Daphne Ca­rua­na Ga­li­zia

Society (France) - - SOMMAIRE - PAR AN­THO­NY MANSUY

Après le meurtre d’une jour­na­liste mal­taise qui en­quê­tait sur la cor­rup­tion au plus haut ni­veau du pays, un col­lec­tif de jour­na­listes re­prend le flam­beau.

Comment, grâce au concours des meilleurs jour­na­listes d’in­ves­ti­ga­tion eu­ro­péens, le meurtre sur fond de cor­rup­tion d’une jour­na­liste à Malte pour­rait bien fi­nir par re­ve­nir dans la fi­gure de ses com­man­di­taires. Et peut-être même jus­qu’au som­met du plus pe­tit État de l’union eu­ro­péenne.

Al­fred De­gior­gio ré­pond au sur­nom de “il­fu­lu”, “la Fève”. George, son frère, à ce­lui de “ic-ci­niz”, “le Chi­nois”. Ces deux mal­frats de pe­tit ca­libre, dé­jà connus des ser­vices de po­lice mal­tais, au­raient, dans la nuit du 15 au 16 oc­tobre 2017, et se­lon les forces de l’ordre de l’île, com­mis un crime qui n’a pas fi­ni de faire tan­guer Malte. Et qui pour­rait bien en­traî­ner dans son sillage des ma­gnats russes, chi­nois, ira­niens ou ka­za­khs, tout un sys­tème de blan­chi­ment d’ar­gent et d’éva­sion fis­cale, mais aus­si plu­sieurs huiles du gou­ver­ne­ment lo­cal, et ce jus­qu’au Pre­mier mi­nistre. Les pes­si­mistes di­ront le contraire: le crime at­tri­bué aux deux frères, âgés d’une cin­quan­taine d’an­nées, ai­dés ce soir-là par Vincent Mus­cat, ou “il-koh­hu” (sur­nom sans au­cun sens), n’au­ra au­cune ré­per­cus­sion du­rable. L’union eu­ro­péenne ne peut rien faire, di­ront-ils. Et puis, im­pos­sible de chan­ger la so­cié­té mal­taise. Trop tra­di­tion­nelle. Trop in­su­laire. Re­tran­chée sur elle-même, dans des ha­meaux comme ce­lui de Bid­ni­ja, où ré­sident 350 âmes, à une di­zaine de ki­lo­mètres à l’ouest de La Va­lette, la ca­pi­tale. C’est pré­ci­sé­ment de­puis Bid­ni­ja que, à 1h41, le 16 oc­tobre 2017, ce que l’un des ins­pec­teurs en charge de l’en­quête ap­pelle un “dis­po­si­tif di­vin” com­mence à émettre un si­gnal de­puis une Peu­geot 108 gris fon­cé. Mal­gré ce sur­nom flat­teur, ce dis­po­si­tif de dé­clen­che­ment à dis­tance consiste en la sou­dure d’une carte SIM gé­né­rique sur un cir­cuit im­pri­mé sem­blable à ceux des té­lé­com­mandes. Quel­qu’un l’a dis­po­sé sous la 108. Se­lon la po­lice, la Fève se si­tue alors à quelques cen­taines de mètres du vé­hi­cule, en planque sur la ligne de crête qui sur­plombe le ha­meau. Pen­dant ce temps­là, deux té­lé­phones émettent de­puis Grand Har­bour –le port de La Va­lette–, à l’en­droit où des ca­mé­ras de sur­veillance cap­turent des images du Maya, un ba­teau ap­par­te­nant au Chi­nois. Les frères De­gior­gio res­tent en poste une bonne par­tie de la nuit, et toute la ma­ti­née sui­vante. À 14h55, le Maya sta­tionne sur une éten­due d’eau si­tuée en contre­bas du Siège Bell, le mé­mo­rial de la Se­conde Guerre mon­diale. C’est à ce mo­ment-là qu’une cer­taine Daphne Ca­rua­na Ga­li­zia s’en­fonce à la hâte dans la Peu­geot 108. Trois mi­nutes plus tard, deux ap­pels pro­ve­nant de Bid­ni­ja sont pas­sés sur les por­tables du ba­teau. Dans la fou­lée, un SMS part du Maya dans le sens in­verse, à l’at­ten­tion cette fois du “dis­po­si­tif di­vin”. À ce mo­ment-là, à quelques di­zaines de mètres du vé­hi­cule, les vitres de la pro­prié­té des Ca­rua­na Ga­li­zia tremblent. Matthew, le fils, se rue à l’ex­té­rieur. S’il ne voit pas en­core la voi­ture, il en­tend le klaxon qui bour­donne sans dis­con­ti­nuer. Puis, au loin, il aper­çoit un cra­tère sur la route, des arbres en­flam­més, des bouts de plas­tique, des éclats de verre, des mor­ceaux de chair. Une fois à proxi­mi­té du vé­hi­cule, il scanne les en­vi­rons et voit une jambe, celle de sa mère. “Je me sou­viens d’avoir pen­sé: ‘OK... Il y a une jambe par terre, des or­ganes là-bas, évi­dem­ment que per­sonne n’a pu sur­vivre à ça, laisse tom­ber’”, a-t-il par la suite ex­pli­qué. À 15h30, le Chi­nois en­voie un mes­sage de son té­lé­phone per­son­nel à sa com­pagne: “Achète-moi du vin, mon amour.”

