Carles Puig­de­mont

Il avait pro­mis de conduire la Ca­ta­logne vers l’in­dé­pen­dance. Il l’a me­née dans un cul-de-sac. Plus de deux mois après avoir illé­ga­le­ment de­man­dé aux Ca­ta­lans de s’au­to­dé­ter­mi­ner, Carles Puig­de­mont, le pré­sident du gou­ver­ne­ment ca­ta­lan, est tou­jours en ex

Society (France) - - SOMMAIRE - PAR PIERRE BOIS­SON, À BAR­CE­LONE ET À GÉ­RONE

Il avait pro­mis de conduire la Ca­ta­logne vers l’in­dé­pen­dance. Il l’a me­née dans un cul-de-sac. Re­tour sur un drôle de des­tin.

De quoi son si­lence est-il le nom? Carles Puig­de­mont est en­fer­mé, avec quelques proches, dans le pa­lais pré­si­den­tiel ca­ta­lan, sur la place Sant-jaume de Bar­ce­lone. Lui, d’or­di­naire si pré­sent sur les ré­seaux so­ciaux, semble s’être éteint. Rien le mar­di soir, rien non plus le mer­cre­di. Le pré­sident du gou­ver­ne­ment ca­ta­lan, la Ge­ne­ra­li­tat, n’ap­pelle ni ses amis ni les jour­na­listes. Même Jaume Alon­so­cue­villas, son avo­cat es­pa­gnol, est sans nou­velles. Ce si­lence in­quiète, car le jeu­di 26 oc­tobre est le jour où tout se joue. Carles Puig­de­mont doit dé­ci­der de quel cô­té l’his­toire de la Ca­ta­logne va bas­cu­ler. Sur la place Saint-jaume, une foule at­tend, im­pa­tiente. Ce si­lence est une hé­si­ta­tion. Voi­là trois jours que Carles Puig­de­mont échange des SMS, re­çoit dans son bu­reau des in­ter­mé­diaires char­gés de trans­mettre des mes­sages à Ma­drid, trois jours que Carles Puig­de­mont ré­flé­chit sans sa­voir quel coup jouer. Après plus d’un mois de crise ou­verte en Ca­ta­logne, il n’a que deux cartes en main: il peut convo­quer de nou­velles élec­tions –c’est une des pré­ro­ga­tives du pré­sident de la Ge­ne­ra­li­tat– ou dé­cla­rer l’in­dé­pen­dance. Il sait qu’au­cune de ces deux op­tions n’est la bonne. S’il convoque de nou­velles élec­tions, tous ceux qui sont sur la place Sant-jaume, les in­dé­pen­dan­tistes fer­vents qui, chaque 11 sep­tembre de­puis cinq ans, dé­filent dans la rue, ses amis, ne lui par­don­ne­ront ja­mais. Le mou­ve­ment in­dé­pen­dan­tiste se frac­tu­re­ra pour de nom­breuses an­nées en­core et ses ad­ver­saires –Ma­drid, Ma­ria­no Ra­joy, l’es­pagne na­tio­na­liste– pro­fi­te­ront de la di­vi­sion pour as­seoir leur vic­toire. S’il dé­clare l’in­dé­pen­dance, Ma­drid, Ma­ria­no Ra­joy, l’es­pagne na­tio­na­liste se fe­ront un plai­sir de le mettre au pas, en ap­pli­quant le re­dou­té ar­ticle 155 de la Consti­tu­tion, qui per­met de mettre sous tu­telle une ré­gion re­belle, et traî­ne­ront son gou­ver­ne­ment au tri­bu­nal et en pri­son pour sé­di­tion. “De­vant lui, il y a les lions qui veulent le man­ger: le Par­ti po­pu­laire, le PSOE, Ciu­da­da­nos, ful­mine Carles Por­ta, écri­vain et ami in­time du pré­sident. Et der­rière, le trou­peau, ex­ci­té par la me­nace du 155 et de nou­velles élec­tions, se bous­cule et se met à char­ger. Carles est au mi­lieu, écar­te­lé. Soit il se fait bouf­fer par les lions, soit il se fait écra­ser par le trou­peau. Que doit-il faire?”

