May­wea­ther/mcg­re­gor, freak show à Las Ve­gas

C’est le nou­veau “com­bat du siècle”. À moins qu’il ne s’agisse d’un show des­ti­né à faire de l’ar­gent, tou­jours plus d’ar­gent. Le 26 août à Las Ve­gas, le boxeur Floyd May­wea­ther Jr, 49 com­bats pour 49 vic­toires, af­fron­te­ra Co­nor Mcg­re­gor, le plus grand cha

Society (France) - - SOMMAIRE - PAR RAPHAËL MALKIN, À LAS VE­GAS / PHO­TOS: RO­GER KISBY POUR SO­CIE­TY

Pen­dant que le “com­bat du siècle” se pré­pare, un homme sa­voure plus que les autres: Floyd May­wea­ther Se­nior, père, pré­dé­ces­seur et en­traî­neur de, qui re­çoit à Las Ve­gas et ra­conte sa vie chao­tique au­près de son fils. De l’autre cô­té de l’at­lan­tique, les potes ir­lan­dais de Co­nor Mcg­re­gor, eux, se sou­viennent.

Quel genre d’in­cons­cient faut-il être pour cou­per la pa­role à un free figh­ter, le poin­ter du doigt et le me­na­cer de­vant té­moins? Sa­crée scène, quand même: au dé­but du mois de juillet, tan­dis que Co­nor Mcg­re­gor af­fron­tait une nuée de jour­na­listes le temps d’une confé­rence de presse comme d’ha­bi­tude “tes­to­sté­ro­née” à l’ex­trême, une voix s’éle­vait du pu­blic. “Tu as le der­rière trop fra­gile et tu vas t’en rendre compte très vite, fais-moi confiance. Tu vas te faire ré­ta­mer, mon vieux!” Son pro­prié­taire: un vieil homme au souffle sec et aux sour­cils fron­cés. Qui, un mois plus tard, ne re­grette rien. “Il fal­lait bien dire quelque chose. On ne s’attaque pas comme ça à un May­wea­ther. Point barre.” Floyd May­wea­ther Se­nior est le père, et aus­si l’en­traî­neur, de Floyd May­wea­ther Ju­nior, l’homme que Mcg­re­gor com­bat­tra le 26 août à Las Ve­gas dans un com­bat sur­mé­dia­ti­sé que le monde du sport at­tend comme l’on at­tend la sor­tie du block­bus­ter de la dé­cen­nie. Un fis­ton boxeur dont la lé­gende se ra­conte dans les salles d’en­traî­ne­ment de toute la pla­nète, comme ce fut le cas avant lui pour Mo­ha­med Ali ou Mike Ty­son. Vingt ans de car­rière pro­fes­sion­nelle, 49 com­bats pour 49 vic­toires, 19 cein­tures de cham­pion du monde dans cinq ca­té­go­ries dif­fé­rentes. Floyd May­wea­ther Ju­nior, ou le bar­ra­cu­da du ring. Un monstre vo­race puisque après avoir an­non­cé sa re­traite il y a deux ans, le voi­là qui a donc dé­ci­dé de ren­fi­ler ses gants rouge sang afin de com­battre le roi ir­lan­dais du MMA le temps d’un match cen­sé consa­crer le meilleur lut­teur de l’époque. “Et Floyd Ju­nior ne va en faire qu’une bou­chée”, as­sène une nou­velle fois Se­nior.

