d’au­tant d’at­ten­tions, en­chaîne les re­mer­cie­ments comme pour mieux en fi­nir, avant de rac­cro­cher.

Vous sa­vez com­bien d’in­ter­views vous avez don­nées de­puis le dé­cès de votre père, en juin der­nier? Je n’ai pas comp­té, mais pas mal. Les ques­tions ba­teau sur mes “am­bi­tions pour la sai­son à ve­nir” me cassent un peu les couilles, mais je re­fuse ra­re­ment les in­ter­views. Même

Té­lé-Loi­sirs est ve­nu me voir pour me de­man­der ce que je re­gar­dais à la té­lé. Je n’ai pas trop com­pris…

Vous re­gar­dez ou écou­tez les émis­sions de foot? Seule­ment le Ca­nal football club quand j’ai ga­gné la veille (rires). Si­non, en règle gé­né­rale, je ne suis pas trop fan. C’est l’analyse de l’analyse de l’analyse… Ils s’au­to­pi­gnolent un peu tous. Bon, j’avoue: en ba­gnole, j’écoute RMC parce que j’adore Vincent Mos­ca­to, il me fait rire. Mais alors L’Af­ter… (Il souffle) Par­fois, c’est pi­toyable. Pi­toyable! Je n’en veux pas aux gens qui ap­pellent, peu­chère, c’est leur jour de gloire, mais quand je les en­tends dire que “Ni­col­lin de­vrait faire si, Der Za­ka­rian ça”, je me dis: “Mais qui c’est, ce type, en fait?” Le pire, c’est que les jour­na­listes ou les ani­ma­teurs les laissent dire n’im­porte quoi… Même L’Équipe, ma bible, quand ça bas­cule “Voi­ci du football” avec les clashs dans le ves­tiaire, je n’aime pas. À un mo­ment don­né, tu as en­vie de dire à tout ce pe­tit monde de mettre les mains dans le cam­bouis. La société de main­te­nant est comme ça, il faut don­ner son pe­tit avis sur tout. C’est une course à l’écha­lote. Après, j’ai Ins­ta­gram et Snap­chat, at­ten­tion. J’ai

“J’avoue: en ba­gnole, j’écoute RMC parce que j’adore Vincent Mos­ca­to, il me fait rire. Mais alors L’Af­ter… Par­fois, c’est pi­toyable. Pi­toyable!”

des gosses ados, je n’ai pas en­vie de pas­ser pour un rin­gard de père. C’est même moi qui ai pous­sé pour qu’on ait un compte Snap­chat au club. On le dit pas ça, hein (rires).

Votre truc, c’est plus les bandes des­si­nées et les bou­quins d’his­toire. Ouais, l’his­toire de France, sur­tout les pé­riodes co­lo­niales, le XVIe, le XVIIe siècle. Je de­vais avoir 14 ou 15 ans, on est par­tis avec mes pa­rents au Ca­na­da et je suis tom­bé amou­reux de ce pays. La pre­mière chose que j’ai re­mar­quée, c’est que les gens par­laient fran­çais: “Merde, c’est bi­zarre, on est en Amé­rique du Nord, pour­quoi ils ne parlent pas an­glais?” Donc je me suis in­té­res­sé à ce con­tinent, et je me suis ren­du compte que pen­dant long­temps, la moi­tié des États-Unis était fran­çaise, que Na­po­léon avait ven­du la Loui­siane aux Amé­ri­cains pour payer ses guerres, et qu’au XVIIIe siècle, on avait per­du le Qué­bec face aux An­glais… Quelle édu­ca­tion vous a don­née votre père? L’édu­ca­tion? Il n’était pas là, il bos­sait la se­maine, et le week-end il y avait les matchs. Pour l’école, ce genre de choses, c’est ma mère qui s’oc­cu­pait de mon frère et moi. Après, même s’il était par­fois vul­gaire –comme moi–, il m’a ap­pris la po­li­tesse. La po­li­tesse, c’est le res­pect des autres. Quand j’ar­rive à cinq heures du ma­tin aux pou­belles, je serre la main de tous mes em­ployés. J’ai été édu­qué à, dé­jà, dire bon­jour.