La Ca­ta­logne pour seule vi­sion

Com­ment Carles Puig­de­mont en est-il ar­ri­vé là? Il est ar­ri­vé là d’abord par ha­sard, ou par coïn­ci­dence, et presque par ac­ci­dent. En sep­tembre 2015, lors des élec­tions au­to­no­miques –concer­nant les treize par­le­ments de com­mu­nau­tés au­to­nomes es­pa­gnoles– en Ca­ta­logne, il se pré­sente sur la liste “Junts pel Si”, qui unit de ma­nière in­édite le grand par­ti cen­triste Conver­gence dé­mo­cra­tique de Ca­ta­logne (CDC) d’ar­tur Mas et le par­ti de gauche in­dé­pen­dant

Es­quer­ra Re­pu­bli­ca­na de Ca­ta­lu­nya (ERC) sous la ban­nière de l’in­dé­pen­dan­tisme. L’al­liance est sou­te­nue par l’as­sem­blée na­tio­nale ca­ta­lane (ANC) et Om­nium Cul­tu­ral, les deux grandes as­so­cia­tions qui pro­meuvent l’in­dé­pen­dan­tisme ca­ta­lan et cu­mulent près de 100 000 adhé­rents. “Les par­tis po­li­tiques ont in­té­gré ce mou­ve­ment ci­vique dans leurs pro­grammes, ex­plique Carles Boix, membre du Con­seil pour la tran­si­tion na­tio­nale, un lob­by proche de Junts Pel Si. L’idée, c’était de conver­tir ces élec­tions en ré­fé­ren­dum, pour en­suite al­ler vers une dé­cla­ra­tion d’in­dé­pen­dance dans les 18 mois.” Alors maire de Gé­rone, Carles Puig­de­mont n’est même pas tête de liste dans sa cir­cons­crip­tion: il n’est qu’un nom par­mi d’autres. Le 27 sep­tembre, la coa­li­tion n’ob­tient que 39,59% des voix. Pour mas­quer la dé­con­ve­nue et es­pé­rer for­mer un gou­ver­ne­ment, Junts Pel Si doit s’en­tendre avec le par­ti d’ex­trême gauche, Can­di­da­ture d’uni­té po­pu­laire. La “CUP” pose ses condi­tions: elle ne veut pas comme pré­sident d’ar­tur Mas, cet ha­bile po­li­ti­cien qui n’est in­dé­pen­dan­tiste que de­puis que l’in­dé­pen­dance est à la mode. La coa­li­tion cherche un homme consen­suel, dis­cret, qui ne fasse d’ombre à per­sonne. L’hy­po­thèse Carles Puig­de­mont ap­pa­raît. Élec­tron libre de la CDC, c’est un qua­si-in­con­nu, sans poids po­li­tique. “Puig­de­mont avait jus­qu’à pré­sent été un jour­na­liste gris, qui n’avait rien fait d’im­por­tant, puis un dé­pu­té gris, tou­jours au fond de l’hé­mi­cycle, et aus­si un maire gris, rien de spec­ta­cu­laire, in­tro­duit l’his­to­rien ca­ta­lan Jor­di Ca­nal. Il était l’homme idéal. Tout le monde pen­sait qu’il ne se­rait qu’un pré­sident de tran­si­tion.” Le 9 jan­vier, alors qu’il se pro­mène avec ses deux filles dans les rues de Gé­rone, Puig­de­mont re­çoit un coup de té­lé­phone d’ar­tur Mas. Ce­lui-ci lui fait une pro­po­si­tion qui ne se re­fuse pas. Le 10 jan­vier, Carles Puig­de­mont est élu pré­sident de la Ge­ne­ra­li­tat.

