ALAIN DU­CASSE

Où en est la cui­sine fran­çaise? Le maître ré­pond

Society (France) - - LA UNE - PAR AR­THUR JEANNE PHO­TOS: PAUL AR­NAUD POUR SO­CIE­TY

Il est l’un des plus grands noms de la cui­sine fran­çaise. Il a ima­gi­né les re­pas de Vla­di­mir Pou­tine et Do­nald Trump les der­nières fois qu’ils sont ve­nus à Pa­ris. Et il jure qu’il n’ap­pa­raî­tra ja­mais dans au­cune émis­sion de té­lé cu­li­naire.

Vous avez dit avoir vou­lu de­ve­nir cui­si­ner dès vos 12 ans. Com­ment une telle vo­ca­tion naît-elle? J’ai gran­di dans une ferme dans la Cha­losse, et un fils unique dans une ferme tra­di­tion­nelle du Sud-ouest, il prend la ferme. Donc ce n’était pas une bonne nou­velle pour ma mère quand je lui ai an­non­cé que je vou­lais être cui­si­nier. Je n’étais ja­mais en­tré dans un res­tau­rant, mais je sa­vais que c’était ce que je vou­lais faire. Cer­tai­ne­ment grâce au sou­ve­nir des odeurs de la cui­sine de ma grand­mère, puisque ma chambre était juste au-des­sus. Je sen­tais les odeurs des cèpes qui ac­com­pa­gne­raient un ca­nard ou une vo­laille de la ferme. Ma grand-mère fai­sait du foie gras –à l’époque, c’était un com­plé­ment de re­ve­nus pour les femmes de la ré­gion. Je suis né les pieds dans les pro­duits. Pour cui­si­ner, on al­lait au jar­din, il n’y avait pas d’autre so­lu­tion. Et la viande, c’était deux fois par se­maine. Pour une rai­son éco­no­mique: le co­chon, on pré­fé­rait le vendre que le consom­mer. Fi­na­le­ment, en 1975, j’ai lu dans le jour­nal que Mi­chel Gué­rard ve­nait d’ar­ri­ver à Eu­gé­nie-les-bains. Je me suis dit: ‘Tiens, il y a un cui­si­nier à cô­té de chez moi, je veux al­ler tra­vailler avec lui.’ J’avais 18 ans.

Mi­chel Gué­rard, c’est le dé­but de ce que l’on a ap­pe­lé ‘la nou­velle cui­sine’. Mais par­mi les chefs de cette ten­dance, ce­lui qui vous a le plus mar­qué est Alain Cha­pel, pa­raît-il. J’avais 20 ans. Avec le sous-chef de chez Gué­rard et son se­cond, on a cas­sé notre ti­re­lire pour al­ler dî­ner chez Cha­pel à Mion­nay. Et là, j’ai eu une ré­vé­la­tion. Je me suis dit: ‘Ce que je viens de man­ger, je ne sais pas le faire, je ne le maî­trise pas.’ Je n’avais pas sai­si la sub­ti­li­té, la ponc­tua­tion cu­li­naire et la pré­ci­sion de Cha­pel. Je vou­lais com­prendre. On était ailleurs, mais Cha­pel était en­core plus loin. Alors l’an­née sui­vant ce re­pas qui

m’avait cham­bou­lé, j’y suis re­tour­né. J’ai ava­lé 500 ki­lo­mètres avec ma vieille voi­ture, je suis al­lé voir Cha­pel et je lui ai dit: ‘Je suis cui­si­nier, je veux tra­vailler chez vous.’ Il m’a ré­pon­du qu’il n’y avait pas de place. Je lui ai de­man­dé de m’ac­cor­der cinq mi­nutes. Il m’a dit: ‘Va t’as­seoir au fond du jar­din’, puis il m’a re­joint: ‘Alors, tu veux quoi, jeune homme?’ Et je lui ai ré­pon­du: ‘Tant que vous ne m’avez pas don­né de date, je reste là.’ On était en juin. Et fi­na­le­ment, il m’a dit: ‘Tu com­mences le 3 no­vembre.’ Il faut tou­jours for­cer la porte.

