FAKE NEWS

En­quête en Ma­cé­doine, avec ceux qui fa­briquent les fausses in­for­ma­tions

Society (France) - - LA UNE - PAR JOA­CHIM BAR­BIER ET LU­CAS MINISINI, À VÉLÈS, MA­CÉ­DOINE / PHOTOS: GUY MARTIN (WIRED / PANOS / REA)

l est bien loin des 50 ans, l’âge des poi­gnets ser­tis de la réus­site en Ro­lex. Il n’em­pêche que sa montre in­trigue. Quand un ami lui de­mande la marque, il ré­pond en se mar­rant: “C’est Trump qui me l’a en­voyée!” Il n’y a pas seule­ment la montre, mais aus­si la paire d’adi­das blanc et do­ré à 150 eu­ros, le chien de race –re­bap­ti­sé “Trump’s Bel­lo” il y a quelques mois–, l’al­fa Ro­meo ache­tée neuve et le tout nou­veau bon­heur ma­ri­tal par­ta­gé avec Tat­ja­na*, as­sise à ses cô­tés, aus­si sur­ma­quillée que si­len­cieuse. La réus­site, la vraie, pour An­drej*, 27 ans. Il fait par­tie de ces jeunes en­tre­pre­neurs du net de Vélès, et il n’en est pas peu fier. “Do­nald Trump de­vrait ve­nir ici pour nous re­mer­cier: s’il est à ce poste, c’est grâce à nous”, fan­fa­ronne-t-il. Com­ment donc s’y est-il pris de­puis le fin fond de l’exyou­go­sla­vie pour faire élire un homme à la tête des États-unis? Il est l’un des au­teurs de titres chocs du genre “Le pape sou­tient Do­nald Trump” ou en­core “Les femmes de mé­nage de la Mai­son-blanche ap­plau­dissent le dé­part de Ba­rack Oba­ma” sur des sites comme world­po­li­ti­cus.com, do­nald­trump­news.co ou usa­dai­ly­po­li­tics.com. Sur Fa­ce­book, ses ar­ticles sont par­ta­gés des cen­taines de mil­liers de fois, re­mo­de­lant même l’opi­nion pu­blique américaine, à en croire cer­tains. Pro­blème: ce sont des fake news. An­drej est hi­lare: “J’in­vente tout!”

Dans le centre-ville, les ter­rasses des bars sont ser­rées les unes contre les autres, fa­çon sta­tion balnéaire. Au-des­sus des tables pour la plu­part dé­sertes, des tours dé­cré­pies ont pour seul re­lief quelques bal­cons dé­gar­nis sur les­quels viennent ré­son­ner des re­mix élec­tro cra­chés par les en­ceintes des tro­quets. Vélès est ac­cro­chée aux col­lines qui s’étendent le long de la val­lée du Var­dar. Long­temps centre cultu­rel, ar­tis­tique puis in­dus­triel, l’an­cienne “Ti­to Vélès” a len­te­ment per­du de sa su­perbe au rythme des fer­me­tures d’in­dus­tries lourdes. Sur les hau­teurs de la ville gît le sque­lette de briques brunes de l’an­cienne usine de plomb qui as­su­ra pen­dant long­temps le presque plei­nem­ploi à la ville du centre de la Ma­cé­doine. De ces an­nées post-dis­lo­ca­tion de la You­go­sla­vie, ne res­tent qu’un im­mense ter­ril de déchets in­dus­triels et les consé­quences sa­ni­taires de la pol­lu­tion du sol à sup­por­ter pour les gé­né­ra­tions à ve­nir. Pour l’ins­tant, per­sonne n’a les moyens de trai­ter les sco­ries du pro­duc­ti­visme triom­phant de la pé­riode so­cia­liste. Vélès est plom­bée par la tor­peur dé­pri­mante de ces villes aban­don­nées par le dar­wi­nisme économique de l’his­toire et aux­quelles il ne reste plus que les reliques nos­tal­giques du pas­sé à cé­lé­brer. Avec ra­re­ment plus de 300 eu­ros par mois pour vivre. Vélès était a prio­ri peu dis­po­sée à se faire rat­tra­per par la ré­vo­lu­tion di­gi­tale. Elle l’a pour­tant été, à sa fa­çon, aux li­mites de la lé­ga­li­té et de la mo­rale. Comme le dit un tren­te­naire de la ville: “Dans les fake news, il n’y a rien de po­li­tique, c’est que du bu­si­ness.”