De sa voix mar­mon­nante qui donne l’im­pres­sion qu’il est tou­jours en train de mâ­chon­ner quelques miettes, Floyd May­wea­ther Se­nior semble prendre plai­sir à as­sé­ner des vé­ri­tés. Celle-là, par exemple: “Lors­qu’on ob­serve Ju­nior, c’est moi que l’on voit.” Il n’a pas tout à fait tort. Il y a bien du père dans le fils. Les mêmes yeux per­çants noirs comme le char­bon, le même vi­sage apla­ti par le rou­leau de l’ef­fort et fer­mé par un men­ton car­ré po­sé sur le même corps uni­que­ment fait de muscles rêches. Et, donc, la même as­su­rance. De la même ma­nière que May­wea­ther Ju­nior boxe jus­qu’aux mi­cros qui se tendent à lui, May­wea­ther Se­nior ne nour­rit au­cun doute quant à l’is­sue du 26 août. “Lit­tle Floyd est le meilleur boxeur de tous les temps, en­traî­né par le meilleur coach de tous les temps.” Ou en­core: “Si Lit­tle Floyd est un fan­tôme que per­sonne ne peut tou­cher sur le ring, c’est grâce à moi. Je lui ai tout ap­pris.” Dans le sa­lon où il re­çoit, le sexa­gé­naire se donne en spec­tacle. Après s’être sou­dai­ne­ment le­vé de son siège, le voi­ci qui se met en garde de pro­fil, pare une of­fen­sive ima­gi­naire en bom­bant l’épaule tout en se pro­té­geant le torse à l’aide d’un de ses poings, puis ri­poste illico en dé­chi­rant l’air du bout de sa droite dans un cri sourd. Un me­nuet de nerfs qui res­semble peu ou prou à la tech­nique dite, en ver­sion ori­gi­nale, du shoul­der roll, ce “rou­le­ment d’épaule” dont Lit­tle Floyd a fait sa si­gna­ture de­puis des an­nées. “C’est Floyd Se­nior qui a po­pu­la­ri­sé cette tech­nique, as­sure La­mar Aus­tin, com­pa­gnon de ring du père. C’est un vrai scien­ti­fique de la boxe et ce n’est pas un ha­sard si le QI de son fils est su­pé­rieur sur le ring. Il sait quoi dire au boxeur, il sait ce qu’il faut faire et com­ment le faire.” Il y a deux ans, lorsque May­wea­ther Ju­nior fai­sait face à la mouche phi­lip­pine Man­ny Pac­quiao, pour ce que tous les chro­ni­queurs du genre qua­li­fiaient dé­jà à l’époque de “com­bat du siècle”, “dad­dy” était là, comme tou­jours, aux aguets dans le coin du ring, dis­til­lant ses con­seils. “Lit­tle Floyd m’a écou­té: il a lan­cé la droite quand il fal­lait avant de faire suivre deux gauches, il glis­sait par­fai­te­ment. Il a ga­gné et c’était nor­mal.” Un mo­ment passe. “C’était un sa­cré mo­ment, ouais”, mur­mure Se­nior en bais­sant les yeux.

“Floyd Se­nior crée des monstres des­truc­teurs”