En 1984, alors que vous avez dé­jà votre res­tau­rant et deux étoiles au Mi­che­lin, vous êtes le seul sur­vi­vant d’un crash d’avion sur­ve­nu alors que vous vous ren­diez sur le lieu de votre nou­veau pro­jet, le By­blos des neiges, à Cour­che­vel. Com­ment avez-vous sur­mon­té cette tra­gé­die? On peut faire sans, ce n’est pas in­dis­pen­sable de vivre une ex­pé­rience pa­reille. Mais quand ça vous est ar­ri­vé, mieux vaut s’en ser­vir.

Com­ment vous en êtes-vous ser­vi? J’ai réa­li­sé que dans la vie, il n’y a rien de grave si ce n’est l’in­ca­pa­ci­té phy­sique ou in­tel­lec­tuelle. Quand vous n’êtes pas utile à la so­cié­té, vous êtes en marge. C’est ce qui m’est ar­ri­vé. J’ai pas­sé une an­née en­tière à l’hô­pi­tal du­rant la­quelle j’ai été déso­cia­li­sé. Ce crash a eu lieu quatre mois après que j’ai ob­te­nu deux étoiles au guide Mi­che­lin. C’était le dé­but d’une jo­lie as­cen­sion. J’avais 27 ans, j’étais le plus jeune chef dou­ble­ment étoi­lé de France. Et tout à coup, plus rien, le té­lé­phone ne sonne plus. Les jour­nées à l’hô­pi­tal, c’est 25 heures, pas 24, c’est long. C’est le vrai temps long.

Vous avez ap­pris l’en­nui? L’avan­tage, c’est que j’avais un pro­jet: je vou­lais ou­vrir le By­blos. Les gens pen­saient que je n’al­lais ja­mais re­mar­cher, ja­mais re­voir. Mais je n’ai pas ac­cep­té cette nou­velle condi­tion, je me suis ac­cro­ché à ce pro­jet, je sa­vais que j’al­lais l’ou­vrir. J’étais la mé­moire de ce que l’on avait dé­ci­dé avec mes amis qui sont morts dans le crash.

Et trois ans plus tard, vous re­tour­nez en cui­sine à Mo­na­co, au Louis XV. Oui. Le prince Rai­nier et la So­cié­té des bains de mer vou­laient un res­tau­rant de haute cui­sine pour la prin­ci­pau­té. Il y avait plu­sieurs can­di­dats. Quand le prince Rai­nier m’a re­çu, je lui ai re­mis un dos­sier: 17 pages dans les­quelles j’ex­pli­quais que je vou­lais faire une cui­sine pay­sanne mé­di­ter­ra­néenne, avec tout bien dé­taillé, du pain jus­qu’au me­nu lé­gumes. J’ai rem­por­té la com­pé­ti­tion, et le 27 mai 1987, je fai­sais mon pre­mier me­nu lé­gumes, sans pro­téines. Un me­nu lé­gumes, en 1987, ça n’exis­tait pas, c’était im­pen­sable. Dans mon contrat, il était spé­ci­fié que je de­vais avoir trois étoiles en quatre ans. Je les ais eues en deux ans et huit mois.

Les trois étoiles, ça si­gni­fie quoi? Sur mon lit d’hô­pi­tal, j’avais pris une dé­ci­sion: je cui­si­ne­rais jus­qu’au jour où j’au­rais trois étoiles. Quand c’est ar­ri­vé, j’ai pris une autre dé­ci­sion: les clients ne me ver­raient plus, plus per­sonne ne me ver­rait. Quand j’étais à l’hô­pi­tal, j’éla­bo­rais les cartes au bout de mon lit, et mes col­la­bo­ra­teurs fai­saient la cui­sine. Je me suis ren­du compte que je n’avais plus be­soin d’y être. Je me suis dit que j’al­lais dé­sor­mais créer des col­lec­tions de res­tau­rants et don­ner le tem­po de l’évo­lu­tion de chaque lieu. De­ve­nir une sorte de di­rec­teur ar­tis­tique. On tra­vaille comme une marque de haute cou­ture. Cer­tains de vos chefs exé­cu­tifs cui­si­nen­tils mieux que vous? Oui! Parce qu’ils s’en­traînent mi­di et soir. C’est comme si on de­man­dait à un en­traî­neur de foot d’en­trer sur le ter­rain pour rem­pla­cer son meilleur joueur. L’en­traî­neur, il est moins bon que chaque joueur. Moi, c’est pa­reil. Clai­re­ment, je ne vais pas ra­con­ter que je suis dans tous mes res­tau­rants.

