Ro­main Ales­san­dri­ni.

So Foot - - SOMMAIRE - Pro­pos re­cueillis par Ro­nan Bo­scher, à Be­ver­ly Hills / Pho­tos: Nao­mi Har­ris pour So Foot, Icon­sport et Zu­ma/Pa­no­ra­mic

Il ve­nait de tou­cher aux Bleus, puis son ge­nou a flan­ché. Il si­gnait en­fin pro dans sa ville, Mar­seille, puis son pied et Biel­sa l’ont lâ­ché. Trop pour le gau­cher, qui a choi­si l’exil en­so­leillé à Los An­geles pour se re­ta­per. C’est moins bien qu’une coupe du monde en Rus­sie, mais tou­jours mieux que Gueu­gnon.

“Sur Hol­ly­wood Bou­le­vard, Ve­nice Beach ou San­ta Mo­ni­ca, l’at­mo­sphère est bi­zarre: ça traîne, t’as des clo­chards, et plein de tou­ristes qui font leurs sel­fies avec des SDF à leurs pieds”

T’as pu faire ton tou­riste de­puis que tu

es à L.A.? J’ai fait qua­si­ment tous les in­con­tour­nables: le tout pre­mier Dis­ney­land, à une pe­tite heure d’ici, Ve­nice Beach, San­ta Mo­ni­ca, Ma­li­bu, Be­ver­ly Hills, les brunchs des beaux hô­tels, les tags de Mel­rose Ave­nue, le parc ex­tra­or­di­naire du Get­ty Cen­ter, la su­perbe vue sur tout L.A. de­puis l’Ob­ser­va­to­ry, ou en­core Palm Springs et San­ta Bar­ba­ra. J’ai aus­si vi­si­té les stu­dios d’Uni­ver­sal et de la War­ner Bros, et puis je me suis fait des matchs des La­kers, des Clip­pers, de ho­ckey, de foot US et même des Dod­gers. Mais le base-ball, c’est long, faut ai­mer. C’est pour ça que les spec­ta­teurs mangent ou boivent tout le temps, ça se ra­vi­taille à chaque ar­rêt de jeu.

Pas de Hol­ly­wood Bou­le­vard? Si, obli­gé, quand t’as de la fa­mille ou des amis en vi­site. Mais on a tous été un peu dé­çus. L’at­mo­sphère est bi­zarre: ça traîne, t’as des clo­chards et plein de tou­ristes qui font leurs sel­fies avec des SDF à leurs pieds. Idem dans les en­droits my­thiques comme Ve­nice Beach ou San­ta Mo­ni­ca.

Tu connais­sais les États-Unis avant de ve­nir ici? J’avais dé­jà vi­si­té Los An­geles, New York, Mia­mi et même quatre fois Ve­gas. D’abord avec ma co­pine, des potes à l’époque de Cler­mont, mon cou­sin, et der­niè­re­ment seul avec mon père. Il est joueur, alors que moi, je joue très oc­ca­sion­nel­le­ment. Je jouais plus quand j’étais à Cler­mont ou Rennes. Et ici à L.A., il n’y a pas de ca­si­no…

Tu aimes le voyage? Ga­min, on n’avait pas trop les moyens. Jus­qu’à mes 15 ans, on al­lait tous les étés en Corse, chez les grands-pa­rents. Je me consi­dère comme un pri­vi­lé­gié au­jourd’hui. Je voyage sur­tout de­puis que je suis avec Fio­na, en fait. Je l’ai ren­con­trée en 2013, quand j’étais en ré­édu­ca­tion à Mar­seille pour mes croi­sés. J’avais tou­jours rê­vé d’être avec quel­qu’un qui vou­lait voya­ger avec moi, et elle adore ça. On a fait Saint-Mar­tin pour notre pre­mier voyage en­semble, en dé­cembre 2013, puis les USA, Abu Dha­bi, le Ja­pon –ex­tra­or­di­naire–, l’île Mau­rice et des des­ti­na­tions plus eu­ro­péennes.

Com­ment s’est des­si­née ton ar­ri­vée à Los An­geles?