“Les Amé­ri­cains sont vrai­ment cons”

Pour An­drej, les af­faires ont d’abord com­men­cé à bord de ces pa­que­bots de croi­sière sub­mer­gés de so­leil et de re­trai­tés amé­ri­cains. Pen­dant six ans, pour quelques cen­taines de dol­lars, il net­toyait les pis­cines, tard le soir, quand seuls les va­can­ciers les plus im­bi­bés res­taient en­core de­bout. “Je me sou­viens de cet Américain qui me par­lait au bar, pen­dant que sa femme le trom­pait sur le pont juste en des­sous! se marre-t-il. J’ai­mais bien ce bou­lot, mais je ne ga­gnais pas grand­chose.” Il quit­te­ra fi­na­le­ment la Flo­ride en 2014 pour ren­trer en Ma­cé­doine. La même an­née, avec Tat­ja­na, ils tombent par ha­sard sur un ar­ticle dé­taillant les bases de la créa­tion d’une page web. An­drej dé­cide de lan­cer son pre­mier site avec un but avoué: ra­con­ter n’im­porte quoi, du mo­ment que ce­la se par­tage fa­ci­le­ment. “Ma grand-mère me don­nait des conseils comme: ‘Mange un oeuf tous les ma­tins, tu n’au­ras plus mal au dos.’ Alors moi, j’ai écrit ça, en anglais. Puis, ‘pour telle dou­leur, prends telle plante’, etc. Je ne ga­gnais pas des mil­lions, mais j’ai réus­si à avoir une belle vie avec ce site.” Il étend ses jambes sous la table, à l’aise. Pour une di­zaine d’heures par jour pas­sées de­vant son écran, clope à la main, le site lui rap­porte en­vi­ron 2 000 eu­ros par mois pen­dant presque deux ans, grâce à Google Ad­sense, le ser­vice de pu­bli­ci­té du géant d’in­ter­net.

