ÉRIC JU­DOR

“POUR­QUOI JE NE FAIS PLUS RIRE LA FRANCE”

Society (France) - - LA UNE - PAR MAXIME CHAMOUX ET VIC­TOR LE GRAND / PHO­TOS: RE­NAUD BOU­CHEZ POUR SO­CIE­TY

Ca fait deux se­maines que Pro­ble­mos est en salle. Ça marche bien? C’est pas fou. On a fait 100 000 en­trées la pre­mière se­maine. C’est ce qu’on fai­sait en une jour­née avec Ram­zy à l’époque de La Tour Mont­par­nasse in­fer­nale. C’est chiant, parce que je trouve le film vrai­ment par­fait! J’es­père tou­jours que ce soit le plus gros suc­cès pos­sible, que je puisse tordre le cou et ame­ner le grand pu­blic vers un autre style de co­mé­die. Mais il faut se mé­fier de mon avis, car j’aime beau­coup ce que je fais. Et j’ai tou­jours l’im­pres­sion que le pu­blic n’a pas com­pris, alors que je dois faire de la merde aus­si…

Mais tordre le cou à quoi? À une sorte de conven­tion de la co­mé­die en France. Les films qui sortent au­jourd’hui sur nos écrans ont tous le même rythme Youtube (il claque des doigts). C’est épi­lep­tique. On ne laisse pas le temps au jeu, on ne laisse plus le temps à rien. On ba­lance une si­tua­tion, on fait faire aux per­son­nages des têtes mar­rantes et on coupe là-des­sus avec une grosse mu­sique. Je trouve que la co­mé­die fran­çaise est très sur­li­gnée: ‘Re­gar­dez, c’est là que c’est drôle. Riez!’ Ça c’est pour la forme mais sur le fond, c’est tou­jours la même chose éga­le­ment: des his­toires sim­plistes qui traitent de la lutte des classes. Les pauvres contre les riches. C’est le pitch de Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu?, d’in­tou­chables ou de Bien­ve­nue chez les Ch’tis. De­puis tou­jours. D’un cô­té, les pauvres sont sou­dés, ont du coeur et des bonnes va­leurs ; de l’autre, les riches sont des cons et très sou­vent in­ter­pré­tés par Ch­ris­tian Cla­vier. Les co­mé­dies ita­liennes des an­nées 50-60 le fai­saient très bien, c’est bon quoi. Il y a un truc re­don­dant, ron­flant et fai­néant dans l’écri­ture de la co­mé­die en France.

Pro­ble­mos aborde pour­tant le thème de la lutte des classes, que ce soit avec Vic­tor –ton per­son­nage, cli­ché du Pa­ri­sien qui vient se foutre de la gueule des za­distes–, ou les za­distes eux-mêmes, qui ex­cluent un clo­chard parce qu’il pue… Pas tel­le­ment. Je pense que le film parle sur­tout de la na­ture hu­maine. Il est apo­li­tique, il pose juste les li­mites d’un dis­cours: le vivre-en­semble, vivre pour et par l’amour, la main ten­due vers l’autre, dans un monde sans hié­rar­chie. Par exemple, dans Pro­ble­mos, même si les za­distes rêvent d’une so­cié­té ho­ri­zon­tale, ils vont fi­nir par se ta­per des­sus pour sa­voir qui est leur chef quand les choses com­mencent à mal tour­ner. En réa­li­té, le film traite de la soif de pou­voir sys­té­ma­tique de l’homme. Ce qui m’in­té­resse, c’est la na­ture crasse de l’être hu­main, plus qu’un énième dé­bat so­cial. Quand notre na­ture est plus forte que notre pos­ture ci­vi­li­sée. Quand l’homme de Cro-ma­gnon re­jaillit chez l’homme mo­derne qui porte un cos­tume-cra­vate mais qui ne peut pas s’em­pê­cher de ma­ter le cul de la meuf de 16 ans. J’ai l’im­pres­sion que plus on se ci­vi­lise, plus nos bas ins­tincts res­sur­gissent. Et c’est avec ce contraste que je veux faire rire.

