Fran­çois Ruffin

De­puis qu’il a été élu dé­pu­té de la pre­mière cir­cons­crip­tion de la Somme, Fran­çois Ruffin oc­cupe le ter­rain. À grands coups de mises en scène, de vi­déos vi­rales et de gueu­lantes re­ten­tis­santes. Mais après avoir fait sa place dans l’hé­mi­cycle, comment fair

Society (France) - - SOMMAIRE - PAR EM­MA­NUELLE ANDREANI-FACCHIN ET PIERRE BOIS­SON / PHOTOS: STÉ­PHANE LAGOUTTE (MYOP) POUR SO­CIE­TY

De­puis qu’il a été élu dé­pu­té de la pre­mière cir­cons­crip­tion de la Somme, il mul­ti­plie les coups de com’. Mais comment faire vé­ri­ta­ble­ment avan­cer sa cause, celle “des pauvres contre les riches”? Le réa­li­sa­teur de Mer­ci pa­tron! et fon­da­teur du jour­nal Fa­kir doute. Mais c’est bon signe, pense-t-il.

Cet été, juste après votre élec­tion comme dé­pu­té, vous avez dé­cla­ré que l’as­sem­blée na­tio­nale, c’était ‘du flan’. Six mois plus tard, vous êtes

tou­jours aus­si sé­vère? Oui, l’as­sem­blée, c’est du flan, du moins dans son rôle de lé­gis­la­teur. Ce n’est pas ici que se fait la loi. Mais vrai­ment, c’est ca­ri­ca­tu­ral: la loi est pon­due par les mi­nis­tères. Y com­pris les amen­de­ments de la ma­jo­ri­té, ce sont les mi­nis­tères qui les écrivent. Ils bri­colent les textes jus­qu’au bout, les font pas­ser avec des es­pèces de ma­jo­ri­tés au­to­ma­tiques... Au­jourd’hui, la fonction de cette chambre du Par­le­ment sur les textes lé­gis­la­tifs, elle est nulle.

Alors, en tant que dé­pu­té, vous vous sen­tez

inu­tile? Moi, j’ai un pe­tit jour­nal qui s’ap­pelle Fa­kir et qui vend, al­lez, 30 000 exem­plaires, et j’ai l’im­pres­sion de par­ler dans le dé­sert. Là, mon dé­sert est un peu plus peu­plé. C’est tout. Je sais très bien que mes amen­de­ments ne vont pas pas­ser, que nos pro­po­si­tions sur la SNCF ne vont pas pas­ser. En re­vanche, le cô­té tri­bune, in­ter­pel­ler les gens, là, il n’y a pas de doute sur l’uti­li­té. Dans Fa­kir, j’ai par­lé des contrats em­ploi solidarité, des contrats uniques d’in­ser­tion, de tous les contrats de daube qui se sont suc­cé­dé pen­dant 18 ans. J’ai fait des pa­piers sur les femmes de mé­nage dans les hô­pi­taux, les ly­cées, je me suis ba­gar­ré sur le su­jet des auxi­liaires de vie so­ciale .... Ça fait 18 ans que je raconte des trucs comme ça mais avant, mon audience était hy­per­li­mi­tée. Et là, le 8 mars, je parle cinq mi­nutes de la pré­ca­ri­té des femmes de mé­nage qui tra­vaillent dans l’ombre à l’as­sem­blée, je fais treize mil­lions de vues. Der­rière, les jour­naux en parlent, ça de­vient le gros truc du jour. Là, ta cause, que tu portes pe­ti­te­ment, mo­des­te­ment de­puis des an­nées, d’un seul coup, elle trouve un dé­bou­ché beau­coup plus im­por­tant. Vous en avez fait votre marque de fa­brique. Par­tir du concret, ci­ter des cas réels, des vrais gens: les femmes de mé­nage, le gé­rant bé­né­vole d’un pe­tit club de foot qui manque

de moyens… C’est vrai, il est rare que je fasse une in­ter­ven­tion à la tri­bune sans par­tir d’une si­tua­tion concrète. Je vais vous dire, je pense que je ne suis vrai­ment pas quel­qu’un d’in­tel­ligent. Et ce n’est pas de la fausse mo­des­tie. J’ai com­pris au ly­cée que mes ca­pa­ci­tés d’abs­trac­tion étaient li­mi­tées. Dès qu’on en ar­ri­vait aux équa­tions où on ne com­prend plus le bout du ma­chin, je dé­cro­chais. Et fi­na­le­ment, j’ai fait de cette fai­blesse une force. À gauche, il y a tel­le­ment de gens qui sont ba­lèzes pour les abs­trac­tions! Moi, au contraire, je n’ar­rive pas à par­ler de la li­ber­té en gé­né­ral, de l’éga­li­té en gé­né­ral, de l’hu­ma­ni­té en gé­né­ral, de la pré­ca­ri­té en gé­né­ral. Je dois tou­jours ra­me­ner ça à des gens, à des vi­sages, à des par­cours. Par­tir de là pour en­suite, éven­tuel­le­ment, m’éle­ver. Ça a été mon bou­lot de re­por­ter à Fa­kir et je conti­nue à faire à peu près la même chose à l’as­sem­blée na­tio­nale.