À Vélès, An­drej n’est pas le seul, et en­core moins le pre­mier, à avoir fait son beurre sur le net. À l’ori­gine du phé­no­mène, deux noms bien connus: Alek­san­dar et Borce Vel­kovs­ki. Deux frères que l’on ap­pelle plus sim­ple­ment les “Heal­thy Bro­thers”. Deux mots souf­flés l’air mi-amu­sé, mi-fas­ci­né, sur­tout par ceux qui les suivent sur les ré­seaux so­ciaux. Dans leur der­nière vi­déo Fa­ce­book, les deux fran­gins font ron­ron­ner leur nou­veau bo­lide –une Lam­bor­ghi­ni– dans le dé­cor de la Riviera bul­gare, le long de la mer Noire. Comme deux jeunes MC après leur pre­mier hit, ils ont ga­gné beau­coup d’ar­gent, et très ra­pi­de­ment, tout ça grâce à un site dé­dié à la nu­tri­tion et aux conseils bien-être. “Ce sont les mo­dèles de la jeu­nesse de Vélès”, in­siste Bo­ris*, un jeune réa­li­sa­teur lo­cal. Et les vé­ri­tables pion­niers du bon fi­lon in­ter­net en Ma­cé­doine. Des fake news aus­si? Vla­di­mir, la tren­taine, hé­site avant de ré­pondre: “Leur pre­mier site, heal­thy­food. com, per­sonne n’a ja­mais su si c’était du faux conte­nu ou pas.” Ce co­deur est bien connec­té avec les dé­ten­teurs de sites lo­caux. “Vla­di­mir ne se sou­vient même plus com­bien il en a créés. Il en a fait beau­coup trop, le mien in­clus! vanne An­drej. Tout le monde vou­lait tra­vailler sur les sites Trump à ce mo­ment-là.” Car à l’au­tomne 2016, le can­di­dat à la pré­si­den­tielle américaine est la nou­velle pé­pite pour boos­ter ses re­ve­nus. Vla­di­mir a bien com­pris qu’il y avait un “fi­lon Trump” à creu­ser, sur­tout parce que le su­jet pou­vait tou­cher un maxi­mum de per­sonnes grâce à sa per­son­na­li­té “tou­jours dans l’ex­trême”. Tous les ar­ticles pu­bliés quo­ti­dien­ne­ment par An­drej et sa femme ne parlent dé­sor­mais que de Do­nald Trump. “Trump est le meilleur” un jour, “Trump est une merde” le len­de­main. Tout est dans le titre, le conte­nu étant de toute fa­çon sou­vent co­pié-col­lé de sites conser­va­teurs amé­ri­cains. Peu im­porte la vé­ra­ci­té des faits, les clics af­fluent bien au-de­là du suc­cès de ses ha­bi­tuelles re­cettes de grand-mère en ligne. “Par exemple, si tu ba­lances ‘Trump est gay’, les gens vont se dire: ‘Qu’est-ce que c’est que cette merde?’, mais ils vont cli­quer”, lance An­drej. “Ils”, ce sont les Amé­ri­cains. Soit 350 mil­lions de lec­teurs po­ten­tiels pour le jeune Ma­cé­do­nien. “Les Amé­ri­cains sont vrai­ment cons. Ou du moins 95% d’entre eux”, théo­rise An­drej, à la louche. “Si j’écris: ‘Ne cli­quez sur­tout pas ici, c’est une bombe’, les Amé­ri­cains, ils cliquent!” Pour être sûr que ses conte­nus pul­lulent ra­pi­de­ment sur les ré­seaux so­ciaux, An­drej a ses pe­tites tech­niques: “Je ta­pais Trump dans la barre de re­cherche, et je re­joi­gnais tous les groupes que je pou­vais. Cer­tains t’ac­ceptent, d’autres non, mais j’avais pré­vu le coup: j’ai créé et ache­té beau­coup de faux pro­fils avec le bon

“Do­nald Trump de­vrait ve­nir ici pour nous re­mer­cier: s’il est à ce poste, c’est grâce à nous” An­drej, 27 ans, “créa­teur” de fake news

type de noms!” Com­prendre: des pré­noms aux conso­nances amé­ri­caines. “L’inde et les Phi­lip­pines, c’est 0,02 dol­lar le clic alors qu’un in­ter­naute américain te rap­porte entre 0,22 et 0,50 dol­lar”, ex­plique An­drej. Pour Vla­di­mir, “le monde en­tier est fa­mi­lier avec la po­li­tique américaine”, avec au­tant de sources de pro­fits que de pays. An­drej et Vla­di­mir comptent sur leurs doigts: dix. Dix per­sonnes au­raient, se­lon eux, ga­gné 50 000 eu­ros par mois pen­dant toute la du­rée de la cam­pagne, plan­tées der­rière leur or­di­na­teur. An­drej, lui, a plu­tôt en­gran­gé 5 000 eu­ros par mois sur cette même pé­riode. Il sou­rit: “Ailleurs, je ne se­rais rien, mais dans ce pays, avec tous ces billets, c’est agréable.”

