Tay­lor Swift

LA CHAN­TEUSE CHÉ­RIE DE L’AMÉ­RIQUE PRO-TRUMP

Society (France) - - LA UNE - PAR PIERRE BOIS­SON ET RA­PHAËL MALKIN, À NA­SH­VILLE PHO­TOS: STACY KRANITZ POUR SO­CIE­TY

AR­RI­VER À NA­SH­VILLE

Ly­man Cor­bitt Mca­nal­ly Ju­nior est né à Bel­mont, un coin du Mis­sis­sip­pi noyé sous les hautes pousses de maïs où, long­temps, il était illé­gal de vendre de l’al­cool et de dan­ser. Lui joue de la gui­tare et, à la sor­tie de l’église, on le re­garde comme un “alien”. Ce­la ne dure pas: bien­tôt, le jeune gar­çon quitte sa terre pour re­joindre, quelques mil­liers de ki­lo­mètres plus au nord, Na­sh­ville. C’est l’an­née 1977. “À Bel­mont, les gens pen­saient qu’ils mour­raient s’ils quit­taient la ville. Du coup, j’avais peur en ar­ri­vant à Na­sh­ville. Mais j’ai trou­vé là-bas quelque chose de très pur: un en­droit où se re­trouvent tous ces gens qui n’ont rien à faire chez eux, et qui ont cette pe­tite mu­sique dans la tête qui leur dit de bou­ger”, note ce­lui qui a été, de­puis, consa­cré six fois de suite gui­ta­riste de l’an­née aux Coun­try Mu­sic As­so­cia­tion Awards. Na­sh­ville: ville plate et temple de la coun­try, ses mai­sons de disques, ses stu­dios, ses ra­dios, ses salles de concert, ses bars, ses pro­duc­teurs, ses com­po­si­teurs, ses chan­teurs et as­pi­rants chan­teurs. Ils y ont tous dé­bar­qué un jour: John­ny Cash, Bob Dy­lan pour y en­re­gis­trer Na­sh­ville Sky­line, Townes Van Zandt pour y mou­rir, et les autres, ve­nus “sen­tir l’éner­gie de la bonne mu­sique et rê­ver d’en vivre”, comme dit en­core Mca­nal­ly. “Ici, chaque conduc­teur Uber, chaque em­ployé de par­king, chaque nou­vel ar­ri­vant peut être la pro­chaine star de la chan­son”, tonne Bart Her­bi­son, pa­tron de l’émi­nente Na­sh­ville Song­wri­ters As­so­cia­tion. Même au­jourd’hui, à l’heure où l’on peut faire car­rière en quelques clics grâce à Youtube, des mil­liers de pas­sion­nés conti­nuent chaque jour de faire leurs va­lises par­tout en Amé­rique pour af­fluer vers Na­sh­ville, comme un rite ini­tia­tique. Quelques an­nées plus tôt, Bart Her­bi­son a vu dé­bou­ler dans ses bu­reaux boi­sés l’une de ces aven­tu­riers, une jeune fille à la blon­deur on­du­lée ve­nue de Penn­syl­va­nie. Tay­lor Swift avait 14 ans et pro­fi­tait des va­cances sco­laires pour dé­cou­vrir Mu­sic Ci­ty et dis­tri­buer ses pre­miers en­re­gis­tre­ments. “De­puis son suc­cès, il ne se passe pas une se­maine sans qu’une ga­mine sor­tie de nulle part vienne to­quer à ma porte en me di­sant qu’elle veut être la pro­chaine Tay­lor Swift, sou­pire-t-il. Et à chaque fois, je leur conseille la même chose: il faut écrire, jouer et en­core jouer. Il faut se mon­trer. Et al­ler au Blue­bird.”