Même s’il avait, à la suite de ce com­bat contre Pac­quiao, an­non­cé sa re­traite, Floyd May­wea­ther Ju­nior n’a en vé­ri­té ja­mais ces­sé de s’en­traî­ner. Comme s’il avait pré­vu son re­tour de­puis le dé­but, le boxeur est res­té, ces deux der­nières an­nées, le pre­mier vi­si­teur du May­wea­ther Boxing Club, la salle d’en­traî­ne­ment qui lui sert de quar­tier gé­né­ral. Ca­chée dans le dos des ca­si­nos du Strip de Las Ve­gas, où Lit­tle Floyd s’est éta­bli il y a presque 20 ans, la salle ne désem­plit ja­mais. Par­tout, l’odeur du cuir qui chauffe et la vi­sion de ces hommes et de ces femmes à la nuque per­lante de sueur. Un cirque in­tense cou­vé par le re­gard droit de Lit­tle Floyd, qui s’af­fiche sur ces pos­ters pla­car­dés en rang d’oi­gnons sur le pour­tour de la salle, aux cô­tés de ses vic­times: Cot­to, Car­re­ro, Ca­ne­lo, Mai­da­na et les autres. En gé­né­ral, le champ’ dé­barque en fin de jour­née. Une ar­ri­vée d’or­di­naire an­non­cée par celle, en amont, d’une garde pré­to­rienne qui ne s’em­bar­rasse ja­mais d’un sou­rire et dé­bar­rasse les rings d’une traite. Mais la vraie star du May­wea­ther Boxing Club, c’est Se­nior. En plus de La­mar Aus­tin, cet an­cien ou­vrier des usines élec­triques de Chi­ca­go qui lui fait au­jourd’hui of­fice d’en­traî­neur ad­joint, on trouve tou­jours à ses cô­tés quelques jeunes pousses qu’il a prises sous son aile. “Se­nior, c’est le père de son fils, et la plu­part des boxeurs qu’il a en­traî­nés sont de­ve­nus cham­pions. Avec lui, j’ai amé­lio­ré ma vi­tesse d’exé­cu­tion et ren­du mes cro­chets plus ef­fi­caces. J’ai l’im­pres­sion que ma boxe est plus in­tel­li­gente”, ex­plique par exemple An­drew Ta­bi­ti, un jeune boxeur à plein temps du gym, que l’on sur­nomme ici “The Beast”, et que Se­nior en­traîne ces temps-ci en vue de son pre­mier cham­pion­nat du monde. “Floyd Se­nior crée des monstres des­truc­teurs. Si on veut y ar­ri­ver dans cette in­dus­trie, c’est ici qu’il faut ve­nir”, s’en­thou­siasme de son cô­té Shan­non Ro­bin­son, au bouc taillé comme ce­lui d’un shé­rif. Ro­bin­son est ma­na­ger. Il a tra­ver­sé tout le pays de­puis le Mis­sis­sip­pi pour pré­sen­ter à May­wea­ther Se­nior son der­nier pro­té­gé, Julius Diles, qui s’ap­prête à dis­pu­ter son pre­mier com­bat of­fi­ciel à Las Ve­gas. “Les May­wea­ther, je les ad­mire de­puis que je fais de la boxe. Je veux vrai­ment boxer et vivre ici”, su­sur­ret-il, vi­si­ble­ment im­pres­sion­né. Pour le mo­ment, Julius