Tu es al­lé à Nuit De­bout pour pré­pa­rer le film. Tu en as pen­sé quoi? Je n’ai pas pous­sé le vice jus­qu’à ap­plau­dir en fai­sant les ma­rion­nettes avec les mains, mais je suis al­lé écou­ter. Et j’en suis re­par­ti sin­cè­re­ment char­mé. Il y avait un élan sin­cère. Ce n’est sans doute pas une ré­vo­lu­tion, mais ça me donne un pe­tit es­poir dans le fait que les gens ne sont pas to­ta­le­ment amorphes. Car de­puis quelques an­nées, Fa­ce­book, Twit­ter, Ins­ta­gram ou Snap­chat ont quand même bien en­dor­mi les jeunes, qui sont très cen­trés sur eux-mêmes, qui se sel­fisent et n’ont plus tel­le­ment d’ap­proche col­lec­tive des choses. Après, per­son­nel­le­ment, je ne suis pas du tout comme les mecs de Nuit De­bout. C’est en y al­lant que je me suis ren­du compte que j’étais très ‘Ba­by­lone’, en fait (rires). D’ailleurs, c’est la pre­mière fois que je me trou­vais dans un contexte po­li­tique. Au ly­cée et à la fac (il a une maî­trise en langues ap­pli­quées, ndlr), j’avais dé­jà as­sis­té à des dé­bats étu­diants, contre la loi De­va­quet no­tam­ment, mais j’am­bi­tion­nais à cette époque de de­ve­nir ten­nis­man pro­fes­sion­nel, alors je n’étais pas du tout ren­tré de­dans. Quand les autres al­laient ma­ni­fes­ter, j’al­lais frap­per des coups droits.

Tu as gran­di à Mon­ti­gny-le-bre­ton­neux, dans les Yve­lines. Ça res­semble à quoi au­jourd’hui? J’y vais le di­manche pour le dé­jeu­ner fa­mi­lial et ma jour­née se ré­sume à man­ger chez ma mère, faire la sieste chez ma mère et faire une ba­lade avec ma mère. Mais pen­dant la ba­lade, je vois que ça n’a pas tel­le­ment bou­gé. Mon­ti­gny-le-bre­ton­neux, c’est Kauf­man & Broad: plein de mai­sons col­lées qui se res­semblent toutes. Mais cha­cun à son pe­tit jar­din, son pe­tit bon­heur. C’était his­to­ri­que­ment un pe­tit vil­lage et c’est de­ve­nu une ville nou­velle. Il n’y a plus rien à faire mais je pense que c’est la par­faite ca­té­go­rie so­ciale pour être heu­reux. On dit sou­vent qu’il n’y a plus de classe moyenne en France, moi je peux vous as­su­rer qu’elle est à Mon­ti­gny.

Tu as éga­le­ment tra­vaillé chez Bouygues à Pa­ris, comme lo­gis­ti­cien. C’était com­ment la vie d’en­tre­prise? Atroce! C’est ce qui m’a convain­cu qu’il fal­lait que je trouve un mé­tier où il n’y avait pas ce poids du sep­tième étage. Moi, j’étais au troi­sième. Et ça me ren­dait fou, ces gens du sep­tième qui me pas­saient de­vant sans me dire bon­jour quand je leur te­nais la porte. J’avais beau être un col blanc, il y avait des cols en­core plus blancs qui me fai­saient com­prendre que j’étais de la merde! Ça m’était in­sup­por­table. Je me di­sais: ‘Un jour, moi, je ri­go­le­rai avec vos pa­trons.’ Et c’est ce qui s’est pro­duit en­suite. J’ai dé­jà ren­con­tré des grands pa­trons, à EDF no­tam­ment avec mes pubs, et quand je leur tape dans le dos, je les tu­toie en leur fai­sant deux vannes. C’est un kif pour moi de mettre tous ces gens-là à un même ni­veau hu­main. J’aime bien ra­battre le ca­quet de tous ces mecs en cos­tard qui se sentent au-des­sus de nous dans leur tête.

Au­jourd’hui, avec ta no­to­rié­té, tu n’as pas l’im­pres­sion, comme ces grands pa­trons, de faire par­tie de ces ‘élites’ dont on a tant par­lé du­rant la cam­pagne pré­si­den­tielle? D’être le ‘sys­tème’? Oui, je dois être com­plè­te­ment dans le sys­tème: je vis bien, je fais du ci­né­ma… Je ne sais pas com­ment l’art de la co­mé­die est consi­dé­ré chez ceux qui parlent du ‘sys­tème’. En plus, j’ima­gine que cer­tains consi­dèrent l’hu­mour comme un moyen d’en­dor­mir les

“Il faut se mé­fier de mon avis, car j’aime beau­coup ce que je fais. Et j’ai tou­jours l’im­pres­sion que le pu­blic n’a pas com­pris, alors que je dois faire de la merde aus­si…”

masses… Il se trouve que ma na­ture à moi, c’est de vou­loir faire mar­rer. Et faire mar­rer, pour moi, ça a un autre sens qu’en­dor­mir les masses. C’est beau­coup plus spon­ta­né comme dé­marche.

