BRI­GITTE MA­CRON

Le jour où elle s’est en­ga­gée en po­li­tique

Society (France) - - LA UNE - PAR GRÉ­GOIRE BELHOSTE ET WILLIAM THORP, À TRUCH­TER­SHEIM

Son fils au­ra bien­tôt 40 ans. Comme le pré­sident. Elle, ju­chée sur une paire de ta­lons et ser­rée dans un tailleur sans plis, ap­proche du double. As­sise dans le sa­lon de sa vaste de­meure de Truch­ter­sheim, Si­mone Uhl dit avoir bien connu Bri­gitte Au­zière, la mère de la pe­tite Lau­rence, ins­crite dans la même école ma­ter­nelle que son fils. Pen­dant des an­nées, elles se sont cô­toyées. Avant de se perdre de vue. Jus­qu’à ce soir de 2014 où son fils lui tend son smart­phone. Des­sus, une pho­to d’em­ma­nuel Ma­cron, tout juste nom­mé mi­nistre de l’éco­no­mie. À sa droite, une femme blonde d’une soixan­taine d’an­nées. “Je l’ai tout de suite re­con­nue: c’était Bri­gitte”, re­joue l’al­sa­cienne, trou­blée par le destin hors norme de son an­cienne voi­sine. Un peu comme son re­je­ton qui, en­fant, avait lui aus­si “un pe­tit faible” pour Ma­dame Au­zière. “Je crois que le pe­tit était amou­reux d’elle, confie-telle d’une voix douce. Bri­gitte avait une pré­sence très in­tense, éner­gique, mais avec fé­mi­ni­té. Un cô­té sen­sible et fin et, en même temps, elle ne tour­nait pas au­tour du pot. Et puis, mon fils a été très tou­ché parce qu’elle est la pre­mière femme à l’avoir au­to­ri­sé à le tu­toyer.” Si­mone jette un re­gard sur un livre de re­cettes du pâ­tis­sier Pierre Her­mé po­sé sur la table basse, puis évoque le goût in­faillible de la nou­velle pre­mière dame, leurs conver­sa­tions “au­tour des ma­ca­rons” et le dé­part de Bri­gitte pour Amiens, sa ville na­tale, au dé­but des an­nées 90. De­puis, plus de nou­velles. Ou si peu. “Quelques an­nées après, la di­rec­trice de l’école ma­ter­nelle de Truch’ m’a an­non­cé que Bri­gitte était par­tie vivre avec l’un de ses élèves, note-telle, avant de re­jouer sa ré­ponse de l’époque: ‘Oh, vous sa­vez, ces choses-là ar­rivent, mais ça ne dure pas.’” Ra­té.

Vingt ans plus tard, Bri­gitte Au­zière est de­ve­nue Bri­gitte Ma­cron, l’épouse du pré­sident de la Ré­pu­blique. Elle s’ap­prête à te­nir son rang de First Lady pour cinq ans, re­nou­ve­lables. Cer­tains raillent son âge: 24 ans de plus que son ma­ri. D’autres s’in­ter­rogent sur le rôle qu’elle pour­rait jouer dans les pro­chains mois, le pré­sident Ma­cron ayant as­su­ré vou­loir don­ner un sta­tut of­fi­ciel aux pre­mières dames. Ef­fa­cée, comme Yvonne de Gaulle? Mi­li­tante, telle Da­nielle Mit­ter­rand? Gla­mour, fa­çon Car­la Bru­ni? An­cien voi­sin, dé­sor­mais maire de Truch­ter­sheim, Jus­tin Vo­gel la pressent aux avant-postes. Exac­te­ment comme du­rant ses an­nées al­sa­ciennes, à la fin des an­nées 80. “C’est elle qui a lan­cé le mé­choui de quar­tier, ra­conte-t-il de­puis son bu­reau. Elle par­ti­ci­pait ac­ti­ve­ment à la vie as­so­cia­tive lo­cale. On sen­tait qu’elle avait en­vie de s’im­pli­quer.” De 1986 à 1991, Bri­gitte Au­zière vit à Truch­ter­sheim, com­mune de 2 000 ha­bi­tants si­tuée à une ving­taine de