“Mon père est ja­loux de moi. Il a tou­jours es­sayé de vivre sa car­rière à tra­vers la mienne. Je n’ai pas be­soin de lui!” Floyd May­wea­ther Ju­nior, en 1998

Diles ha­bite une chambre de mo­tel. Moyen­nant quelques cen­taines de dol­lars, il au­ra bien­tôt le droit de s’en­traî­ner au May­wea­ther Boxing Club, aux cô­tés de ce Chi­nois à l’an­glais tré­bu­chant qui, si­tôt des­cen­du de son avion, s’est pré­ci­pi­té à la salle, ou en­core de ce New-yor­kais que Se­nior chambre sans dis­con­ti­nuer, mais qui ne lais­se­ra tom­ber pour rien au monde. “Si je vou­lais être rap­peur, je se­rais avec Jay Z. Là, je veux être boxeur et je suis chez les May­wea­ther.”

Il y a des an­nées, Floyd May­wea­ther Se­nior fré­quen­tait une autre salle de boxe. C’était le temps du Pride Gym, un cla­pier mal éclai­ré et dé­co­ré de vieux fa­nions ef­fi­lés, ins­tal­lé en face d’un ma­ga­sin pour adultes, quelque part sur une rue de Grand Ra­pids, Mi­chi­gan. Loin du so­leil de l’ouest, c’est là-bas que Floyd May­wea­ther Se­nior a pas­sé la pre­mière par­tie de sa vie. 1970, puis 1980. À l’époque, Floyd May­wea­ther, pre­mier du nom, y traîne la ré­pu­ta­tion d’un boxeur doué d’une cer­taine flam­boyance. Une dé­gaine faite de fri­settes mouillées qui le font res­sem­bler à l’idole soul Al Green, un autre ga­min de Grand Ra­pids. Mais aus­si et sur­tout un pal­ma­rès qui, s’il ne compte pas de titres no­tables, pré­sente tout de même une longue sé­rie de vic­toires et une dé­faite par­fai­te­ment ho­no­rable contre la lé­gende Su­gar Ray Ro­bin­son. “Et en­core, si je ne m’étais pas frac­tu­ré la main au dé­but du com­bat, j’au­rais ga­gné. J’étais un pu­tain de boxeur, avec des com­bi­nai­sons que vous ne ver­rez ja­mais ailleurs”, cligne au­jourd’hui des yeux Floyd May­wea­ther Se­nior. Ri­tour­nelle in­dé­mo­dable du sport: parce qu’il ne pou­vait pas être le cham­pion qu’il rê­vait d’être, Floyd May­wea­ther Se­nior consa­cre­ra sa vie à faire de son fils le nu­mé­ro un mon­dial. La mythologie de la fa­mille ra­conte ain­si que le père au­rait fait en­fi­ler des gants à Lit­tle Floyd alors que ce­lui-ci n’avait même pas 5 ans, tout en lui ap­pre­nant à fer­mer les poings. “Il était en­core bé­bé qu’il lan­çait dé­jà des cro­chets à tout va, se vante au­jourd’hui Se­nior. Il co­gnait les poi­gnées de porte.” Très vite, le ga­min de­vient lui aus­si un ha­bi­tué du Pride Gym. Sous la coupe de son père, il lui faut ta­per dans des sacs, es­suyer les coups des plus grands et en rendre, puis dis­sé­quer la fa­meuse science du shoul­der roll, que May­wea­ther Se­nior a ap­pris au­près des an­ciens d’ici. “Lit­tle Floyd n’avait pas de vie à cause de son père, confesse Loïs, la com­pagne de tou­jours de Floyd Se­nior. Se­nior l’em­bar­quait après l’école, il lui ar­ri­vait même de le sor­tir du lit pour al­ler boxer. Il vou­lait qu’il soit tou­jours en mou­ve­ment.” Et lors­qu’il ar­rive que Ju­nior fasse dé­ri­ver d’un io­ta la rou­tine qu’a ima­gi­née pour lui son père, c’est une tem­pête, violente comme peuvent l’être celles du Mid­west, qui ex­plose. Se­nior ne se prive ja­mais de flan­quer une bonne cor­rec­tion à son fils, aux pieds comme aux poings. “J’ai éle­vé mon fils pour qu’il soit un cham­pion, ré­sume Floyd May­wea­ther. Je croyais ter­ri­ble­ment en lui et c’est pour ça que j’ai été dur. Je sa­vais qu’il pou­vait de­ve­nir le plus grand, il y avait quelque chose en lui de puis­sant. Il ne fal­lait pas ra­ter ça, je ne pou­vais pas prendre de pin­cettes.” En 1993, Lit­tle Floyd vient à peine de fê­ter ses 16 ans lors­qu’il rem­porte le tout pre­mier prix de sa car­rière. Il est sa­cré cham­pion poids mi-mouches des Gol­den Gloves, le pre­mier prix ama­teur du pays. Un tro­phée qu’il sou­lè­ve­ra une nou­velle fois l’an­née sui­vante.