Ton hu­mour n’a ja­mais été en­ga­gé? Quand j’ai com­men­cé avec Ram­zy, il y avait Ja­mel, qui était le porte-dra­peau d’une classe so­ciale –les ban­lieues, pour le dire vite–, ou en­core Élie et Dieu­don­né, qui car­ton­naient et qui étaient dans un hu­mour so­cié­tal, avec la ques­tion du ra­cisme no­tam­ment. Alors, comme on ne vou­lait res­sem­bler à per­sonne, on s’est lan­cés dans un truc ab­surde et bur­lesque car c’était notre fa­çon d’être uni­ver­sels.

Cette am­bi­tion d’un rire uni­ver­sel, tu penses qu’elle s’est concré­ti­sée? Pas for­cé­ment, car il faut dire aus­si qu’éric et Ram­zy ont long­temps été le por­no de l’hu­mour. Comme si on nous re­gar­dait en douce. Comme si on était un truc hon­teux, quoi. Il y avait des jour­na­listes qui me di­saient en pri­vé: ‘Ah ouais, Éric et Ram­zy, je connais, on adore avec mon fils’ mais qui der­rière me dé­fon­çaient dans leurs pa­piers. On a beau avoir fait deux mil­lions d’en­trées avec La Tour Mont­par­nasse in­fer­nale, on n’ar­rê­tait pas de nous faire des doigts d’hon­neur dans la presse! Alors qu’au­jourd’hui, la presse est di­thy­ram­bique sur Pro­ble­mos, des Ca­hiers du ci­né­ma à L’obs en pas­sant par Voi­ci, Le Monde et sur­tout Té­lé 7 Jours, mais dé­sor­mais, c’est le pu­blic qui nous fait un doigt!

Tu penses qu’à un mo­ment, quand même, tu as réus­si à faire rire toute la France? Non. On a eu une très grande no­to­rié­té, mais ça s’ar­rê­tait à 25 ans maxi­mum. Et ce pu­blic s’est ré­duit comme peau de cha­grin pour se concen­trer au­jourd’hui aux villes et même aux centres-villes. Quand tu re­gardes là où Pro­ble­mos marche, c’est UGC-LES Halles. Pa­ris centre, quoi. Il se trouve que j’ha­bite Pa­ris centre, donc c’est plai­sant, hein. Les gens sont plu­tôt bien­veillants avec moi dans la rue, mais bon…

Il y a un hu­mour ‘pour Pa­ris’ et un hu­mour ‘pour la pro­vince’? Je ne pense pas que ce soit l’hu­mour, le pro­blème. Ni le rythme ou l’écri­ture. Le pro­blème, ce sont les su­jets que je

“L’hu­mour fran­çais, ce sont des his­toires sim­plistes qui traitent de la lutte des classes. D’un cô­té, les pauvres sont sou­dés, ont du coeur ; de l’autre, les riches sont des cons et très sou­vent in­ter­pré­tés par Ch­ris­tian Cla­vier”

choi­sis. Par exemple, Pro­ble­mos parle des za­distes ; il y a des gens qui ne savent même pas ce que c’est. Si je met­tais mon tra­vail au ser­vice d’un su­jet très clas­sique, je pense que je pour­rais me rap­pro­cher d’un suc­cès grand pu­blic. Mes pubs EDF, par exemple, sont im­po­sées aux gens et, mal­gré tout, ils se marrent. C’est exac­te­ment le même hu­mour que dans Pla­tane ou dans Pro­ble­mos mais la dif­fé­rence, c’est que ça traite de choses du quo­ti­dien, que les gens com­prennent ou connaissent. Pro­blème: je ne suis pas un com­mer­çant. Je ne sais pas bien vendre le pa­ckage comme il faut.