À la dif­fé­rence d’ar­tur Mas, Puig­de­mont est un in­dé­pen­dan­tiste ri­gide. “Un in­dé­pen­dan­tiste de nais­sance”, rec­ti­fie Sal­va­dor Cla­ra, ami d’en­fance de Puig­de­mont, qui tire sur sa clope rou­lée en of­frant une vi­site gui­dée d’amer, le vil­lage d’ori­gine du pré­sident, 2 300 ha­bi­tants ni­chés dans la cam­pagne de Gé­rone, le long d’une na­tio­nale. À l’ado­les­cence, les deux amis y ont culti­vé un goût pour l’his­toire de leur ré­gion, leur mo­nas­tère “vieux de plus de 1 000 ans”, le mar­ché ad­ja­cent de­ve­nu la place mu­ni­ci­pale. “Son idéo­lo­gie est ba­sée sur le ca­ta­la­nisme, ex­plique Cla­ra, can­di­dat sur la liste Puig­de­mont pour les élec­tions du 21 dé­cembre pro­chain. Nous nous sommes tou­jours sen­tis égaux au reste du monde, et nous con­si­dé­rons que l’his­toire de notre vil­lage est aus­si celle de la Ca­ta­logne, qui est l’his­toire de l’eu­rope.” Plus tard, Puig­de­mont mi­lite dans les rangs d’une or­ga­ni­sa­tion cultu­relle, La Cri­da a la So­li­da­ri­tat en De­fen­sa de la Llen­gua, puis co­fonde à Gé­rone les Jeu­nesses na­tio­na­listes de Ca­ta­logne. “nous avions 20 ans et il par­lait dé­jà du jour où nous se­rions un pays, at­teste Mi­quel Rie­ra, un proche de Puig­de­mont, au­jourd’hui di­rec­teur adjoint du jour­nal El Punt Avui. Il était le seul, à l’époque.” In­dé­pen­dan­tiste quand per­sonne ne l’est, Puig­de­mont se construit dans une op­po­si­tion sourde, son in­dé­pen­dan­tisme de­vient un dog­ma­tisme, une ma­nière de voir le monde. “C’est une tête dure, avec des convic­tions ca­té­go­riques”, dit Carles Por­ta. “Un es­prit étri­qué, un aso­cial qui n’avait que son vil­lage dans la tête”, frappe le poète Sal­va­dor Oli­va, Gé­ro­nais et an­cien pro­fes­seur de ca­ta­lan de Puig­de­mont. Long­temps, le jeune Carles s’est at­ta­qué à l’es­pagne comme il a pu. Jour­na­liste lo­cal, puis ré­dac­teur en chef du quo­ti­dien El Punt, il lance une grande cam­pagne contre les plaques d’im­ma­tri­cu­la­tion à l’es­pa­gnole. “C’était écrit ‘GE’, comme Ge­ro­na, alors qu’en ca­ta­lan on dit Gi­ro­na, dé­taille Xe­vi Xir­go, col­lègue de l’époque et ami de 30 ans. Lui a fait dis­tri­buer des au­to­col­lants avec des ‘GI’, puis a convain­cu les trans­ports mu­ni­ci­paux de les uti­li­ser.” Quand il des­cend jouer au flip­per, il insulte les balles per­dues de “putes es­pa­gnoles”. Sur les au­to­routes, il passe tou­jours sous les bar­rières in­di­quant “Peatge”, ja­mais sous le “Peaje” cas­tillan. Il voya­ge­ra aus­si de nom­breuses an­nées avec une fausse carte d’iden­ti­té ca­ta­lane, s’en­re­gis­trant dans les hô­tels sous cette na­tio­na­li­té. En 1993, il prend une an­née sab­ba­tique pour par­cou­rir l’eu­rope et vi­si­ter ces “na­tions sans pays” qu’il conçoit comme un mi­roir et dans les­quelles il cherche un re­flet. Il voit la Li­tua­nie, la Slo­vé­nie,

l’es­to­nie. Quand Puig­de­mont aban­donne dé­fi­ni­ti­ve­ment le jour­na­lisme pour se pré­sen­ter à la mai­rie de Gé­rone en 2006, il ne le fait pas par goût du pou­voir. Il le fait pour l’in­dé­pen­dance. Sal­va­dor Cla­ra: “Il s’in­té­resse à la po­li­tique, mais sans au­cune am­bi­tion per­son­nelle, il le fait parce que sa pas­sion, c’est la Ca­ta­logne.”