Après Mo­na­co, vous avez pris la suite de Joël Ro­bu­chon à Pa­ris, à l’hô­tel du Parc. Vous y étiez at­ten­du? Je me suis fait des­cendre. Il y avait une sorte d’al­lé­geance, de loyau­té en­vers Ro­bu­chon

qui fai­sait dire aux gens: ‘Le pe­tit mec du Sud qui le rem­place, il ne va pas du­rer six

mois.’ Le cri­tique gas­tro­no­mique Claude Le­bey a pris ren­dez-vous avec moi deux mois après l’ou­ver­ture. Je l’ai re­çu der­rière le bu­reau de Joël. Il m’a dit: ‘Vous sa­vez, Alain, avant le prin­temps, vous se­rez re­des­cen­du à Mo­na­co.’ Pour beau­coup de gens, il n’y avait pas de suc­ces­sion pos­sible à Ro­bu­chon.

Et com­ment avez-vous ré­agi? Pour mon pre­mier ser­vice, de­vant des gens du CAC 40, j’ai ser­vi un plat que j’ap­pelle co­chon/pa­tates, avec une sa­lade de mu­seau. La cui­sine op­po­sée de celle de Ro­bu­chon. C’était une ma­nière de dire: ‘Je ne vais pas faire de la haute cui­sine

à la Ro­bu­chon.’ Et en­core, quand je dis ‘co­chon’, c’était du lard. Une coche de 220 ki­los que j’ai fait cuire avec des pa­tates, le lard fai­sait onze cen­ti­mètres d’épais­seur. Avec un mer­veilleux jus de co­chon. Dé­li­cieux. Jean-ma­rie Mes­sier in­tro­dui­sait le dî­ner, parce que c’était la Com­pa­gnie gé­né­rale des eaux qui était pro­prié­taire de l’hô­tel du Parc. Il a dit: ‘Si j’avais su qu’on al­lait man­ger du lard et des pa­tates, je ne suis pas sûr que l’on au­rait in­vi­té Alain Du­casse à Pa­ris.’ C’était évi­dem­ment une ma­nière de pro­vo­quer, de per­tur­ber. Pour dire: ‘Ça va, je suis là.’ Mais un peu plus aus­si: ‘Quand c’est bon, c’est bon. On peut tout ser­vir, quoi que vous pen­siez.’ Vous avez réus­si par­tout où vous vous êtes ins­tal­lé, sauf à New York, qui vous a long­temps ré­sis­té. Pour­quoi? New York, c’est une ville ex­trê­me­ment dure. À New York, on est d’abord étran­gers. Il y a le New York

Times, les New-yor­kais, et tout ce qui n’est pas new-yor­kais est re­gar­dé avec un peu de sus­pi­cion. C’est une ville qui peut vous bri­ser. Gastón Acu­rio (grand chef

pé­ru­vien, voir So­cie­ty n°29, ndlr), ce grand per­son­nage, à New York, il n’y ar­rive pas. Je ne sais pas pour­quoi, dans cette ville qui in­tègre tout le monde, le mec ouvre un res­tau­rant pé­ru­vien et il se fait li­qui­der en un an. Moi, quand j’ai ou­vert à l’es­sex House en 2000, j’ai eu 1 350 ar­ticles contre moi. J’ai fait la une du New York Dai­ly

News parce que man­ger chez moi coû­tait 500 dol­lars. Un jour, peu après l’ou­ver­ture, un doua­nier m’in­ter­pelle et me dit: ‘C’est vous, le res­tau­rant très cher? Mais vous avez rai­son, si vous trou­vez des im­bé­ciles

pour payer!’ Et dix ans après, l’his­toire prouve que l’on a eu rai­son. On a fi­ni par

“Pou­tine et Ma­cron, il ne fal­lait pas leur faire perdre de temps. Alors je les ai fait man­ger à la cuillère”

im­po­ser la haute gas­tro­no­mie fran­çaise à New York avec l’es­sex House. Une di­zaine de res­tau­rants pro­posent au­jourd’hui de la haute gas­tro­no­mie.