Si Daphne Ca­rua­na Ga­li­zia était pres­sée quelques mi­nutes avant son as­sas­si­nat, c’est qu’elle était en re­tard pour un ren­dez-vous à la banque. De­puis plu­sieurs se­maines, ses comptes étaient ge­lés à la suite d’une nou­velle pour­suite en jus­tice, sa 47e, cette fois pour dif­fa­ma­tion. De­puis dix ans, Daphne Ca­rua­na Ga­li­zia pu­bliait des en­quêtes jour­na­lis­tiques sur son blog, Run­ning Com­men­ta­ry (“Com­men­taire conti­nu”). Le titre du tout pre­mier ar­ticle de la pla­te­forme don­nait le ton: “To­lé­rance zé­ro pour la cor­rup­tion”. Avec le temps, Daphne, dé­crite par ses ad­mi­ra­teurs comme une sorte de “Wi­ki­leaks à elle toute seule”, s’était mise à dos une bonne par­tie de la haute so­cié­té mal­taise. Le Pre­mier mi­nistre, son di­rec­teur de ca­bi­net, le mi­nistre de l’éco­no­mie, ce­lui du Tou­risme, une banque vé­reuse, l’an­cien vice-gou­ver­neur de la Banque cen­trale mal­taise, ain­si que plu­sieurs en­tre­prises de BTP: tous ont dé­po­sé une ou plu­sieurs plaintes contre la jour­na­liste. Pour­tant, “les gens l’ado­raient, comme ils adorent une chan­teuse po­pu­laire”, ex­plique un confrère. Sa vie avait pris un nou­veau tour­nant en 2016 avec sa par­ti­ci­pa­tion au vo­let mal­tais de l’en­quête des Pa­na­ma Pa­pers, où elle avait