Vous aviez d’ailleurs dit que vous se­riez dé­pu­té­re­por­ter. Mais quand on de­vient dé­pu­té, on peut en­core le faire de la même fa­çon, ce tra­vail de

ter­rain? Au­jourd’hui, c’est le plus com­pli­qué pour moi en termes d’em­ploi du temps. Je m’y ef­force mais c’est va­che­ment dur. Il y a tel­le­ment de dos­siers qui nous tombent tout le temps sur le dos! Là, en plus, je me suis lan­cé dans l’or­ga­ni­sa­tion du 5 mai (une grande ma­ni­fes­ta­tion pré­vue pour faire la ‘fête à Ma­cron’, ndlr). Je me suis je­té moi­même dans un cac­tus. C’est le dé­but des Sept mer­ce­naires: il y a un mec qui de­mande à l’autre ce qu’il lui a pris de se je­ter dans un cac­tus et le type ré­pond qu’il vou­lait voir ce que ça fai­sait. Épi­so­di­que­ment, il faut se je­ter dans un cac­tus (rires). Et donc au­jourd’hui, par exemple, en plus de ce cac­tus, il y a le pro­jet de loi sur l’agri­cul­ture –ça passe en com­mis­sion cet après-mi­di (le 11 avril, ndlr). Ce ma­tin, on au­di­tion­nait Jean-ber­nard Lé­vy, le PDG D’EDF. Il y a le pro­jet de loi fer­ro­viaire qui passe en même temps. Et puis là, je viens de croi­ser une at­ta­chée de groupe sur le che­min qui m’a dit: ‘Il faut qu’on fasse une réunion sur les fake news.’ Ici, t’es tou­jours en train de jon­gler! Tous les jours, c’est ça! Et je ne parle même pas de ce qui se passe en cir­cons­crip­tion, où t’as des tas de gens qui veulent te voir. En fait, tu culpa­bi­lises tou­jours pour les en­droits où tu ne te trouves pas, les dos­siers que tu ne traites pas. Et moi, en plus, j’écris tous mes textes. Dans le groupe, il y en a qui sont va­che­ment forts, on leur file une feuille, boum! ils montent à la tri­bune, ils lisent le texte, t’as l’im­pres­sion qu’ils l’ont écrit. Moi, je ne sais pas faire ça.

Vous ne dé­lé­guez rien? Ce que je cherche à ap­por­ter comme dé­pu­té, c’est un état d’es­prit.

“Je pré­ten­dais être le pe­tit caillou de Ber­nard Ar­nault, et au­jourd’hui ce­lui de l’as­sem­blée. Je conti­nue à rem­plir ce rôle. Et plus ça va, plus je me sens bien à la tri­bune”

C’est quelque chose qui se passe au ni­veau de l’âme. Au dé­part, avec Fa­kir, j’étais va­che­ment dans des concepts: la ré­par­ti­tion de la va­leur ajou­tée, le ca­pi­tal tra­vail, le tri­ple­ment de la part des di­vi­dendes, l’aug­men­ta­tion de la ri­chesse des 500 plus grandes for­tunes qui est pas­sée de 6% à 25% du PIB en 20 ans. Et ce n’est pas rien, c’est vrai, tout ça. Mais main­te­nant, je sais que mon rôle est plus spi­ri­tuel. C’est le coeur des gens qu’il faut tou­cher. L’af­fect. Ceux que je croise dans la rue, ils ne me disent pas: ‘Ah, c’est su­per­bien le chiffre que vous avez sor­ti sur le pas­sage de 6% à 25%’. Ils me disent: ‘Vous nous ap­por­tez un bol d’air!’ Donc on est là pour être une res­pi­ra­tion, re­don­ner l’ap­pé­tit.

La dé­non­cia­tion, ça ne sert plus à rien? Ce n’est pas suf­fi­sant. Et même, la dé­non­cia­tion doit se faire avec un style. Quand je monte à la tri­bune, il faut qu’il y ait quelque chose qui soit de l’ordre de la sen­si­bi­li­té. Et la sen­si­bi­li­té, tu ne peux pas la déléguer à l’at­ta­ché(e) par­le­men­taire en di­sant: ‘Bah tiens, mets-moi un peu de sen­si­bi­li­té, s’il te plaît.’ Quand Fran­çois de Ru­gy dit qu’on va ré­duire le nombre de dé­pu­tés de 577 à 400 mais don­ner plus de moyens pour plus de col­la­bo­ra­teurs, c’est quoi? Pour­quoi? Je suis plu­tôt pour l’aug­men­ta­tion du nombre de dé­pu­tés. Je ne cherche pas à être pa­tron d’une PME! Je n’ai pas be­soin d’avoir dix per­sonnes à mon ser­vice. Je pré­fé­re­rais qu’on soit plus nom­breux, qu’on puisse se ré­par­tir les su­jets, qu’on ne soit pas obli­gés de jon­gler. Avant les va­cances de Noël, à cause de ça, j’étais vrai­ment mal.

C’était du sur­me­nage? J’ai failli pé­ter un câble. J’ai frô­lé la crise de nerfs. Le pire, c’est le sen­ti­ment de mal faire son tra­vail. Jus­qu’à main­te­nant, j’ai tou­jours eu ma ligne di­rec­trice, un cô­té ob­ses­sion­nel. Quand je réa­li­sais Mer­ci pa­tron!, je ne fai­sais que ça, il fal­lait tour­ner, mon­ter le film, trou­ver des sous… Et là, en dé­cembre, on avait des en­tre­tiens sur le burn-out, j’avais une com­mis­sion sur l’agri­cul­ture ou je ne sais plus quoi. Et en même temps, Mé­len­chon vou­lait que je fasse une ques­tion sur Notre-dame-des-landes pour l’après­mi­di, à 15h. Je ne sais pas fonc­tion­ner comme ça, dans l’ur­gence, sur un thème que je maî­trise mal. J’ai fait une crise d’an­goisse.