ki­lo­mètres de Stras­bourg, où son ma­ri d’alors, le ban­quier An­dré-louis Au­zière, a été nom­mé à la di­rec­tion de la Banque fran­çaise du com­merce ex­té­rieur. Le plus clair de son temps, elle le passe en centre-ville, au col­lège pro­tes­tant Lu­cie-ber­ger. De la ren­trée 1986 à l’été 1991, celle qui a tra­vaillé un temps comme at­ta­chée de presse à la chambre de com­merce du Pasde-ca­lais en­seigne le fran­çais. Aux élèves, elle fait lire du Mau­pas­sant. Dans un style que ceux qui l’ont connue alors dé­crivent au­jourd’hui comme “une main de fer dans un gant de ve­lours”. “Quand elle di­sait ‘au tra­vail’, mieux va­lait bos­ser, té­moigne une an­cienne élève. Elle avait une grande ri­gueur et en même temps une grande bien­veillance. Elle es­sayait tou­jours d’al­ler cher­cher le plus dé­cou­ra­gé pour lui mon­trer qu’il avait des ca­pa­ci­tés.” Si­mone Uhl abonde dans ce sens: “Bri­gitte avait le ta­lent de voir chez quel­qu’un son po­ten­tiel. Non seule­ment elle le voyait, mais elle sa­vait l’ex­traire et le dé­ve­lop­per.” L’an­cienne élève re­prend: “Il y avait une au­ra au­tour d’elle. Les gar­çons, même ceux qui n’ai­maient pas le fran­çais, bu­vaient ses cours.”

“Truch­ter­sheim de­main”

Truch­ter­sheim, fer­tile à sou­hait, a d’abord été sur­nom­mée “le gre­nier à blé de Stras­bourg”. Avant d’éco­per d’un nou­veau sur­nom, plus tape-à-l’oeil. “On parle de notre vil­lage comme du ‘pe­tit Mo­na­co’ de la ré­gion stras­bour­geoise, ex­plique le maire. Nous de­vons être l’une des com­munes qui a le plus de per­sonnes sou­mises à l’im­pôt sur les so­cié­tés en Al­sace. Des fa­milles ai­sées se sont ins­tal­lées ici parce que ce n’était pas bien loin de Stras­bourg.” Mais la fu­ture pre­mière dame a, alors, d’autres am­bi­tions pour Truch’. En 1989, Jean­nine Briard, 83 ans au­jourd’hui, en­tend frap­per à sa porte, rue du Son­nen­berg. Der­rière, Bri­gitte Au­zière et le doc­teur Claude Bronn. Ils montent la liste “Truch­ter­sheim de­main” pour les pro­chaines élec­tions mu­ni­ci­pales. Ob­jec­tif: suc­cé­der à Ro­ger Weiss, maire de­puis 1965. Et ils ont be­soin de ren­fort. “Bri­gitte m’a dit: ‘Écou­tez, il nous manque une per­sonne, Ma­dame Briard, nous sommes qua­torze, et il nous faut être quinze.’ Moi, j’étais ins­ti­tu­trice, je n’avais ja­mais fait ça, mais elle non plus, alors j’ai dit oui.” La liste va­li­dée, la cam­pagne com­mence. Les réunions se font chez les uns, chez les autres ou au res­tau­rant La­za­rus, au­tour d’une bière et d’une chou­croute. Des tracts sont dis­tri­bués. Et l’ac­cueil s’avère plu­tôt cha­leu­reux. Il faut dire que le pro­gramme de “Truch­ter­sheim De­main” n’ef­fraie pas grand monde. Jean-paul Debes, pré­sent sur la liste, s’en sou­vient. À l’époque, il était gé­rant d’un ser­vice d’am­bu­lances. “On sou­hai­tait ins­tal­ler un parc de san­té tout neuf, un skatepark et des nou­veaux lo­ge­ments so­ciaux. Bri­gitte trou­vait aus­si qu’il y avait des pro­blèmes concer­nant la jeu­nesse: les jeunes ne pou­vaient res­ter au vil­lage à cause du prix au mètre car­ré. Elle vou­lait y re­mé­dier, elle sou­hai­tait qu’ils puissent res­ter sur place.” Il dit aus­si que c’étaient leurs “idées per­son­nelles”, “sans par­ti po­li­tique ni éti­quette”. Jean­nine Briard tique. Elle pré­fère nuan­cer. “On était tous

“Bri­gitte avait le ta­lent de voir chez quel­qu’un son po­ten­tiel. Non seule­ment elle le voyait, mais elle sa­vait l’ex­traire et le dé­ve­lop­per” Si­mone Uhl, une an­cienne voi­sine