L’in­dé­pen­dance à marche for­cée

La pre­mière dé­cla­ra­tion pu­blique de Carles Puig­de­mont comme pré­sident de la Ge­ne­ra­li­tat frappe au­jourd’hui, 20 mois plus tard, comme une pro­phé­tie. “Je vous pro­mets que j’y lais­se­rai ma peau, et à ceux qui m’ac­com­pagnent, j’exi­ge­rai qu’ils y laissent leur peau, clame-t-il le soir du 10 jan­vier 2016. Cette pé­riode se­ra dif­fi­cile et in­com­mode, ce n’est pas une époque pour les lâches.” Ins­tal­lé au gou­ver­ne­ment, Puig­de­mont dé­lègue à ses conseillers tous les su­jets du quo­ti­dien pour se fo­ca­li­ser sur sa mis­sion, dé­cla­rant à qui veut l’en­tendre qu’il quit­te­ra son poste une fois l’in­dé­pen­dance ac­quise. Son bu­reau dé­co­ré comme un ca­bi­net de mé­de­cin en at­teste. Il n’y a lais­sé au­cune marque per­son­nelle, pas un por­tait de sa femme, Mar­ce­la To­por, ni de ses deux filles. Sa seule fan­tai­sie a été d’ac­cro­cher un por­trait du jour­na­liste de Gé­rone Carles Ra­ho­la, fu­sillé en 1939 par les troupes fran­quistes après avoir écrit en fa­veur de la dé­mo­cra­tie et de la Ca­ta­logne. Puig­de­mont est peu at­ta­ché aux dé­bats éco­no­miques ou so­ciaux. Ni de gauche ni de droite, ca­ta­lan et puis c’est tout. Après que la CUP a re­fu­sé de vo­ter un bud­get ju­gé pas as­sez so­cial, Puig­de­mont pose la ques­tion de confiance au Par­le­ment en sep­tembre 2016, où il vient avec une pro­messe: ce se­ra “un ré­fé­ren­dum ou un ré­fé­ren­dum”. “Il vou­lait ar­ri­ver à l’in­dé­pen­dance le plus ra­pi­de­ment pos­sible, il était to­ta­le­ment convain­cu de la feuille de route, confie un proche. En in­terne, on émet­tait des doutes, lui non, c’était presque flip­pant.” En moins de deux ans, Carles Puig­de­mont, avec sa mine grise, ses cos­tumes trop larges, sa ma­nière de lire les dis­cours les yeux ri­vés sur sa feuille, force le pas de l’in­dé­pen­dance comme per­sonne n’avait osé le faire avant lui. Parce qu’il ne doit rien à per­sonne, parce qu’il n’a au­cune com­pli­ci­té avec le monde éco­no­mique ou la classe po­li­tique es­pa­gnole. Mais sur­tout parce que en sous­main, ce que l’on a ap­pe­lé “le gou­ver­ne­ment de l’ombre” –des en­tre­pre­neurs de Bar­ce­lone, hommes d’af­faires, pu­bli­ci­taires, éco­no­mistes et ac­ti­vistes, qui par­tagent des in­té­rêts po­li­tiques ou éco­no­miques pour l’in­dé­pen­dance– pro­fite de la fai­blesse po­li­tique et de l’in­dé­pen­dan­tisme ri­gide de Puig­de­mont pour nour­rir sa fuite en avant. Comme un homme de paille, “comme une ma­rion­nette”, dit Sal­va­dor Oli­va. “Le gou­ver­ne­ment de l’ombre a com­men­cé réel­le­ment en jan­vier 2017, confie un très proche du pa­lais. Puig­de­mont, avec sa faible ex­pé­rience de ges­tion, ne pou­vait pas, ou ne sa­vait pas, s’op­po­ser à eux.” Cet état-ma­jor in­vi­sible aide éga­le­ment Puig­de­mont dans la lo­gis­tique né­ces­saire au ré­fé­ren­dum: achat d’urnes, im­pres­sion de bul­le­tins de vote, le tout en échap­pant à la sur­veillance de l’état es­pa­gnol. Les 6 et 7 sep­tembre der­niers, en­fin, le Par­le­ment ca­ta­lan en­té­rine la der­nière étape du “pro­ces­sus”, mal­gré les aver­tis­se­ments de Ma­drid et contre l’avis de ses propres ju­ristes, en pro­mul­guant plu­sieurs lois des­ti­nées à per­mettre la pro­cla­ma­tion de la Ré­pu­blique ca­ta­lane. Carles Puig­de­mont est dé­sor­mais le seul à pou­voir faire marche ar­rière. Bien sûr, Carles Puig­de­mont ne fe­ra pas marche ar­rière. Le 28 sep­tembre, lors d’un con­seil de sé­cu­ri­té ex­tra­or­di­naire,