Et du cô­té de votre mère? Mes grands-pa­rents ma­ter­nels sont d’ici, ils bos­saient dans les champs, ils étaient com­mu­nistes. C’était folk­lo les re­pas du di­manche mi­di, avec ma tante fonc­tion­naire qui cri­ti­quait le pa­tro­nat. Mon père se tai­sait et concluait: “Tu as rai­son Jo­siane, le pa­tron est un gros con, mais tu le re­mer­cie­ras d’avoir em­bau­ché ton ne­veu, ta nièce, ton oncle et ton pe­tit-cou­sin…” Elle était gê­née: “Non, mais je ne par­lais pas pour toi, Louis.” Le pre­mier jour­nal que j’ai lu de ma vie, quand j’al­lais chez mon oncle, c’est L’Hu­ma­ni­té. Puis bon, quand tu as 16 ans et que tu vas ba­layer les rues du ma­tin au soir pen­dant les va­cances d’été avec des gars qui gagnent le smic… Ça m’a per­mis de m’ou­vrir l’es­prit, de res­ter ou­vert sur les autres.

Vous avez joué toute votre jeu­nesse avec la troi­sième équipe du MHSC, jus­qu’à la DH, où vous avez d’ailleurs cô­toyé Bru­no Ca­rot­ti (1) et Jean-Ch­ris­tophe Rou­vière ( 2). Vous jouiez à quel poste? Ar­rière droit. Je n’étais pas un joueur mé­chant mais il ne fal­lait pas trop me cas­ser les couilles, je n’avais pas peur du tam­pon. J’étais ap­pli­qué, un joueur de club, quoi. J’ai ar­rê­té à 19 ans sur un coup de tête car mes en­traî­neurs, qui étaient des cons, vou­laient dé­mon­trer leur au­to­ri­té aux autres pa­rents en ne fai­sant pas jouer le fils du pa­tron… J’au­rais pu conti­nuer en­core un peu mais bon, j’ai lou­pé mon bac deux fois, il fal­lait que je bosse car je vou­lais prendre un ap­part avec ma co­pine. J’ai de­man­dé à mon père ce que je pou­vais faire, il m’a dit de prendre une 4L un ma­tin et d’être sur­veillant d’une équipe de douze per­sonnes dans son en­tre­prise. Mes meilleures an­nées de bou­lot, une su­per école de la vie. J’ai fait ça deux ans avant de par­tir à l’ar­mée.

C’était comment, le ser­vice mi­li­taire? Chiant. Je me suis re­trou­vé à cô­té de Lyon dans une com­pa­gnie de com­bat. Ça te coupe un peu dans l’élan de la vie de pas­ser de cinq mille francs par mois à juste de quoi te payer des clopes. Je gé­rais des hommes, et là, je me suis re­trou­vé à me faire trai­ter de “couille de loup”, de­hors en short, en plein de mois de fé­vrier, à six heures du ma­tin… On se fai­sait ré­veiller à la gre­nade à plâtre, dé­gou­pillée dans les chambres. Le ven­dre­di soir, c’était l’ins­pec­tion: tu lais­sais un poil de cul dans la douche, tu res­tais le week-end! À un mo­ment don­né, j’avais en­vie de ren­trer chez moi! On était en 1995, la moi­tié de l’ef­fec­tif était par­tie pour s’en­ga­ger comme casques bleus en You­go­sla­vie. Je di­sais à ma mère: “Faites-moi re­ve­nir car si­non je pars faire la guerre.” J’étais chauf­feur, donc pré­po­sé à la mi­trailleuse, celle au-des­sus des ba­gnoles: “En plus, le pre­mier qui se fe­ra dé­glin­guer, c’est moi.” J’y suis res­té un mois, et après j’ai réus­si à re­ve­nir sur Mont­pel­lier. Tout seul.

Ce n’est pas trop com­pli­qué, quand on est d’un ca­rac­tère plu­tôt ti­mide, d’être pré­sident? Tu sais, ça fait quinze ans que je suis au club, j’en ai cô­toyé des pré­si­dents ou des en­traî­neurs qui vou­laient ré­vo­lu­tion­ner le football et qui sont par­tis aus­si vite qu’ils sont ar­ri­vés. Pas be­soin de crier fort et de ta­per sur la table pour se faire en­tendre. En tout cas, ce n’est pas mon truc. Peut-être qu’en vieillis­sant, je de­vien­drai… (Il marque une pause) plus vieux, ça c’est sûr ; plus con, ça c’est cer­tain. Mais j’es­père pas trop con.