Oc­tobre 2016, un agent man­da­té par la MLS a con­tac­té le mien pour me ren­con­trer à Mar­seille. On a ac­cep­té de suite. Ça me plai­sait bien, les Ga­laxy. Tout le monde les connaît de­puis Da­vid Beck­ham. Au fil de nos ren­contres, il y a eu un fee­ling. Pen­dant les re­pas, je par­ti­ci­pais aux conver­sa­tions en an­glais. Je crois qu’ils ont ap­pré­cié, parce que j’au­rais très bien pu lais­ser mon agent cau­ser et res­ter dans mon coin.

T’avais des op­por­tu­ni­tés en Eu­rope? Oui, en Ita­lie et en An­gle­terre, mais rien de concret. Je ne vou­lais juste plus de la France. Les Ga­laxy me vou­laient comme un joueur im­por­tant de leur équipe, un de­si­gna­ted

player de la MLS. Comme Rob­bie Keane et Gerrard ne pro­lon­geaient pas, deux places de DP (de­si­gna­ted

players, ndlr) se li­bé­raient, dont une pour moi. Ça a boos­té mon ego. Et j’en avais be­soin. Je pou­vais re­prendre confiance ici.

En plus, per­sonne ne t’ar­rête dans la rue ici… Oui, et c’est aus­si pour ça que je suis là. Je peux man­ger un

bur­ger sans que per­sonne ne mette une pho­to de moi sur les ré­seaux so­ciaux. Ce n’était pas comme ça à Mar­seille.

C’était de­ve­nu trop pe­sant pour toi? Oui. Mar­seille ne connaît pas le juste mi­lieu: ou tu réus­sis et tu peux tout te per­mettre, ou ça va moins bien et on te tombe des­sus. Et puis quand t’es tran­quille à table avec ta co­pine, qu’un adulte te de­mande un sel­fie, un au­to­graphe, sans un bon­jour ou un steu­plé, ça peut vite de­ve­nir en­va­his­sant. Les ga­mins, je com­prends com­plè­te­ment le manque de tact, c’est même drôle. Après, faut pas men­tir non plus: pour l’ego, c’est tou­jours ap­pré­ciable de sa­voir que tu in­té­resses les gens.

Cer­tains joueurs de l’OM ont su­bi des cam­brio­lages

ou des agres­sions. Tu fais par­tie de ceux-là? Les cam­brio­lages vio­lents –à main ar­mée, avec me­nace de­vant les en­fants et la com­pagne– s’étaient cal­més de­puis un mo­ment. Après, si je ca­ri­ca­ture, c’est presque com­mun à Mar­seille. On évoque le cas des foot­bal­leurs parce qu’ils sont mé­dia­ti­sés, mais ça ar­rive aus­si au mec riche et pas connu. Sauf que per­sonne n’en parle. Moi, il ne m’est rien ar­ri­vé. Mieux: per­sonne dans la rue ne s’est ar­rê­té de­vant moi pour m’in­sul­ter ou me dire: “Toi, t’y es nul!” Au Vé­lo­drome, c’était une autre his­toire… Je sen­tais la dé­fiance à mon égard, par les sif­flets. C’est dur, sur­tout quand t’es de Mar­seille.

C’est com­ment le quar­tier des Char­treux, là où tu as gran­di? C’est un pe­tit quar­tier po­pu­laire de Mar­seille, pas vrai­ment bour­geois mais pas crai­gnos du tout, mis à part que tu te fai­sais vo­ler le poste ra­dio de la voi­ture tous les jours (rires). Mes pa­rents te­naient un ma­ga­sin de pri­meurs et se le­vaient à 4 heures du mat’ tous les jours. On avait tout à proxi­mi­té: l’école pri­maire en face du pri­meur et, deux rues plus loin, la mai­son et le col­lège.

Tu te dé­brouillais com­ment à l’école? Jus­qu’au col­lège, très bien. Le prin­ci­pal me met­tait sou­vent en avant, sur la scène, lors des re­mises de prix de fin d’an­née, parce que j’as­su­rais au foot et en classe. Il m’avait même ré­com­pen­sé en sixième de deux billets pour Eu­ro Dis­ney. Ça marque! Mais j’ai sur­tout ai­mé mon en­fance mar­seillaise parce que je jouais à l’OM! Ima­gine, t’es en cours, t’as ton jog­ging, ton sac de l’OM, et tu lèves le doigt pour dire à la prof: “Dé­so­lé ma­dame, mais je dois al­ler à l’en­traî­ne­ment.” Et elle te ré­pond: “Oui, vas-y…” À cause de la cir­cu­la­tion in­fer­nale à Mar­seille, mon père avait même ache­té ex­près un scoo­ter pour m’em­me­ner à l’heure aux en­traî­ne­ments. De ce point de vue-là, j’étais un pri­vi­lé­gié.