“De­vant lui, il y a les lions qui veulent le man­ger. Et der­rière, le trou­peau se met à char­ger. Carles est au mi­lieu. Soit il se fait bouf­fer par les lions, soit il se fait écra­ser par le trou­peau” Carles Por­ta, écri­vain et ami in­time de Puig­de­mont

le pré­sident de la Ge­ne­ra­li­tat ré­pond à En­ric Millo, le dé­lé­gué du gou­ver­ne­ment es­pa­gnol en Ca­ta­logne: “Nous fe­rons ce que nous sommes ve­nus faire.” Le 1er oc­tobre, des urnes ap­pa­raissent par­tout à tra­vers la Ca­ta­logne. Plu­sieurs mil­lions de per­sonnes (2,26 se­lon les or­ga­ni­sa­teurs) se pressent dans les bu­reaux de vote. Ma­ria­no Ra­joy, qui n’a of­fert au pro­blème po­li­tique qu’un en­tê­te­ment ju­ri­dique – “Le ré­fé­ren­dum est illé­gal”–, or­donne aux 10 000 po­li­ciers dis­sé­mi­nés sur le ter­ri­toire ca­ta­lan d’em­pê­cher le vote par la force. Er­reur po­li­tique, er­reur mo­rale et er­reur mé­dia­tique: le 1er oc­tobre se trans­forme en une pu­bli­ci­té contre l’es­pagne de Ra­joy, au fil de vi­déos mon­trant des po­li­ciers ca­gou­lés frap­pant une foule pa­ci­fique (des adultes, des per­sonnes âgées, des en­fants) qui bran­dit des bul­le­tins de vote en criant: “Dé­mo­cra­tie!” “Le ré­fé­ren­dum a été une grande vic­toire pour une gué­rilla comme la nôtre, dé­crypte Sal­va­dor Car­dus, du Con­seil pour la tran­si­tion na­tio­nale. On a mon­tré une grande ca­pa­ci­té or­ga­ni­sa­tion­nelle –les 10 000 po­li­ciers es­pa­gnols n’ont pas trou­vé une seule urne avant le jour des élec­tions– et l’usage de la force par l’état a tour­né l’opi­nion pu­blique en notre fa­veur.” Une im­mense émo­tion par­court la Ca­ta­logne, qui se re­passe en boucle les images des charges po­li­cières. Puig­de­mont se convint alors que le ré­fé­ren­dum obli­ge­ra Ma­drid à s’as­seoir à la table des né­go­cia­tions, que l’union eu­ro­péenne, for­cée par ses va­leurs de dé­mo­cra­tie, de li­ber­té et de droits de l’homme, pren­dra la dé­fense de la Ca­ta­logne. Le soir même, alors que la par­ti­ci­pa­tion au ré­fé­ren­dum n’a été que de 42% et mal­gré les condi­tions du scru­tin, illé­gal et en­ta­ché par ces vio­lences, il prend la pa­role au pa­lais de la Ge­ne­ra­li­tat, en­tou­ré des membres du gou­ver­ne­ment. “Nous avons ga­gné le droit d’avoir un État in­dé­pen­dant qui prenne la forme d’une Ré­pu­blique”, dé­clare-t-il.