LE BLUE­BIRD CA­FÉ

Le Blue­bird Ca­fé pour­rait pas­ser in­aper­çu au mi­lieu des lots d’en­seignes lu­mi­neuses dont l’amé­rique a fait son dé­cor, entre le blan­chis­seur Green­hill et la joaille­rie Rocks and Me­tals. L’en­droit est pour­tant un temple. Le bar, Pabst Blue Rib­bon ou Mi­che­lob à la carte, dis­pose dans un coin d’une scène étroite, à peine sur­éle­vée, sur la­quelle lorgnent tous ceux qui veulent ré­gner un jour sur Na­sh­ville. Ma­te­lot sur un re­mor­queur des­cen­dant le Ten­nes­see, Jus­tin Snow a pro­fi­té ce soir-là d’un jet d’ancre pour fi­ler au Blue­bird et voir s’il pou­vait y chan­ter quelques airs. “L’his­toire de la coun­try s’est lit­té­ra­le­ment écrite sur cette scène”, s’en­thou­siasme-t-il. De­puis sa créa­tion en 1982, le Blue­bird et ses scènes ou­vertes ont ac­cueilli tout le monde. Garth Brooks y a étren­né son cé­lèbre cha­peau noir et Tay­lor Swift y a si­gné son pre­mier coup d’éclat, un soir de no­vembre 2004. C’est là que Scott Bor­chet­ta, pa­tron du la­bel Big Ma­chine, la re­marque et dé­cide de mi­ser sur elle. “Le Blue­bird est l’en­droit le plus lé­gi­time pour ta­per dans l’oeil de quel­qu’un. Et si vous al­lez voir un pro­duc­teur en ayant joué trois fois au Blue­bird, vous au­rez plus de chances de si­gner un contrat”, pro­longe fiè­re­ment Amy Kur­land, qui a fon­dé le ca­fé. Amy a fixé quelques règles aux can­di­dats: pro­po­ser au pu­blic une chan­son ori­gi­nale, ve­nir avec sa propre gui­tare ou uti­li­ser le cla­vier mis à dis­po­si­tion, évi­ter à tout prix de sif­fler des gros­siè­re­tés ain­si que d’éti­rer la ligne de ses rimes. “Je n’ai ja­mais eu be­soin de plus de 60 se­condes pour me­ner une au­di­tion, tranche-t-elle. Si vous n’avez pas at­ti­ré mon at­ten­tion en une mi­nute, vous n’y ar­ri­ve­rez pas en trois de plus.” Ce soir, ils sont 26 can­di­dats à es­pé­rer ti­tiller l’es­prit d’un pro­duc­teur peut-être ta­pis dans un coin de la salle. Les bal­lades sont rou­lantes et l’on chante les yeux fer­més. Jus­tin Snow hu­lule qu’il s’est “noyé dans l’amour en bu­vant du Moon­shine”, puis laisse la place au vieux Ty, du Ten­nes­see, qui se pré­sente ain­si: “Bon­soir, je suis un al­coo­lique et je me de­mande pour­quoi l’al­cool est aus­si cher.” Un ga­min à mèche fre­donne un texte ra­con­tant qu’il fait froid dans le Mon­ta­na, et un autre, pas beau­coup plus vieux, su­surre qu’il aime “trans­pi­rer sous le so­leil”. Par­fois, le bruit d’un klaxon ve­nu de de­hors per­turbe un peu la mé­lo­die. Sou­dain, la porte s’ouvre et laisse ap­pa­raître un homme por­tant un grand cha­peau sur la tête et une gui­tare sous la main. Il s’ap­pelle Aus­tin, bre­douille-t-il au mi­cro.