Être ce ‘com­mer­çant’ est de­ve­nu obli­ga­toire? Plus qu’un com­mer­çant: un com­mu­ni­cant. Re­garde la nou­velle gé­né­ra­tion: Kev Adams, le Woop… Les mecs uti­lisent tous les ou­tils tous les jours, dans tous les sens pour par­ler d’eux et faire par­ler d’eux. Eux en train de se dou­cher, de par­ler à leurs potes, de faire du vé­lo… Ça n’est que du vent. Mais ils existent. Et au­jourd’hui, pour exis­ter, il faut agi­ter les bras. Ça n’est pas ma cul­ture. Avant, je pen­sais que la qua­li­té de l’oeuvre suf­fi­sait pour ra­me­ner des gens en salle ou de­vant leur té­lé. Ça, c’est fi­ni.

C’est vrai que c’est Bol­lo­ré qui a vou­lu pro­lon­ger Pla­tane? Oui. Des gens chez Ca­nal m’avaient lais­sé en­tendre que la sai­son 3 de Pla­tane était ac­tée avant même que la 2 ne soit dif­fu­sée. Mais ça a été un tel échec qu’à un mo­ment, je n’ai plus eu de nou­velles. J’ap­pe­lais, j’ap­pe­lais, mais on ne me ré­pon­dait pas. La re­lance est ve­nue de Bol­lo­ré, qui a or­ga­ni­sé une réunion et m’a dit: ‘J’adore ce que tu fais. Qu’est-ce que tu veux faire?’ Je me suis dit: ‘Mais il est gé­nial ce mec!’ (rires) Ça a du­ré un quart d’heure et ça a dé­bou­ché sur la mise en pro­duc­tion de Pla­tane 3. Bon, après, j’ai lu les pa­piers, j’ai lu tout ce qui s’est dit sur lui, hein. Mais, avec moi, il a été prin­cier.

Quel constat tu fais de l’évo­lu­tion de la té­lé de­puis tes dé­buts, il y a 20 ans pile? Je ne sais pas si la qua­li­té de la té­lé a bais­sé ou si c’est moi qui ai vieilli, mais elle ne me fait plus mar­rer. Quand j’étais ado, je re­gar­dais Cou­cou c’est nous!, avec De­cha­vanne, Pa­trice Car­mouze, tout ça. Fran­che­ment, j’ado­rais. Mais à l’époque, des émis­sions comme ça, il y en avait deux, trois maxi­mum. Au­jourd’hui, l’hu­mour est par­tout. Les chro­ni­queurs, le dé­ca­lé… C’est in­sup­por­table. On de­mande à des tas de gens d’être drôles parce qu’ils pré­sentent une chro­nique, et ça n’est pas leur mé­tier. Tout le monde fait des vannes tous azi­muts sur n’im­porte quoi.

Comme chez Cy­ril Ha­nou­na? (Il sou­rit) Ça tourne à vide, il n’y a au­cun angle, au­cune forte per­son­na­li­té co­mique. On ne s’im­pro­vise pas co­mique. Si tu re­gardes aux États-unis ou en An­gle­terre, il y a des trucs cos­tauds qui sortent en termes de di­ver­tis­se­ment, des mecs ma­lins. En France, on se jette des verres d’eau. Je ne sais plus trop où al­ler pour pro­mou­voir mes trucs d’une ma­nière qui ne me fasse pas trop souf­frir.

Elle vient d’où cette dé­ri­sion mé­dia­tique per­ma­nente, se­lon toi? J’ai l’im­pres­sion que c’est une ma­nière de sur­vivre à ce flot d’in­for­ma­tions atroces qu’on en­tend constam­ment. Ce n’est ab­so­lu­ment pas na­tu­rel ce qui nous ar­rive en ce mo­ment: on bouffe le mal­heur du monde en­tier. T’al­lumes ton por­table, et toutes les heures tu peux chia­ler si tu

“J’ai lu les pa­piers sur Bol­lo­ré, mais avec moi, il a été prin­cier. Il a si­gné pour la sai­son 3 de Pla­tane alors que la sai­son 2 a été un échec…”

vas un peu trop sur Google News. L’hu­mour, c’est une sorte de ré­ac­tion na­tu­relle de la so­cié­té, une ma­nière de mettre tout ce­la un peu à dis­tance, sauf que c’est fait par des mecs qui ne savent pas faire des vannes, donc c’est en­core plus glauque fi­na­le­ment. Ces moches in­for­ma­tions ‘re­vo­mies’ par des mau­vais hu­mo­ristes ou des chro­ni­queurs, ça donne un truc en­core plus à ger­ber. Ça m’an­goisse. Fran­che­ment, l’en­fer pour moi, ça se­rait de faire une chro­nique quo­ti­dienne à la té­lé­vi­sion.