Pour­tant, tu plaques le foot et l’OM à 15 ans, pour un

conflit sur ton po­si­tion­ne­ment sur le ter­rain. Oui, et je passe l’été au Cap Corse, dans la mai­son de mes grands-pa­rents. Je m’ima­gi­nais re­ve­nir à la ren­trée dans le club du vil­lage de mon grand-père, à Plande-Cuques, et voi­là. Puis, en sep­tembre, je veux re­prendre le bal­lon et je fais un es­sai im­pro­bable pour Bas­tia, à Pa­ris… Ça ne marche pas. Mon père avait un ami en com­mun avec Vic­tor Zvun­ka, le coach de Gueu­gnon, alors en L2, qui ac­cepte de

“À Mar­seille, per­sonne dans la rue ne s’est ar­rê­té de­vant moi pour m’in­sul­ter ou me dire: ‘Toi, t’y es nul!’ Au Vé­lo­drome, c’était une autre his­toire… Je sen­tais la dé­fiance à mon égard”

m’es­sayer au centre de for­ma­tion. C’était vrai­ment ma der­nière chance de per­cer. Gueu­gnon m’a pris, même si leur équipe et l’in­ter­nat du centre af­fi­chaient dé­jà com­plets. Je me re­trouve dans l’in­ter­nat de mon ly­cée, alors que toute ma gé­né­ra­tion sui­vait ses cours et dor­mait au centre. Je ne m’en­traî­nais même pas avec eux mais avec la ca­té­go­rie d’âge du des­sous. Et je res­tais en fa­mille d’ac­cueil le week-end, avec qui ça ne se pas­sait pas très bien. À 15-16 ans, c’est dé­li­cat quand d’autres adultes que tes pa­rents, que tu ne connais ab­so­lu­ment pas, t’obligent à faire des choses. “Tu vas

man­ger cette tarte à la ci­trouille.” Toi, tu re­fuses parce que t’aimes pas, mais ils in­sistent quand même… J’ai sou­vent pleu­ré dans ma chambre. Mes pa­rents sont mon­tés une fois leur mettre un coup de pres­sion. Puis j’ai fi­na­le­ment in­té­gré l’in­ter­nat du centre pour les trois der­niers mois, à dor­mir par terre, sur un ma­te­las, dans une chambre de deux. J’étais en­fin au centre, avec mes potes du foot, j’étais content.

On fait quoi à Gueu­gnon quand on a entre 15 et 20 ans?

Ben, on se fait chier (rires). Au moins, on ne pen­sait qu’au foot.

Et à l’école, aus­si? Non. J’ai lâ­ché com­plet. J’étais en S et je n’ai pas eu mon bac. On était en classe très ré­duite, à quatre ou cinq, pas très concen­trés, à suivre les cours par cor­res­pon­dance. Et puis j’ai eu de la chance que Gueu­gnon des­cende en National, ça a fa­ci­li­té mon éclo­sion en équipe pre­mière. Je re­dou­blais ma ter­mi­nale quand j’ai com­men­cé à jouer avec eux. J’avais mon ap­part qui ne me coû­tait rien, grâce aux aides, je ga­gnais 1400 eu­ros je crois, et 1800 l’an­née sui­vante en tant que pro. Avec le re­cul, je me dis que j’ai été in­sou­ciant d’avoir ar­rê­té l’école alors que je ne jouais qu’en National. Pour un Val­bue­na, un Ar­mand, un Ri­bé­ry, com­bien sortent vrai­ment de là? Heu­reu­se­ment, les clubs de L2 étaient un peu ric-rac ni­veau bud­get, donc ils sont ve­nus pio­cher des joueurs avec des sa­laires moins chers à l’étage in­fé­rieur.

À Gueu­gnon, tu as été coa­ché par To­ny Vai­relles. C’était une icône foot pour toi? Non, ques­tion de gé­né­ra­tion. Je res­pec­tais sa car­rière ex­tra­or­di­naire, mais sans l’ido­lâ­trer. Mon idole, c’était Nas­ri, avec Ya­hiaoui. Ils avaient juste deux ans de plus que nous, mais c’étaient les stars des ca­té­go­ries de jeunes à l’OM.