L’HIS­TOIRE D’AUS­TIN LEE

“Il n’y a rien de plus im­por­tant pour moi que la coun­try. C’est une mu­sique qui parle de la vie et qui me prend aux tripes. J’ai 23 ans, je ne suis pas al­lé à la fac, je n’ai pas d’autre plan que de jouer de la mu­sique et d’en faire ma vie. Et c’est à Na­sh­ville que l’on vient pour chan­ter de la coun­try. Jus­qu’ici, j’ai tou­jours vé­cu dans l’in­dia­na, où j’ai tra­vaillé un temps dans les champs avec mes pa­rents. Le jour de mon an­ni­ver­saire, je me suis ju­ré que je fe­rais ce que je veux de ma vie. Alors, j’ai fran­chi le pas et je suis par­ti. Au­jourd’hui, je suis si heu­reux de me dire que cette ville n’est plus un point sur une carte. Je viens de m’ins­tal­ler dans un ap­par­te­ment et j’ai trou­vé un bou­lot de li­vreur. À la fin de la jour­née, dès que je me dé­bar­rasse de mon uni­forme, il n’y a plus que la coun­try qui compte. J’écris des mor­ceaux, j’en­re­gistre et je joue. Il fal­lait ab­so­lu­ment que je vienne au Blue­bird. En y dé­bar­quant, sur le mur, j’ai vu tous ces disques de mor­ceaux qui ont été joués ici et qui ont été clas­sés nu­mé­ro un à un mo­ment ou à un autre. Tay­lor Swift est des­sus. Je trouve ça cool. Ce­la veut dire qu’elle fait par­tie du pan­théon des song­wri­ters. Je me dis que si elle a réus­si en gra­vis­sant tous les éche­lons, je peux aus­si y ar­ri­ver. Je l’aime, parce qu’elle a tou­jours fait ce qu’elle vou­lait. Moi aus­si, je veux avoir un de mes disques ac­cro­ché là. Je veux qu’un type qui vient de se faire bri­ser le coeur par sa fian­cée écoute dans son ca­mion mes chan­sons qui parlent d’amour, qu’il res­sente quelque chose, qu’il soit ému, qu’il se sente fort. Je vais écrire et chan­ter jus­qu’à ce que je n’en puisse plus.”

ÉCRIRE UN HIT

Dans son cé­lèbre mor­ceau Whis­key Lul­la­by, le chan­teur coun­try Brad Pais­ley en­tonne de sa voix ro­cailleuse: “Et lorsque la nuit est en­fin ve­nue / Il a pla­cé sa bou­teille contre sa tempe / Et a ap­puyé sur la gâ­chette.” Une mé­ta­phore que Char­lie Da­niels, lé­gende de l’out­law coun­try, la coun­try pure et dure, cite pour dé­fi­nir l’es­sence du genre: “Une pu­tain de bonne his­toire, et rien d’autre, tem­pête-t-il. Le type boit à en mou­rir! On peut dire quoi après ça? C’est dur et fort, c’est beau.” Celle-ci, Whis­key Lul­la­by, a été écrite par son ami Bill An­der­son, un song­wri­ter comme il en existe des tas à Na­sh­ville, es­pé­rant eux aus­si pous­ser leurs textes sur le bu­reau d’un pro­duc­teur. Chaque se­maine, les au­teurs en quête du hit qui fe­ra dé­col­ler leur car­rière com­pulsent The Pit­chy, un bul­le­tin en ligne re­cen­sant les disques en cours d’en­re­gis­tre­ment dans les stu­dios de la ville, puis grif­fonnent des textes à sou­mettre, des his­toires d’amou­reux ivres et de chasse en fo­rêt, sur­tout. Bart Her­bi­son es­time qu’ils sont plu­sieurs mil­liers en ville, mais seule­ment 400 sous contrat. La concur­rence est rude, et le sa­lut passe par la ra­dio: y en­tendre un jour un de ses mor­ceaux est la ga­ran­tie d’un gros chèque et d’une lé­gi­ti­mi­té sur la scène coun­try. Dans son stu­dio, Ro­bert El­lis Or­rall frappe son cla­vier et fre­donne une mé­lo­die. “Ta-ta-ta, qu’est-ce qu’un hit? Si ma femme était là, elle vous di­rait qu’elle m’a en­ten­du pen­dant 35 ans dire ‘that’s a hit’ car à chaque fois que tu fi­nis une chan­son, tu penses que tu tiens le truc.” Lui en a plu­sieurs à son ac­tif: il est l’homme der­rière Cra­zier et A Place in This World de Tay­lor Swift. À une époque où il écri­vait pas moins de cinq chan­sons par se­maine pour dif­fé­rents ar­tistes de la ville, il s’est re­trou­vé en stu­dio avec la jeune fille. “Elle avait 14 ans, et avec mon co­au­teur, on de­vait dé­pas­ser les 100, sou­rit-il. Elle vou­lait par­ler de ses pre­miers amours. On lui a po­sé des ques­tions. ‘Tu as un pe­tit co­pain? Comment tu t’en­tends avec tes pa­rents?’” L’ado­les­cente re­jette le pre­mier texte pro­po­sé: elle es­time que ce­la ne cor­res­pond pas à son “seg­ment dé­mo­gra­phique”. “Elle a uti­li­sé ce terme, s’étonne en­core El­lis Or­rall. C’était une fille très ma­ligne, elle avait par­fai­te­ment com­pris les his­toires qu’elle de­vait ra­con­ter et à qui les ra­con­ter. C’est comme ça qu’elle a at­ti­ré aus­si vite au­tant de fans.”