Avec Ram­zy, vous avez pour­tant été de très bons clients pour les pla­teaux té­lé, avec un rythme de vannes très fré­né­tique… C’étaient les dé­buts de cette té­lé-spec­tacle. On ne nous pous­sait pas du tout, sou­vent on voyait même la peur dans le re­gard de l’ani­ma­teur et c’était jouis­sif pour nous. On ado­rait être l’élé­ment per­tur­ba­teur. Et d’ailleurs, c’est pour ça qu’on a été très sou­vent més­es­ti­més: les pe­tits jeunes nous di­saient ‘trop mar­rant quand vous avez fou­tu le da­wa chez Ar­thur’, mais quand ils al­laient voir La Tour Mont­par­nasse in­fer­nale, ils voyaient un plan-sé­quence de huit mi­nutes du­rant le­quel on ne fai­sait que des car­reaux avec Ram­zy, et ils trou­vaient ça nul. Ou, à l’in­verse, les gens qui ai­maient le film nous trou­vaient in­sup­por­tables à la té­lé. Ce sont deux styles que l’on a, qui nous sont propres. Quand il s’agit de fic­tion, j’aime bien prendre le temps ; mais si c’est dans de la vanne en pu­blic, j’aime bien ré­agir vite et créer le chaos. Le pro­blème, c’est qu’au­jourd’hui, cette fré­né­sie, c’est de­ve­nu un sys­tème. Ce­lui de la té­lé. À moins de mettre le feu à un chro­ni­queur et là, oui, tu passes un pa­lier en termes d’‘ir­ré­vé­rence’...

On parle de plus en plus de la res­pon­sa­bi­li­té de Ca­nal+ non seule­ment dans cette fa­meuse ‘ty­ran­nie du rire’ mais aus­si dans le ren­for­ce­ment d’un fos­sé entre les deux France: celle ur­baine, bran­chée, qui était cen­sée rire aux bonnes blagues et l’autre, ‘pé­ri­phé­rique’ comme on dit au­jourd’hui, qui est celle dont on se moque car c’est celle qui souffre et qui vote Front na­tio­nal. Tu en penses quoi? C’est sûr: Ca­nal+ s’est adres­sée à un cer­tain pu­blic, parce que pen­dant long­temps, avec l’abon­ne­ment cher et le dé­co­deur, c’était un truc de CSP+. Donc les pro­grammes étaient dé­ve­lop­pés dans ce sens-là. Pour­tant, ni Ram­zy ni moi n’étions CSP+, loin de là, et ça nous fai­sait rire quand même. Mais je pense autre chose: en France, c’est de­ve­nu dan­ge­reux de rire d’une com­mu­nau­té ou d’une autre. Il faut faire hy­per­gaffe ; tout le monde prend tout mal. Tous les su­jets sont sen­sibles. Un exemple tout con: l’an­née der­nière, on fait la tour­née de La Tour 2 et on passe par Saint-na­zaire. On est dans Le Pe­tit Jour­nal et on fait des vannes sur Saint-na­zaire. Je dis: ‘À peine ren­tré dans la ville, Ram­zy s’est mis à pleu­rer, il com­pre­nait pas pour­quoi.’ Une vanne! Une vanne qui est de­ve­nue ‘les riches Pa­ri­siens se moquent des pauvres Na­zai­riens qui vivent dans une ville qui est moche parce qu’elle a été ra­sée pen­dant la guerre, alors c’est pas de leur faute’… On au­rait fait cette vanne il y a cinq ans, per­sonne n’au­rait re­le­vé. Au­jourd’hui, t’as 300 ar­ticles sur Google News.

Pour­quoi? Parce que les gens sont mal­heu­reux. Parce que la vie est dure. J’ai l’im­pres­sion qu’il y avait une France plus heu­reuse quand on a dé­bu­té. Il y avait une in­sou­ciance. Dé­sor­mais, perdre son taf, être pris dans un at­ten­tat, ça se fait plus vite qu’avant. Il y a une an­goisse sous-ja­cente qu’on n’aper­ce­vait pas à nos dé­buts.