Ces mil­liers de dol­lars ac­cu­mu­lés du­rant les mois de fré­né­sie pré-élec­to­rale prennent ra­pi­de­ment des al­lures de mythe fon­da­teur, si bien que n’im­porte quel jeune de moins de 30 ans avec quelques connais­sances en in­for­ma­tique tente au­jourd’hui de s’in­ven­ter une exis­tence dé­cente de­vant l’écran de son or­di­na­teur. “À peu près la moi­tié de la po­pu­la­tion gère un ou deux sites dans cette ville, comp­ta­bi­lise, à vue de nez, Vla­di­mir. La Ma­cé­doine, ce n’est

pas un pays où vivre. À Skopje, la ca­pi­tale, ce­la va en­core, mais ici, tout le monde est à l’ar­rache, tu ne gagnes pas ta vie. Comme c’est une pe­tite ville, tout le monde se connaît et c’est fa­cile de se par­ta­ger les infos et la mé­thode. Tu as juste be­soin de par­ler un peu l’anglais.” “On est dans un pays où le taux de chômage des jeunes at­teint 50%, jauge de son cô­té l’éco­no­miste ma­cé­do­nien Bra­ni­mir Jo­va­no­vic. Vélès est l’une des villes les plus tou­chées. De­puis 25 ans, elle ne fait que perdre des em­plois. Que reste-t-il comme op­por­tu­ni­té? Les vieux es­pèrent chan­ger de vie grâce au ca­si­no et aux pa­ris spor­tifs et les jeunes avec ces sites web. Avant, la seule échap­pa­toire, c’était l’émi­gra­tion, pour se lan­cer dans une ac­ti­vi­té lé­gale ou pas.” Der­rière son bu­reau, le maire de la ville, Slav­co Cha­diev, n’est pas très di­sert sur la si­tua­tion de sa ville. Sur l’air du “tout va bien”, il as­sure “que les gens conti­nuent de vivre leur vie nor­ma­le­ment et de fa­çon pai­sible”. Il res­sent même une cer­taine fier­té lors­qu’il évoque les “12 000 voi­tures” comp­ta­bi­li­sées dans sa com­mune de 55 000 ha­bi­tants, comme une preuve de progrès so­cial. “Pen­dant la tran­si­tion, 17 000 per­sonnes ont per­du leur em­ploi à cause de la fer­me­ture des usines. Mais au­jourd’hui, le nombre de chô­meurs est des­cen­du à 3 000”, tente-t-il de ras­su­rer, tout en se mon­trant qua­si re­de­vable aux pro­duc­teurs de fake news d’avoir in­vo­lon­tai­re­ment as­su­ré la pro­mo­tion de sa ville: “Ils n’ont rien fait d’illé­gal et ils ont ren­du Vélès très po­pu­laire dans le monde.”

Le sys­tème ma­fieux

“L’élec­tion américaine n’a pas chan­gé la ville en pro­fon­deur mais la vie de cer­tains ha­bi­tants a évo­lué, ré­sume Vla­di­mir. Ils peuvent dé­sor­mais se payer des choses qui leur étaient in­abor­dables avant. Des ba­gnoles, des vacances en Thaï­lande ou à Cu­ba, des fringues. Les ga­mins de 20 ans dé­pensent à tout va, tan­dis que les plus âgés vont plu­tôt avoir ten­dance à mettre de cô­té…” An­drej l’in­ter­rompt: “Il y avait quand même des soi­rées tout le temps sur les ter­rasses des ca­fés pen­dant quelques mois. Des mecs avaient 18 ans et 10 000 eu­ros dans la poche. Donc il y avait de l’al­cool, de la drogue, au­tant que t’en voulais. Et avec une BMW ou une Au­di dans cette ville, tu de­viens un dieu.” An­drej ob­serve pen­si­ve­ment les tables vides au­tour de lui. La route en face est dé­serte. Peu de jeunes viennent en­core au Dra­ma Café, même le week-end. Très peu de per­sonnes osent af­fi­cher leur nou­veau mode de vie. Et pour cause. “Des po­li­tiques et des flics sont al­lés voir beau­coup de mes amis. Ils ont dit: ‘Hier, tu n’avais rien, t’étais pauvre. Mais au­jourd’hui, tu es ri­chis­sime. Que s’est-il pas­sé?’” Il re­joue la scène. “Ils fi­nissent par dire: ‘OK, on te laisse tran­quille, mais il faut que tu nous donnes 10% de tes re­ve­nus. Pour le pays.’ Et t’as pas le choix, tu donnes l’ar­gent.” Ce sont par­fois même des pro­fes­seurs qui viennent ré­cla­mer quelques cen­taines d’eu­ros à leurs élèves de ly­cée qui consacrent leurs nuits aux fake news. “Si tu veux éta­ler ton ar­gent dans ce pays, le ‘pays’ te ren­dra vi­site. Si tu restes dis­cret, per­sonne ne te tou­che­ra. C’est un sys­tème ma­fieux”, conclut An­drej.

