Alors, c’était pas mieux avant?

Vingt ans dé­jà! En août 1995, l’in­ter­na­tio­nal Rug­by Board (IRB) dé­ci­dait de mettre fin à l’obli­ga­tion d’ama­teu­risme pour dé­fi­ni­ti­ve­ment trans­for­mer le rug­by en mé­tier. Pour le meilleur? Pas sûr. Plus ra­pide, plus phy­sique, plus mé­dia­tique et plus riche, c

Tampon! - - SOMMAIRE - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR GRÉ­GO­RY LE­TORT, ANTOINE MESTRES, QUEN­TIN MOY­NET, ALEXANDRE PEDRO ET MAT­THIEU ROS­TAC PHOTOS: PANORAMIC, ICONS­PORT ET DR

Vingt ans après sa conver­sion au pro­fes­sion­na­lisme, où en est vrai­ment le rug­by? Neuf en­traî­neurs et un double cham­pion du monde planchent sur la ques­tion.

In­vic­tus.

Cer­tains re­grettent le rug­by d’avant 1995 et es­timent que le jeu ac­tuel a per­du de son charme en se pro­fes­sion­na­li­sant. Alors, c’était vrai­ment mieux avant? Vincent Et­che­to: Non, c’était pas mieux, juste dif­fé­rent. Les hommes res­tent les hommes. Il n’y a que l’ar­gent qui a chan­gé, c’est tout. Bien sûr, le fait d’être pro­fes­sion­nel im­plique plus d’en­traî­ne­ment –main­te­nant, c’est ma­tin, mi­di et soir– mais hon­nê­te­ment, le conte­nu de la pré­pa­ra­tion, l’en­vie qu’on a, la pas­sion res­tent les mêmes. On passe plus de temps dans les bu­reaux mais pour moi, le fond n’a pas chan­gé. Ch­ris­tophe Dey­laud: Sur le jeu en lui-même, sur l’as­pect li­ber­té des joueurs, il y avait par le pas­sé un peu plus d’in­sou­ciance, plus de fraî­cheur. Je ne dis pas que les joueurs d’au­jourd’hui ne sont pas libres mais ils sont plus im­pli­qués dans la re­cherche de ré­sul­tats à l’égard de pa­trons qui sont les pré­si­dents-in­ves­tis­seurs. Avant 1995, on vou­lait ga­gner aus­si, évi­dem­ment, mais il y avait une autre fa­çon de voir le rug­by. Jacques Bru­nel: Moi, je suis très op­ti­miste, ça fait 43 ans que je suis tous les di­manches sur les ter­rains et 27 ans que j’en­traîne. Le rug­by s’amé­liore sans cesse, il est en­core plus beau qu’avant. Y a-t-il moins d’es­sais? Non, c’est même le contraire. Je ne suis pas du tout nos­tal­gique. Ugo Mo­la: J’au­rais moi aus­si ten­dance à dire que non. Le sport est fait pour évo­luer. Le rug­by compte par­mi ceux qui ont mu­té le plus ra­pi­de­ment. L’as­pect li­ber­té ren­voie au­jourd’hui à une forme de nos­tal­gie. En re­vanche, le pro­fes­sion­na­lisme a en­traî­né un re­lè­ve­ment du ni­veau d’exi­gence qui nous a fait en­trer dans une autre di­men­sion. Marc Del­poux: Il faut voir. On est pas­sé d’un sport d’ini­tiés à un sport qui cherche à at­ti­rer le grand pu­blic, sur­tout fé­mi­nin, donc il faut du spec­tacle, des matchs in­té­res­sants. C’est ce qu’on a fait à Bor­deaux pour at­ti­rer des gens au stade. Alors par­fois, les condi­tions cli­ma­tiques font que c’est com­pli­qué. Par­fois, on n’est pas bons. Par­fois, l’ar­bitre n’est pas bon. Mais re­gar­dez, le nombre d’es­sais a en­core aug­men­té.