JOUER AU GRAND OLE OPRY

C’est l’évè­ne­ment à ne pas man­quer quand on passe en ville, après la stu­dieuse vi­site du mu­sée et avant la tour­née des bars de Broad­way: le Grand Ole Opry, un show de deux heures dif­fu­sé à la ra­dio et hé­ber­gé der­rière les briques rouges du Ry­man Au­di­to­rium de­puis 1925 –la pré­his­toire à l’échelle de l’amé­rique. Pete Fi­sher n’est pas peu fier de cette lon­gé­vi­té: “92 ans”, ré­pète le pré­sident de l’opry, comme s’il s’en éton­nait lui-même. Ce soir, comme tou­jours, le Ry­man fait salle comble. “Wel­come to the mo­ther church of coun­try mu­sic”, ré­cite le maître de cé­ré­mo­nie, re­pre­nant la cé­lèbre phrase de John­ny Cash comme un slo­gan pu­bli­ci­taire. Le pu­blic sa­voure les bancs en bois ver­nis, les do­rures des bal­cons et les plaques de vieux ci­né­ma qui in­diquent les nu­mé­ros de place ; un dé­cor en car­ton-pâte cen­sé fi­gu­rer l’au­then­ti­ci­té des an­nées. Mais ni George ni son groupe de re­trai­tés ne sont ve­nus d’ala­ba­ma pour se po­ser des ques­tions. “J’aime cet en­droit parce qu’il est vieux, il a une âme, s’en­thou­siasme le vieil homme, cha­peau de cow-boy sur la tête. On vou­lait dé­cou­vrir Na­sh­ville car la coun­try, c’est notre rock à nous.” Les 3 000 autres spec­ta­teurs ne dé­pa­reillent pas. Il y a des obèses en chaus­sures or­tho­pé­diques, des vestes de ca­mou­flage idéales pour chas­ser le cerf, des dé­am­bu­la­teurs, quelques en­fants, beau­coup de ki­los en trop: l’amé­rique blanche et ru­rale, le pu­blic de la coun­try. Sur scène, John Con­lee mar­monne une chan­son cé­lé­brant son ro­cking-chair. Au deuxième étage, dans sa loge, Lau­ren Alai­na se pom­ponne. Ori­gi­naire d’une pe­tite ville de Géor­gie, Alai­na a 22 ans, un rire in­con­trô­lable, l’al­lure d’une pom-pom girl et une tra­jec­toire dé­jà vue. “J’ai dé­bar­qué à Na­sh­ville à 11 ans, à 15 je tra­vaillais dans une piz­ze­ria. Je n’au­rais ja­mais cru que je se­rais as­sise là un jour. Il y a tel­le­ment de ta­lents dans cette ville, tu dois mon­trer que tu peux être unique.” Elle a tro­qué les bottes pour des ta­lons ai­guilles, la gui­tare pour des mo­du­la­tions de voix ai­guës. Elle in­carne cette nou­velle gé­né­ra­tion de stars ve­nues de la té­lé –c’est une an­cienne d’ame­ri­can Idol–, dont les chan­sons s’adressent à un pu­blic plus jeune et plus fé­mi­nin, et dont le son se teinte plus sou­vent de pop que de ban­jo. “La coun­try ne sonne plus seule­ment d’une seule ma­nière et c’est tant mieux, argue-t-elle. Ça ap­porte d’autres pers­pec­tives et un autre pu­blic, sur­tout de­puis que des jeunes filles chantent leurs his­toires, alors qu’avant c’était qu’une bande de vieux types. C’est l’ef­fet Tay­lor: elle a ou­vert de nom­breuses portes pour de nom­breuses per­sonnes.” Pete Fi­sher n’a rien ou­blié des dé­buts de Tay­lor Swift au Grand Ole Opry. Elle por­tait des bottes de cow-boy avec une robe blanche et un coeur au­tour du cou, comme une pré­mo­ni­tion. “On l’avait mise dans cette loge”, dit-il en ou­vrant la salle “In­to The Circle”, des­ti­née aux dé­bu­tants. Sur le mur, le mot lais­sé par Tay­lor Swift est en­core li­sible. “Oh my God, I’m on the Opry.” Elle n’avait alors pas 18 ans.

