Em­ma­nuel Ma­cron en Afrique

C’était du 27 au 30 no­vembre der­niers. La pre­mière “tour­née afri­caine” d’em­ma­nuel Ma­cron, comme l’ont ap­pe­lée les jour­naux, pas­sait par le Bur­ki­na Fa­so, la Côte d’ivoire et le Gha­na. Trois jours pour ten­ter de mar­quer –à tout prix?– sa dif­fé­rence par rapp

Society (France) - - SOM­MAIRE - PAR LU­CAS DU­VER­NET-COP­PO­LA, À OUA­GA­DOU­GOU, ABID­JAN ET AC­CRA / PHO­TOS: RE­NAUD BOU­CHEZ POUR SO­CIE­TY

Du 27 au 30 no­vembre, le pré­sident a vi­si­té le Bur­ki­na Fa­so, la Côte d’ivoire et le Gha­na. Quatre jours du­rant les­quels il en­ten­dait prou­ver qu’il n’en­tre­tien­drait pas avec l’afrique les mêmes rap­ports que ses pré­dé­ces­seurs. Alors, mis­sion ac­com­plie?

Si vous avez man­qué le dé­but, parce que vous n’êtes pas nés au xixe siècle: la France est en­trée en Afrique par ef­frac­tion, on ap­pelle ça le co­lo­nia­lisme. De­puis, notre pays est di­vi­sé. La droite as­sume. La gauche re­grette. Em­ma­nuel Ma­cron pense que tout le monde a tort. Il est 22h45, heure lo­cale, le 27 no­vembre, quand l’a330 de la Ré­pu­blique fran­çaise at­ter­rit à l’aé­ro­port de Oua­ga­dou­gou, au Bur­ki­na Fa­so. L’am­bi­tion du voyage de trois jours en Afrique est aus­si simple que dé­me­su­rée: ré­vo­lu­tion­ner les rap­ports entre la France et tout un conti­nent. Une heure et 70 poi­gnées de main plus tard, Em­ma­nuel Ma­cron s’avance avec son ho­mo­logue bur­ki­na­bé de­vant le pu­pitre. Les pro­jec­teurs émettent une lu­mière mé­tal­lique qui fait pâ­lir les étoiles. “Nous avons une nou­velle his­toire à écrire”, an­nonce sim­ple­ment le pré­sident comme pro­gramme pour les pro­chains jours. Il n’est pas le pre­mier chef d’état à pro­mettre la ré­vo­lu­tion. Ba­rack Oba­ma s’y était es­sayé en son temps. Lui ne s’était pas adres­sé à 1,2 mil­liard d’ha­bi­tants, mais au mil­liard et de­mi de mu­sul­mans qui peuplent la pla­nète. C’était en 2009, au Caire. Il avait ap­pe­lé ça “a New Be­gin­ning”. En 50 mi­nutes et 6 000 mots, il avait as­su­ré que les re­la­tions entre les mu­sul­mans du monde en­tier et les État­su­nis n’au­raient plus rien à voir, qu’à par­tir de cet ins­tant pré­cis, on se par­le­rait d’égal à égal et les yeux dans les yeux. La pro­messe était in­te­nable, et elle n’a pas été te­nue. Alors pour­quoi fau­drait-il croire Em­ma­nuel Ma­cron? Lui même com­mence par re­la­ti­vi­ser. “Mon dis­cours est un dé­but mais ne se suf­fit pas à lui-même, nous confie-t-il. Le pa­ri que j’ai fait, c’est d’abord de par­ler à un conti­nent dont tous les pays ont un des­tin com­mun, et pas uni­que­ment à une par­tie de l’afrique. J’ai pu consta­ter concrè­te­ment ces der­niers mois la vo­lon­té que les Afri­cains ont d’avan­cer en­semble, que ce soit au ni­veau de l’union afri­caine ou des or­ga­ni­sa­tions ré­gio­nales du Sa­hel. Ce que j’ai dit cor­res­pond donc d’abord et avant tout à une vo­lon­té des Afri­cains et de leurs di­ri­geants de trou­ver une nou­velle or­ga­ni­sa­tion, une nou­velle dy­na­mique par eux-mêmes et pour eux-mêmes. La vraie réus­site, pour moi, se­ra celle de cette nou­velle gé­né­ra­tion.” En Afrique, pen­dant ses trois jours sur le ter­rain, Em­ma­nuel Ma­cron a joué la carte de la conni­vence avec son au­di­toire, mul­ti­pliant blagues, vannes et clins d’oeil. “Oui, j’ai es­sayé de ré­flé­chir de ma­nière gé­né­ra­tion­nelle, parce que je crois beau­coup au fait que ce­la change la ma­nière de voir les choses. Le pa­ri, c’est qu’il y ait un ré­veil gé­né­ra­tion­nel de l’afrique qui dise: ‘Notre gé­né­ra­tion n’est pas celle de la co­lo­ni­sa­tion ni celle de la dé­co­lo­ni­sa­tion. On doit in­ven­ter une nou­velle écri­ture, un nou­veau pro­jet avec la France et l’eu­rope.’” Mais com­bien de pré­si­dents fran­çais ont dé­jà pro­mis un nou­veau dé­part et an­non­cé la fin de la Fran­ça­frique? Ni­co­las Sar­ko­zy est pas­sé par là. Fran­çois Hol­lande aus­si. “Moi, je n’ai pas par­lé du tout de Fran­ça­frique. Pour ma gé­né­ra­tion, la Fran­ça­frique, c’est de l’his­toire. J’ai ten­té de veiller à ne pas don­ner de le­çons. Je pense que l’on est au­jourd’hui dans une phase nou­velle de la re­la­tion entre l’afrique et la France. Je vais y consa­crer du temps, re­tour­ner là-bas. Nous avons avec les Afri­cains