Et ça va mieux? Oui, parce que j’ai conti­nué à tra­vailler sur le burn-out et c’est pa­ra­doxa­le­ment ce qui m’a évi­té d’en faire un. C’était pen­dant la trêve de Noël. Malheureusement, il faut des va­cances pour bien tra­vailler: quand tu jongles comme ça avec dif­fé­rents dos­siers toute la jour­née et que, en plus, tu as le fil de mes­sages Te­le­gram, les SMS, les mails, les ré­seaux so­ciaux –je ne m’oc­cupe même pas de mon compte Twit­ter–, ta ca­pa­ci­té de concen­tra­tion est en per­ma­nence per­tur­bée. Donc le seul mo­ment où tu ar­rives à bos­ser nor­ma­le­ment, c’est pen­dant les va­cances. J’ai pris des tas de bou­quins sur le burn-out, j’ai au­di­tion­né des gens et j’ai pré­pa­ré une visite de ter­rain chez Lidl, où j’ai en­ten­du des em­ployés. Et là, j’ai pu m’im­pli­quer, faire un vrai reportage, prendre le temps d’écou­ter les gens, et écrire un su­per rap­port. J’en suis fier parce que j’ai fait en­trer une pa­role po­pu­laire. Sty­lis­ti­que­ment, je veux faire en­trer la pa­role du peuple dans cet hé­mi­cycle. En le ci­tant, en lui don­nant des vi­sages, en l’ins­cri­vant dans un rap­port aus­si of­fi­ciel, où il vient dire ses dif­fi­cul­tés avec ses mots, sans qu’on le castre. Pour moi, c’est un choix lit­té­raire que de mettre très for­te­ment du dis­cours di­rect dans un rap­port comme ce­lui-là. Il y a eu des échanges très ré­gu­liers avec l’ad­mi­nis­tra­teur

qui me di­sait: ‘Ce n’est pas dans nos usages, Mon­sieur Ruffin.’ J’ai en­ten­du ça pen­dant trois se­maines.

Vous vous êtes aus­si fait rap­pe­ler à l’ordre pour avoir por­té un maillot de foot à la tri­bune ou pour avoir mal ren­tré votre chemise dans votre pantalon. C’est ça le style Ruffin? Bous­cu­ler

les usages? La der­nière prise de pa­role de cet ordre-là, c’était sur la SNCF, pen­dant les ques­tions au gou­ver­ne­ment. J’avais à peine com­men­cé à par­ler que ça gro­gnait dé­jà! Alors, soit c’est parce que je suis le cancre et du coup, quand j’ar­rive de­vant le mi­cro, tout le monde fout le bor­del, soit c’est ma fa­çon de tou­jours com­men­cer par une his­toire –du genre: ‘J’ai ren­con­tré un contrô­leur dans le train qui m’a par­lé de Co­luche’– qui agace… Mais à vrai dire, je n’ai même pas le temps d’ar­ri­ver à la fin de la pre­mière phrase qu’ils sont dé­jà en train de foutre le ba­zar. La der­nière hy­po­thèse: je suis une sorte de mau­vaise conscience. Je me la raconte, peu­têtre. Mais j’ai une cer­taine li­ber­té de ton dans ma ma­nière d’être. Et je pense qu’il y a pas mal de per­sonnes qui ai­me­raient pou­voir avoir la même. Quel fos­sé entre les deux fa­cettes des élus! Tu les croises à la bu­vette de l’as­sem­blée, ils te parlent nor­ma­le­ment, ont leurs doutes sur leurs choix, leurs pro­jets… Puis tu entres dans l’hé­mi­cycle, et bam! c’est le cos­tume, c’est ser­ré de par­tout, on ap­plau­dit son groupe… Tu re­pré­sentes la fonction. Tu fonc­tionnes, quoi.

C’est pour ça que vous n’avez pas si­gné la

charte des In­sou­mis? Euh, pff… Je cher­chais à avoir un car­tel des gauches (il a été élu avec le sou­tien des éco­lo­gistes, de FI, du PCF et d’en­semble!, ndlr), donc c’était un obs­tacle…

Et donc vos col­lègues dé­pu­tés sont ja­loux

de vous et de votre li­ber­té? Il y a un mot que j’aime bien, c’est ‘scru­pule’. En la­tin, c’est le ‘pe­tit caillou’. C’est rien, un pe­tit caillou. Mais quand t’en as un dans la chaus­sure, tu ne penses qu’à ça. Je pré­ten­dais être le pe­tit caillou –le scru­pule– de Ber­nard Ar­nault, et au­jourd’hui ce­lui de l’as­sem­blée. Je conti­nue à rem­plir ce rôle. Et plus ça va, plus je me sens bien à la tri­bune…