Vous êtes ar­ri­vé à New York à un mo­ment com­pli­qué pour un Fran­çais. Un soir, à l’es­sex House, j’ai re­çu Jacques Chi­rac, Ko­fi An­nan et Do­mi­nique de Ville­pin. C’était la veille du dis­cours de De Ville­pin à L’ONU sur l’irak. Je peux vous dire que per­sonne ne les a vus en­trer. J’ai fait pas­ser Ko­fi An­nan par le lo­cal à pou­belles. On était dans un cli­mat hos­tile, vi­gou­reu­se­ment an­ti-fran­çais. Le mo­ment était grave. D’ailleurs, dès le len­de­main du dis­cours, le res­tau­rant s’est vi­dé. Le té­lé­phone son­nait uni­que­ment pour des an­nu­la­tions, les gens cas­saient des bou­teilles de bor­deaux dans la rue. Il y avait des ma­ni­fes­tants qui criaient

‘Go home’ de­vant le res­tau­rant.

Quand vous vous ins­tal­lez à l’étran­ger, vous avez une vi­sion à faire va­loir? Je fais un état des lieux: ce que j’ai, ce que je sais, ce que je fais. En sa­chant qu’à To­kyo, mes clients sont ja­po­nais à 85% ; à Londres, an­glais à 85% ; à Ve­gas, amé­ri­cains à 95% ; et à New York, new-yor­kais. Mon but, c’est de pré­ser­ver L’ADN de la cui­sine fran­çaise, de pro­po­ser une cer­taine idée de l’art de vivre à la fran­çaise, tout en in­té­grant la culture lo­cale. C’est ça, le truc.

Jus­te­ment, L’ADN de la cui­sine fran­çaise, c’est quoi au juste? Un sa­voir-faire, la no­tion pré­cise d’une hié­rar­chie de mets et de vins, l’art de la table, la fa­ci­li­té de conver­ser au­tour de ce que l’on mange. C’est plus ça que la nour­ri­ture: c’est l’art de s’ar­rê­ter un mo­ment pour conver­ser. Et ça, c’est in­fi­ni­ment plus im­por­tant que ce que l’on mange.

C’est éga­le­ment dans cet es­prit que vous pré­pa­rez des re­pas pour des chefs d’état? Tout dé­pend du contexte mais l’idée gé­né­rale, c’est que la nour­ri­ture doit im­pres­sion­ner par l’art de vivre à la fran­çaise et sa­voir s’ef­fa­cer der­rière la dis­cus­sion.

C’est quelque chose que vous gar­dez à l’es­prit quand vous pré­pa­rez le re­pas pour l’en­tre­vue entre Ma­cron et Pou­tine à Ver­sailles? C’est une grande culture, la Rus­sie, il fal­lait ac­cueillir par­fai­te­ment. On n’a sor­ti que de la vais­selle et de la cris­tal­le­rie d’il y a un siècle, donc c’est sûr que Pou­tine a com­pris. Et on a ré­édi­té des me­nus ronds d’il y a trois siècles. C’était un me­nu royal que l’on a ré­in­ter­pré­té, en fait. Si les rois étaient tou­jours là, au­jourd’hui, on re­ce­vrait comme ça. L’ins­pi­ra­tion était his­to­rique. Et l’autre chose très claire, c’est que Pou­tine et Ma­cron au­raient à conver­ser de ma­nière sé­rieuse –en­fin, je sup­po­sais qu’ils au­raient à conver­ser de ma­nière sé­rieuse– et le re­pas se­rait un ac­ces­soire, fût-il dé­li­cieux. Donc, il ne fal­lait pas leur faire perdre de temps. J’ai tout pré­vu en consé­quence: ils ont man­gé à la cuillère, comme ça ils n’avaient pas à s’oc­cu­per de sa­voir si le pi­geon était dans le bon sens ou non ; j’ai ser­vi huit plats dans des conte­nants as­sez pe­tits ; il n’y avait pas de cou­teau. En 59 mi­nutes, c’était plié.

Ça im­pres­sionne, de re­ce­voir Vla­di­mir Pou­tine? J’ai l’aile gauche du châ­teau de Ver­sailles et je vois ar­ri­ver, par l’aile droite, l’ar­mée de la grande Rus­sie. C’est l’image que j’en garde: l’ar­mée russe qui dé­barque à Ver­sailles, une ar­mée de types avec mal­lette, écou­teurs et lu­nettes. C’est im­pres­sion­nant. Et puis Pou­tine, quand vous le sa­luez, il a les yeux qui vous glacent ins­tan­ta­né­ment. J’ai eu ce sen­ti­ment-là.