un dé­fi en com­mun –et c’est re­la­ti­ve­ment in­édit– qui est ce­lui des mi­gra­tions. C’est un des su­jets sur les­quels j’ai pas­sé le plus de temps de­puis que je suis pré­sident, avec la lutte contre la me­nace ter­ro­riste. Et c’est un su­jet afri­cain. C’est un su­jet qui prend sa source dans la mi­sère, la pau­vre­té, l’ab­sence d’ave­nir pour la jeu­nesse en Afrique. Il est ag­gra­vé par les pra­tiques cri­mi­nelles de cer­tains Afri­cains, ceux que l’on ap­pelle im­pro­pre­ment les ‘pas­seurs’ car il s’agit en réa­li­té de tra­fi­quants et de mar­chands d’es­claves. Ils sont afri­cains, et ce­la re­vi­site des trau­ma­tismes de l’his­toire afri­caine. La clé de cet en­jeu, c’est d’avoir un ima­gi­naire com­mun po­si­tif. Que les grands au­teurs, que l’ima­gi­naire eu­ro­péen, et en par­ti­cu­lier fran­çais, s’ex­priment en Afrique, mais que l’ima­gi­naire afri­cain vienne aus­si, qu’il y ait des hé­ros et des his­toires de réus­site afri­caine en Afrique. Si les plus grands joueurs de foot ne réus­sissent que dans les plus grandes équipes eu­ro­péennes, si les grands

“Je n’ai pas par­lé du tout de Fran­ça­frique. Pour ma gé­né­ra­tion, la Fran­ça­frique, c’est de l’his­toire”

uni­ver­si­taires n’ont d’ave­nir que quand ils vont en Eu­rope ou aux États-unis, on ne s’en sor­ti­ra pas… Alors dé­ve­lop­pons tout de suite les co­opé­ra­tions bi­la­té­rales avec les doubles di­plômes. On ne dit plus aux Ivoi­riens: ‘Ve­nez à la Sor­bonne ou à Po­ly­tech­nique’, on dit: ‘On va créer des doubles di­plômes, vous pou­vez faire des choses for­mi­dables ici.’ Si­non, on ins­truit en quelque sorte le pro­cès d’une mo­bi­li­té de né­ces­si­té, qui consiste à dire: ‘Si vous vou­lez réus­sir, il faut bou­ger.’