ré­vé­lé un scan­dale fi­nan­cier im­pli­quant la femme du Pre­mier mi­nistre, Jo­seph Mus­cat, et deux de ses plus proches al­liés po­li­tiques. Une si­tua­tion en­core ag­gra­vée en fé­vrier 2017 par la pu­bli­ca­tion sur Run­ning Com­men­ta­ry d’un ar­ticle af­fir­mant que le mi­nistre de l’éco­no­mie, Ch­ris­tian Car­do­na, au­rait fré­quen­té un bor­del lors d’un dé­pla­ce­ment en Al­le­magne. De­puis, elle su­bis­sait une in­tense cam­pagne de dé­ni­gre­ment et de har­cè­le­ment de la part du Par­ti tra­vailliste au pou­voir. “Ils ont fait de moi une sorte de bouc émis­saire na­tio­nal”, ex­pli­quait-elle, dix jours avant sa mort, à un en­quê­teur du Conseil de l’eu­rope qui pré­pare un rap­port sur les me­naces contre les jour­na­listes. Quelques jours avant son exé­cu­tion, la jour­na­liste en­voyait le mes­sage sui­vant à sa consoeur Ca­ro­line Mus­cat (sans lien de pa­ren­té avec le Pre­mier mi­nistre): “J’ai l’im­pres­sion que le temps m’est comp­té. Il y a tel­le­ment de choses que je n’ai pas en­core pu me­ner à bien.” La conclu­sion de son ul­time post sur Run­ning Com­men­ta­ry? “Il y a des es­crocs par­tout, dé­sor­mais. La si­tua­tion est sans es­poir.” Le jour du drame, comme l’ex­plique un proche, “les gens n’ar­ri­vaient pas à y croire”. Il pour­suit, dans un rire jaune et iro­nique: “Et vous sa­vez où ils se sont di­ri­gés pour vé­ri­fier si l’in­for­ma­tion était vraie? Sur Run­ning Com­men­ta­ry...”

Snow­den, As­sange et la re­cherche de la vé­ri­té

L’as­sas­si­nat de l’une des rares voix in­dé­pen­dantes du plus pe­tit pays de l’union eu­ro­péenne –si ses sym­pa­thies po­li­tiques al­laient vers les conser­va­teurs du Par­ti na­tio­na­liste, de centre droit, elle ne s’est ja­mais pri­vée d’en­quê­ter sur ses membres– a pro­vo­qué une vague d’émo­tion sur tout le conti­nent. Le Par­le­ment eu­ro­péen a ob­ser­vé une mi­nute de si­lence. Le pape Fran­çois a en­voyé une lettre de condo­léances à la fa­mille. Quant au fon­da­teur de Wi­ki­leaks, Ju­lian As­sange, il a an­non­cé une ré­com­pense de 20 000 eu­ros pour qui­conque four­ni­rait des “in­for­ma­tions me­nant à l’ar­res­ta­tion des as­sas­sins de Daphne Ca­rua­na Ga­li­zia”. D’autres ré­ac­tions, pri­vées celle-là, sont vite par­ve­nues aux proches de la jour­na­liste. Le jour même, le jour­na­liste al­le­mand Bas­tian Ober­mayer, connu pour être l’homme à l’ori­gine des Pa­na­ma Pa­pers, en­voie un mes­sage à Matthew: “Je lui ai dit quelque chose comme: ‘Je suis dé­so­lé de ce qui vient de se pro­duire. C’est la merde. Si on peut faire quoi que ce soit, fais-le nous sa­voir.’”. Les deux hommes se connaissent de­puis 2012 et leur tra­vail sur les Off­shore Leaks. Car Matthew Ca­rua­na Ga­li­zia, 32 ans, a sui­vi les pas de sa mère: il tra­vaille pour L’ICIJ (le Consor­tium in­ter­na­tio­nal des jour­na­listes d’in­ves­ti­ga­tion) en tant qu’en­quê­teur et dé­ve­lop­peur web. Quelques mi­nutes plus tard, il ré­pond: “La seule chose que je veux faire, c’est ex­pli­quer aux gens ce qui s’est pas­sé et leur mon­trer l’état dans le­quel Malte est ren­du.” Un se­cond mes­sage dé­ter­mi­nant ar­rive le len­de­main, de la part du jour­na­liste de Pre­mières Lignes Laurent Ri­chard, co­créa­teur du ma­ga­zine de France 2 Cash In­ves­ti­ga­tion. “À une époque, avec Pre­mières Lignes, on sous-louait des lo­caux à L’ICIJ, re­met ce­lui-ci. Du coup, je connais­sais un peu Matthew.” Le Fran­çais lui fait une offre qu’il ac­cepte d’em­blée: “Je lui ai pro­po­sé de conti­nuer les en­quêtes de sa mère, en re­pre­nant l’es­prit col­la­bo­ra­tif des en­quêtes de L’ICIJ.”