Pour prou­ver que le spec­tacle a pro­gres­sé, on met tou­jours en avant l’al­lon­ge­ment du temps de jeu réel. Est-ce que plus de temps de jeu si­gni­fie plus de spec­tacle et de beau­té? Ch­ris­tophe Dey­laud: Lors de la Coupe du monde 1995, notre plus grande sé­quence avait at­teint 56 se­condes. Au­jourd’hui, cer­taines dé­passent trois minutes. On était dans un état d’es­prit dif­fé­rent: dé­pla­cer le bal­lon, es­sayer de mar­quer ra­pi­de­ment. Au­jourd’hui, le spec­tacle est dans la conser­va­tion. Après, je ne suis pas sûr que pour le spec­ta­teur, ce soit plus in­té­res­sant… Ugo Mo­la: L’élé­va­tion du ni­veau d’exi­gence in­di­vi­duelle fait que les équipes sont ca­pables au­jourd’hui de mul­ti­plier les temps de jeu. Est-ce que c’est plus at­trayant? Je n’en suis pas sûr. Mais ce n’est pas com­pa­rable. Avant, tu n’avais pas trois temps de jeu. Il y avait une mê­lée, un lan­ce­ment, puis tu mar­quais ou pas. On ne par­lait pas de tur­no­ver (bal­lons ré­cu­pé­rés, ndlr). On était dans l’in­tel­li­gence si­tua­tion­nelle de Pierre Ville­preux et on est pas­sés à six temps de jeu pro­gram­més. Il y a peut-être un juste mi­lieu. Sur le plan du temps de jeu ef­fec­tif, on se­ra à 45-50 minutes lors de cette Coupe du monde et pas loin de 60 minutes ou presque en 2019. Pierre Vill­le­preux: Mais pour en faire quoi? On confond le jeu et les temps de jeu, la pos­ses­sion du bal­lon. Une équipe peut bien gar­der le bal­lon pen­dant 80 minutes en fai­sant des mauls. Où est le spec­tacle dans ce cas-là? Il fau­drait me­su­rer le temps où le bal­lon et les joueurs sont en mou­ve­ment. Les temps de jeu ne sont pas si­gni­fi­ca­tifs de spec­tacle.

Au­jourd’hui, les corps se sont stan­dar­di­sés. Les joueurs sont plus forts, plus ra­pides. L’époque où on ex­pli­quait que du gros en pre­mière ligne au pe­tit ra­pide à l’aile, tout le monde pou­vait trou­ver sa place au rug­by pa­raît ré­vo­lue… Jean-pierre Elis­salde: Dans la grille d’évo­lu­tion, l’ac­cent est mis sur le phy­sique. Pour re­pé­rer un mi­nime ou un ca­det, le pre­mier point re­te­nu par les clubs, c’est le ‘PP’: le po­ten­tiel phy­sique. Avant, quand tu étais édu­ca­teur, tu cher­chais le rug­by­man, le pe­tit gosse ma­lin qui al­lait faire une feinte de passe ou l’ar­rière vé­loce qui re­lan­çait en voyant l’es­pace libre avant de re­ce­voir le bal­lon. SaintAn­dré dit: ‘Don­nez-moi des ath­lètes, j’en fais des rug­by­men.’ Com­ment peut-on pen­ser ça? Joe Wors­ley: En An­gle­terre, on a pris le rug­by pro­fes­sion­nel à bras-le-corps il y a de ça quinze ans. Au point que ça vi­rait presque à l’ob­ses­sion. On trans­for­mait les joueurs en ath­lètes en né­gli­geant to­ta­le­ment l’as­pect rug­by. Dé­sor­mais, les An­glais ont un rug­by ba­sé sur la tech­nique in­di­vi­duelle, ce qui est un peu étrange aus­si. Yan­nick Bru: Avant, Lo­mu avait un phy­sique ex­cep­tion­nel avec sa vi­tesse et sa puis­sance.

“Le rug­by s’amé­liore sans cesse, il est en­core plus beau qu’avant. Y a-t-il moins d’es­sais qu’au­pa­ra­vant? Non, c’est même le contraire. Je ne suis pas du tout nos­tal­gique” Jacques Bru­nel

Au­jourd’hui, tous les joueurs tendent vers ce pro­fil, no­tam­ment chez les avants qui étaient consi­dé­rés aty­piques au sein du col­lec­tif. Marc Del­poux: Les cinq de de­vant étaient lourds, puis­sants, dan­ge­reux sur quelques mètres. Main­te­nant, ce sont des ath­lètes. Chez les Blacks, Bro­die Re­tal­lick est ce­lui qui touche le plus de bal­lons. Et c’est un deuxième ligne! Phil Kearns: Des pre­mière ligne qui se font des passes, c’était presque interdit il y a 20 ans. La pro­gres­sion des pre­mière ligne, et même de tous les avants, bal­lon en main, ça a per­mis d’avoir un jeu beau­coup plus di­ver­tis­sant, spec­ta­cu­laire.