Il y a des en­droits où l’on re­çoit aus­si bien qu’en France? Pou­tine, jus­te­ment, re­çoit par­fai­te­ment au Krem­lin. L’une des plus belles tables du monde en termes d’ac­cueil pré­si­den­tiel, c’est celle de Pou­tine. Tout est ni­ckel. L’art de la table, l’ex­cel­lence du ser­vice, l’har­mo­nie des mets et des vins, la hié­rar­chie des plats. Du très haut ni­veau. C’est his­to­rique parce que dans les cours eu­ro­péennes, jus­qu’en Rus­sie, les cui­si­niers étaient fran­çais.

Et on re­çoit Trump dif­fé­rem­ment de Pou­tine, par exemple? Bien sûr. L’idée, c’est de re­ce­voir un pré­sident en lui pro­po­sant ce qu’il aime. Donc on échange avec la cheffe de la Mai­son-blanche avant, pour se ren­sei­gner. En­suite, en­core une fois, l’idée est de dé­mon­trer ce qu’est un grand dé­jeu­ner ou un grand dî­ner à la fran­çaise. C’est une dé­mons­tra­tion. Quand Trump est ve­nu dî­ner à la tour Eif­fel, dans sa tête, un re­pas à la fran­çaise, c’était long et en­nuyeux. Je lui ai dé­mon­tré que ce n’était ni l’un ni l’autre. Et il a été agréa­ble­ment sur­pris, il a dit que c’était ef­fi­cace et meilleur que chez lui. Je lui ai dit: ‘Oui, heu­reu­se­ment.’ (Rires) Vous avez le sou­ve­nir de dé­jeu­ners mé­mo­rables avec des chefs d’état? Oui, un dé­jeu­ner en pe­tit co­mi­té dans un vil­lage en Pro­vence qui s’ap­pelle Mous­tiers­sainte-ma­rie, avec Fran­çois Mit­ter­rand. On était une dou­zaine, et j’ai dit: ‘Voi­là,

j’ap­porte le casse-croûte.’ On a fait un dé­jeu­ner im­promp­tu, avec no­tam­ment un ber­ger. On était sous un im­mense tilleul, à l’ombre, dans une cour pa­vée vieille de cinq siècles. Un ar­rêt dans le temps, en dé­but d’été. Ça a du­ré cinq heures. Il y a eu une vraie dis­cus­sion entre le ber­ger, qui pra­ti­quait la trans­hu­mance, et le pré­sident de la Ré­pu­blique. Ils ont par­lé de tout, aus­si bien de la place de la Tur­quie dans l’eu­rope que du cla­fou­tis à la ce­rise. Il y a eu un long dé­bat sur ce su­jet. À quelle tem­pé­ra­ture? Quelle épais­seur? Doit-on uti­li­ser des ce­rises ou des griottes? C’était quelques se­maines après la chute du mur de Ber­lin. Ce se­rait com­plè­te­ment im­pos­sible au­jourd’hui. Si je di­sais au pré­sident: ‘On va faire un

dé­jeu­ner de cinq heures’, il me pren­drait pour un fou. Alors qu’à l’époque, je me rap­pelle que quand le porte-pa­role de l’ély­sée, Jean Louis-bian­co, est ve­nu dire à Mit­ter­rand: ‘Pré­sident, nous avons

ren­dez-vous à l’ély­sée dans une heure’ alors que l’on était en­core à table en train de si­ro­ter du mus­cat corse de chez Gen­tile, Mit­ter­rand lui a ré­pon­du: ‘Res­ser­vez-moi

ce dé­li­cieux mus­cat, ils at­ten­dront.’ J’avais trou­vé ça ex­tra­or­di­naire. À l’heure où il au­rait dû être au Bour­get, il bu­vait un verre de mus­cat.

Vous connais­siez bien Fran­çois Mit­ter­rand? Non, mais il avait bien étu­dié qui j’étais, et j’avais bien étu­dié qui il était. Après l’école hô­te­lière, j’ai fait mon ap­pren­tis­sage en face de Lat­ché. Je voyais la ber­ge­rie de Mit­ter­rand par la fe­nêtre de la cui­sine. Il était simple homme po­li­tique à l’époque, et moi ap­pren­ti. Pen­dant sa ba­lade quo­ti­dienne, il fai­sait le tour du lac et ve­nait jus­qu’au par­king du res­tau­rant où je tra­vaillais. Il sa­vait tout de moi: que j’avais été éle­vé dans une ferme, que ma mère ven­dait des ca­nards. Il y avait un jeune Sciences Po qui lui avait fait la fiche d’alain Du­casse.