Tu te fais les croi­sés à Gueu­gnon, lors de ta deuxième sai­son avec les pros. Tu re­viens pour les six der­niers matchs et… Mal­gré ma ré­édu­ca­tion, mal­gré peu de matchs de National, dans un club qui com­men­çait à sen­tir le chaos, Cler­mont me veut en ligue 2. In­es­pé­ré. Puis tout va très vite: pre­mière sai­son gé­niale avec

“Avec Biel­sa, on ne pre­nait pas de plai­sir à l’en­traî­ne­ment: que des passes, des trucs tac­tiques, des courses, et très peu de jeu. Dans le ves­tiaire, on en avait marre. Ça a fonc­tion­né les six pre­miers mois, et puis on a lâ­ché”

Cler­mont, j’in­té­resse la L1 mais le club m’em­pêche de par­tir. Je boude à la re­prise, sans faire les ef­forts sur le ter­rain. Je dé­joue jus­qu’à ce que mon agent et mon père viennent me se­couer. On est cham­pions d’au­tomne avec Cler­mont, mais on coince pour la mon­tée sur la fin. Et je signe à Rennes, en ligue 1. Là aus­si, je fais une pre­mière sai­son de fou, je touche l’équipe de France… Et deux se­maines après, je me re­fais les croi­sés. Ça a com­plè­te­ment cou­pé mon élan.

Fi­na­le­ment, tu re­bon­dis et touches du doigt ton rêve en 2014: jouer pour Mar­seille. Tu la juges com­ment, ton

ex­pé­rience pro­fes­sion­nelle à l’OM? J’ai évi­dem­ment des re­grets, j’au­rais ai­mé une autre fin. J’au­rais pu être au moins dé­ci­sif à dé­faut d’être ex­tra­or­di­naire, mais les bles­sures m’ont plom­bé, no­tam­ment une rup­ture de l’apo­né­vrose que j’ai traî­née un an. Une ga­lère. À chaque en­traî­ne­ment, à chaque match, je sa­vais que je n’échap­pe­rais pas à une dou­leur au pied. Je me suis bat­tu pour re­ve­nir à chaque fois. À l’évi­dence, les gens ne l’ont pas tou­jours re­mar­qué. Peut-être que j’au­rais dû me mettre plus en scène sur Fa­ce­book ou autre, qui sait? Voi­là, c’est comme ça. J’avais be­soin de re­trou­ver du plai­sir, de souf­fler sur­tout. Et à L.A., je sens qu’on m’aime plus que bien au club.

Quand Mar­ce­lo Biel­sa quitte l’OM en août 2015, après une dé­faite au Vé­lo­drome contre Caen, tu vas au feu de­vant la presse et tu ne le mé­nages pas. Pour­quoi ce coup de sang? C’était un ras-le-bol de tout ce

que j’avais pu vivre avec lui à l’OM. Je n’avais pas l’im­pres­sion d’al­ler au feu en m’ou­vrant là-des­sus, juste d’être moi-même. Mais je ne me­su­rais pas l’im­pact que ces dé­cla­ra­tions au­raient pour moi. Rap­pe­lons le contexte: c’était une conf’ de presse d’après-match, à chaud. Je n’ai pas sol­li­ci­té une in­ter­view pour dire tout ça, hein. Moi, il m’a fait souf­frir pen­dant un an et de­mi, et là, il nous quitte après deux jour­nées, comme des merdes. On m’a de­man­dé quel sou­ve­nir j’al­lais gar­der de lui. J’ai ré­pon­du: “Je vais rien dire parce que les mots vont

dé­pas­ser ma pen­sée.” Ça a été in­ter­pré­té comme le mec qui n’ai­mait pas du tout Biel­sa, et Mar­seille m’a pris en grippe à par­tir de là. Je suis peut-être l’un des seuls, avec deux-trois autres, à avoir égra­ti­gné le grand Biel­sa. Parce que les autres ont peur, tout sim­ple­ment. Il a tel­le­ment fait kif­fer Mar­seille pen­dant six mois que les fans n’ont re­te­nu que ça et ont ou­blié que, sur la lon­gueur, on ne se qua­li­fie que pour l’Eu­ro­pa League et pas pour la Cham­pions. Biel­sa s’est créé un peu comme ça aus­si, dans sa fa­çon d’être, sa com, dans la­quelle il est très fort et ma­lin. Mais pour au­tant, quand tu re­penses à cette pho­to où tu le vois, cas­quette sur la tête au mi­lieu des fans, je ne pense pas à un cal­cul de sa part. Il l’a sen­ti comme ça, il a sen­ti Mar­seille. De toute fa­çon, ce pas­sage de ma car­rière avec Biel­sa, ça va me han­ter toute ma vie

(rires). Biel­sa, c’était –et c’est en­core– un su­jet sen­sible en France.