Un peu comme dans le rug­by à XIII. On est dans l’ordre du fan­tasme quand on dit qu’on se rap­proche de plus en plus de ce rug­by-là? Ch­ris­tophe Dey­laud: Qu’on dise que le XV res­semble au XIII, ça me fait chier. Et je me sou­viens que le XIII en France a com­men­cé à al­ler mal quand il est par­ti cher­cher des Aus­tra­liens, des Néo-zé­lan­dais. Il faut ar­rê­ter l’hé­mor­ra­gie. Yan­nick Bru: Dans le jeu cou­rant, dans les tech­niques de pla­quage, dans le mi­mé­tisme des leurres, il y a de grandes res­sem­blances dé­sor­mais. L’ex­ploi­ta­tion des leurres pour battre les dé­fenses est di­rec­te­ment ins­pi­rée du XIII. Quand on évoque ce rap­pro­che­ment, il ne faut quand même pas ou­blier d’évo­quer la part des phases sta­tiques –touches, mê­lées– dans le gain d’un match et no­tam­ment en Top 14. Marc Del­poux: Je trouve qu’il y a beau­coup de fausses in­fos sur la mê­lée et la conquête, on en­tend que la mê­lée va dis­pa­raître sous l’in­fluence du Sud. Or, il suf­fit de re­gar­der les Blacks, qui ont enfin mis l’ac­cent sur la conquête et la mê­lée pour com­prendre que non. On an­nonce des ten­dances mais on voit que la mê­lée reste im­por­tante quand la Coupe du monde se rap­proche. Jacques Bru­nel: La mê­lée, c’est l’axe fort du XV, il ne faut pas y perdre de temps mais il ne faut pas non plus l’anes­thé­sier parce que c’est un com­bat col­lec­tif es­sen­tiel qui re­flète l’âme de notre jeu.

Le jeu en lui-même est de­ve­nu plus phy­sique. Uni­que­ment phy­sique, di­ront cer­tains. N’est-on pas pas­sé d’un sport

Re­tal­lick. de com­bat avec de l’évi­te­ment à de l’af­fron­te­ment pur? Jean-pierre Elis­salde: On ne cherche plus l’es­pace libre, on rentre de­dans. On crée l’es­pace libre par les brèches pro­vo­quées par la force. Et comme on ne les cherche pas, on n’est pas près de les trou­ver. Au foot, il a fal­lu que le Bar­ça et l’es­pagne gagnent avec ‘ trois nains’ pour sor­tir du tout-phy­sique. Joe Wors­ley: Il y a 20 ans, il n’y avait pas d’or­ga­ni­sa­tion par­ti­cu­lière sur la dé­fense. Mais main­te­nant, toutes les règles te poussent à ne pas faire de faux pas et donc, à amé­lio­rer ta tech­nique in­di­vi­duelle et col­lec­tive. Il y a dif­fé­rentes fa­çons de faire mais chaque équipe na­tio­nale dis­pose d’une très bonne or­ga­ni­sa­tion dé­fen­sive, de telle ma­nière que les dé­fenses sont de­ve­nues de plus en plus im­per­méables. Pierre Ville­preux: On a l’im­pres­sion que le ter­rain est bou­ché parce qu’on n’en­traîne pas les joueurs à mettre de la vi­tesse et gar­der ce temps d’avance sur une dé­fense dé­sta­bi­li­sée. Marc Del­poux: Il ne faut pas ca­ri­ca­tu­rer. On est tou­jours à la re­cherche de dé­ca­lages. Le pre­mier temps de jeu est sou­vent com­pli­qué à fran­chir mais après plu­sieurs, c’est pos­sible. Il y a des dé­ca­lages par le nombre. On cherche à se re­trou­ver en sur­nombre sur une zone du ter­rain après plu­sieurs temps. Ou alors par la vi­tesse. Une si­tua­tion avec un ar­rière ra­pide lan­cé contre deux avants peut être in­té­res­sante. Ou alors par la puis­sance. On cherche à trou­ver un gros très fort contre un pe­tit en bout de ligne. Yan­nick Bru: Si j’étais lé­gis­la­teur, je ré­flé­chi­rais à une ré­duc­tion du nombre de rem­pla­çants. Huit, c’est trop. Ce­la don­ne­rait une di­men­sion plus stra­té­gique au coa­ching, ce­la af­fai­bli­rait les dé­fenses. La pos­si­bi­li­té de chan­ger toute une pre­mière ligne voire le cinq de de­vant, ra­mène tout à zé­ro.