Ce­lui qui tire le pe­nal­ty

Carles Puig­de­mont au­rait dû sa­voir que Ma­ria­no Ra­joy n’était prêt à né­go­cier sur rien. Les deux hommes s’étaient ren­con­trés pour la pre­mière fois en face à face en avril 2016, lors d’un dé­jeu­ner à la Mon­cloa, le siège du gou­ver­ne­ment es­pa­gnol. Entre deux coups de four­chette, Puig­de­mont in­ter­roge Ra­joy. “Vous êtes d’ac­cord pour dire qu’il y a un pro­blème en Ca­ta­logne?” Ma­ria­no Ra­joy ac­quiesce. “Alors, Carles pro­pose sa so­lu­tion: un ré­fé­ren­dum of­fi­ciel, pac­té entre Ma­drid et la Ge­ne­ra­li­tat, re­cons­ti­tue Xe­vi Xir­go. Et en­suite, il de­mande: ‘Et vous?’ Ra­joy n’a rien ré­pon­du.” Au lieu de quoi, le Pre­mier mi­nistre es­pa­gnol lui offre un fac-si­mi­lé de l’ex­trait de Don Qui­chotte en­trant dans Bar­ce­lone. Était-ce une ma­nière de dire à Puig­de­mont que son pro­jet in­dé­pen­dan­tiste n’était qu’une guerre ro­man­tique, une croi­sade contre des mou­lins à vent? Ma­ria­no Ra­joy est un in­tel­lec­tuel mé­diocre, un es­prit ob­tus in­ca­pable de pen­ser la moindre so­lu­tion à la ques­tion ca­ta­lane, mais c’est un ha­bile po­li­tique, qui sur­vit à la crise du sys­tème es­pa­gnol de­puis des an­nées et qui gère celle de la Ca­ta­logne avec une stra­té­gie simple: pas de dia­logue, pas de conces­sion. Dès le len­de­main du ré­fé­ren­dum, il frappe. Les “Jor­dis”, les pré­si­dents de L’ANC et d’om­nium, sont ac­cu­sés de sé­di­tion par la jus­tice es­pa­gnole et pla­cés en dé­ten­tion pré­ven­tive. Le pro­cu­reur gé­né­ral de l’état met en garde Puig­de­mont lui-même, glis­sant dans la presse qu’une plainte est éga­le­ment prête pour lui en cas de dé­cla­ra­tion uni­la­té­rale d’in­dé­pen­dance. Face à cette in­tran­si­geance, Puig­de­mont est dé­con­cer­té, parce qu’il est l’in­verse de Ma­ria­no Ra­joy: en an­cien jour­na­liste, il est un com­mu­ni­cant mo­derne, un homme de bonnes phrases, de mises en scène, mais un homme po­li­tique sans ex­pé­rience ou uto­piste, ce qui est peut-être la même chose. “Il a des convic­tions tel­le­ment fortes que, par­fois, tu te de­mandes s’il ana­lyse la réa­li­té avec les mêmes pa­ra­mètres que toi, re­prend ce proche du pa­lais. Quand je lui po­sais la ques­tion: ‘Quel in­té­rêt un pays eu­ro­péen pour­rait-il avoir à re­con­naître l’in­dé­pen­dance de la Ca­ta­logne?’, il n’avait pas de ré­ponse, ou des ré­ponses de prin­cipe, comme ‘On ne peut pas al­ler contre la dé­mo­cra­tie, on ne peut pas al­ler contre la ma­jo­ri­té’. Sauf que la réa­li­té po­li­tique n’est pas une ques­tion de va­leurs, mais d’in­té­rêts, de jeux d’équi­libre, de rap­ports de force. Il n’a ja­mais com­pris ce­la.”

Le 10 oc­tobre, en dé­cla­rant l’in­dé­pen­dance pour, à la sur­prise gé­né­rale, la sus­pendre im­mé­dia­te­ment après, Carles Puig­de­mont a ten­té un der­nier re­vi­re­ment tac­tique pour for­cer Ma­ria­no Ra­joy à la né­go­cia­tion, un coup lan­cé comme un joueur d’échecs dé­bu­tant, sans an­ti­ci­per le jeu de son ad­ver­saire. Ma­ria­no Ra­joy ne s’est pas fait prier pour contre-at­ta­quer. Il a de­man­dé au pré­sident ca­ta­lan de bien cla­ri­fier ne pas avoir dé­cla­ré l’in­dé­pen­dance et, dans le cas contraire, l’a me­na­cé d’ap­pli­quer l’ar­ticle 155 de la Consti­tu­tion es­pa­gnole. Voi­là pour­quoi, en ce matin du jeu­di 26 oc­tobre, Carles Puig­de­mont semble en­core hé­si­ter. En réa­li­té, sa convic­tion pro­fonde est dé­jà faite. “Il vou­lait convo­quer de nou­velles élec­tions, confie Carles Por­ta. Il me l’a dit. C’était l’op­tion qui lui sem­blait la plus rai­son­nable et la plus co­hé­rente.” Ce choix per­met à Puig­de­mont d’ap­pa­raître comme un lea­der res­pon­sable, met à nou­veau la pres­sion sur Ma­ria­no Ra­joy et laisse, comme le de­man­dait Do­nald Tusk, le pré­sident du Con­seil eu­ro­péen, des portes de né­go­cia­tion ou­vertes. À 10h, Puig­de­mont en­voie un mes­sage au pré­sident basque Iñi­go Ur­kul­lu, qui joue le mé­dia­teur avec Ma­drid de­puis juillet. “Je vais convo­quer des élec­tions”,