“Mo­ney Man”, roi de Las Ve­gas

Ici, les jours sont ceux d’une seule sai­son, in­va­ria­ble­ment sèche et brû­lante. Las Ve­gas, fo­lie au mi­lieu du dé­sert. C’est dans cet uni­vers re­plié sur lui-même, où le monde en­tier vient s’aban­don­ner, que Floyd May­wea­ther a fi­na­le­ment été sa­cré roi. Son pre­mier com­bat pro­fes­sion­nel, en 1996, contre le Mexi­cain Ro­ber­to Apo­da­ca, s’était te­nu au Texas Sta­tion, un hô­tel à lam­pions de Ran­cho Drive. Le der­nier, qui l’op­po­sa à l’au­tomne 2015 à l’amé­ri­cain Andre Ber­to pour sa pre­mière sor­tie de re­traite, fut or­ga­ni­sé dans l’arène du MGM Grand Gar­den Are­na, ce pa­que­bot à la coque sombre po­sé sur le Strip, l’ave­nue des plus grandes dé­bauches. Et en plus de sa lé­gende, c’est aus­si à Las Ve­gas, là où il existe au moins une ma­chine à sous pour chaque tou­riste, que Floyd May­wea­ther Ju­nior a fait for­tune. Grâce au très fruc­tueux sys­tème de pay per view, qui consiste à ache­ter le pro­gramme que l’on sou­haite vi­sion­ner à la té­lé­vi­sion, May­wea­ther a fait de cha­cun de ses com­bats dans le Ne­va­da ses propres ma­chines à sous. En 2015, l’au­to­pro­cla­mé “com­bat du siècle“contre le phi­lip­pin Pac­quiao ras­sem­blait ain­si cinq mil­lions de té­lé­spec­ta­teurs, ayant tous pris la peine de dé­pen­ser 99,95 dol­lars pour voir en mon­do­vi­sion May­wea­ther l’em­por­ter et em­po­cher, par la même oc­ca­sion, pas loin de 180 mil­lions de dol­lars. Quant au show contre Co­nor Mcg­re­gor, il de­vrait rap­por­ter à l’amé­ri­cain quelque 100 mil­lions de dol­lars. “Croyez-moi, mon fils dis­pose de bien plus que ce dont il a be­soin”, sou­rit, co­quin, May­wea­ther Se­nior. Meilleur boxeur de son époque, Floyd May­wea­ther Ju­nior en est aus­si le spor­tif le plus riche. Lit­tle Floyd est “Mo­ney Man”, comme il aime à se faire ap­pe­ler, cet “homme ac­com­pli par­mi les hommes”, qui ne s’af­fiche ja­mais pu­bli­que­ment sans quelques liasses de billets épaisses comme des sand­wichs à étages. À Las Ve­gas, le mul­ti­mil­lion­naire ha­bite un flam­boyant pa­lais de 2 000 mètres car­rés com­pre­nant sept chambres et neuf salles de bains, ain­si qu’un garage dans le­quel dorment des di­zaines de voi­tures de sport ita­liennes. Par­mi les­quelles cette fa­meuse Bu­gat­ti que le boxeur a un jour exi­gé qu’on lui livre en pleine nuit de­puis Los An­geles parce qu’il ve­nait d’être pris de l’en­vie de conduire sur le champ ce mo­dèle pré­cis. “Mais il n’est pas le seul à pou­voir flam­ber! Moi aus­si, j’ai de quoi rou­ler des mé­ca­niques. Je peux être fla­shy”, s’es­claffe aus­si­tôt Floyd May­wea­ther Se­nior. De fait, à me­sure que “le meilleur boxeur de tous les temps” se consti­tuait un pa­tri­moine, le “meilleur en­traî­neur du monde” fai­sait de même. Aux confins de la ville, là où l’homme vient d’un coup bu­ter contre la roche du dé­sert, de hautes grilles gardent une oa­sis pi­quée de mai­sons de ma­ha­ra­jas. Celle de Floyd Se­nior est en­cer­clée de sta­tues en gra­nit évo­quant quelques sou­ve­nirs de l’an­ti­qui­té et se vi­site en tour­nant la poi­gnée do­rée d’une grande porte en chêne. Bien­ve­nue dans un cos­mos tein­té de ro­co­co, où co­existent une mo­quette crème, un ta­bleau re­pré­sen­tant l’icône égyp­tienne Né­fer­ti­ti, et une vé­ri­table faune de pe­tits élé­phants ser­tis de dia­mants, de pan­thères en quartz, de lions, de gi­rafes et de paons en bronze. Sur la ter­rasse, près de la pis­cine où Se­nior ne se baigne ja­mais, trône un im­po­sant bar­be­cue do­té d’un mode “rô­tis­se­rie”. “Je ne

“Lit­tle Floyd n’avait pas de vie à cause de son père. Se­nior l’em­bar­quait après l’école, il lui ar­ri­vait même de le sor­tir du lit pour al­ler boxer. Il vou­lait qu’il soit tou­jours en mou­ve­ment” Loïs, la com­pagne de Se­nior