De l’es­prit d’en­tre­prise

Pour réus­sir son pa­ri, le pré­sident fran­çais a dit cet été qu’il avait com­pris le truc, et ça sem­blait lim­pide: “Si l’on veut une ré­ponse co­hé­rente au pro­blème afri­cain, on doit dé­ve­lop­per une sé­rie de po­li­tiques qui sont bien plus so­phis­ti­quées qu’un plan Mar­shall ou des mil­liards ac­cu­mu­lés.” La pre­mière étape a consis­té à cas­ser les codes de la di­plo­ma­tie clas­sique, en an­non­çant la créa­tion, le 29 août der­nier, d’un Con­seil pré­si­den­tiel pour l’afrique (CPA). Six femmes et quatre hommes is­sus de la so­cié­té ci­vile. Pas d’uni­ver­si­taires ni de so­cio­logues, mais des jeunes di­ri­geants et en­tre­pre­neurs, pour la plu­part d’ori­gine afri­caine. De Liz Go­mis, jour­na­liste à No­va, à Jean-marc “Jim­my” Ad­jo­vi-bo­co, l’an­cien com­pa­triote d’éric Si­ko­ra au Ra­cing Club de Lens, en pas­sant par Sa­rah Tou­mi, en­tre­pre­neuse fran­co-tu­ni­sienne de 30 ans qui lutte contre la dé­ser­ti­fi­ca­tion en plan­tant des arbres en Tu­ni­sie. “Ils se­ront, en quelque sorte, vos porte-voix”, ex­plique Ma­cron à 800 étu­diants de Oua­ga­dou­gou le len­de­main de son ar­ri­vée. Il pré­cise: “Non pas pour me dire ce qu’il fau­drait me dire ou ce que l’on dit à un pré­sident de la Ré­pu­blique. Non! Pour me dire ce qui se dit, ce qui se res­sent, ce qui est at­ten­du, ce qui est né­ces­saire.”

Ma­cron est main­te­nant dans une salle de boxe at­te­lée au par­king, The Gym. “En­core? On a dé­jà fait de la boxe”, râle l’un de ses conseillers, avant de se frayer un che­min “pour voir si les choses se passent bien là-de­dans”. Les choses ne peuvent pas mal se pas­ser. Il y a ce qu’il faut de ca­mé­ras pour voir le pré­sident ap­puyé sur le ring