Comme il exis­te­rait une “grande fa­mille du ci­né­ma”, existe-t-il une “grande fa­mille des pré­si­dents de club de foot” en France? Plus ou moins. À part

“À part deux ou trois pré­si­dents de club qui sont cons, je suis bien avec tout le monde. Vincent La­brune, j’ai été l’un des rares di­ri­geants in­vi­tés à son ma­riage. Cet été, on a fait des bouffes en­semble avec les gosses”

deux ou trois qui sont cons, je suis bien avec tout le monde. Par­fois, c’est moi qui suis un peu trop con: après un match, j’en­voie un SMS au pré­sident ad­verse pour le fé­li­ci­ter de sa vic­toire, mais t’as pas de re­tour… À l’in­verse, je suis par exemple très proche de Vincent La­brune, on est de la même gé­né­ra­tion, j’ai été l’un des rares di­ri­geants in­vi­tés à son ma­riage. Cet été, on a fait des bouffes en­semble avec les gosses.

Votre père, lui, était as­sez proche de Ber­nard Ta­pie.

Quand j’étais plus jeune, Ta­pie té­lé­pho­nait chez nous à deux heures du ma­tin pour avoir mon père. C’est moi qui de­vais me le­ver pour décrocher. Il di­sait: “Pu­tain, il n’est pas en­core ren­tré?” Moi: “Il est peut-être al­lé faire la bam­bou­la avec ma mère, j’en sais rien, mais là je dois al­ler dor­mir, j’ai école demain.” Ta­pie, c’est le genre de mec qui phos­pho­rait la nuit, il fai­sait ça aus­si avec ses en­traî­neurs, ses joueurs…

Comment est née cette ami­tié entre votre père et Nas­ser Al-Khe­laï­fi, le pré­sident du PSG? Quand on a été cham­pions de France, Nas­ser a été très classe en en­voyant un mes­sage de félicitations à mon père. En­suite, ils se sont ren­con­trés ; Nas­ser nous a in­vi­tés à man­ger avant un match et, na­tu­rel­le­ment, s’est créée une ami­tié. Nas­ser, hu­mai­ne­ment, c’est quel­qu’un de bien. À l’en­ter­re­ment de mon père, il est ve­nu, au même titre que Ni­co­las Sar­ko­zy. Quand ta mère te dit: “Il faut que tu rap­pelles le pré­sident, il veut te dire quelque chose” et que lui te dit: “Quoi qu’il ar­rive, je se­rai à la cérémonie”, ça touche. Le mec a sans doute autre chose à foutre que de ve­nir à l’en­ter­re­ment de Louis Ni­col­lin.

Gé­rard De­par­dieu est ve­nu, lui aus­si? Non, il ne pou­vait pas, il était en tour­nage en Rus­sie ou je ne sais pas où… Gé­rard, c’est un pas­sion­né, un mec qui aime la vie, la bouffe, les femmes… Comme mon père, quoi. Je sais ce qu’il a fait pour ma mère quand mon père est dé­cé­dé –que je gar­de­rai pour moi– et je ne l’ou­blie­rai ja­mais…

Votre père était ra­re­ment seul. Pour ra­con­ter des conne­ries, c’est mieux d’avoir une cour… Comme les rois de France avec leurs fous. C’était pas “tou­chez ma bosse, maître” non plus, mais comme il tra­vaillait beau­coup, il ai­mait bien se re­trou­ver avec deux-trois potes, par­ler de cul. Il n’y avait pas un re­pas où il ne di­sait pas “bite” ou “couilles”. C’était son échap­pa­toire, pour dé­stres­ser.

Quand, à chaque 74e mi­nute, le pu­blic rend hom­mage à votre père parce qu’il est dé­cé­dé à 74 ans, ça vous fait quoi? Quand la Butte Paillade lance le clap­ping en criant “Lou­lou”, j’avoue que j’ai les larmes aux yeux. Je les au­rai tou­jours, car je suis hy­per­sen­sible. Par­fois, des trucs sor­dides je m’en fous, mais une mu­sique, une image qui rap­pelle un beau sou­ve­nir, ça me fait chia­ler, pu­tain.