sais même pas com­bien il y a de pièces dans cette mai­son. Je n’ai ja­mais pris le temps de comp­ter. Il y a beau­coup de salles de bains, en tous cas”, ri­gole le pro­prié­taire des lieux, qui veille à ne se dé­pla­cer qu’en chaus­settes, afin de ne pas souiller son sol en marbre. Se­nior avoue pas­ser le plus clair de son temps dans le pe­tit bu­reau qu’il s’est amé­na­gé au rez-de-chaus­sée de la villa. Un co­con rem­pli de pho­tos de son fils et de tous ces tro­phées amas­sés au cours des an­nées. Floyd montre un car­ré de verre trans­lu­cide re­mis par Joe Jack­son, le père de Mi­chael. “J’ai des tonnes de prix, mon pote. Mais ce­lui-là, j’en suis vrai­ment fier. Le roi de la pop: on est loin de Grand Ra­pids, là.” Alors qu’il gare sa voi­ture –une vieille Nis­san im­ma­tri­cu­lée dans l’utah qu’on lui a prê­tée le temps que sa Mer­cedes soit ré­pa­rée– sur le par­king de l’or­leans, un ca­si­no sans fard éloi­gné du Strip, le coach s’offre un bain de foule im­pro­vi­sé. On le fé­li­cite, on lui de­mande un pro­nos­tic pour le pro­chain com­bat de son fils, on lui ré­clame une pho­to. Ne re­fu­sant ja­mais rien, le vieil homme s’exé­cute, en pré­sen­tant à chaque fois la même pose: un sou­rire qui lui plisse le vi­sage et ce poing fer­mé ten­du vers le haut, comme pour mieux rap­pe­ler ses faits d’armes. Floyd May­wea­ther dit qu’il n’a ja­mais vrai­ment ai­mé Las Ve­gas et que Grand Ra­pids lui manque, “mais ma vie est ici, dé­sor­mais. Je suis une cé­lé­bri­té du coin, comme mon fils”. “Avec Lit­tle Floyd, re­prend-il, j’ai l’im­pres­sion que nous avons mon­té les marches du suc­cès en­semble. Nous avons eu la même tra­jec­toire l’un à cô­té de l’autre.” Une jo­lie his­toire, mais pas tout à fait non plus. Car entre Ju­nior et Se­nior, il y a long­temps eu tout ce qui peut éloi­gner un fils de son père: des re­proches, des in­sultes, de la ran­coeur, une en­vie de faire sans. Jus­qu’à la rup­ture.

“Ne porte pas la main sur moi, ou je vais te bot­ter le cul”

En 1996, alors qu’il a re­joint les rangs l’équipe de boxe amé­ri­caine aux Jeux olym­piques d’at­lan­ta, Lit­tle Floyd ré­dige une lettre qu’il adresse à la Mai­son-blanche. L’ob­jet du pe­tit bleu: une de­mande de grâce concer­nant un dé­te­nu du pé­ni­ten­cier fé­dé­ral de Mi­lan, dans le Mi­chi­gan. Floyd May­wea­ther Se­nior, son père. “J’étais boxeur pro­fes­sion­nel, mais il me man­quait de l’ar­gent et à Grand Ra­pids, il n’y avait pas de bou­lot. Il fal­lait que je trouve quelque chose pour ai­der ma fa­mille. Je ven­dais de la drogue”, confie au­jourd’hui Dad­dy. Ba­lan­cé à la po­lice par son gros­siste, Se­nior est condam­né à trois ans de pri­son en 1995. Le cour­rier of­fi­ciel du fis­ton res­tant sans ré­ponse, le père purge sa peine en en­tier. Il n’est donc pas là pour voir