Trois jours plus tard, sur un par­king trans­for­mé en ter­rain de foot dans un quar­tier po­pu­laire d’ac­cra, au Gha­na. D’or­di­naire, les voi­tures sont là en se­maine, mais l’ef­fort a été fait pour la pre­mière vi­site d’un pré­sident fran­çais dans ce pays an­glo­phone. Le so­leil a en­core une heure de­vant lui quand l’es­corte du pré­sident ar­rive. “Il est l’un de mes meilleurs conseillers”, dit Ma­cron en an­glais en met­tant la main sur l’épaule de Jim­my Ad­jo­vi-bo­co. Né à Co­to­nou, l’an­cien foot­bal­leur –aux cô­tés de Jean­guy Wal­lemme et Fred Mey­rieu à Lens– a ou­vert en juillet 2015 un ga­rage par­ti­ci­pa­tif à Com­piègne. Le concept a suf­fi­sam­ment pris pour qu’em­ma­nuel Ma­cron lui de­mande de re­joindre son CPA, et qu’il de­vienne l’un des nou­veaux ac­teurs de cette di­plo­ma­tie pa­ral­lèle. Au­jourd’hui, Ad­jo­vi-bo­co a mé­ri­té la tape dans le dos du pré­sident: il a fait ve­nir Abe­di Pe­lé, l’an­cienne star de L’OM et des Cha­mois nior­tais, qui a gran­di ici. “Jim­my m’a dit que le pré­sident était pour L’OM et que j’étais son joueur pré­fé­ré, ra­conte l’an­cien Mar­seillais. L’OM, c’est dans le sang, je ne pou­vais pas re­fu­ser.” Dé­cath­lon a pro­fi­té de l’oc­ca­sion pour ins­tal­ler des gros pan­neaux pu­bli­ci­taires par­tout. Le Gha­néen re­met à Ma­cron un maillot de l’équipe na­tio­nale, flo­qué “Win­ner 17”. “Thank you maes­tro”, re­mer­cie en an­glais le pré­sident, quand bien même son “joueur pré­fé­ré” parle par­fai­te­ment le fran­çais. Ma­cron est main­te­nant dans une salle de boxe at­te­nante au par­king, The Gym. “En­core? On a dé­jà fait de la boxe”, râle l’un de ses conseillers, avant de se frayer un che­min “pour voir si les choses se passent bien là-de­dans”. Les choses ne peuvent pas mal se pas­ser. Il y a ce qu’il faut de ca­mé­ras pour voir le pré­sident ap­puyé sur le ring. Quand son es­corte file dans la nuit, les pauvres ré­ap­pa­raissent. Des en­fants de 8 ans de­mandent des ci­ga­rettes et ré­clament de l’ar­gent. Les po­li­ciers qui res­tent in­vitent à mon­ter dans les bus, vite. Quelques mètres der­rière, six en­tre­pre­neurs fran­çais ob­servent la scène, amu­sés. Plus tôt, ils de­vaient vi­si­ter un in­cu­ba­teur, mais leur es­corte a lou­pé le coche, alors ce­la fait deux heures qu’ils poi­reautent sur le par­king. Ils ont chaud. Eux ne font pas par­tie du CPA, mais de la dé­lé­ga­tion pré­si­den­tielle qui a ef­fec­tué le voyage dans l’a330. “D’ha­bi­tude, ils viennent avec des pontes in­dus­triels pour si­gner des gros contrats et là, le pré­sident a em­bar­qué six start-up”, loue Yous­souf Fo­fa­na, 28 ans, Fran­çais d’ori­gine sé­né­ga­laise qui a créé Mai­son Châ­teau Rouge, une marque de vê­te­ments qui tra­vaille avec les com­mer­çants de la Goutte d’or, le quar­tier afri­cain de Pa­ris. Il ré­pète ré­gu­liè­re­ment: “C’est ouf.” “Ils nous ont mis en contact avec les ser­vices éco­no­miques de chaque pays, on fait du bu­si­ness, pour­suit-il. On s’était dit qu’il fal­lait ré­in­ven­ter les échanges entre la France et l’afrique, que si la po­li­tique ne le fai­sait pas, on le fe­rait. Elle le fait.” Il ne connais­sait per­sonne avant de par­tir, mais le voyage rap­proche. Il pré­sente Ni­non Du­val. Elle a re­çu le même mail du pro­to­cole six jours avant le dé­part of­fi­ciel, pour avoir mon­té Bond’in­nov, le pre­mier in­cu­ba­teur de Sei­ne­saint-de­nis, im­plan­té à Bon­dy, spé­cia­li­sé dans les échanges avec les pays du Sud, no­tam­ment sur le conti­nent afri­cain. “Un ou­til de sou­tien à l’in­no­va­tion en Afrique”, ré­sume-t-elle. La pe­tite bande a vi­si­té un centre de for­ma­tion sur les mé­tiers de l’élec­tri­ci­té et de l’éner­gie à Abid­jan, d’autres en­tre­pre­neurs à Oua­ga­dou­gou. Le pré­sident les a tous ac­cueillis dans l’avion, “avec une poi­gnée de main lente et cha­leu­reuse, comme s’il s’était le­vé le ma­tin juste pour nous ser­rer la main”. Pen­dant quatre jours, Em­ma­nuel Ma­cron n’a ces­sé d’ex­pli­quer que l’en­tre­pre­neu­riat se­rait le mo­teur de la ré­vo­lu­tion afri­caine, celle “qui pour­ra ap­por­ter les 450 mil­lions d’em­plois d’ici 2050”. Alors, l’afrique, en marche ou crève? “Je ne pense pas que ce soit ‘en marche ou crève’, af­firme le pré­sident, c’est un en­semble. L’idée, c’est de dire que c’est pos­sible de de­ve­nir en­tre­pre­neur quand on vit en Afrique. Au­jourd’hui, pour la plu­part des Afri­cains, c’est consi­dé­ré comme im­pos­sible ou trop dur. De la même ma­nière, étu­dier dans son pays de nais­sance, c’est soit im­pos­sible, soit trop com­pli­qué. Car les modes de dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique, jus­qu’à au­jourd’hui, étaient des modes d’ex­ploi­ta­tion de l’afrique. C’est aus­si pour ça que j’ai été très clair à l’égard de la fas­ci­na­tion qu’ont cer­tains pour la po­li­tique afri­caine de la Chine. À mon sens, la Chine ne doit pas faire ce que l’eu­rope, et en par­ti­cu­lier la France, ont fait dans les an­nées 60, 70: ap­por­ter en Afrique beau­coup d’ar­gent, mais ré­cla­mer en­suite un énorme re­tour sur in­ves­tis­se­ment. C’est un conti­nent qui a trop fait re­po­ser ses mo­dèles de dé­ve­lop­pe­ment sur de grands contrats opaques d’ex­ploi­ta­tion des ma­tières pre­mières d’état à État. Je ne pré­tends pas, au­jourd’hui, que la seule ré­ponse soit l’en­tre­pre­neu­riat. Mais je suis convain­cu que la seule vraie ré­ponse à tous les dé­fis de l’afrique, c’est l’éman­ci­pa­tion de l’afrique par elle-même. C’est par exemple le fait d’exi­ger que les contrats éco­no­miques bé­né­fi­cient au ter­rain, aux jeunes et à la so­cié­té ci­vile lo­cale. Il faut donc que les gens tra­vaillent sur place, qu’on les forme pour faire ces mé­tiers-là. À cô­té de ce­la, il y a en ef­fet l’en­tre­pre­neu­riat. Parce que dans des na­tions qui en sont à ce stade de leur cycle éco­no­mique, où il y a un fort ef­fet de rat­tra­page, on peut créer énor­mé­ment d’en­tre­prises et d’em­plois. Il y a beau­coup d’ini­tia­tives éco­no­miques à prendre. Tout le monde ne pour­ra pas les prendre. Mais des mil­lions d’afri­cains pour­ront réus­sir à le faire.” En creux, Em­ma­nuel Ma­cron est aus­si ve­nu, en Afrique, par­ler d’une cer­taine jeu­nesse fran­çaise. “C’est l’un des élé­ments im­por­tants de ma dé­marche, confirme-t-il. Eux aus­si, je veux les prendre dans une nou­velle aven­ture gé­né­ra­tion­nelle. Eux, ils ont été, peut-être même en­core plus que les Afri­cains, bi­be­ron­nés aux frus­tra­tions des gé­né­ra­tions pas­sées, et no­tam­ment à ce que l’état fran­çais a mal fait. Je veux les convaincre de deux choses: que l’ima­gi­naire dans le­quel on s’ins­crit dé­sor­mais avec l’afrique est un ima­gi­naire nou­veau, fait de res­pect mu­tuel, d’équi­libre, de res­pon­sa­bi­li­tés par­ta­gées, de pers­pec­tives où il n’y a pas une puis­sance do­mi­nante qui est la seule à dé­ter­mi­ner l’ave­nir d’un conti­nent et un conti­nent dans le­quel la jeu­nesse n’au­rait pas d’ave­nir ; et qu’ils ont un ave­nir dans notre pays, parce qu’on va avoir une po­li­tique dé­ci­dée et forte de mo­bi­li­té éco­no­mique et so­ciale. C’est nor­mal, ce­la va en­semble, avec l’en­tre­pre­neu­riat vient l’échec. À la fin de la cam­pagne, j’avais dit de­vant des en­tre­pre­neurs à Saint-de­nis, pour pro­vo­quer un peu les consciences: ‘Ima­gi­nez que l’on parle d’un ter­ri­toire avec deux aé­ro­ports in­ter­na­tio­naux, le plus grand stade d’équi­pe­ment spor­tif et la plus grande salle de concert de France, des sièges ou quar­tiers gé­né­raux de boîtes in­ter­na­tio­nales, qui est le dé­par­te­ment le plus jeune et qui crée le plus d’en­tre­prises en France. C’est la Seine-saint-de­nis.’ Ce que je dis est vrai, ce sont les faits. Mais c’est aus­si le dé­par­te­ment mé­tro­po­li­tain où il y a le plus de dé­lin­quance, et une grande pau­vre­té. Il faut chan­ger les men­ta­li­tés, les re­gards, li­bé­rer ces éner­gies. Parce que cette jeu­nesse-là a en­vie de faire. Cette jeu­nesse-là a en­vie de réus­sir, de chan­ger la so­cié­té. Mais elle éprouve aus­si la frus­tra­tion, par­fois la rage, d’être les en­fants de grands-pa­rents qui n’ont ja­mais réus­si à