C’était comment de par­ta­ger son père avec toute une ville? Par mo­ments, com­pli­qué. Quand tu vas au stade, que tu dis “pa­pa” et qu’il ne se re­tourne pas… Après, ça ne nous em­pê­chait pas de nous voir le di­manche et d’avoir un lien fort, même si on n’est pas de grands ex­pan­sifs dans la fa­mille. Mis à part ma mère, qui avait un truc fa­bu­leux: quand on re­ve­nait de l’école et qu’elle vou­lait nous si­gni­fier quelque chose qui n’al­lait pas, on avait des en­ve­loppes à nos noms. Elle nous l’écri­vait: “Mon ché­ri, je t’aime, mais…” Mon père a dû en avoir pas mal aus­si, des en­ve­loppes…

Votre père était com­plexé par son poids? Il di­sait qu’il s’en fou­tait, mais dans sa vie, il a dû perdre cinq cents ki­los et en re­prendre neuf cents… Il ne pou­vait pas mar­cher nor­ma­le­ment, ne pou­vait pas cou­rir. Par mo­ments, il ne de­vait pas être bien dans son corps… Comme moi il y a deux­trois ans. J’ai ar­rê­té les pâtes, le riz, le pain, les des­serts et les lai­tages pour des lé­gumes, du pois­son et de la viande. En un an, j’ai per­du trente ki­los. De­puis, j’en ai re­pris que dix, donc ça va…

La pé­riode de mer­ca­to, c’est pas l’en­fer pour un pré­sident de club de football? Oui et non. C’est l’en­fer parce que cer­tains in­com­pé­tents te laissent pen­dant deux mois des mes­sages pour que tu leur prennes huit joueurs par jour. Ils ne connaissent pas ton ef­fec­tif… Cet été, un agent ap­pelle Bru­no Ca­rot­ti et lui dit: “J’ai un su­per

joueur pour toi, nu­mé­ro 6.” Bru­no: “Ah ouais, le­quel?” Le mec: “Ja­mel Sai­hi.” Bah Ja­mel, il est né à Mont­pel­lier, a été for­mé à la Paillade ; je le connais de­puis tout pe­tit, j’ai son por­table, on s’ap­pelle par­fois… Si je veux le prendre, je n’ai pas be­soin de ce type. In­sup­por­table!

Vous com­pre­nez les cri­tiques de Jean-Mi­chel Au­las à l’égard du PSG et de son mer­ca­to? Dé­jà, Au­las, c’est un ami. Après, je com­prends sans com­prendre. Je com­prends qu’il dé­fende son club et qu’il se dise qu’il ne peut pas ri­va­li­ser avec le PSG, mais comme moi je ne peux pas ri­va­li­ser avec Lyon. Cet été, on était in­té­res­sés par le joueur d’Amiens Tan­guy Ndom­be­lé, mais l’OL a mis dix mil­lions d’eu­ros sur la table. Et je ne crie pas au loup! Quid des avan­tages fis­caux de Mo­na­co? Per­sonne n’en parle mais, per­son­nel­le­ment, je trouve ça plus “dé­gueu­lasse” que le re­cru­te­ment du PSG. Un joueur étran­ger qui vient à Mo­na­co ne paie pas d’im­pôts, alors que quand Ney­mar touche trois mil­lions d’eu­ros par mois, l’État fran­çais ré­cu­père des sous… Si tu tapes sur Pa­ris, tape sur Mo­na­co, c’est tout ce que je dis.

Quel est le po­si­tion­ne­ment de Mont­pel­lier dans cette ligue 1 en pleine mu­ta­tion? On re­garde tout ça avec des yeux de Chi­mène. Il y a sept ou huit clubs avec les­quels on ne peut pas ri­va­li­ser fi­nan­ciè­re­ment. Cet été, Ré­my Ca­bel­la me passe un coup de té­lé­phone et me dit: “Fra­té, ré­cu­pè­re­moi, je ne veux pas res­ter sur le banc à Mar­seille.”