Se­lon vous, qu’est-ce qui ca­rac­té­rise le client d’au­jourd’hui? Au­jourd’hui, l’in­for­ma­tion est dis­po­nible en li­bre­ser­vice. On peut sa­voir en al­lant sur In­ter­net qui cui­sine quoi, où, les prix, les me­nus. Le consom­ma­teur

est sur­nour­ri, sur­pres­sé, sur­in­for­mé, surs­tres­sé, sur­ca­pri­cieux. Et quand il fran­chit la porte, il faut en­core l’éton­ner. Les quelques mil­liers de foo­dies qui traînent, ils savent tout. J’en vois, hein, et par­fois je me dis: ‘Pu­tain, il est là,

lui.’ J’ai inau­gu­ré la res­tau­ra­tion de mon éta­blis­se­ment Beige à To­kyo la se­maine pas­sée. Il fal­lait voir les clients. Ils étaient 50, ils avaient tous man­gé dans les en­droits les plus poin­tus, ils étaient af­fû­tés comme des lames. C’est une sorte de club. Tout ce­la, ça in­ter­dit de som­no­ler, il faut re­gar­der le monde. Au­jourd’hui, le phé­no­mène cu­li­naire est proche de la mode. Il y a la haute cou­ture et la haute cui­sine, le prêt-à-por­ter et les res­tau­rants de gas­tro­no­mie, l’au­berge, le bis­trot, ce qui est ca­sual, ca­sual chic. Et puis le fast-food et H&M. Et comme dans la mode, il vaut mieux être pres­crip­teur.

On a l’im­pres­sion qu’il y a toute une nou­velle gé­né­ra­tion de chefs qui tentent de pa­raître co­ol, mais pas vous. Vous n’êtes pas un chef té­lé­vi­suel? Je n’ai ja­mais ac­cep­té une émis­sion de té­lé­vi­sion sous quelque forme que ce soit. Sous la tor­ture, je ne sau­rais pas faire la dif­fé­rence entre Top Chef,

Mas­ter Chef, etc. Ça ne m’in­té­resse pas. La sta­ri­sa­tion des chefs, très bien, ils ont rai­son, ils le font mieux que moi. Mais moi, je ne fais pas de té­lé­vi­sion. Que je sois pré­ser­vé de tout ce­la.

Quel est le rôle de la table, au­jourd’hui? Dans un monde glo­ba­li­sé, goo­gli­sé, c’est cer­tai­ne­ment de­ve­nu le lieu de com­men­sa­li­té le plus im­por­tant. Les ré­seaux so­ciaux qui per­mettent de tout voir, tout sa­voir, c’est très bien. Sauf qu’à un mo­ment don­né, il va fal­loir à nou­veau se réunir, échan­ger, s’en­gueu­ler. Et le ci­ment de tout ça, c’est un re­pas à par­ta­ger. La table, c’est le der­nier lieu ci­vi­li­sé de la pla­nète, c’est Guy Sa­voy qui dit ça. Il peut par exemple y avoir des conver­sa­tions mus­clées que l’on ne pour­rait pas se per­mettre dans un bu­reau. Je suis convain­cu que l’on peut se dire plus de vé­ri­tés à table, entre deux verres de meur­sault par exemple, que n’im­porte où ailleurs.

Il vous ar­rive de mal man­ger? Non, je m’évite ça de­puis long­temps. Mon seul truc, c’est quand il fait froid à New York et que j’ai une pe­tite faim, je mange le hot-dog du coin de la rue, dans un pain mou, chaud, mou­tar­dé. Ce n’est pas très bon mais ça vous chauffe les doigts parce qu’il fait un vent à dé­cor­ner les boeufs à Man­hat­tan, il fait -15°C. Mul­ti­plié par le vent, ça fait -25°C. Voi­là, c’est ma seule con­ces­sion.

“Les ré­seaux so­ciaux, c’est très bien. Sauf qu’à un mo­ment don­né, il faut se réunir, échan­ger, s’en­gueu­ler. Et le ci­ment de tout ça, c’est la table”

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