Un sys­tème de ra­cket ins­ti­tu­tion­na­li­sé que confirme Zo­ran Ri­cliev, jour­na­liste d’in­ves­ti­ga­tion rat­ta­ché au ré­seau Bal­kan In­sight qui pointe éga­le­ment un en­vi­ron­ne­ment mé­dia­ti­co-po­li­tique sus­cep­tible de fa­vo­ri­ser la pro­pa­ga­tion d’infos non vé­ri­fiées et par­ti­sanes. “Tout est lié au po­pu­lisme, qui ca­rac­té­rise la fa­çon dont ce pays est gé­ré de­puis dix ans. Ici, il n’existe pas de mé­dias ni d’au­dience, on fonc­tionne avec des par­tis et des vo­tants. Tout n’est que pro­pa­gande dans un contexte ul­tra­po­li­ti­sé. Et au mi­lieu se tient cette ma­chi­ne­rie et ces mé­ca­nismes que l’on ap­pelle fake news. Dans un pays de moins de deux mil­lions d’ha­bi­tants, il existe des cen­taines de sites dits ‘de news’. Sans re­por­ter, jour­na­liste ni po­li­tique édi­to­riale. Ce sont juste des pla­te­formes de dif­fu­sion d’infos sans per­sonne der­rière.” Sur son or­di­na­teur, Zo­ran montre une fake news ré­cem­ment pu­bliée sur un mé­dia ma­cé­do­nien. “The US pre­sident, Mr Trump, si­gned an exe­cu­tive or­der to al­low ma­ce­do­nian ci­ti­zens to tra­vel to the US wi­thout vi­sa” –les Ma­cé­do­niens n’au­raient plus be­soin de vi­sa pour se rendre aux États-unis. Il ra­conte la suite: “L’ar­ticle a été re­pris par de nom­breux me­dias mains­tream et com­men­té abon­dam­ment sur les ré­seaux so­ciaux. Per­sonne n’a vé­ri­fié la source, qui était de type gé­né­rique, très sem­blable à celles qui pro­dui­saient des fake news sur Trump. C’était évi­dem­ment com­plè­te­ment faux.” “Le pre­mier site à avoir sour­cé l’ori­gine de la dif­fu­sion de ces infos bi­don est en fait ce­lui d’un mé­dia américain, le Wa­shing­ton Exa­mi­ner, proche des conser­va­teurs mais op­po­sé à Trump, croit se rap­pe­ler Vla­di­mir. Les jour­na­listes ont trou­vé six sites po­li­tiques qui par­ta­geaient la même in­fo et la même ti­traille. Ils ont tra­cé cette in­fo et toutes les URL étaient lo­ca­li­sées à Vélès.” Si­mul­ta­né­ment, en avril 2016, l’agence de presse in­dé­pen­dante ma­cé­do­nienne Me­ta com­mence à en­quê­ter. Aler­té par un col­lègue de l’agence, Zo­ran Ri­cliev se rap­pelle les pre­miers soup­çons: “On a lo­ca­li­sé des