Dans une de vos der­nières in­ter­ven­tions, sur le manque de moyens dans les EH­PAD, vous ne par­lez même plus aux dé­pu­tés ni à la mi­nistre pré­sente dans la salle, mais di­rec­te­ment aux

gens qui y tra­vaillent et aux fa­milles. Là, oui, il y a un choix nar­ra­tif: je passe par­des­sus les dé­pu­tés. J’étais as­sez content de cette trou­vaille. Parce qu’à l’as­sem­blée, on a un double pu­blic. Le pre­mier pu­blic, qui est pré­sent mais fi­na­le­ment as­sez peu –les dé­pu­tés. Ils sont soit dans l’hos­ti­li­té –et c’est le meilleur des cas–, soit dans l’in­dif­fé­rence, quand c’est pas Cas­ta­ner qui passe trois heures sur son té­lé­phone… Eux, je m’en fous. Ce n’est pas à eux que je parle, de toute fa­çon, je ne vais pas les convaincre et ils m’écoutent à peine. C’est la réa­li­té. En fait, je m’adresse réel­le­ment au deuxième pu­blic: les ré­seaux so­ciaux, Facebook. Moi, je parle aux gens pour les ré­veiller. Donc, là, le choix sty­lis­tique, c’est de dire fran­co que je sais que les dé­pu­tés et les mi­nistres vont me ré­pondre qu’il n’y a plus d’ar­gent dans les caisses, etc. Donc je parle aux directeurs et di­rec­trices des EH­PAD, aux aides-soi­gnant(e)s, aux in­fir­mier(e)s, aux ré­sident(e)s, à leurs fa­milles, parce que ce sont eux qui sont dans la mouise et c’est seule­ment si eux bougent que ça bou­ge­ra dans cette As­sem­blée et qu’on bou­ge­ra le gou­ver­ne­ment.

Au risque de s’en­fer­mer dans un rôle de tri­bun

un peu clow­nesque? Je veux pro­vo­quer une em­pa­thie en­vers les per­sonnes, oui, mais der­rière il y a quand même des choix po­li­tiques. Il ne s’agit pas d’être en­fer­mé dans un per­son­nage. Et puis, de toute fa­çon, agir, c’est tou­jours prendre des risques, les écueils sont mul­tiples. Des amen­de­ments, j’ai dû en por­ter en­vi­ron 300. Il y en a sur les­quels j’ai beau­coup tra­vaillé, ré­flé­chi: sur le se­cret des af­faires, par exemple. J’ai pro­po­sé que les comptes ren­dus des ser­vices de l’état ou de l’ins­pec­tion du tra­vail dans les en­tre­prises soient ren­dus pu­blics sur In­ter­net, comme aux États-unis. J’ai fait un autre amen­de­ment pour de­man­der que les jour­na­listes et des as­so­cia­tions puissent se faire ou­vrir les portes des en­tre­prises. Pre­nez Goo­dyear, qui était le plus gros em­ployeur pri­vé de Pi­car­die jus­qu’à sa dis­pa­ri­tion: j’ai fait dix ans de jour­na­lisme lo­cal et je n’ai ja­mais pu en­trer dans cette en­tre­prise mise à part dans le lo­cal syn­di­cal, où il y a des néons, où tu bois des ca­fés et où les mecs te dé­crivent le bruit, comment ça se passe, le ca­ou­tchouc, comment ils sortent de là tout noirs. Mais toi, t’as ja­mais pu y al­ler. C’est pour dire que je n’en reste pas à ce rôle de tri­bun. Moi, je viens pro­po­ser des amen­de­ments. Je sais qu’ils n’ont au­cune chance d’être re­te­nus. Mais quelque part, je fais sem­blant d’y croire. Parce que ça te per­met de po­ser: moi, je pro­pose ça et c’est vous qui dites non.

Le conflit semble être une deuxième na­ture chez vous. La ba­se­line de Fa­kir, c’est ‘Jour­nal fâ­ché avec tout le monde. Ou presque.’ Mais ce conflit per­ma­nent ne contri­bue-t-il pas à at­ti­ser les di­vi­sions qui rongent la so­cié­té fran­çaise,

au lieu de les apai­ser? Pour moi, il y a une guerre des classes. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est War­ren Buf­fet. À l’époque où il était la pre­mière for­tune mon­diale, il di­sait: ‘La guerre des classes existe, c’est un fait, et c’est la mienne, la classe des riches, qui mène cette guerre et qui est en train de la rem­por­ter.’ Et pour moi, tous les jours, ils rem­portent des ba­tailles. Là, je viens de re­ce­voir le rap­port sur les in­éga­li­tés mon­diales. La part des 10% les plus ai­sés dans le monde ne cesse de grim­per. Ça se fait quand même au dé­tri­ment d’autres per­sonnes. Quand je vois ar­ri­ver la loi sur le se­cret des af­faires, qui a été pon­due par les lob­bys et no­tam­ment ceux de la chi­mie pour être tran­quilles sur le plan en­vi­ron­ne­men­tal –on ne m’en­lè­ve­ra pas ça de l’es­prit–, c’est un épi­sode de plus dans la guerre des classes. Je ne crois pas qu’il y au­ra une fin de l’his­toire, ni libérale ni so­cia­liste. Il y au­ra tou­jours un conflit. Main­te­nant, il peut se ré­gler au­tre­ment que par la vio­lence. La dé­mo­cra­tie, no­tam­ment, si elle fonc­tionne, peut ai­der à trou­ver des

“Quand Fran­çois de Ru­gy dit qu’on va ré­duire le nombre de dé­pu­tés de 577 à 400 mais don­ner plus de moyens pour plus de col­la­bo­ra­teurs, c’est quoi? Je ne cherche pas à être pa­tron d’une PME! Je n’ai pas be­soin d’avoir dix per­sonnes à mon ser­vice”

so­lu­tions au­tre­ment que par la vio­lence. Mais le conflit est là, il est sain et il doit être énon­cé car ce qu’on tait est tou­jours pour­ri. Après, la ques­tion, c’est: quel conflit on veut?