écrit-il. Il an­nonce en­suite la dé­ci­sion à son gou­ver­ne­ment. Il y a des cris et il y a des larmes. Mar­ta Ro­vi­ra, la se­cré­taire gé­né­rale D’ERC et porte-pa­role de la coa­li­tion, me­nace, en pleurs, de dé­mis­sion­ner. Oriol Jun­que­ras, le nu­mé­ro 2 du gou­ver­ne­ment, qui sou­te­nait la convo­ca­tion d’élec­tions le lun­di, le mar­di, et en­core le mer­cre­di, se désa­voue. Tous craignent la dé­cep­tion po­pu­laire. Tous craignent sur­tout de pas­ser à l’his­toire comme des lâches, et disent à Carles Puig­de­mont que cette dé­ci­sion se­ra la sienne. Au même mo­ment, à Ma­drid, Xa­vier Gar­cia Al­biol, pré­sident du Par­ti po­pu­laire ca­ta­lan, dé­clare que, convo­ca­tion des élec­tions ou non, le gou­ver­ne­ment ap­pli­que­ra l’ar­ticle 155 de la Consti­tu­tion. “Ce­lui qui tire le pe­nal­ty est ce­lui qui le rate, souffle Carles Por­ta. Alors qu’il est le seul à avoir cher­ché une so­lu­tion, il se re­trouve iso­lé, tra­hi: chez lui, à Ma­drid et à Bruxelles, qui fait mine de ne rien voir.” Quand la dé­ci­sion du pré­sident fuite, la co­lère ex­plose aus­si sur la place Sant-jaume et sur les ré­seaux so­ciaux. En quelques mi­nutes, Carles Puig­de­mont, le hé­ros de l’in­dé­pen­dance, de­vient le Ju­das de l’in­dé­pen­dance. Com­ment ex­pli­quer que le cou­rage est par­fois d’ac­cep­ter les li­mites de la réa­li­té, et que, comme il y a des hé­ros dans la conquête, il peut y avoir des hé­ros dans la re­traite? Il re­pousse sa confé­rence de presse à 13h, puis à 17h. À 16h50, Puig­de­mont est en­core convain­cu qu’il faut convo­quer ces élec­tions. Mais les lions sont tou­jours de­vant lui et, der­rière, le bé­tail court. “Per­sonne ne lui a lais­sé de porte de sor­tie, pour­suit Carles Por­ta. Alors Puig­de­mont, qui n’a pas en­vie de se faire écra­ser, se met en tête du trou­peau, et lui aus­si se met à cou­rir.” À 17h, il dé­clare fi­na­le­ment qu’il ne convo­que­ra pas d’élec­tions. Le len­de­main, lors d’une séance par­le­men­taire om­bra­geuse où Carles Puig­de­mont n’ouvre pas la bouche, l’in­dé­pen­dance de la Ca­ta­logne est vo­tée dans une am­biance de veillée mor­tuaire.