Ces coups de fil par­achèvent près de deux ans de tra­vail pour Laurent Ri­chard et, dans une moindre me­sure, Bas­tian Ober­mayer. Une ré­flexion en­ta­mée dans la fou­lée de l’at­ten­tat de Char­lie Heb­do en jan­vier 2015. Les bu­reaux de Pre­mières Lignes, dans le XIE ar­ron­dis­se­ment pa­ri­sien, se si­tuent à quelques pas de ceux oc­cu­pés alors par l’heb­do­ma­daire sa­ti­rique. Laurent Ri­chard est le pre­mier à en­trer dans Char­lie après l’at­ten­tat, aux cô­tés de Pa­trick Pel­loux. “Je suis al­lé plu­sieurs fois en Irak, j’ai vu des trucs durs en tour­nage, mais c’était tou­jours loin, dans une mis­sion, avec un pé­ri­mètre. Là, le fait que ça ar­rive dans mon en­vi­ron­ne­ment pa­ri­sien, que ce soit des gens que je connais­sais un peu, qui fai­saient le même mé­tier que moi, ça m’a trau­ma­ti­sé, ex­pli­quet-il. Ces at­ten­tats m’ont dé­ter­mi­né, moi, per­son­nel­le­ment, dans ma vie, à faire quelque chose.” Le jour­na­liste se sou­vient des cas de ses confrères Kha­di­ja Is­mayi­lo­va, mi­li­tante an­ti­cor­rup­tion em­pri­son­née pour des rai­sons po­li­tiques, et Don Bolles, tué dans l’exer­cice de sa fonc­tion parce qu’il en­quê­tait sur la ma­fia aux États-unis, et dont les en­quêtes ont été re­prises col­lec­ti­ve­ment. “Quel in­té­rêt de tuer le mes­sa­ger si l’on ne peut pas tuer le mes­sage?” ré­sume Ri­chard. Cette idée de­vien­dra cen­trale dans sa ré­flexion. Mais comment faire? Avec quels moyens? Quelles équipes? Quelle mé­thode? Le jour­na­liste pose sa can­di­da­ture à des bourses d’uni­ver­si­tés amé­ri­caines des­ti­nées aux jour­na­listes por­teurs de pro­jets. Grâce à la bourse de la Knight-wal­lace Fel­low­ship, Laurent Ri­chard in­tègre pen­dant huit mois, à par­tir de sep­tembre 2016, l’uni­ver­si­té du Mi­chi­gan, comme Ge­rard Ryle, le fon­da­teur de L’ICIJ, dix ans avant lui. Un autre jour­na­liste mar­qué par une ex­pé­rience ca­pi­tale fait par­tie des bour­siers de la pro­mo­tion 2017: Bas­tian Ober­mayer. L’al­le­mand sort d’une an­née en­tière “à faire des jour­nées de tra­vail de 20 heures” pour éplu­cher les treize mil­lions de documents mieux connus au­jourd’hui sous le nom de Pa­na­ma Pa­pers. C’est lui qui a, le pre­mier, re­çu le dos­sier de 2,6 té­ra­oc­tets de don­nées en­voyé par un lan­ceur d’alerte tou­jours ano­nyme. C’est aus­si lui qui a dé­ci­dé de don­ner une di­men­sion col­la­bo­ra­tive et in­ter­na­tio­nale à son en­quête. Soit une dé­marche si­mi­laire à celle de Laurent Ri­chard.