“Ce qui s’est pas­sé à Oua­ga­dou­gou est une pre­mière. Je n’ai pas fait un dis­cours of­fi­ciel de­vant un par­terre ar­ran­gé de di­gni­taires du ré­gime. Et ça, au­cun di­ri­geant étran­ger ne l’avait ja­mais fait. Je pense même qu’au­cun di­ri­geant afri­cain ne l’avait ja­mais fait”

trou­ver leur place dans la so­cié­té, parce qu’on est res­tés une so­cié­té de dis­cri­mi­na­tions. Vous avez des en­fants qui ont 18, 20 ans, et dont les pa­rents n’ont ja­mais eu un vrai em­ploi. C’est ce­la, la réa­li­té de notre pays, et cette réa­li­té se concentre dans ces quar­tiers les plus dif­fi­ciles. Donc je ne dis pas ‘marche ou crève’, loin de là, je dis: ‘Il faut que l’on change ça.’ On ne peut pas avoir des co­hortes de Fran­çaises et de Fran­çais qui n’ont pas ac­cès au tra­vail parce qu’on ne le leur per­met pas, et qui dé­pensent leur éner­gie en pure perte. Voi­là au­jourd’hui le rôle du dis­cours po­li­tique: ré­vé­ler les gens à ce qu’ils sont ca­pables de faire, dé­blo­quer les choses. Chan­ger les re­pères, les ma­nières de fonc­tion­ner, est très im­por­tant. Moi, dans ce voyage, c’est aus­si ce que j’ai vou­lu faire avec les di­ri­geants afri­cains. Je les consi­dère comme je consi­dère les autres di­ri­geants eu­ro­péens. Et ça leur plaît. La place de l’hu­mour, par exemple, a cho­qué quelques eu­ro­péens, mais pas du tout en Afrique (Em­ma­nuel Ma­cron s’était tar­gué d’une pe­tite vanne à l’en­contre de Roch Ka­bo­ré, le pré­sident bur­ki­na­bé, ex­pli­quant qu’il était par­ti chan­ger la clim, ndlr). Le pré­sident Ka­bo­ré a ré­agi pu­bli­que­ment hier en di­sant qu’il trou­vait ça ri­di­cule et que, lui, ça l’avait fait rire. Ça montre aus­si un chan­ge­ment, car l’hu­mour sup­pose d’être d’égal à égal.”

La jeu­nesse au pou­voir

Mar­di 28 no­vembre, 19h30, ré­si­dence de France de Oua­ga­dou­gou. Le ma­tin, une voi­ture de la dé­lé­ga­tion fran­çaise a été prise pour cible. Sur le tra­jet de l’uni­ver­si­té, les CRS lo­caux ont dû faire re­cu­ler une cen­taine de cas­seurs, re­pous­ser les pierres, éteindre les pneus en flammes, conte­nir les slo­gans an­ti-im­pé­ria­listes. Ma­cron a trou­vé ça bien. “La jeu­nesse se bat contre l’im­pé­ria­lisme, et elle a rai­son car, moi aus­si, je me bats contre ça. Et je pré­fère un pays où la jeu­nesse a la pos­si­bi­li­té de s’ex­pri­mer.” De­vant les ex­pa­triés fran­çais de Oua­ga­dou­gou, Ma­cron dé­roule, mais une femme a l’air d’avoir trop chaud. Le pré­sident in­ter­rompt son dis­cours, des­cend de l’es­trade, fait ve­nir un mé­de­cin, re­prend le fil, as­sure qu’il pren­dra des nou­velles. “J’ai réa­li­sé la force que re­pré­sen­tait la jeu­nesse bur­ki­na­bée pour ses di­ri­geants, re­prend-il. J’ai vu un pré­sident et un gou­ver­ne­ment qui aiment l’in­so­lence de sa jeu­nesse, et c’est im­por­tant.” Em­ma­nuel Ma­cron parle-t-il en­core de lui? Il ré­pète