MU­SIC ROW

Le pou­voir n’est pas tou­jours ta­pa­geur. Le quar­tier de Mu­sic Row, sa suc­ces­sion de jar­dins cou­pés courts et ses pa­villons in­car­nant le mode de vie su­diste, avec leurs co­lonnes blanches et leurs bancs à ba­lan­cier, concentre les hauts lieux de l’in­dus­trie mu­si­cale amé­ri­caine: tous ceux qui dé­cident du pré­sent et du fu­tur de la coun­try, de qui doit l’in­car­ner et de comment il faut qu’elle sonne, ont leurs bu­reaux ici. Comme beau­coup avant elle, Tay­lor Swift a frap­pé à toutes ces portes. Une dé­cen­nie plus tard, avec six mil­lions d’exem­plaires de son pre­mier al­bum ven­dus, un se­cond de­ve­nu le plus ré­com­pen­sé de l’his­toire de la coun­try et une mi­gra­tion vers la pop de­puis 2014, plus rien n’est comme avant. Big Ma­chine, son la­bel his­to­rique, règne dé­sor­mais sur l’in­dus­trie et tous les autres rêvent de dé­cou­vrir la pro­chaine Tay­lor. De la fe­nêtre de leur bu­reau, le pré­sident de la Na­sh­ville Song­wri­ters As­so­cia­tion, Bart Her­bi­son, John Marks, fi­gure em­blé­ma­tique de la

ra­dio de­ve­nu “l’homme de Spo­ti­fy à Na­sh­ville”, et Cla­rence Spal­ding, l’un des grands ma­na­gers de la scène coun­try que l’on sur­nomme “le ré­seau­teur de Na­sh­ville”, as­sistent au pre­mier rang à l’évo­lu­tion du bu­si­ness mu­si­cal.