Aux États-unis, les deux hommes se rap­prochent. “Laurent me di­sait: ‘Al­lez, on le fait en­semble’, et je lui ré­pon­dais: ‘Mais non, c’est ton pro­jet’, se sou­vient-il. Pour­tant, j’avais ce sen­ti­ment au fond de moi, un sen­ti­ment rare, d’être confron­té à une idée simple, évi­dente et par­faite. Alors un jour, dé­but 2017, je lui ai fi­na­le­ment dit, le sou­rire en coin: ‘Si tu me re­de­mandes en­core une fois, je te di­rai cer­tai­ne­ment oui.’” En fé­vrier 2017, le di­rec­teur du dé­par­te­ment de cryp­to­gra­phie de l’uni­ver­si­té, un cer­tain Alex Hal­der­man, homme dont le prin­ci­pal fait d’armes est d’avoir ha­cké les ma­chines élec­to­rales lors de l’élec­tion amé­ri­caine de 2000, ar­rive avec une drôle de mis­sive: un mys­té­rieux in­con­nu a en­ten­du par­ler du pro­jet des deux jour­na­listes et ai­me­rait dis­cu­ter avec eux. “On ar­rive avec Bas­tian dans un bu­reau avec un énorme écran plas­ma, re­met Laurent Ri­chard. Et là, on voit Ed­ward Snow­den en vi­déo­con­fé­rence qui pro­pose de nous ai­der!” Ils dis­cu­te­ront deux fois deux heures avec le lan­ceur d’alerte, qui leur ex­pli­que­ra no­tam­ment comment pa­ra­mé­trer le lo­gi­ciel Se­cu­re­drop, une pla­te­forme créée pour sé­cu­ri­ser la com­mu­ni­ca­tion entre jour­na­listes et lan­ceurs d’alerte ba­sée sur Tor, et utile no­tam­ment pour dé­po­ser des documents sen­sibles en lieu sûr. Fin mai, les deux hommes ont dé­fi­ni les con­tours du pro­jet. Il s’ap­pel­le­ra “For­bid­den Sto­ries” et se­ra do­té d’une mis­sion: “Keep the sto­ries alive”, “gar­der les his­toires en vie”. En somme, il s’agit de conti­nuer les en­quêtes des jour­na­listes que l’on em­pêche de tra­vailler, mais aus­si de mettre à l’abri les in­for­ma­tions sen­sibles des re­por­ters me­na­cés. “Pour que, dès lors que vous cou­pez une tête, 30 autres re­poussent ins­tan­ta­né­ment”, image Ri­chard. Au mois de sep­tembre, ils ont éga­le­ment trou­vé leurs fonds, dé­blo­qués par Pierre Omi­dyar, le mil­liar­daire amé­ri­cain fon­da­teur d’ebay et croi­sé du jour­na­lisme d’in­ves­ti­ga­tion (il fi­nance dé­jà The In­ter­cept, le site de Glenn Green­wald, qui a ai­dé Ed­ward Snow­den). Mon­tant du don: 212 000 eu­ros. Un pre­mier “coup” in­ter­vient dès no­vembre, avec la pu­bli­ca­tion par For­bid­den Sto­ries de deux vi­déos de jour­na­listes mexi­cains as­sas­si­nés par le car­tel de Si­na­loa. Une his­toire qui per­met à Laurent Ri­chard de pré­ci­ser la phi­lo­so­phie du pro­jet: “Il n’y a plus d’his­toire pu­re­ment lo­cale, il n’y a que des his­toires glo­bales. Par exemple, le car­tel de Si­na­loa four­nit 85% de la co­caïne de Chi­ca­go, mais ex­porte aus­si dans 56 pays, dont la France et l’al­le­magne. Ja­vier Val­dez et Ce­ci­lio Pi­ne­da tra­vaillaient donc sur des su­jets qui nous concernent tous.”