Lit­tle Floyd échouer en de­mi-fi­nale des JO –sa seule dé­faite à ce jour. “C’était ter­ri­ble­ment frus­trant, il y avait tant de choses à faire avec Lit­tle Floyd et j’étais coin­cé”, ra­conte Se­nior à pro­pos de ses an­nées pas­sées der­rière les bar­reaux. Lors­qu’il est li­bé­ré fin 1998, ce qui l’at­tend de­hors n’est pas ce qu’il ima­gi­nait. Alors qu’il court s’ins­tal­ler à Las Ve­gas afin de re­trou­ver sa place dans l’ombre de Lit­tle Floyd, tout semble de­voir re­com­men­cer comme avant. Fils ai­mant, Ju­nior le loge dans un ap­par­te­ment et lui offre une voi­ture. Mais ra­pi­de­ment, les re­la­tions entre les deux May­wea­ther se dé­gradent. Cham­pion éman­ci­pé, Ju­nior sup­porte de moins en moins les fa­çons en­va­his­santes de son père, qui semble en­core se croire au Pride Gym de Grand Ra­pids. Et bien­tôt, le pire ar­rive. “Un soir que nous ren­trions chez nous, nous sommes tom­bés sur un ordre d’évic­tion: nous avions 24 heures pour quit­ter les lieux, si­non un shé­rif vien­drait nous ar­rê­ter”, se sou­vient Loïs, la vieille fian­cée de Se­nior. Le jeune boxeur ré­clame aus­si de son père qu’il lui rende les clés de sa voi­ture et sur sa lan­cée, lui an­nonce qu’il n’est plus son en­traî­neur. Dans la fou­lée, le cham­pion du monde convoque la presse: “Mon père est ja­loux de moi. Il a tou­jours es­sayé de vivre sa car­rière à tra­vers la mienne. Je n’ai pas be­soin de lui!” Une ban­de­rille sui­vie de plu­sieurs autres, qui frappent tou­jours un peu plus près du coeur. Par exemple, celle-ci: Ju­nior ra­conte aux jour­na­listes que lors­qu’il n’était qu’un nour­ris­son, son père se se­rait ser­vi de lui comme bou­clier afin de se pro­té­ger d’un pis­to­let bran­di contre lui dans une sombre his­toire de tra­fic. “Faux, ré­agit Floyd Se­nior. Il se trouve sim­ple­ment que j’avais mon fils dans les bras. Et ça n’a pas em­pê­ché le type de ti­rer. Il m’a dé­truit le mol­let!” Pire en­core: un ma­tin, Lit­tle Floyd an­nonce que son en­traî­neur se­ra dé­sor­mais son oncle, Ro­ger May­wea­ther, un an­cien cham­pion du monde qui s’était ins­tal­lé dans le coin du ring du temps où son frère pour­ris­sait à Mi­lan. Au­jourd’hui en­core, Se­nior consi­dère que le fos­sé qui s’est un temps creu­sé entre son fils et lui n’est rien d’autre que le fruit des ma­ni­gances de Ro­ger. “Ce n’est pas pour rien si, sur le ring, on ap­pe­lait Ro­ger ‘Black Mam­ba’. Il a fait son coup en douce, comme un ser­pent, pour pou­voir avoir le pre­mier rôle. Mais il n’avait qu’à faire de son fils un cham­pion, au lieu de s’oc­cu­per de Floyd.” Consi­dé­rant son sort scel­lé, Floyd Se­nior prend ses dis­tances et part en­traî­ner sous d’autres ho­ri­zons. Aux cô­tés du Bri­tan­nique Ri­cky Hat­ton ou bien au­près d’os­car de la Hoya, avec qui il rem­porte plu­sieurs titres. Il en faut alors peu pour ti­tiller l’ima­gi­na­tion des ama­teurs de boxe, qui de­mandent à ce que l’on or­ga­nise un com­bat entre De la Hoya et May­wea­ther Ju­nior. Un match entre les deux meilleurs boxeurs du monde, mais sur­tout un face-à-face entre un fils et son père: quoi de plus brû­lant? Il se dit que Se­nior se­rait prêt à tout pour pu­nir Lit­tle Floyd. Mais le com­bat n’a pas lieu. “J’ai fait ex­près de de­man­der trop d’ar­gent à De la Hoya, éclaire Floyd May­wea­ther Se­nior. Je vou­lais qu’il m’en­voie paître. Il était hors de ques­tion que je sois op­po­sé à mon fils.” Ce n’est qu’en 2007, une fois Se­nior dis­pa­ru du pay­sage, qu’os­car de la Hoya et Floyd May­wea­ther s’af­fron­te­ront fi­na­le­ment pour le titre de cham­pion du monde des su­per-wel­ters WBC (vic­toire du se­cond). Ce­la dit, la brouille des May­wea­ther, elle, se pour­suit. En 2011, tan­dis que des ca­mé­ras tournent par­tout dans le May­wea­ther Boxing Club pour les be­soins d’une té­lé-réa­li­té, Se­nior dé­barque sans crier gare dans le champ. “Laisse-nous tran­quille. C’est notre salle, ici. Pour­quoi es­tu là? Tu n’es rien, tu ne vaux pas plus qu’un chauf­feur de taxi, mo­ther­fu­cker!” s’énerve Lit­tle Floyd. “Ne porte pas la main sur moi, ou je vais te bot­ter le cul”, ré­pond le père. Une vio­lence crue et sans ef­fet de mon­tage dont tout le monde pense alors qu’elle scelle dé­fi­ni­ti­ve­ment la rup­ture entre les deux Floyd. Fi­na­le­ment, c’est Ju­nior qui va tendre la main à son père. 2013: le jeune May­wea­ther se sent fai­blir sur le ring, Ro­ger est tom­bé ma­lade, et il est em­pê­tré dans une af­faire de vio­lence conju­gale pour la­quelle on l’a condam­né à deux mois de pri­son en 2012. Il lui faut son en­traî­neur et son père à ses cô­tés. Floyd May­wea­ther Se­nior sou­rit une nou­velle fois. Sa mo­rale de l’his­toire est lim­pide: “Lit­tle Floyd a vou­lu prendre sa li­ber­té et je le com­prends. Mais à la fin, il est mon sang, et je suis son dad­dy.”