“Qu’est-ce qu’on fait à Gueu­gnon quand on a entre 15 et 20 ans? Ben, on se fait chier”

Com­ment tu ex­pliques cette au­ra au­tour de lui? Il dé­gage quelque chose. C’est un Mon­sieur quand même. Vrai­ment. On le res­pecte pour ça. Mais pour­quoi ca­cher qu’il n’a ja­mais rien ga­gné, qu’il a lâ­ché toutes les équipes qu’il a eues? On dit juste que c’est un très grand en­traî­neur parce que Guar­dio­la a dit qu’il s’était ins­pi­ré de lui? Faut ar­rê­ter… Quand il ar­rive, Biel­sa ré­cu­père une équipe qui n’avait pas eu de bons ré­sul­tats l’an­née pré­cé­dente mais qui avait ap­pris à se connaître, com­po­sée de très bons joueurs: Payet, Man­dan­da, Gi­gnac, Thau­vin, Ayew, Le­mi­na, Ayew, Im­bu­la, Men­dy, Fan­ni, Mo­rel, Dja Djédjé. Peu d’équipes, à part Pa­ris, pou­vaient nous battre. Moi je trou­vais l’équipe ex­tra­or­di­naire. De­puis le banc, je me ré­ga­lais comme un gosse de­vant le jeu dé­ployé. Chaque fois que je ren­trais, on me­nait dé­jà 2 ou 3-0, je n’avais qu’à me faire plai­sir. Et puis on a lâ­ché.

Il est flip­pant, au quo­ti­dien, Biel­sa? Pas vrai­ment, mais c’est un per­son­nage très spé­cial, très fer­mé. Le ma­tin, à l’en­traî­ne­ment, il n’ap­pa­rais­sait qu’après l’échauf­fe­ment, sans dire bon­jour, à don­ner di­rect ses consignes. Fran­che­ment, je n’ap­pré­ciais pas. En France, on a l’ha­bi­tude de se dire “bon­jour, com­ment

ça va?”, ce genre de trucs… Là, ce n’était pas le cas mais il fal­lait s’y ha­bi­tuer, tout sim­ple­ment, faire avec. Il ne com­mu­ni­quait avec toi que s’il avait be­soin de tes ser­vices. Par exemple, la pre­mière an­née, il me fai­sait tou­jours ren­trer en pre­mier, tou­jours à la place de Thau­vin. Il me met ti­tu­laire pour les huit der­nières ren­contres, je fais des bons matchs et ça le sur­prend, il se de­mande même pour­quoi il ne m’avait pas ti­tu­la­ri­sé avant… Mais c’est un tout. On ne pre­nait pas de plai­sir à l’en­traî­ne­ment: que des passes, des trucs tac­tiques, des courses, et très peu de jeu. Dans le ves­tiaire, on en avait marre. Ça a fonc­tion­né les six pre­miers mois, on en­ten­dait: “Mar­seille, c’est ex­cep­tion­nel, avec Biel­sa, ils sont pre­miers à l’hi­ver, c’est gé­nial, pa­ta­ti, pa­ta­ta…”

Sauf qu’on a lâ­ché, men­ta­le­ment ou phy­si­que­ment, je

ne sais pas trop. Avec Biel­sa, les gens n’ont re­te­nu que le bon, mais ils ont ou­blié tout le reste.

On se dit bon­jour au Ga­laxy? Le coach rentre dans le ves­tiaire et fait un bon­jour col­lec­tif: “Good mor­ning

guys!” Et il passe à la séance du jour. Je croise quelques joueurs qui ne disent pas bon­jour. Mais les Fran­çais pré­sents au Ga­laxy avant ont peu à peu im­por­té le bon­jour in­di­vi­duel. Ça change pe­tit à pe­tit.