Et? Dans ma cir­cons­crip­tion, j’ai Amiens­nord, qui est plu­tôt com­po­sée d’im­mi­grés, et j’ai Flixe­court, qui est plu­tôt com­po­sée d’ou­vriers blancs. Est-ce qu’on veut un conflit entre Amiens-nord et Flixe­court? C’est po­li­tique de choi­sir le conflit qu’on construit. Et ça passe par le dis­cours. J’ai beau­coup tra­vaillé là-des­sus. J’ai in­ter­ro­gé un pro­fes­seur de sciences po­li­tiques, Pa­trick Le­hingue. Il me di­sait que, jusque dans les an­nées 80, c’était les pe­tits contre les gros, les sa­la­riés contre les pa­trons, les ou­vriers contre les ac­tion­naires, un truc re­la­ti­ve­ment bi­naire. Et puis on s’est mis à dire: ‘Les choses sont plus com­plexes, c’est une pen­sée ar­chaïque.’ Mais les gens ont conti­nué à penser de ma­nière bi­naire: quand ça ne va pas dans ta vie, tu cherches une cause. Si ce n’est plus les riches contre les pauvres, ça va être les sa­la­riés du pri­vé contre ceux du pu­blic, les smi­cards contre les rmistes, les jeunes contre les vieux, et évi­dem­ment les Fran­çais contre les im­mi­grés. Donc je consi­dère que mon rôle est de dire que le conflit ma­jeur, ça reste les riches contre les pauvres. Et de re­cons­truire au­tour de ça. Ça a été le coeur idéo­lo­gique de ma cam­pagne pour les législatives.

Et c’est ce qui a mar­ché? Oui, si j’ai été élu, c’est sur­tout parce qu’on a réus­si à faire ça. Tu te re­trouves chez Whirl­pool, fer­me­ture de l’usine. Moi, j’ai mes tracts. Les tracts, c’est juste un moyen d’en­ga­ger un dia­logue: tu donnes un pa­pier, on te ré­pond un truc. Et par­fois, on te ré­pond quelque chose sur les ré­fu­giés, sur les as­sis­tés. Bon, tu mou­lines dans ta tête et tu re­viens avec un autre tract. Tu dis: ‘At­ten­dez les gars, est-ce que vous connais­sez Jeff Fet­tig?’ On te ré­pond: ‘Non, c’est qui? –Eh bien, c’est votre pa­tron, c’est le PDG de Whirl­pool. Est-ce que vous avez dé­jà vu sa mai­son? Voi­là la gueule de votre pa­tron, et voi­là sa mai­son.’

Donc la stratégie, c’est de le pla­cer lui comme

cible? Oui! ‘Est-ce que vous avez dé­jà vu sa ba­raque? La voi­là: il y a une di­zaine de salles de bains, un ter­rain de tennis, une pis­cine in­té­rieure, un ac­cès di­rect à la plage, il y a deux hô­tels im­menses, c’est un châ­teau mo­derne, avec deux ailes.’ Si en sor­tant de l’usine, ils voyaient cette ba­raque-là en face, est-ce qu’ils se di­raient que le pro­blème, ce sont les as­sis­tés et les ré­fu­giés? Eh bien, non. Le pro­blème, ça se­rait le mec qui se gave.

C’était le cas avant, au xixe siècle et même

pen­dant une bonne par­tie du xxe siècle. Oui, jus­te­ment. Nous, on a cette his­toire-là avec Saint Frères (une grande en­tre­prise de tex­tile, li­qui­dée en 2000 après avoir été ven­due à Ber­nard Ar­nault, ndlr) dans le Val de Nièvre, où il y avait les châ­teaux de la fa­mille Saint. Les gens ter­mi­naient les ma­nifs de­vant les châ­teaux et cer­tains ont brû­lé. Je n’ap­pelle pas à l’in­cen­die. Mais la co­lère, elle se ca­na­lise très clairement quand il y a une cible. Le pro­blème, c’est qu’il y a 6 372 ki­lo­mètres –j’avais vé­ri­fié sur Map­py– entre l’usine Whirl­pool d’amiens et le siège de la so­cié­té, qui fait que tout de­vient invisible pour les gens. Et ce qui reste vi­sible, ce sont les ré­fu­giés à la té­lé et les as­sis­tés qui sont à cô­té de chez eux. Mon rôle, c’est de re­po­ser le truc riches-pauvres comme conflit cen­tral dans la so­cié­té.

Mais à quel mo­ment on est riche ou pauvre? Les per­sonnes ap­par­te­nant à la classe moyenne in­tel­lec­tuelle, celles que l’on ap­pelle par­fois les

‘bo­bos’, elles sont riches ou pauvres? Lé­nine di­sait –en fait, il pa­raît que ce n’est pas vrai­ment lui qui a dit ça, mais peu im­porte– qu’une si­tua­tion pré­ré­vo­lu­tion­naire éclate lorsque ceux d’en haut ne peuvent plus, ceux d’en bas ne veulent plus et ceux du mi­lieu bas­culent avec ceux d’en bas. Donc il y a un en­jeu im­por­tant à ne pas aban­don­ner la classe moyenne in­tel­lec­tuelle. La ques­tion est de savoir comment on montre qu’il y a un in­té­rêt com­mun. Ce qui est avé­ré, c’est que la mon­dia­li­sa­tion a fait l’ef­fet d’un fil à cou­per le beurre à l’in­té­rieur de ces deux classes: d’un cô­té, on a des ou­vriers dont le taux de chô­mage a été mul­ti­plié par quatre, avec de l’in­té­rim en per­ma­nence, de grosses in­cer­ti­tudes sur l’ave­nir, des re­ve­nus plu­tôt en baisse ; de l’autre, la classe in­ter­mé­diaire qui ne s’en est pas trop mal sor­tie, gros­so mo­do, jus­qu’à main­te­nant.