qu’il n’est pas ve­nu don­ner des le­çons, mais livre quand même une tri­po­tée de conseils. “C’est l’afrique que nous vou­lons voir”, ap­puie-til lors­qu’il met en avant ses pro­po­si­tions. Pen­dant trois jours, le pré­sident a joué la proxi­mi­té entre son jeune âge et un conti­nent où 70% de la po­pu­la­tion a moins de 30 ans – lui non plus n’a pas connu la co­lo­ni­sa­tion. La Mar­seillaise vient de re­ten­tir et les ex­pa­triés vont pou­voir pro­fi­ter d’un peu de fro­mages et de char­cu­te­rie bleu, blanc, rouge. “La femme va bien?” de­mande le pré­sident à l’am­bas­sa­deur. Il va la voir, roi thau­ma­turge, lui met la main dans le dos, la re­mer­cie. Ma­cron semble chez lui. “Il n’y a rien de plus in­sup­por­table, dans un pays, que lorsque le dé­bat pu­blic est cor­se­té à l’égard de l’ex­té­rieur, nous confie-t-il plus tard. Ce­la peut être une ten­ta­tion de tout chef d’état qui, lors­qu’il in­vite quel­qu’un d’autre, veut que tout se passe bien et que tout soit lis­sé. Il y a beau­coup d’autres pays où ce dé­bat-là n’au­rait pas été per­mis. J’avais eu plu­sieurs dis­cus­sions avec le pré­sident Roch Ka­bo­ré, que je connais bien, on s’était beau­coup par­lé à Ba­ma­ko quand je lui avais dit que je vien­drais. Il a aus­si une fa­çon de gou­ver­ner, de pré­si­der, qui est très neuve. C’est pour ce­la que j’ai com­men­cé ce dé­pla­ce­ment im­por­tant par le Bur­ki­na Fa­so. Il est le pre­mier pré­sident dé­mo­cra­ti­que­ment élu de son pays. Il sa­vait très bien que l’on avait choi­si, pour or­ga­ni­ser ce dé­bat, l’uni­ver­si­té la plus contes­ta­taire –un peu comme si on était al­lés en France à Nan­terre, par exemple. Lui­même y était al­lé quinze jours au­pa­ra­vant pour la pre­mière fois, et il s’était fait in­ter­pel­ler par les étu­diants. Mais il a ac­cep­té que j’y vienne, que j’y aille avec lui, que je me fasse in­ter­pel­ler aus­si, qu’il se fasse in­ter­pel­ler à nou­veau, et je trouve que c’est bien. Parce que ce n’est pas une ré­ac­tion clas­sique. Il me l’a lui-même dit: ‘Ça montre qu’il y a un dé­bat de so­cié­té ci­vile et que les contes­ta­tions s’ex­priment et vivent.’ Il ne faut pas se trom­per, il y a un pas­sé, des at­tentes, des dif­fi­cul­tés énormes dans tous ces pays, et trou­ver la ma­nière dé­mo­cra­tique de les ex­pri­mer entre nous est in­édit et in­dis­pen­sable. En ce­la, ce qui s’est pas­sé à Oua­ga­dou­gou est une pre­mière. C’est une grande dif­fé­rence très concrète par rap­port aux pra­tiques an­ciennes. Je n’ai pas fait un dis­cours of­fi­ciel de­vant un par­terre ar­ran­gé de di­gni­taires du ré­gime. Et ça, au­cun di­ri­geant étran­ger ne l’avait ja­mais fait. Je pense même qu’au­cun di­ri­geant afri­cain ne l’avait ja­mais fait. Ça montre la ma­tu­ri­té dé­mo­cra­tique de cette so­cié­té, et tout ce que cette nou­velle gé­né­ra­tion de di­ri­geants peut ap­por­ter.”