À l’ombre

Carles Puig­de­mont a en­fin quit­té le pa­lais pré­si­den­tiel ca­ta­lan et est ren­tré chez lui, dans sa mai­son de Sant Julia de Ra­mis, au nord de Gé­rone. Il re­çoit des amis. Le di­manche après-mi­di, son avo­cat Jaume Alon­so-cue­villas passe prendre le ca­fé. Puig­de­mont s’in­quiète de la po­ten­tielle ré­pres­sion es­pa­gnole et des consé­quences po­li­tiques s’il dé­ci­dait d’ap­pli­quer con­crè­te­ment l’in­dé­pen­dance en pro­mul­guant les dé­crets cor­res­pon­dants, en de­man­dant aux Mos­sos d’es­qua­dra, la po­lice ca­ta­lane, de contrô­ler les fron­tières et au peuple de se ras­sem­bler pour pro­té­ger le Par­le­ment et le pa­lais pré­si­den­tiel. “Il ne vou­lait pas être res­pon­sable de morts dans la rue”, jus­ti­fie Carles Por­ta. En réa­li­té, Puig­de­mont n’y pense pas vrai­ment. Il sait que cette dé­cla­ra­tion est sym­bo­lique, que c’est une dé­cla­ra­tion de pa­co­tille car il n’a tout sim­ple­ment pas les moyens de l’ap­pli­quer. Avec son avo­cat, Carles Puig­de­mont ex­plique en­suite les ori­gines des car­qui­nyo­lis, cette spé­cia­li­té ca­ta­lane fa­bri­quée dans la pâ­tis­se­rie de ses pa­rents. Quelques heures plus tard, il em­barque dans une voi­ture, ac­com­pa­gné d’un agent des Mos­sos d’es­qua­dra en congés. Il ral­lie Bruxelles en avion de­puis Mar­seille se­lon la ver­sion of­fi­cielle, di­rec­te­ment en voi­ture se­lon plu­sieurs proches du pré­sident. À quoi Carles Puig­de­mont pense-t-il alors, sur le che­min de ce qu’il ap­pelle un “exil” mais que tout le monde voit comme une fuite? Aux er­reurs com­mises? Au pro­chain coup? “Il est ar­ri­vé ici un peu dé­bous­so­lé, for­cé­ment in­quiet, ra­conte Jo­sep Ter­ri­ca­bras, le dé­pu­té eu­ro­péen ERC qui l’ac­cueille à Bruxelles le lun­di, où Puig­de­mont ras­semble les membres du gou­ver­ne­ment qui l’ont sui­vi –les autres sont envoyés en pri­son. Il a ex­pli­qué sa nou­velle stra­té­gie: ve­nir à Bruxelles est une ma­nière d’in­ter­na­tio­na­li­ser le conflit.” De­puis un mois, Carles Puig­de­mont vit ef­fec­ti­ve­ment sous les feux des pro­jec­teurs, mul­ti­pliant les in­ter­views à la presse in­ter­na­tio­nale et se ca­chant des pa­pa­raz­zis. La se­maine pas­sée, il a an­non­cé qu’il se pré­sen­te­rait pour les élec­tions du 21 dé­cembre convo­quées par Ma­ria­no Ra­joy et qu’il en­tend, à nou­veau, trans­for­mer en ré­fé­ren­dum. À Bruxelles, il a re­çu ses amis –Sal­va­dor Cla­ra et Xe­vi Xir­go en re­viennent– mais il n’a ren­con­tré ni Jean-claude Jun­cker, ni An­ge­la Mer­kel, ni Em­ma­nuel Macron, comme il l’es­pé­rait. Il est dans la lu­mière, mais per­sonne ne veut le voir. “Il est dé­çu, il est triste, mais il est sur­tout en co­lère, gri­mace Carles Por­ta. On l’a mis dans un cul-de-sac.” Quel se­ra le pro­chain coup de Carles Puig­de­mont? Lui seul le sait. Mais ses chances de l’em­por­ter sont dé­sor­mais très minces: il est la der­nière pièce sur l’échi­quier.

“Puig­de­mont avait jus­qu’à pré­sent été un jour­na­liste gris, puis un dé­pu­té gris, tou­jours au fond de l’hé­mi­cycle, et aus­si un maire gris. Tout le monde pen­sait qu’il ne se­rait qu’un pré­sident de tran­si­tion” Jor­di Ca­nal, his­to­rien ca­ta­lan

Ras­sem­ble­ment d’étu­diants avant le dis­cours de Puig­de­mont sur l’in­dé­pen­dance, à Bar­ce­lone, le 26 oc­tobre der­nier.

Le 10 oc­tobre der­nier. Le jour où Puig­de­mont a pro­cla­mé l’in­dé­pen­dance de la Ca­ta­logne, tout en sus­pen­dant son ap­pli­ca­tion.

La der­nière col­lec­tion De­si­gual?

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