Et main­te­nant c’est fi­ni, d’après vous? Oui. À ce pro­pos, je prends l’image de la lé­gende ro­maine des Ho­races et des Cu­riaces. Je m’en suis ser­vi ré­cem­ment pour ex­pli­quer la mon­dia­li­sa­tion à mes en­fants, quand on est al­lés au Louvre. Rome et Al­ba sont en conflit, et à un mo­ment, ils se disent: ‘On ne va pas se ba­gar­rer en­core, on va choi­sir les trois meilleurs de chez nous contre les trois meilleurs de chez vous et ils vont s’af­fron­ter pour la vic­toire.’ Ce qui n’était quand même pas bête, quoi. Donc les six se re­trouvent fron­ta­le­ment et paf! il y a deux Ho­races qui meurent. Ils se re­trouvent à trois face à un Ho­race. Le mec, il est cuit. Mais il dé­cide de cou­rir. Les autres courent aus­si, mais pas tous à la même vi­tesse. L’ho­race est re­joint par ce­lui qui court le plus vite

“Ma­cron, c’est la banque Roth­schild, je n’en dé­mords pas. J’avais sor­ti un chèque à L’émis­sion po­li­tique pour lui de­man­der com­bien il al­lait don­ner au CAC 40. Bah main­te­nant, il peut le rem­plir, c’est clair”

et il le tue. Il re­com­mence à cou­rir et il se re­trouve à nou­veau à un contre un et il tue le deuxième. Et puis pa­reil avec le troi­sième. La mon­dia­li­sa­tion, c’est pa­reil, elle a fonc­tion­né par vagues suc­ces­sives: il y a eu les tra­vailleurs du tex­tile d’abord, ceux de la mé­tal­lur­gie en­suite, et main­te­nant les fonc­tion­naires. Mais si tout ça avait eu lieu en même temps… Là, ces der­niers mois, il y a eu la loi tra­vail, et main­te­nant il y a le rail. Et donc on perd. Voi­là pour­quoi main­te­nant, il faut mon­trer qu’il y a un in­té­rêt com­mun. C’est ça que vous vou­lez faire le 5 mai: pro­fi­ter du cli­mat de pro­tes­ta­tion à la SNCF et dans les uni­ver­si­tés pour agré­ger les luttes, après l’échec des ma­ni­fes­ta­tions contre la loi tra­vail? Ce n’est pas sûr que ça marche. Moi, de toute fa­çon, j’avance tou­jours avec d’im­menses doutes. Je n’ai ja­mais pen­sé que j’ar­ri­ve­rais à pié­ger Ber­nard Ar­nault, qu’on ar­ri­ve­rait à faire un blockbuster avec Mer­ci pa­tron!, je n’ai ja­mais pen­sé que j’ar­ri­ve­rais à être élu dé­pu­té. Mais il faut le faire quand même. Quand Jacques Chan­cel, au lan­ce­ment de Li­bé­ra­tion, de­man­dait à Sartre: ‘Mais est-ce que ça va marcher?’, il ré­pon­dait: ‘Je n’en sais rien, il faut d’abord le faire.’ Et après, tu vois si ça marche. Je ne crois pas que les che­mi­nots puissent être un ca­ta­ly­seur. Mais quand tu lis le pro­jet de loi fer­ro­viaire, t’as 95 fois le mot ‘concur­rence’, zé­ro fois les mots ‘di­ver­si­té’, ‘ré­chauf­fe­ment’, ‘cli­mat’. Il y a un éco­no­misme étroit, bor­né. Et je regarde ce qui se passe dans le monde étu­diant: c’est la même chose. Le dé­sir de trier, de sé­lec­tion­ner, de rendre pro­duc­tif le plus vite pos­sible, en éli­mi­nant ce droit à l’er­rance au dé­but de l’exis­tence. Chez les sa­la­riés, c’est l’in­jonc­tion per­ma­nente à s’adap­ter aux be­soins de l’en­tre­prise. Et là, on voit qu’il y a un truc com­mun. Que je for­mule comme ce­ci: le ciel bas et lourd de la fi­nance pèse sur nous. On se sent ré­tré­cis. On as­pire à da­van­tage. C’est as­sez flou, je l’en­tends. Mais je pense qu’il y a une es­pèce d’élan vi­tal par­ta­gé, qu’on se sent ca­de­nas­sés, qu’il y a un truc qui de­mande à être li­bé­ré.