“Vous avez des en­fants qui ont 18, 20 ans, et dont les pa­rents n’ont ja­mais eu un vrai em­ploi. C’est ce­la, la réa­li­té de notre pays, et cette réa­li­té se concentre dans ces quar­tiers les plus dif­fi­ciles. Donc je ne dis pas ‘marche ou crève’, loin de là, je dis: ‘Il faut que l’on change ça’”

Pour au­tant, dif­fi­cile de se pas­ser to­ta­le­ment d’une di­plo­ma­tie à l’an­cienne. Jean-yves Le Drian est tou­jours là. Mi­nistre de la Dé­fense sous Hol­lande, il avait été re­bap­ti­sé “mi­nistre de l’afrique” par les ob­ser­va­teurs, et le voir faire la bise afri­caine mieux qu’un Afri­cain suf­fit à jus­ti­fier le sur­nom. Il est dé­sor­mais mi­nistre des Af­faires étran­gères. Il pa­tiente en lu­nettes de so­leil sur le per­ron du pa­lais de Ko­syam, le siège de la pré­si­dence bur­ki­na­bée. Pour tuer le temps, il dis­cute avec Jean-mi­chel Blan­quer, mi­nistre de l’édu­ca­tion na­tio­nale, Brune Poir­son, se­cré­taire d’état au­près du mi­nis­tère de la Tran­si­tion éco­lo­gique et so­li­daire, et un jour­na­liste fran­çais. Le jour­na­liste: “Je par­lais avec une jeune fille bur­ki­na­bée qui me di­sait qu’elle sa­vait mieux des­si­ner la carte de la France que celle de son pays, c’est ce qu’on leur ap­prend à l’école.” Blan­quer: “Ça ne va pas, on va chan­ger tout ça.” Le jour­na­liste: “Et le dis­cours de tout à l’heure? À moins de dire que l’homme afri­cain n’est pas ren­tré dans l’his­toire, ça de­vrait al­ler, non?” Blan­quer, pince-sans-rire: “Au moins, il est en­tré dans la géo­gra­phie. Non, vrai­ment, ça ne va pas, et on va chan­ger tout ça.” Une vi­site est pré­vue l’après-mi­di dans une école pri­maire. Toutes les écoles de la ville sont fer­mées pen­dant les deux jours de la pré­sence de Ma­cron, mais la di­rec­tion a fait l’ef­fort de faire ve­nir les élèves et le per­son­nel pour la pre­mière vi­site d’un pré­sident fran­çais de­puis Mit­ter­rand à San­kha­ra en 1986. C’est un joyeux ba­zar. Un homme trans­pire de faire chan­ter les éco­liers à la gloire des deux pré­si­dents. Les dé­pu­tés dé­am­bulent dans la cour. Ma­cron de­mande aux en­fants s’ils savent lire, écrire, comp­ter, s’émer­veille qu’ils sachent tout faire. Cé­dric Villa­ni erre. Il porte sa broche en forme d’arai­gnée et son cha­peau. Un homme de la sé­cu­ri­té l’in­ter­pelle: il a ou­blié son sac à dos. Per­sonne n’a vrai­ment en­vie de sa­voir ce qu’il y a de­dans. Leï­la Sli­ma­ni, re­pré­sen­tante du chef de l’état pour la fran­co­pho­nie, re­couvre ses che­villes de ré­pul­sif an­ti-mous­tiques. Elle trouve qu’il faut “se mé­fier des idéo­lo­gies qui disent à la jeu­nesse: ‘Vous êtes tous des vic­times’”, et que “c’est très bien que le pré­sident ait ré­pon­du aux ques­tions des étu­diants d’égal à égal”. Une élève prend la pa­role au nom de tous les autres. Elle ré­clame

L’an­cien Mar­seillais Abe­di Pe­lé re­met à Ma­cron un maillot de l’équipe na­tio­nale, flo­qué “Win­ner 17”. “Thank you maes­tro”, re­mer­cie en an­glais le pré­sident, quand bien même son “joueur pré­fé­ré” parle par­fai­te­ment le fran­çais

une can­tine sco­laire, une bi­blio­thèque avec des ma­nuels, une salle in­for­ma­tique, pour les ai­der “dans la quête du sa­voir”. Mon­sieur l’am­bas­sa­deur est là, évi­dem­ment. Il est dé­jà ve­nu cinq fois dans l’école pour pré­pa­rer la vi­site, alors il écoute ça de loin. Un homme le fé­li­cite d’avoir ob­te­nu la pre­mière étape de la grande tour­née afri­caine du pré­sident. “Tu parles, ça a été un ha­sard com­plet, ri­gole son Ex­cel­lence. En­fin, si tu re­gardes bien, il ne pou­vait ve­nir qu’au Bur­ki­na.” Mais, après tout, à quoi sert une telle tour­née? Quand les pre­miers ré­sul­tats de la po­li­tique d’em­ma­nuel Ma­cron se fe­ront-ils sen­tir? “Je vais conti­nuer à ar­pen­ter, à mar­te­ler, à pro­mou­voir l’afrique et ses cultures. Il faut en­suite que l’on gagne la guerre contre le ter­ro­risme au Sa­hel, et que l’on va­lo­rise comme il se doit les réus­sites de ce conti­nent, qu’il y ait des pre­miers gestes sym­bo­liques forts. Après, c’est à l’échelle d’une gé­né­ra­tion que tout ce­la va se faire, c’est pour ce­la que ce dis­cours avait vo­ca­tion à ré­vé­ler quelque chose qui me dé­passe lar­ge­ment, et qui n’est pas lié à une simple échéance. Je veux que l’éner­gie cir­cule dif­fé­rem­ment, que la so­cié­té res­pire, comme ce qui a pu se pas­ser dans l’uni­ver­si­té à Oua­ga’. Ce que j’ai­me­rais que l’on re­tienne de ce dé­pla­ce­ment, le coeur de mon dis­cours, c’est qu’il y a dé­sor­mais un chan­ge­ment cultu­rel à l’oeuvre qui me dé­passe lar­ge­ment: beau­coup de ce qui peut ad­ve­nir de­main, ce n’est pas moi qui le fe­rai, ce sont eux.”

John­ny Depp en Afrique? Non, juste Cé­dric Villa­ni…

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