À l’époque, le consor­tium avance dé­jà, en pa­ral­lèle et en secret, sur les en­quêtes de la jour­na­liste mal­taise. Le Monde, le New York Times, l’agence Reu­ters, le Guar­dian, France 2 et la Süd­deutsche Zei­tung de Bas­tian Ober­mayer, entre autres, font par­tie des 18 ré­dac­tions à re­joindre l’ini­tia­tive. “Pour les Pa­na­ma Pa­pers, on était sûrs que tout le monde vou­drait nous re­joindre, vu qu’on avait dé­jà les documents, dit Ober­mayer. Là, c’était le contraire. On a dit aux ré­dac­tions: ‘On n’a rien, mais on est sûrs qu’il y a plein d’his­toires. Vous nous ai­dez à al­ler les dé­ter­rer?’ Et toutes ont ac­cep­té.” En tout, 45 jour­na­listes tra­vaillent dis­crè­te­ment sur le “Daphne Pro­ject”, payés par leur ré­dac­tion et co­or­don­nés par les deux em­ployés de For­bid­den Sto­ries, Jules Gi­rau­dat et Ré­mi La­bed, Ri­chard tra­vaillant tou­jours pour Pre­mières Lignes. Un autre consor­tium de jour­na­listes, L’OCCRP (Or­ga­ni­zed Crime and Cor­rup­tion Re­por­ting Pro­ject), spé­cia­li­sé dans les en­quêtes sur le crime or­ga­ni­sé et la cor­rup­tion, met à la dis­po­si­tion des concer­nés son ac­cès au lo­gi­ciel Confluence pour fa­ci­li­ter la mise en com­mun de leur tra­vail, et l’ac­cès à ses bases de don­nées. Ils mettent en outre en place un vé­ri­table “cof­fre­fort im­mense, avec des clés de chif­fre­ment et deux fac­teurs d’iden­ti­fi­ca­tion” pour pro­té­ger leurs don­nées. Il fau­dra cinq mois de tra­vail de front sur plu­sieurs fu­seaux ho­raires, en

“Pour les Pa­na­ma Pa­pers, on était sûrs que tout le monde vou­drait nous re­joindre, vu qu’on avait dé­jà les documents. Là, c’était le contraire. On a dit aux ré­dac­tions: ‘On n’a rien, mais on est sûrs qu’il y a plein d’his­toires. Vous nous ai­dez à al­ler les dé­ter­rer?’ Et toutes ont ac­cep­té” Bas­tian Ober­mayer, co­fon­da­teur de For­bid­den Sto­ries

toute dis­cré­tion, avec quelques réunions à Pa­ris, Londres ou Malte, mais sur­tout une salle de ré­dac­tion vir­tuelle ani­mée sur la mes­sa­ge­rie cryp­tée Si­gnal, pour voir le bout de l’en­quête. Pas évident de gé­rer une di­zaine de cultures jour­na­lis­tiques par­fois éloi­gnées, les im­pé­ra­tifs liés aux lois sur la dif­fa­ma­tion se­lon les pays –as­sez sé­vères en An­gle­terre, par exemple– et les tech­niques de mé­dias si dif­fé­rents que la té­lé­vi­sion et la presse écrite. “Mais tout s’est fait dans la bonne hu­meur, ajoute Ri­chard. Et cha­cun est ar­ri­vé avec un but su­pé­rieur en tête: quel­qu’un était mort, et il fal­lait que l’on soit à la hau­teur.”

“Pour l’ins­tant, le crime paye”