de droite, Bri­gitte aus­si, dit-elle, as­sise en des­sous d’une pein­ture ita­lienne aux al­lures chris­tiques. Je di­rais même qu’on était un peu trop à droite.” Elle se sou­vient de la de­vise de la liste: “Dans le res­pect de tous.” Pour­tant, très vite viennent les dés­illu­sions. Et les pro­blèmes. La liste n’est pas vrai­ment re­pré­sen­ta­tive de la po­pu­la­tion du vil­lage de l’époque et laisse une im­pres­sion éli­tiste. Par­mi les quinze membres de “Truch­ter­sheim de­main”, on trouve un di­rec­teur de re­cherche au CNRS, un di­rec­teur in­dus­triel, un di­rec­teur du per­son­nel, un in­gé­nieur ou en­core un mé­de­cin. La di­men­sion agri­cole du vil­lage est to­ta­le­ment oc­cul­tée. “Il y avait trop de dif­fé­rences entre la po­pu­la­tion et nous, re­prend Jean­nine, il n’y avait que des gens in­tel­lec­tuels. Et puis, en face de nous, on avait M. Sieg­wald. Comme il était di­rec­teur du Cré­dit Agri­cole du coin, il avait la main­mise sur les agri­cul­teurs.” Jean Paul Debes évoque des lettres ano­nymes lais­sées dans les boîtes aux lettres, de­man­dant de re­ti­rer la liste. “La suc­ces­sion du maire était dé­jà pré­pa­rée de­puis de longues an­nées, avance Jus­tin Vo­gel. La liste de M. Sieg­wald, sur la­quelle j’étais d’ailleurs, re­pré­sen­tait l’an­cien vil­lage, les vieilles fa­milles, les agri­cul­teurs et les ar­ti­sans, ils étaient ma­jo­ri­taires. La liste de Mme Au­zière, c’étaient plus des gens qui ve­naient d’ar­ri­ver. Ils vou­laient ap­por­ter du sang neuf dans la mu­ni­ci­pa­li­té. Après tout, elle n’était là que de­puis deux ans, mais elle avait dé­jà un peu cette fibre po­li­tique.” Cer­tains n’hé­sitent pas, au­jourd’hui, à faire le pa­ral­lèle avec le par­cours po­li­tique d’em­ma­nuel Ma­cron. Deux membres d’une cer­taine élite af­fir­mant vou­loir dé­lo­ger les an­ciens no­tables. Deux can­di­dats à une élec­tion après seule­ment deux an­nées de pré­sence sur la scène. Deux pro­grammes qui misent sur la jeu­nesse. Mais deux des­ti­nées bien dif­fé­rentes, aus­si. Le 12 mars, Bri­gitte n’est pas élue. Sur sa liste, seules trois per­sonnes re­cueillent suf­fi­sam­ment de voix. “Ça l’a em­mer­dée de perdre les élec­tions, elle y croyait vrai­ment, croit se rap­pe­ler Debes. Mais on avait des fa­milles qui étaient là de­puis des dé­cen­nies. S’il y a dix membres de la même fa­mille qui votent pour la même per­sonne et que vous êtes seul de votre cô­té, vous ne faites pas le poids.” Ma­rie*, l’une des voi­sines de Bri­gitte, n’y croyait pas trop non plus. “Ces maires qui sont dans ces vil­lages de­puis long­temps, on ne se pré­sente même plus contre eux. On peut, mais ça ne sert à rien: on ne ga­gne­ra ja­mais.” Le 9 avril 2017, Em­ma­nuel Ma­cron, lui, a fait 25% au pre­mier tour de la pré­si­den­tielle à Truch­ter­sheim, der­rière Fran­çois Fillon et ses 30%. Puis 71% au se­cond tour, loin de­vant Ma­rine Le Pen. Une vic­toire, en­fin, pour Bri­gitte. Et une bonne op­por­tu­ni­té pour re­prendre contact, pense Jean­nine. “Je vais me rap­pe­ler à son bon sou­ve­nir et al­ler la voir, as­sure-t-elle. Je vais lui dire ce que je pense de l’édu­ca­tion na­tio­nale, com­bien tout est pour­ri. J’ai beau­coup d’idées pour amé­lio­rer la si­tua­tion.” Ma­rie, elle, est in­quiète. Elle a en­ten­du une in­ter­view de Claude Pom­pi­dou sur la vie à l’ély­sée. “Elle di­sait que la pre­mière dame n’avait rien à faire là-bas, qu’elle s’y en­nuyait ferme. Elle n’avait pas ai­mé y vivre.” Ma­dame Pom­pi­dou sur­nom­mait même l’ély­sée “la mai­son du mal­heur”. “J’y ai pen­sé pen­dant que j’éplu­chais mes pommes de terre de­vant ma fe­nêtre, conti­nue-t-elle. J’ai bien ré­flé­chi et je me suis dit que, fran­che­ment, Bri­gitte se­rait plus heu­reuse •TOUS à Truch’.” PRO­POS RE­CUEILLIS PAR GB ET WT *À la de­mande de l’in­té­res­sée, le pré­nom a été mo­di­fié

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.