Cla­rence Spal­ding: Le bu­si­ness de la coun­try reste cen­tré sur le coeur du pays, toutes ces pe­tites villes qui ont une chose en com­mun: un Walmart. 65% du chiffre d’af­faires de Ja­son Al­dean (qui don­nait un concert lors de la tue­rie de Las Ve­gas en sep­tembre der­nier, ndlr) pro­vient des disques ven­dus dans les rayons des su­per­mar­chés. Au­jourd’hui, un chan­teur de coun­try tourne toute l’an­née. Il fait le tour des foires, des fes­ti­vals, des ro­déos et des ca­si­nos, va à Eau Claire (Wis­con­sin), à Kear­ney (Ne­bras­ka) et à Cheyenne (Wyo­ming), des en­droits où il est bien ac­cueilli parce qu’il ne lâche pas des ‘fuck’ dans tous ses textes. John Marks: La coun­try est en­core un pro­duit très amé­ri­cain. 85% de ceux qui en écoutent sur Spo­ti­fy sont ba­sés aux États-unis. Mais l’idée, au­jourd’hui, est de dé­ve­lop­per une de­mande plus glo­bale, de tou­cher d’autres ré­gions du monde. La coun­try est un genre plus ou­vert qu’on ne le croit, ce ne sont pas que des cow-boys, des che­vaux, des grands cha­peaux et des re­vol­vers. C’est mon bou­lot de le faire com­prendre. C.S: C’est par­fois com­pli­qué. Quand je vais en Eu­rope pour pré­sen­ter Ja­son Al­dean, per­sonne ne com­prend ce dont il parle dans ses chan­sons: gran­dir dans une ferme face à un champ de co­ton, rou­ler avec son chien sur le siège pas­sa­ger. Pour tou­cher ces mar­chés, il faut, d’une cer­taine ma­nière, se dé­gui­ser en ar­tiste pop rock, axer les textes sur l’amour plu­tôt que sur les pick-up. C’est ce que Tay­lor Swift a fait. Bart Her­bi­son: Tay­lor Swift se si­tue au­jourd’hui au ni­veau des Beatles, d’el­vis, de Mi­chael Jack­son. Elle a ven­du 40 mil­lions d’al­bums! Toutes les ga­mines de 13 ans du monde connaissent les pa­roles de Tay­lor Swift, même si elles ne parlent pas l’an­glais. Au­jourd’hui, c’est elle qui compte le plus. J.M: Au­jourd’hui, la play­list coun­try est la troi­sième la plus écou­tée au monde sur Spo­ti­fy, juste après le top 40 et le hip-hop. Le strea­ming de­vient d’ailleurs un pas­sage obli­gé pour les ar­tistes coun­try, no­tam­ment pour né­go­cier des tour­nées à l’étran­ger, même si c’est vrai que Ja­son Al­dean ou Tay­lor Swift avaient un temps sup­pri­mé leur mu­sique de Spo­ti­fy pour contes­ter la ré­tri­bu­tion des royal­ties sur la pla­te­forme (Tay­lor Swift a rou­vert son ca­ta­logue le jour de la sor­tie de l’al­bum de Ka­ty Per­ry, ndlr). B.H: Le strea­ming a per­mis de don­ner un se­cond souffle à l’in­dus­trie. Plus de chan­teurs sont si­gnés, plus de femmes sur­tout. Ça a aus­si contri­bué à l’es­sor de la ‘Bro Coun­try’, jouée par des sortes de boys bands, qui car­tonne au­près des ado­les­centes. Au­jourd’hui, la ville se construit à grande vi­tesse, des gens conti­nuent de ve­nir de tout le pays et par­ti­cipent au bras­sage des genres. Mu­si­ca­le­ment, je di­rais que Na­sh­ville est l’en­droit le plus ex­ci­tant du monde où vivre ces temps-ci. C.S: Si elle a dé­mar­ré à Na­sh­ville, Tay­lor Swift a, de­puis, beau­coup tra­vaillé pour élar­gir son ré­per­toire et tou­cher plus d’au­di­teurs. En fai­sant ce­la, elle a chan­gé le pu­blic de la coun­try et ou­vert la porte pour toute une nou­velle gé­né­ra­tion d’ar­tistes. Mais es­sayer de la co­pier est illu­soire. La coun­try est une ques­tion de sin­cé­ri­té: si les fans sentent que ça ne l’est pas, ils partent. The Band Per­ry a, par exemple, tout fait pour res­sem­bler à Tay­lor Swift. Ils ont dé­pen­sé des mil­lions de dol­lars pour la co­pier, ils sont al­lés tra­vailler avec Rick Ru­bin pour être plus pop. On au­rait dit qu’ils n’ar­rê­taient pas de se de­man­der: ‘Mais comment Tay­lor a-t-elle fait?’ Sauf que ce n’est pas une ques­tion à la­quelle on peut ré­pondre! Moi, si je sa­vais où trou­ver la pous­sière ma­gique dont je pour­rais re­cou­vrir mes ar­tistes afin qu’ils soient comme Tay­lor Swift, je vi­de­rais mes pu­tains de poches là-de­dans.