Le pro­blème, c’est que c’est ef­fec­ti­ve­ment

as­sez flou… Évi­dem­ment, moi, je suis pour sor­tir de 1983, qui est le re­non­ce­ment de la gauche à une autre po­li­tique. C’est Jos­pin qui, à l’époque, dé­cla­rait: ‘Nous ou­vrons une pa­ren­thèse libérale.’ Le pro­blème, c’est qu’on est en­core coin­cés de­dans. On a eu des signes qui lais­saient penser qu’elle se re­fer­mait, que le libre-échange n’avait plus le vent en poupe. Lors du non au ré­fé­ren­dum sur la Cons­ti­tu­tion eu­ro­péenne de 2005, dans les urnes, les gens ont dit qu’ils ne vou­laient plus de cette Eu­rope-là. On sait au­jourd’hui qu’ils se­raient 65 % à ré­pondre la même chose. C’est un pa­que­bot qui conti­nue dans la même di­rec­tion alors que le peuple ne veut pas. Et puis la crise de 2008 por­tait ce­la aus­si, la dé­non­cia­tion de l’hy­per­tro­phie de la fi­nance. Au­jourd’hui, c’est dé­mo­ra­li­sant parce qu’on avait le sen­ti­ment d’ar­ri­ver au bout du bout et Ma­cron est ve­nu, avec efficacité, pro­po­ser un nou­veau vi­sage, jeune, en­thou­sias­mant, à ce qui est une vieille po­li­tique, pour l’es­sen­tiel. Sa nou­veau­té étant de la pous­ser plus loin, avec plus de fer­veur et avec plus de fran­chise. Mais com­bien de fois vont-ils réus­sir comme ça? C’est Le Gué­pard, tout chan­ger pour que rien ne change… Au su­jet de Ma­cron, jus­te­ment, vous avez pu­blié une tri­bune très dure dans Le Monde avant le se­cond tour de la pré­si­den­tielle, dans la­quelle vous ré­pé­tiez qu’il était ‘haï, haï’. Vous prô­nez le rap­pro­che­ment des ou­vriers avec la classe moyenne in­tel­lec­tuelle, mais celle-ci a en par­tie vo­té pour lui… Ce genre de tri­bune, ça ne fait rien pour ras­sem­bler… D’abord, ce n’est pas ce que j’ai fait de mieux dans mon exis­tence. Sur le plan lit­té­raire, il y a un cô­té un peu ré­pé­ti­tif dans cette lettre ou­verte… (rires)

Pour­quoi l’avoir fait alors? Parce qu’on vous avait re­pro­ché d’avoir ap­pe­lé à vo­ter Ma­cron? Ouais! Je n’ai pas ap­pe­lé à vo­ter Ma­cron, sû­re­ment pas.

Vous avez dit que vous alliez vo­ter Ma­cron.

Ouais, et ça fait une grosse dif­fé­rence. Quand j’en­tends sur France In­ter, à 18h: ‘Fran­çois Ruffin ap­pelle à vo­ter Ma­cron’, je me dis: ‘Pu­tain, c’est pas pos­sible.’ Non, ja­mais! Ma­cron, c’est la banque Roth­schild, je n’en dé­mords pas. J’avais sor­ti un chèque à L’émis­sion po­li­tique pour lui de­man­der com­bien il al­lait don­ner au CAC 40. Bah main­te­nant, il peut le rem­plir, c’est clair.

Vous avez l’im­pres­sion d’avoir tra­hi les ou­vriers

en di­sant que vous alliez vo­ter pour lui? J’ai pas trop en­vie de re­ve­nir sur ce truc mais le lieu où je dis ça, c’est le par­king de Whir­pool où je sais qu’au­tour de moi, il y a plein de gens qui vont…

Vo­ter FN? Ouais, c’est évident. Le ma­tin même, Ma­rine Le Pen s’était fait ac­cla­mer là-bas. Moi, j’essaye d’agir avec un cer­tain cou­rage, pas tou­jours, mais j’essaye. À ce mo­ment-là, sur le par­king, ma pa­role n’est pas confor­miste. Mais en­suite, elle est re­prise dans les mé­dias pour al­ler dans le sens do­mi­nant. Je n’ai pas en­vie de souf­fler avec le vent et qu’on me ré­cu­père de cette ma­nière. Donc ré­sul­tat, dans les mé­dias, je fais un contre-truc, bah oui!

Ma­cron, hu­mai­ne­ment, au-de­là des idées, vous en pen­sez quoi? Vous venez tous les deux d’amiens, vous vous êtes ren­con­trés à plu­sieurs

re­prises pen­dant la cam­pagne… Le seul truc que je re­con­nais à Ma­cron, c’est qu’il a du pa­nache. Le mec part tout seul en cam­pagne élec­to­rale, il monte sa bou­tique en six mois, il ar­rache l’ély­sée en out­si­der et après il dé­roule, il écrase tout le monde comme un rou­leau com­pres­seur. Oui! Il y a une forme de pa­nache là-de­dans. Ça m’em­merde mais il faut le dire. En re­vanche, tout le reste, non, hein! Fran­çois Ruffin le jour­na­liste a tou­jours plai­dé pour la créa­tion d’une té­lé de gauche. Au­jourd’hui, il y a Le Mé­dia, mais on vous a peu vu des­sus, même pas du tout… Bon, je ne vais pas ré­pondre… Je pense qu’on a tou­jours be­soin d’une té­lé de gauche, mais bon. Sur les mé­dias, ce qui est in­té­res­sant en re­vanche, c’est que je suis pas­sé de producteur, cri­tique, à ob­jet mé­dia­tique. C’est ça, le vrai choc mé­dia­tique pour moi. J’ai une scène comme ça en tête: je suis dans l’hé­mi­cycle et je viens faire une in­ter­ven­tion très dure sur Ma­cron et le pan­tou­flage, en di­sant qu’il a été pris chez Roth­schild parce qu’il est ve­nu avec son carnet d’adresses de la com­mis­sion At­ta­li, et boum! je me fais des­cendre par les dé­pu­tés En marche!, mais aus­si par les Ré­pu­bli­cains –’Vrai­ment, c’est scan­da­leux, Mon­sieur Ruffin.’ Et t’es tout seul, hein, t’as un peu honte, tu re­cules sur ton siège… Et puis j’y re­tourne, je re­mets la deuxième car­touche. Je dis: ‘Est-ce que vous trou­vez nor­mal qu’il ait ré­glé chez Roth­schild le dos­sier des titres de presse La­gar­dère, qu’il se re­trouve à l’ély­sée à gé­rer le pro­blème Air­bus-la­gar­dère et que la presse La­gar­dère ait fait des tas de pa­piers pour lui lors de la der­nière cam­pagne pré­si­den­tielle?’ C’est un mo­ment va­che­ment cris­pant. Tu te dis que ça va peut-être être re­pris dans la presse. Je sors de là et c’est quoi le truc qui cir­cule par­tout? Que je n’ai pas mis ma chemise dans mon pantalon! Je vous jure! Tout le buzz, c’est ça. Là, tu te dis qu’heu­reu­se­ment qu’il y a Facebook! Je sais bien que c’est un peu le ba­zar en ce mo­ment mais par­fois, heu­reu­se­ment qu’il y a un point de contact di­rect entre toi et les gens!