Mais à l’époque, lorsque vous étiez in­vi­tés à la té­lé­vi­sion, vous pou­viez aus­si être dans une forme de ‘ty­ran­nie du rire’ en van­nant un autre in­vi­té jus­qu’à l’hu­mi­lier. Ça pou­vait être violent… Un jour, on va chez Ar­dis­son, dans Tout le monde en parle. À cô­té de nous, il y a Maï­wenn –on ne la connais­sait pas, hein– et une autre co­mé­dienne. On fait une vanne à cette co­mé­dienne, elle se marre avec nous. Puis il y a une pause. Maï­wenn se tourne vers nous et nous dit: ‘C’est dé­gueu­lasse ce que vous faites, c’est im­monde,

vous me dé­goû­tez.’ Je ré­ponds: ‘Hein? Quoi? Mais qu’est-ce qui t’ar­rive?’ (rires) Maï­wenn, qu’on n’avait pas van­née, avait donc pris la dé­fense d’une meuf qui était pour­tant com­plice avec nous. Bref, vi­si­ble­ment, Maï­wenn dé­teste ce que l’on fait.

Mais tu pou­vais com­prendre sa ré­ac­tion? Oui, bien sûr. Plus jeune, ma mère me re­pro­chait sou­vent d’al­ler trop loin dans la vanne. Et quand j’ai trou­vé mon double en la per­sonne de Ram­zy, on était dans un tour­billon jus­qu’au­bou­tiste de la vanne ab­so­lue, quand on se trou­vait une cible, on la dé­trui­sait et on re­par­tait sur une autre. Et on peut d’au­tant plus com­prendre sa ré­ac­tion qu’on a nous-mêmes été le din­don de la farce, par­fois. C’est ar­ri­vé à Ram­zy un soir à un dî­ner chez Quen­tin Du­pieux. Il s’est sen­ti in­vi­té à un dî­ner de cons. Tous les convives le van­naient, genre ‘le dé­bile grand pu­blic au mi­lieu des mecs bran­chouilles de Châtelet-les Halles’, et ça l’a va­che­ment vexé. Pen­dant deux ans, il n’a plus par­lé à Quen­tin.

À par­tir du mo­ment où vous vous êtes sé­pa­rés avec Ram­zy, com­ment a évo­lué votre re­la­tion? Cha­cun a eu en­vie d’écra­ser l’autre. Lui quand il va faire ses films d’au­teur et que tout le monde dit: ‘Wow, quel ac­teur!’ Et moi quand je fais Pla­tane et qu’on dit: ‘Wow, quelle sé­rie!’ Je suis bien fier d’avoir fait la cou­ver­ture des Ca­hiers du ci­né­ma. Quand le numéro est sor­ti, j’en ai po­sé dix de­vant sa gueule et je n’ai rien dit. Une sorte d’hu­mi­lia­tion quoi, c’était très plai­sant. (rires)

Contrai­re­ment à Ram­zy est ses ‘films d’au­teur’, comme tu dis, on a l’im­pres­sion que tu n’as ja­mais vou­lu faire ton Tchao Pan­tin. Pour­quoi? On par­lait de Ja­mel tout à l’heure: ce que je re­grette, c’est qu’il ne m’em­mène pas plus loin. Ailleurs. C’est aus­si le cas pour Gad El­ma­leh. Ils ont fait des choses drôles mais ils conti­nuent à prendre leur pe­tit train qui les em­mène à la gare sui­vante. Et ils n’en des­cendent ja­mais, ils ne prennent pas le coupe-coupe et ne tra­versent pas la brousse. Moi, j’es­saie, à mon pe­tit ni­veau, de dé­fri­cher cet art co­mique. C’est pour ça que je vais dans toutes les di­rec­tions, que je tâ­tonne dans le bur­lesque, dans le co­mique de si­tua­tion, dans la vanne hys­té­rique, la co­mé­die de ma­laise ou en­core la co­mé­die spec­ta­cu­laire. J’ai en­vie de conti­nuer à tailler le dia­mant de la co­mé­die, qu’il soit le plus pur pos­sible à la fin.

Tu dis sou­vent qu’à par­tir d’un mo­ment, avec Ram­zy, vous ne fai­siez plus mar­rer que vous. Que le monde ex­té­rieur ne pou­vait plus vous com­prendre. C’est ar­ri­vé quand? Très tôt. Un peu avant Seuls Two (2008, ndlr). On était au­tistes, dans un dé­lire in­com­pré­hen­sible pour les autres. In­com­pré­hen­sible et bruyant! C’est tou­jours un peu le cas, d’ailleurs. J’ai en­core vu Ram­zy tout à l’heure: ça reste in­au­dible pour les autres.