Au-de­là du jeu et des bon­jours, quelles dif­fé­rences

vois-tu entre la MLS et la ligue 1? Dé­jà, il y a des plus grandes dis­pa­ri­tés de sa­laires avec ce sys­tème des DP. La plu­part ne pour­raient pas payer le loyer que j’ai ici

(à Playa Vis­ta). Du coup, ils ha­bitent près du stade, où les loyers sont plus abor­dables. En­suite, il n’y a pas de conf’ de presse, sauf pour le coach. Le foot com­mence à prendre de l’am­pleur, mais ce n’est pas la NBA, la NFL ou la NHL… Quand les jour­na­listes viennent me voir, ce n’est ja­mais pour des gros ar­ticles et que pour la presse écrite. Et je n’ai pas eu de mo­ment comme Sch­weins­tei­ger à Chi­ca­go non plus, où on lui de­man­dait s’il pou­vait ga­gner le mon­dial avec Chi­ca­go… (Rires) L’ap­proche est vrai­ment dif­fé­rente. Après le match, ils rentrent dans le ves­tiaire, même si t’es en ca­le­çon, mais au moins, ils ne viennent pas cher­cher la pe­tite bête, pour mon­ter un joueur contre un autre.

C’était le cas en France, se­lon toi? Ah ben c’est spé­cial, ils veulent sou­vent ra­con­ter les bruits de cou­loir, aux dé­pens des joueurs, des coachs… Quand on a com­men­cé à voir les mi­cros en bord de ter­rain et que ça res­sor­tait dans les émis­sions le di­manche ou le lun­di soir, on a com­men­cé à se mettre la main de­vant la bouche pour par­ler, on a va­che­ment dû bri­der notre na­tu­rel. Comme main­te­nant tout est re­layé sur les ré­seaux so­ciaux, tu peux vite pas­ser pour un dé­bile, juste sur une phrase.

“Au­jourd’hui, des gens sont payés pour gé­rer les ré­seaux so­ciaux des joueurs. Tu vois même des posts où t’as l’im­pres­sion de lire un Amé­ri­cain alors que le joueur n’aligne pas dix mots d’an­glais. Ar­rête, quoi…”

Ça t’est dé­jà ar­ri­vé? Non, mais quand j’étais à l’OM, t’avais pas mal de spé­ci­mens quand même (rires). J’ai en tête un mo­ment à Évian je crois, où quatre-cinq joueurs dis­cutent vi­tesse sur la route. Et c’est par­ti di­rect en: “Re­gar­dez-moi ces im­bé­ciles à 240 km/h”, etc. C’est mal­sain. Quand un coach en­gueule son joueur sur le ter­rain, ça fait par­tie du foot. Ça ne veut pas dire qu’il ne peut pas l’en­ca­drer. Ceux qui connaissent le foot le savent. Mais il n’y a pas que des connais­seurs de­vant la té­lé. Moi, je n’ai plus Fa­ce­book, plus Twit­ter, que Ins­ta­gram. Et en­core, j’ai désac­ti­vé les com­men­taires. Ça peut être bles­sant, violent pour ta co­pine, tes cou­sins, tes amis, ta fa­mille, qui trinquent le plus. J’ai aus­si ar­rê­té de re­gar­der les émis­sions té­lé où ça fait bien de cas­ser du sucre sur le dos d’un foot­bal­leur. Le pire dans ces trucs-là, c’est que t’as même d’an­ciens joueurs, qui ont su­bi les cri­tiques à leur époque, qui se mettent à faire pa­reil. C’est fort, non?

Un foot­bal­leur doit avoir un de­voir d’exem­pla­ri­té se­lon toi? La presse et les ré­seaux so­ciaux ont col­lé cette image aux per­sonnes pu­bliques en gé­né­ral. Donc on a cette re­te­nue et tout de­vient cal­cu­lé. Au­jourd’hui, des gens sont payés pour gé­rer les ré­seaux so­ciaux

des joueurs, en pos­tant pho­tos et textes à leur place:

“Mer­ci aux fans, na­na­ni na­na­na…” Tu vois même des posts où t’as l’im­pres­sion de lire un Amé­ri­cain alors que le joueur n’aligne pas dix mots d’an­glais. Ar­rête, quoi… On se chambre sou­vent entre nous là-des­sus. Les ré­seaux so­ciaux ont une place de plus en plus im­por­tante dans le sport en gé­né­ral, et peuvent même aug­men­ter la cote d’un joueur. Ça berne les gens, mais tout le monde est content. Tu n’es pas re­ve­nu en France de­puis que tu as si­gné au Ga­laxy. Est-ce que t’as quand même sui­vi l’ac­tua­li­té, l’élec­tion d’Em­ma­nuel Ma­cron par exemple? Hon­nê­te­ment, je ne vais pas faire le mec qui s’in­té­resse à la po­li­tique. Dé­jà –et ce n’est pas bien– je ne vais pas vo­ter. J’ac­cepte ce­lui qui est aux com­mandes et je ne vais pas être le gars à dire “Lui,

c’est un connard” ou “Lui, c’est un mec top”. Bon, j’ai sui­vi un peu le truc, comme tout le monde, mais pas au point de re­gar­der des émis­sions. Ça parle un peu po­li­tique par­fois dans les ves­tiaires?

Les conver­sa­tions de ves­tiaire, hein… Moi, je n’ai ja­mais en­ten­du par­ler de ça. Peut-être que cer­tains s’y in­té­ressent vrai­ment et ne veulent pas le dire, mais bon… Ça ali­mente un peu le cli­ché du foot­bal­leur aux

dis­cus­sions bas de pla­fond tout ça, non? Il ne faut pas faire de gé­né­ra­li­tés non plus. Cer­tains sont plus simples d’es­prit que d’autres, cer­tains plus in­tel­li­gents que d’autres. Je ne suis pas là à ju­ger qui que ce soit. Évi­dem­ment, ça parle plus montres, luxe, voi­tures ou femmes que po­li­tique dans un ves­tiaire. Mais bon, j’ai pas fait tous les ves­tiaires d’Eu­rope ou de France non plus, hein. C’est tou­jours fa­cile de ca­ta­lo­guer les foot­bal­leurs dans la case “abru­tis”… Fran­che­ment, je trouve que les foot­bal­leurs ont au moins un truc que d’autres n’ont peut-être pas: la fa­ci­li­té d’adap­ta­tion. On est ca­pables de pas­ser d’un dis­cours “wesh wesh” à une dis­cus­sion avec le pré­sident de la Ré­pu­blique. Oba­ma a même re­çu les Ga­laxy après leur titre en MLS.

Tu te vois re­ve­nir jouer en France un jour? Fran­che­ment, je me vois bien res­ter long­temps ici. Après, peut-être qu’on me re­garde de nou­veau en Eu­rope, vu que les pé­pins phy­siques sont der­rière moi. J’en parle par­fois –beau­coup moins qu’avant– avec ma co­pine: “Qu’au­rait été ma car­rière sans ces deuxièmes croi­sés

à Rennes?” J’ac­cé­dais à l’équipe de France, qui t’ouvre des portes ex­cep­tion­nelles. Mais je n’ai ja­mais été aus­si heu­reux et épa­noui qu’ici. J’exerce le mé­tier que j’aime, dans des condi­tions ex­cep­tion­nelles, une ville que j’aime, avec une co­pine et une pe­tite fille, Nao­mi, que j’aime.

Une rai­son par­ti­cu­lière pour le choix du pré­nom? Nao­mi Camp­bell, Nao­mi Watts? Non non. J’ai en­ten­du ce pré­nom dans une sé­rie que je re­gar­dais. Ça m’a va­che­ment plu, à Fio­na aus­si.

ver­sion!• Quelle sé­rie? Be­ver­ly Hills, nou­velle PAR RB

“Biel­sa, c’est un Mon­sieur. Mais pour­quoi ca­cher qu’il n’a ja­mais rien ga­gné, qu’il a lâ­ché toutes les équipes qu’il a eues? On dit juste que c’est un très grand en­traî­neur parce que Guar­dio­la a dit qu’il s’était ins­pi­ré de lui? Faut ar­rê­ter…”

Toi­lettes sèches.

Seul sur le sable, les yeux dans l’eau…

75 A.

Pro­ba­ble­ment un signe franc-ma­çon.

Pho­to prise lorsque le stade ren­nais a ga­gné le cham­pi... la coup... un match!

Ro­din Ales­san­dri­ni.

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