sites qui pro­dui­saient d’étranges infos –à ce mo­ment-là, on n’uti­li­sait pas en­core le terme de fake news–, des conte­nus pro-trump ou an­ti-hilla­ry et qui étaient très po­pu­laires sur les ré­seaux so­ciaux. On a vu que ce­la ve­nait de Vélès. On a contac­té les gars, qui nous ont ré­pon­du: ‘Oui, c’est nous, mais il n’y a rien d’illé­gal.’” Me­ta pu­blie son en­quête mais elle reste consi­gnée à l’at­ten­tion des deux mil­lions d’au­di­teurs ma­cé­do­niens, loin de la fré­né­sie de par­tages de liens entre sup­por­ters de Trump. “Et puis l’his­toire est tom­bée dans les ra­dars de Buzz­feed et c’est là qu’elle est de­ve­nue glo­bale”, com­mente Zo­ran Ri­cliev. Cer­tains mé­dias amé­ri­cains dé­couvrent aus­si leurs propres ar­ticles re­pris mot pour mot sur des sites dont ils n’ont ja­mais en­ten­du par­ler, tous ba­sés à Vélès. Tra­jce Ar­sov est avo­cat de la presse, et dès le mois de sep­tembre, il re­çoit des ap­pels in­quiets de­puis les Étatsu­nis. “Trois sites conser­va­teurs amé­ri­cains m’ont contac­té. Ils vou­laient por­ter plainte contre ces jeunes pour avoir en­freint toutes les règles de pro­prié­té in­tel­lec­tuelle”, re­place le ju­riste. Pro­blème: en Ma­cé­doine, il n’existe pas de loi de cette na­ture pour des ar­ticles jour­na­lis­tiques pro­duits à l’étran­ger. Il pré­cise: “Ces sites ont dé­ci­dé de leur mettre un coup de pres­sion en les me­na­çant de pro­cès, mais il n’y a pas eu de suites.” Tou­te­fois, Vélès de­vient en quelques jours l’épi­centre d’un trem­ble­ment de terre nu­mé­rique et le fief d’une bande d’in­cons­cients ac­cu­sés de faus­ser l’élec­tion du soi-di­sant plus grand pays dé­mo­cra­tique du monde. Les Anglais de la chaîne Chan­nel Four dé­barquent, dressent le por­trait d’une jeu­nesse high­tech toute heu­reuse de faire de l’ar­gent sans scru­pule ni conscience po­li­tique, et d’une ville gar­ni­son des al­ter­na­tive facts re­pris par Trump et ses élec­teurs. Et puis d’autres mé­dias an­glo-saxons dé­boulent, té­moignent de l’ar­gent fa­cile de ces fake news qui coulent dans les bars de la ville, de cette vie de nou­veaux riches dont jouissent dé­sor­mais les ma­ni­pu­la­teurs de l’opi­nion américaine.