“C’est la fin”

Ain­si, voi­là Floyd May­wea­ther Se­nior re­ve­nu, dans le sillage de son fils, à toutes ces choses qu’il aime tant. L’air chaud de la salle de gym, le fris­son du ring et ces ro­do­mon­tades d’avant-match. Tein­tant sa voix pâ­teuse des ac­cents in­can­ta­toires si chers aux stars du gos­pel qu’il vé­nère, le vieil homme ré­cite, par exemple, cette com­po­si­tion qu’il a ima­gi­née à l’at­ten­tion de Co­nor Mcg­re­gor: “Toi, l’homme triste et fou qui dit tant d’âne­ries / Tu te re­trou­ve­ras bien­tôt à terre les fesses frites / Lorsque Floyd te dé­cro­che­ra le plus beau de ses cro­chets / Il te fau­dra trou­ver le temps de te mettre au frais / Lorsque le tueur en au­ra ter­mi­né / Il ne te res­te­ra plus que de la soupe à su­cer.” Le coach semble plus que ja­mais pro­fi­ter de ces mo­ments-là et de leur ten­sion joyeuse. Il sait que ce sont les der­niers. Contre Mcg­re­gor, Lit­tle Floyd joue­ra, cette fois, vrai­ment sa der­nière par­tie. “C’est la fin. Après ce chal­lenge-là, Floyd n’au­ra plus rien à faire.” Et lui alors? Le mo­ment de la re­traite, à 65 ans pas­sés, n’est-il pas ve­nu pour lui aus­si? Ne de­vrait-il pas en­fin prendre le temps de peindre ces aqua­relles afin de com­plé­ter une sé­rie qui compte dé­jà un por­trait de James Brown et un autre de Bruce Lee? “Im­pos­sible, ré­pond son vieux com­père La­mar Aus­tin. La boxe, Floyd l’a dans le sang, il ne pour­ra pas s’ar­rê­ter comme ça.” C’est une cer­ti­tude: quand son fils au­ra ar­rê­té de co­gner, Se­nior conti­nue­ra, lui, à fré­quen­ter le May­wea­ther Boxing Club. C’est qu’il reste des ga­mins à for­ger. Ce jour de dé­but août, il en­file en­core une fois ses gants. Face à lui s’avance, cette fois, un cer­tain De­vin Ha­ney. Un air de teigne, une sil­houette com­pacte et ner­veuse, des cro­chets qui jaillissent pa­reils à un cha­pe­let d’ex­plo­sions. “Je veux sa­voir quel genre de bête est ca­pable de me battre!” lance Se­nior à ce Ca­li­for­nien de 18 ans. Jus­qu’à pré­sent, De­vin Ha­ney compte seize com­bats pro­fes­sion­nels pour seize vic­toires. Au May­wea­ther Boxing Club, on l’ap­pelle “New Mo­ney”.

Sur la ter­rasse, près de la pis­cine où Se­nior ne se baigne ja­mais, trône un im­po­sant bar­be­cue équi­pé d’un mode “rô­tis­se­rie”. “Je ne sais même pas com­bien il y a de pièces dans cette mai­son. Je n’ai ja­mais pris le temps de comp­ter”

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