Pour re­ve­nir au 5 mai et à vos doutes: et si per­sonne ne des­cend dans la rue ce jour­là? On se de­man­de­ra si on avait pris la bonne dé­ci­sion! Moi, je vis avec mes doutes et en énon­çant mes doutes, ce qui peut être trou­blant pour les ré­cep­teurs en face! Ouais! Mais ça par­ti­cipe, je pense, d’une forme de confiance que les gens peuvent te faire, de ne pas ar­ri­ver genre: ‘Tu vois, on a trou­vé la so­lu­tion, on est les plus forts.’ Vous ne crai­gnez pas d’être ins­tru­men­ta­li­sé par la France in­sou­mise, qui vou­lait or­ga­ni­ser de­puis long­temps une grande marche mais qui se dit que, peut-être, Fran­çois Ruffin est plus ras­sem­bleur? L’en­jeu est d’of­frir un ré­cep­tacle au dé­sir d’autre chose. Je l’ai dit à Jean-luc Mé­len­chon: ce n’est pas la ma­ni­fes­ta­tion de la France in­sou­mise ni celle du car­tel des gauches. C’est un pa­ri. Moi, je dis juste qu’on va es­sayer de mettre l’éner­gie pour que ça marche. À l’in­verse de Nuit de­bout, où j’ai re­gret­té que ça ne tende pas la main au mou­ve­ment syn­di­cal en rai­son d’une es­pèce de mé­fiance per­ma­nente. C’était très ‘ci­toyen­niste’. C’est bien, mais tu dis­cutes beau­coup et tu te de­mandes où ça va. Mais je me dis aus­si que, au moins, lors de ce prin­temps-là, il s’est pas­sé quelque chose. Je veux dire qu’on est aus­si là pour ne pas s’em­mer­der! En 1968, il y a eu cet édito, ‘La France s’en­nuie’ (de Pierre Vians­son­pon­té dans Le Monde, le 15 mars 1968). Alors oui, j’es­père que ce prin­temps, il va se pas­ser quelque chose. Je ne dis pas que ce se­ra le Grand Soir, mais j’es­père qu’on vi­vra quelque chose en­semble, quoi. Est-ce que je suis le seul dans ce dé­sir-là, le seul ha­bi­té par ça? Non? J’es­père… Et je viens aus­si, sans doute, me sau­ver à tra­vers ce mou­ve­ment. Du cré­ti­nisme par­le­men­taire, no­tam­ment. Dans le texte sur le se­cret des af­faires, j’ai pas­sé beau­coup de temps à es­sayer de faire chan­ger un ‘y com­pris’ par un ‘ou’. Et sans y ar­ri­ver, en plus. Là, c’est le risque d’en­fer­me­ment. C’est aus­si ce que vous aviez dit dans un édito de Fa­kir pour ex­pli­quer votre can­di­da­ture aux législatives. Que c’était aus­si une ma­nière de trou­ver un sens à votre vie après Mer­ci pa­tron! Bah oui! Si tu te lances dans des trucs comme ça, il faut que ce soit la ren­contre entre un dé­sir per­son­nel et un dé­sir col­lec­tif. On ne fait rien sans dé­sir.

Vous par­liez d’échap­per à la mé­lan­co­lie. Ouais, à fond. Moi, je sais que toute cette ac­ti­vi­té me sauve. Tous les jours, t’as des rai­sons d’être dé­cou­ra­gé, dé­pri­mé. Je ne sais pas vous, mais moi… Je pense que Fa­kir m’a sau­vé d’une dé­pres­sion longue du­rée. J’avais un bon fond noir. Le fait de lan­cer ce jour­nal, de ren­con­trer des gens, ce sont les autres qui sauvent, vrai­ment. Me lan­cer dans ce bor­del du 5 mai, ça me sauve aus­si de l’hé­mi­cycle.

Il reste en­core quatre ans d’hé­mi­cycle…

Pas grave, je m’in­ven­te­rai un bor­del par an pour m’échap­per! Je ne m’ima­gine fran­che­ment pas re­non­cer.

“Je pense que Fa­kir m’a sau­vé d’une dé­pres­sion. J’avais un bon fond noir. Ce sont les autres qui sauvent. Me lan­cer dans ce bor­del du 5 mai, ça me sauve aus­si de l’hé­mi­cycle”

À Amiens dans sa per­ma­nence avec Bri­gitte Ve­net (col­la­bo­ra­trice par­le­men­taire), Vincent Ber­nar­det (col­la­bo­ra­teur par­le­men­taire) et Ma­rie-laure Gar­daz (de dos, sta­giaire).

À Amiens, avec les che­mi­nots en grève.

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