Lors de la pu­bli­ca­tion du Daphne Pro­ject, le 19 avril, l’onde de choc est mon­diale. D’abord grâce à la par­ti­ci­pa­tion d’ins­ti­tu­tions comme le Guar­dian, le New York Yimes et Le Monde. En­suite parce que entre temps, un autre jour­na­liste d’in­ves­ti­ga­tion a été assassiné sur le Vieux Conti­nent. Jan Ku­ciak, Slo­vaque de 27 ans qui tra­vaillait lui aus­si sur des dos­siers de cor­rup­tion, d’éva­sion fis­cale et de crime or­ga­ni­sé, est mort le 21 fé­vrier der­nier. Son meurtre a pro­vo­qué une vague mas­sive de ma­ni­fes­ta­tions et la dé­mis­sion du Pre­mier mi­nistre de la Slo­va­quie, Ro­bert Fi­co. Alors que, tue­rie de Char­lie Heb­do mise à part, au­cun jour­na­liste n’avait été tué sur le sol de L’UE de­puis 2004, voi­là deux as­sas­si­nats en à peine quatre mois. Har­lem Dé­sir, re­pré­sen­tant au sein de L’OSCE (Or­ga­ni­sa­tion pour la sé­cu­ri­té et la co­opé­ra­tion en Eu­rope) sur la li­ber­té de la presse, s’in­quiète du “cli­mat qui contri­bue à me­na­cer la sé­cu­ri­té des jour­na­listes. On pen­sait que c’était un ac­quis, mais avec la mon­tée des po­pu­lismes, la presse est mise en cause”. Sur­tout, comme le ré­pète Laurent Ri­chard, l’his­toire de l’as­sas­si­nat de Daphne Ca­rua­na Ga­li­zia montre que cette his­toire n’a rien de “pu­re­ment lo­cal”. Ses ra­mi­fi­ca­tions s’étendent en Azer­baïd­jan, en Rus­sie, en Iran, à Du­baï et en Nou­velle-zé­lande. Et im­pactent toute l’eu­rope. Dé­jà mis en lu­mière par Daphne Ca­rua­na Ga­li­zia elle-même dans l’en­quête sur les Pa­na­ma Pa­pers –mais noyé dans la masse des ré­vé­la­tions–, le sys­tème mal­tais est de­ve­nu le per­son­nage prin­ci­pal du Daphne Pro­ject. Pe­tite Ré­pu­blique in­su­laire de 450 000 ha­bi­tants coin­cée entre la Si­cile, la Li­bye et la Tu­ni­sie, Malte a trans­for­mé son ad­hé­sion à l’union eu­ro­péenne en in­dus­trie, par­fois en dé­pit des règles. Il y a d’abord la vente de pas­se­ports –et donc des avan­tages d’une ci­toyen­ne­té eu­ro­péenne– moyen­nant un mil­lion d’eu­ros à des mil­liar­daires ex­tracom­mu­nau­taires, sans tou­jours res­pec­ter les condi­tions de la Com­mis­sion. Il y a aus­si l’af­faire Pi­la­tus, du nom de la banque sus­pec­tée d’avoir été mise en place pour la­ver l’ar­gent sale du ré­gime dic­ta­to­rial azé­ri, via des so­cié­tés-écrans elles aus­si ba­sées à Malte. Mais il y a sur­tout un per­sis­tant sen­ti­ment d’im­pu­ni­té à l’égard des rouages de ce sys­tème. Dans ces ré­vé­la­tions, deux noms re­viennent in­las­sa­ble­ment: ce­lui de Keith Schem­bri, di­rec­teur de ca­bi­net du Pre­mier mi­nistre, et ce­lui de Kon­rad Miz­zi, mi­nistre du Tou­risme. De­puis les Pa­na­ma Pa­pers, des preuves tou­jours plus ac­ca­blantes et des dé­cla­ra­tions contra­dic­toires des deux hommes montrent qu’ils au­raient or­ga­ni­sé, fa­ci­li­té et pro­fi­té de ces com­bines. Pour au­tant, Schem­bri et Miz­zi sont tou­jours en poste. “La ques­tion qui se pose, c’est: pour­quoi notre Pre­mier mi­nistre couvre-t-il ces deux hommes de­puis près de 770 jours? ana­lyse Ar­nold Cas­so­la, pa­tron des Verts mal­tais et l’une des rares voix dis­so­nantes ca­pables de por­ter à Malte. Il était pres­sen­ti et sou­te­nu pour rem­pla­cer Do­nald Tusk à la tête du Conseil eu­ro­péen, l’un des postes les plus pres­ti­gieux qui soient, et il l’a lais­sé tom­ber pour... pro­té­ger Keith Schem­bri et Kon­rad Miz­zi? Al­lez sa­voir ce qu’ils ont sur lui...” Har­lem Dé­sir était pré­sent à l’en­ter­re­ment de Daphne Ca­rua­na Ga­li­zia, et a pu s’en­tre­te­nir avec Jo­seph Mus­cat. “Il m’a dit qu’il fe­rait tout son pos­sible pour que l’en­quête abou­tisse, ra­conte-t-il. Mais je constate que ça n’a pas abou­ti. C’est une faillite. Il en reste que, fi­na­le­ment, le crime paie.”