Je lui ré­ponds: “OK, on va voir ce qu’on peut faire.” J’ap­pelle son agent, ça se passe bien, mais il m’an­nonce le sa­laire: 220 000 eu­ros par mois. Je veux bien faire un ef­fort à 70, 80 000, avec des primes, des trucs, mais 220 000… Même quand on a été cham­pions, je n’ai ja­mais don­né à un joueur 220 000 balles. Ça me pa­raît sur­na­tu­rel. Le truc que j’en­tends par­fois de la bouche de cer­tains sup­por­ters, c’est: “Où sont pas­sés les sous?” Je suis le seul ac­tion­naire du club, je ne vais pas me prendre mes propres sous, c’est d’une dé­bi­li­té pro­fonde… On nous re­proche de ne pas avoir d’am­bi­tion, il faut que je dise quoi? “On va jouer l’Eu­rope”? Si je fais ça, je suis une pipe. Mon am­bi­tion, c’est de pé­ren­ni­ser le club pen­dant dix ou vingt ans en ligue 1. Si demain on n’ar­rive plus à payer, c’est la merde. Alors ouais, ça ne fait pas rê­ver, mais tu sais quoi? Je m’en fous.

Si dans quelques an­nées un mil­liar­daire étran­ger vient vous voir pour ra­che­ter le club, vous faites quoi? Je l’écou­te­rai. Si c’est bon pour mon club, si ça peut lui per­mettre de ri­va­li­ser avec les meilleurs… Aujourd’hui, ça me met­trait un coup de par­tir, mais demain, qui sait? On n’est que de pas­sage dans la vie.

Jus­te­ment. C’est dans les mo­ments com­pli­qués de la vie, comme la mort de ses pa­rents, qu’on voit qui sont ses vé­ri­tables amis? Je n’ai pas at­ten­du la mort de mon père, à 44 ans, pour sa­voir qui sont les gens sur qui on peut comp­ter ou pas. J’ai un pote, mon meilleur ami, et c’est tout. On était à l’école en­semble, on jouait au foot. Ce n’est pas quel­qu’un que je vois ré­gu­liè­re­ment, mais demain, s’il a une merde, il pour­ra comp­ter sur moi. Et in­ver­se­ment. Glo­ba­le­ment, je ne suis pas quel­qu’un qui ouvre la porte de chez

lui à n’im­porte qui. Il y a eu une pé­riode, après mon di­vorce, où je n’avais pas mes gosses et du­rant la­quelle je ne sup­por­tais pas de res­ter à la mai­son. J’étais tout le temps de­hors. Mais de­puis un an, ça va mieux: j’ai une co­pine. Je suis donc très bien chez moi, j’ai même be­soin d’y être seul car, de toute fa­çon, je n’aime pas par­ler. Me mé­lan­ger avec le monde, ça me met la tête en com­pote. J’adore me ré­veiller, mettre ma mu­sique à fond dans l’ap­par­te­ment, me po­ser sur la ter­rasse au so­leil avec le Mi­di libre, un thé ou un jus d’orange… Je m’au­to­suf­fis, je n’at­tends rien de l’être hu­main. Je sais que demain, si la société ou le club se casse la gueule, 80 % des per­sonnes me tour­ne­ront le dos. L’être hu­main est ain­si fait: il va là où ça brille. Une pie, quoi. Comme j’ai tou­jours dit: je fi­ni­rai seul comme un con dans une ca­bane au Ca­na­da. Un pays qui me convient bien: une cer­taine culture fran­çaise avec un état d’es­prit amé­ri­cain, dans cette ma­nière de ne pas ju­ger les gens et d’avan­cer.

On n’avance pas, en France? Il y a eu une élec­tion en mai der­nier. Je ne suis pas par­ti­cu­liè­re­ment Ma­cron, mais le mec est pré­sident, il a les clés du ca­mion, lais­sons-lui le temps. On veut dé­jà cou­per des têtes. On est dans un pays ma­gni­fique, sans doute le plus beau du monde, mais il y a tou­jours quelque chose qui ne va pas. Par­fois, c’est usant.