QUIT­TER NA­SH­VILLE

Ce ven­dre­di 10 no­vembre, Tay­lor Swift sor­ti­ra son sixième al­bum, Re­pu­ta­tion, dans le­quel elle s’at­taque à l’image de “ser­pent” froid et cal­cu­la­teur que Ka­ty Per­ry, Kim Kar­da­shian ou Cal­vin Har­ris ont des­si­né d’elle ces der­niers mois. Les pre­miers titres éven­tés, pro­duits par les ma­chines à hits sué­doises Max Mar­tin et Shell­back, ne laissent eux au­cun doute: l’al­bum se­ra pop, as­su­ré­ment, et Tay­lor Swift évo­lue dé­sor­mais bien loin de Na­sh­ville, où elle a gar­dé une mai­son qu’elle n’aper­çoit plus qu’en vo­lant de New York à Los An­geles. Elle laisse der­rière elle une coun­try fa­çon­née par des chan­teuses à peine ma­jeures –les Lau­ren Alai­na, Kel­sea Bal­le­ri­ni ou Ka­cey Mus­graves– ou des beaux gosses ta­toués, et une in­ter­ro­ga­tion: que res­te­ra-t-il de la ca­pi­tale de la coun­try après son pas­sage? La coun­try, cette mu­sique qui cé­lèbre l’an­cien temps, s’in­quiète de sa confron­ta­tion avec le monde mo­derne de­puis son in­ven­tion, quand le folk des Ap­pa­laches et la mu­sique chré­tienne du Sud se sont ren­con­trés à Na­sh­ville. En 1994 dé­jà, la lé­gende George Jones s’en aler­tait dans le New York Times. “De nos jours, re­gret­tait-il, si tu n’as pas 23 ans, un beau cul mou­lé dans un jean, un cha­peau noir ou quelque chose, tu n’as pas la moindre chance.” L’an­née pas­sée, c’est Stur­gill Simpson, étoile mon­tante de la coun­try al­ter­na­tive, qui an­non­çait son dé­part de Na­sh­ville. “Fuck this town. I’m mo­ving.” Char­lie Da­niels a lui aus­si dé­mé­na­gé pour s’ins­tal­ler dans un ranch de Le­ba­non, à une cin­quan­taine de ki­lo­mètres de Mu­sic Row. C’est plus pra­tique pour ti­rer au fu­sil, dit l’an­cien com­bat­tant, qui a joué sur quatre disques de Bob Dy­lan. “J’ai une grande mai­son en­tou­rée de lacs et de fo­rêts, il y a des cerfs et des vo­lailles, je peux dé­gai­ner le 22 mil­li­mètres ou le ca­libre 40.” Mais le vieux cow-boy, qui “aime beau­coup la pe­tite Tay­lor Swift”, ne s’in­quiète guère: Na­sh­ville a tou­jours été ti­raillée entre l’ap­pé­tit com­mer­cial de Mu­sic Row et la sin­cé­ri­té de ceux qui viennent ici avec des rêves et une gui­tare. C’est ce que Ro­bert El­lis Or­rall, en homme de théo­rie, ap­pelle “le grand pen­dule”. “Qu’est-ce que la coun­try? avance-t-il. C’est une ques­tion éter­nelle, et une ques­tion qui n’a pas de sens. La coun­try change.” Après tout, le Na­sh­ville sound des an­nées 50 était très pop ; les an­nées 70 très tra­di­tion­nelles ; les Bee Gees jouaient avec Dol­ly Par­ton dans les an­nées 80, avant que Garth Brooks ne ra­mène la coun­try en terre clas­sique (mais en ver­sion édul­co­rée). Char­lie Da­niels ac­quiesce: “L’in­dus­trie a tou­jours es­sayé de dra­guer les jeunes gé­né­ra­tions avec des choses fa­ciles, peu so­phis­ti­quées, avec des chan­teurs sans as­pé­ri­tés, des mâ­cheurs de che­wing-gum. Les ra­dios s’en foutent du mo­ment qu’elles font de l’ar­gent. Alors tout le monde se met à faire pa­reil, la mu­sique n’est plus faite que de co­pieurs, et c’est là que la coun­try re­tourne à ses ra­cines. Au­jourd’hui, j’ai l’im­pres­sion qu’elle at­tend quel­qu’un comme ça, qui va dire: ‘Voi­là ce qu’on va faire.’ Et on se­ra re­par­tis pour dix ans.” Sur le par­king du Blue­bird, Aus­tin a ren­con­tré Jus­tin. Jus­tin lui a of­fert une ci­ga­rette et lui a ra­con­té qu’il avait re­mon­té le fleuve en ba­teau avec sa gui­tare, pour ten­ter sa chance, et qu’il n’avait au­cun en­droit où dor­mir ce soir. Ils sont re­par­tis en­semble dans les rues de Na­sh­ville.

Dans les bars de Broad­way, l’ar­tère prin­ci­pale de la ville.

Un mar­di soir, au Blue­bird Ca­fé.

Aus­tin, 23 ans, au Blue­bird Ca­fé.

Ro­bert El­lis Or­rall, sur son porche.

Lau­ren Alai­na, sur la scène du Grand Ole Opry.

Char­lie Da­niels, dans son ranch.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.