“À peu près la moi­tié de la po­pu­la­tion gère un ou deux sites ici. Comme c’est une pe­tite ville, tout le monde se connaît et c’est fa­cile de se par­ta­ger les infos et la mé­thode. Tu as juste be­soin de par­ler un peu l’anglais” Vla­di­mir, co­deur

“Ils ont ra­con­té que l’on flam­bait des bou­teilles de Moët et Chan­don dans ce bar, se rap­pelle An­drej, as­sis à la ter­rasse du Dra­ma Café, alors qu’il n’y a même pas de cham­pagne sur la carte.”

Quand les ha­bi­tants de Vélès tombent sur les re­por­tages, ils ne se re­con­naissent pas dans le mi­roir un brin in­qui­si­teur des mé­dias étran­gers. “Tout le monde fait des fake news, en fait”, semble se jus­ti­fier An­drej. La ques­tion de la mo­ra­li­té ne se po­se­rait donc plus. Même si cer­tains fi­nissent par confes­ser des re­mords. Bo­ris se rap­pelle une ren­contre en par­ti­cu­lier: “Un jeune au­teur de fake news de 16 ans a par­ti­ci­pé à un court-mé­trage sur la crise des ré­fu­giés (Vélès est sur la route des Bal­kans qui mène de la Grèce à l’eu­rope oc­ci­den­tale, ndlr) en tant que fi­gu­rant. En jouant ce rôle, il s’est ren­du compte qu’il n’au­rait peut-être pas dû par­ta­ger tous ces conte­nus pro-trump et xé­no­phobes.” Les portes et les bouches des ha­bi­tants se re­ferment, en même temps que leurs comptes Google Ad­sense et les pages Fa­ce­book. “Fin 2016, Google a clô­tu­ré mon compte, a com­men­cé à ban­nir les adresses IP, la ville, le pays, parce que trop de trucs mer­diques ve­naient d’ici”, pour­suit An­drej. Comme pour la ruée vers l’or, le mo­ment du rush an­nonce dé­jà le dé­but de l’épui­se­ment du fi­lon. Avec ces em­merdes émergent des soup­çons de pi­lo­tage de toute l’opé­ra­tion par des puis­sances ex­té­rieures. Le re­gard tour­né vers la Rus­sie, la jour­na­liste Sas­ka Cvet­kovs­ka s’agite: “Cer­tains de ces ga­mins ne parlent même pas l’anglais! Com­ment font-ils pour choi­sir les conte­nus et écrire des titres ac­cro­cheurs?” Elle tique sur les si­mi­li­tudes des dis­cours de cha­cun des “fa­keurs” et les ré­ponses presque au­to­ma­tiques qu’ils lui four­nissent. Pour elle, cette en­tre­prise de fake news au­rait un chef à l’agen­da po­li­tique plu­tôt lim­pide, c’est-à-dire “pro-russe, pro-pou­tine, pro-trump, an­ti-dé­mo­cra­tie, an­ti-so­ros et an­ti-ré­fu­giés”. Et ces jeunes ne connaî­traient “pas as­sez la po­li­tique américaine pour être aus­si ef­fi­caces” pour Me Ar­sov. Sans dé­but de preuve, dif­fi­cile pour­tant de per­cer à jour une quel­conque ma­ni­pu­la­tion po­li­tique. Si Google a fer­mé

“Google et Fa­ce­book ne peuvent rien faire. Si mes comptes sont sup­pri­més, j’irai en créer un autre à l’étran­ger, sur une adresse IP dif­fé­rente” An­drej, 27 ans, “créa­teur” de fake news

plu­sieurs di­zaines de sites, confis­quant des mil­liers d’eu­ros aux jeunes geeks de Vélès, beau­coup de pages conti­nuent de pu­blier quo­ti­dien­ne­ment. Un peu de po­li­tique au mi­lieu des clas­siques conseils dié­té­tiques et autres vi­déos fi­gu­rant les der­nières voi­tures de sport. Zo­ran Ri­cliev est à peine sur­pris. “Les fake news ne vont pas dis­pa­raître. C’est comme un gros vi­rus. D’ailleurs, cer­taines dé­mo­cra­ties ont une sorte de sys­tème im­mu­ni­taire contre les fake news, mais je suis sûr que le phé­no­mène va ré­ap­pa­raître, en France ou en Al­le­magne, évi­dem­ment.” An­drej s’al­lume une der­nière ci­ga­rette sur la ter­rasse du Dra­ma Café, il a en­core beau­coup de tra­vail. “Google et Fa­ce­book ne peuvent rien faire. Même si mes comptes sont sup­pri­més, que l’on me confisque de l’ar­gent. Qu’est-ce que c’est que 5 000 eu­ros? J’irai créer un autre compte à l’étran­ger, sur une adresse IP dif­fé­rente. Et je conti­nue­rai à ali­men­ter mes sites. Et dans trois ou quatre ans, on fe­ra de nou­veau de la po­li­tique américaine.” Sauf peut-être si mon­sieur le maire met son der­nier pro­jet en date en ap­pli­ca­tion: “Si j’en ai l’oc­ca­sion, j’of­fri­rai à ces jeunes un poste d’in­gé­nieur in­for­ma­tique à la mai­rie.” Il sou­rit. “Ils ont vrai­ment fait du su­per bou­lot!” *Les pré­noms ont été mo­di­fiés

Un ha­bi­tant montre com­bien d’ar­gent il gagne grâce à son site de fake news.

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