Vous avez vo­té Fillon au pre­mier tour? Je suis quel­qu’un de fi­dèle. Ni­co­las Sar­ko­zy est –en­fin était, mal­heu­reu­se­ment– ami avec mon père, j’ai donc vo­té pour lui au tour pré­li­mi­naire… Non, ça c’est le football! Bref, comme Fillon a ga­gné et que je suis de droite, j’ai vo­té pour lui au pre­mier tour. Mais son en­tê­te­ment à al­ler jus­qu’au bout… Je me suis dit: “Mais c’est pas pos­sible, il est fou, oh!”

C’est quoi, être de droite en 2017? C’est être at­ta­ché à cer­taines va­leurs: l’ordre, la hié­rar­chie, le res­pect. J’ai par exemple un pro­fond res­pect pour la po­lice, même si ça doit être com­pli­qué pour ceux qui se font contrô­ler vingt-cinq fois par jour. (Il marque une pause) En­fin, je suis de droite… Peut-être du centre-droit… À Mont­pel­lier, je vo­tais Georges Frêche –en­core un ami de mon père– par exemple, qui était au PS.

C’est pas un peu pa­ra­doxal? Comme beau­coup de Fran­çais, je vote pour un homme, pas pour un par­ti. Les soirs de vic­toire élec­to­rale, quand je vois des mi­li­tants s’em­bras­ser, se sau­ter des­sus… Je trouve ça d’un ri­di­cule pro­fond! U2 est mon groupe pré­fé­ré, mais tu ne me ver­ras ja­mais leur de­man­der un au­to­graphe ou at­tendre trois heures pour faire un sel­fie. Je suis tou­jours sur­pris de l’en­goue­ment que les gens peuvent avoir pour un ar­tiste, un foot­bal­leur, un club…

Pour­tant, quand on vous voit sur le banc de touche, vous êtes vrai­ment sup­por­ter… Ça n’a rien à voir: je suis pré­sident d’un club. Je me casse le cul toute la se­maine à or­ga­ni­ser le mieux pos­sible les choses, alors ouais, je vis le truc. J’ai be­soin d’être avec mes joueurs, de leur ta­po­ter sur le cul quand ils rentrent… Avant les matchs, je vais boire un coup avec les pré­si­dents ad­verses, nor­mal, mais res­ter en tri­bune avec eux, ça m’em­merde. Quand on perd le sa­me­di, je rentre di­rec­te­ment chez moi, le di­manche je suis anéan­ti, le lun­di bof et le mar­di ça re­part.

Cet été, dans Li­bé­ra­tion, vous di­siez que vous avez tou­jours vou­lu mou­rir avant vos pa­rents… (Il coupe) Tou­jours non, mais plus jeune, je vou­lais mou­rir avant mes pa­rents pour ne pas avoir à souf­frir. De­puis, j’ai don­né la vie, j’ai fait la plus belle chose au monde. C’est dif­fé­rent.

Vous avez des re­grets dans la vie? Quand je vois des ados par­tir deux ans bos­ser au Club Med en Aus­tra­lie pour ap­prendre une langue, c’est un truc que j’au­rais ai­mé faire. Je ne l’ai pas fait parce que j’étais bien dans mon confort, dans l’en­tre­prise de mon père. J’ai dé­jà eu en­vie de tout en­voyer ba­la­der –après le di­vorce, no­tam­ment– mais je n’en ai ja­mais eu le cou­rage. Peut-être que ça ar­ri­ve­ra un jour, quand mes gosses se­ront plus grands. Pour le mo­ment, je ne peux pas lais­ser ma mère…

Quand vous êtes seul, comment vous y pre­nez-vous pour faire le vide? J’ai une très bonne tech­nique: al­ler faire ses courses à Ca­si­no. Je mets mes oreillettes en ne pen­sant qu’à la bouffe que je dois ache­ter.

Vous avez fait les courses de­puis la mort de votre père? Non, il fau­drait que j’aille rem­plir un Cad­die de fruits. Ça ne me fe­rait pas de mal… PAR VLG

1. Ac­tuel di­rec­teur spor­tif du club. 2. Joueur ayant dis­pu­té le plus de ren­contres de ligue 1 avec le MHSC.

“J’ai vo­té Fillon au pre­mier tour mais son en­tê­te­ment à al­ler jus­qu’au bout… Je me suis dit: ‘Mais c’est pas pos­sible, il est fou, oh!’”

Mis­tral Ga­gnant.

“Je peux pis­ser tran­quille, oui?!”

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