De­puis la ren­contre entre Dé­sir et Mus­cat, trois hommes ont été ar­rê­tés. Il s’agit de la Fève, du Chi­nois et d’il-koh­hu, trois in­di­vi­dus n’ayant pour­tant ja­mais fait l’ob­jet d’en­quêtes sur Run­ning Com­men­ta­ry. Ana Gomes, so­cia­liste por­tu­gaise et dé­pu­tée eu­ro­péenne, mène une mis­sion par­le­men­taire pour faire le point sur l’état de droit à Malte. Elle connaît bien l’île, et s’était dé­jà en­tre­te­nue avec Daphne Ca­rua­na Ga­li­zia. “Pour­quoi ces trois hommes au­raient-ils assassiné cette jour­na­liste qui n’avait ja­mais écrit sur eux?” de­mande-t-elle. La ques­tion cen­trale de toute cette his­toire de­meure: qui sont les com­man­di­taires? Plu­sieurs té­moins af­firment que le mi­nistre de l’éco­no­mie, Ch­ris­tian Car­do­na, avait ses ha­bi­tudes au même bar que les frères De­gior­gio, le Fer­di­nand’s Bar, si­tué dans un vil­lage iso­lé au centre de l’île. Un té­moin, ren­con­tré par les équipes de For­bid­den Sto­ries, a af­fir­mé avoir aper­çu Car­do­na et la Fève en­semble dans cet éta­blis­se­ment en no­vembre 2017. Dans un com­mu­ni­qué, le mi­nistre a dé­men­ti. Et l’en­quête pa­tine tou­jours. La com­mis­saire eu­ro­péenne Ve­ra Jou­ro­va doit se rendre à Malte mi-juin pour prendre des nou­velles de l’en­quête. En at­ten­dant, dans l’île, le Par­ti tra­vailliste a lan­cé une sorte de ca­bale contre les Ca­rua­na Ga­li­zia. La cam­pagne de har­cè­le­ment sur les ré­seaux so­ciaux et dans la rue, de même que plu­sieurs des plaintes –34, plus pré­ci­sé­ment– au ci­vil contre Daphne se sont ain­si re­por­tées sur le reste de la fa­mille, dont la plu­part des membres ont dû quit­ter l’île. Sept mois après l’exé­cu­tion de Daphne Ca­rua­na Ga­li­zia, la vie a donc re­pris son cours à La Va­lette et dans tous les ha­meaux alen­tour. Quelques cen­taines de ma­ni­fes­tants, tout au plus, main­tiennent la pres­sion pour que la vé­ri­té éclate. Un mé­mo­rial a été im­pro­vi­sé en face du tri­bu­nal de la ca­pi­tale, mais il a dé­jà été “net­toyé” à neuf re­prises. Mal­gré une cer­taine forme de pes­si­misme, le Vert Ar­nold Cas­so­la veut y croire: “Même si peu de gens se mo­bi­lisent, je crois que la flamme ne s’étein­dra pas, et qu’un jour, peu­têtre, on dé­cou­vri­ra la vé­ri­té.” De leur cô­té, Ri­chard, Ober­mayer et For­bid­den Sto­ries tra­vaillent sur de nou­velles en­quêtes, dont ils ne peuvent pas ré­vé­ler les con­tours. Mais alors que le Daphne Pro­ject a été pu­blié il y a près d’un mois et de­mi, Laurent Ri­chard re­con­naît qu’il y a en­core du bou­lot. “On va conti­nuer. On va pu­blier ré­gu­liè­re­ment. De­puis la pa­ru­tion, on a été con­tac­tés par pas mal de per­sonnes, de nou­velles sources sont ar­ri­vées. On veut mon­trer que l’on se­ra tou­jours là pour pour­suivre le tra­vail de Daphne.”

“On pen­sait que la sé­cu­ri­té des jour­na­listes était un ac­quis en Eu­rope, mais avec la mon­tée des po­pu­lismes, la presse est mise en cause” Har­lem Dé­sir, re­pré­sen­tant au sein de L’OSCE sur la li­ber­té de la presse

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