C’est vrai que vos femmes res­pec­tives vous ont quit­tés parce qu’elles n’en pou­vaient plus? C’est Ram­zy qui dit ça mais non, elles se sont bar­rées parce qu’elles sont connes… (rires) Non, je dé­conne. Mais ce qui était vrai, c’est que quand on était en­semble avec nos femmes, on était plus com­plices entre nous qu’avec elles, et ça les exas­pé­rait. For­cé­ment.

Ça vous a un peu cou­pés du monde ex­té­rieur? Bah pen­dant un temps, on s’est per­dus dans ce mi­lieu du show-biz, à cause de la thune, on a fi­ni par faire des trucs pa­res­seux qui ne nous res­sem­blaient plus. C’est notre ren­contre avec Quen­tin Du­pieux qui nous a ra­me­nés à la réa­li­té de ce qu’on vou­lait faire au dé­part: des choses ul­tra­drôles quitte à être in­ti­mistes. Quand Du­pieux nous montre Non­film (son pre­mier moyen-métrage, ndlr), on a le ventre cas­sé. Je me dis: ‘Mais re­tour­nons à ça! Même pour cinq eu­ros, al­lons-y! Écris­nous ce que tu veux, Quen­tin, et fai­sons-le!’ Faire rire les gens, mais pour de vrai. Sans cal­cul. Pas les faire sou­rire, quoi. Et il a écrit Steak pour nous.

Et c’est Du­pieux qui te fait dé­cou­vrir The Of­fice de Ri­cky Ger­vais et Curb Your En­thu­siasm de Lar­ry Da­vid… Ça a été une ré­vé­la­tion. Je dé­couvre un nou­veau rythme de co­mé­die. Qui est sou­vent pris pour de l’ab­sence to­tale de rythme mais qui, pour moi, est le dé­lice ul­time. Pour qu’une co­mé­die ait une âme, il faut du temps. Il faut que ça te coule dou­ce­ment dans les veines.

Pour­quoi ce genre-là ne marche-t-il pas en France? La ques­tion, c’est plu­tôt: qu’est-ce qui fait que chaque pays a qua­si­ment son propre style de co­mé­die? Nous, on a Mo­lière et Zo­la ; les An­glais ont Sha­kes­peare. Ce sont les bases de nos dra­ma­tur­gies. Ça dit bien tout ce qu’on va pri­vi­lé­gier en France: le cô­té lutte des classes, le bon mot, etc. Et ça ra­conte dé­jà ce que les An­glais au­ront à écrire sur le fond de l’hu­main. On a des pierres an­gu­laires cultu­relles qui im­prègnent et donnent des di­rec­tions dans l’in­cons­cient des ar­tistes.

Com­ment on fait rire un pays aus­si di­vi­sé, aus­si frac­tu­ré que la France de 2017? Je ne sais pas car, clai­re­ment, je ne fais plus rire la France, moi! Cent mille spec­ta­teurs en une se­maine, j’ai fait le cal­cul, ce n’est pas la France, mec! Je ne fais plus du tout mar­rer le plus grand nombre.

Tu as dé­jà eu en­vie de ten­ter ta chance à l’étran­ger, aux Étatsu­nis par exemple? J’ado­re­rais. Ici, mon pu­blic, c’est une niche. Alors peut-être que j’ai une autre niche ailleurs, et une troi­sième en­core ailleurs. Si on met­tait en­semble toutes les niches de tous les pays, ça me fe­rait un vrai pu­blic! Parce ce qu’on ne va pas se men­tir les mecs: je ne vais pas sur­vivre en ne fai­sant rire que Châtelet-les Halles…

“Notre pu­blic s’est ré­duit comme peau de cha­grin pour se concen­trer au­jourd’hui aux villes et même aux centres-villes. Pa­ris centre, quoi…”

100 000 spec­ta­teurs en une se­maine pour un film avec des hip­pies qui chantent Ain­si font font font, c’est pas si mal en fait.

Ju­dor fait dé­sor­mais ca­va­lier seul. Par ailleurs, ces tuyaux ap­pa­rents dans un im­meuble hauss­man­nien sont tout de même étranges.

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