Les en­traî­neurs ne dé­res­pon­sa­bi­lisent-ils pas éga­le­ment les joueurs avec un jeu très pro­gram­mé qui va te­nir dans la mé­moire de leur or­di­na­teur? Il pa­raît plus dif­fi­cile de sor­tir du cadre pré­éta­bli au­jourd’hui… Pierre Ville­preux: La vi­déo, les plans de jeu pré­dé­fi­nis n’en­lèvent pas l’in­tel­li­gence aux joueurs, ça les dé­res­pon­sa­bi­lise en re­vanche, oui. Ils ne sont pas plus cons qu’avant. Au Stade Tou­lou­sain dans les an­nées 80, on tra­vaillait es­sen­tiel­le­ment sur le jeu de mou­ve­ment, on es­sayait que les ar­rêts du mou­ve­ment du bal­lon soient les plus courts pos­sible. On avait quelques com­bi­nai­sons pour lan­cer le jeu à par­tir des touches, mais on n’en avait pas 36, juste deux ou trois. Vincent Et­che­to: Bien sûr, on tra­vaille plus à la vi­déo, on dé­crypte le jeu ad­verse… Reste qu’il y au­ra tou­jours un mec qui dé­blo­que­ra la si­tua­tion tout seul. Sergio Pa­risse en de­mi-fi­nale à Bor­deaux, sa chis­te­ra, c’est pas Que­sa­da ( l’en­traî­neur du Stade Fran­çais, ndlr) qui lui a dit de la faire. Il y a des ar­tistes qui vont peindre sur les murs, sur des wa­gons

“On confond le jeu et les temps de jeu, la pos­ses­sion du bal­lon. Une équipe peut bien gar­der le bal­lon pen­dant 80 minutes en fai­sant des mauls. Où est le spec­tacle dans ce cas-là?” Pierre Ville­preux

de train mais à chaque fois, ils ont un cadre. Le rug­by, c’est un ta­bleau et si tu mets des coups de pin­ceau à tout-va, c’est le bor­del. Ch­ris­tophe Dey­laud: Les en­traî­neurs re­cherchent une cer­taine ro­bo­ti­sa­tion. Main­te­nant, vous met­tez les joueurs sur le ter­rain et vous faites ré­pé­ter les sils comme dans l’hé­mi­sphère sud. C’est jo­li une fois ré­pé­té, mais est-ce ef­fi­cace? Au bout d’un quart d’heure, le pre­mier ve­nu se­ra ca­pable de ré­ci­ter ce qui a été de­man­dé. Mais se­ra-t-il ca­pable d’avoir une lec­ture du jeu com­plète, une fa­cul­té d’adap­ta­tion à la dé­fense ad­verse? Je ne suis pas sûr. Phil Kearns: Ça dé­pend des en­traî­neurs. Tous les coachs n’ont pas les mêmes prio­ri­tés. Cer­tains vont don­ner beau­coup de li­ber­té aux joueurs pour s’ex­pri­mer, alors que d’autres vont mettre en place beau­coup de plans de jeu à res­pec­ter à la lettre. Cer­tains bossent avec la peur de perdre leur bou­lot, donc ils en­traînent pour gar­der leur job, pas pour mettre en place un beau rug­by.

Les ana­lystes vi­déo, le GPS pour suivre les dé­pla­ce­ments du joueur sur le ter­rain, les en­traî­ne­ments fil­més par un drone, les sta­tis­tiques… Les ma­na­gers sont tou­jours de­man­deurs de plus de tech­no­lo­gie. Mais ne va-t-on pas trop loin? Pierre Ville­preux: Le tout-scien­ti­fique est aber­rant, se­lon moi. Si on me­sure le nombre de mètres par­cou­rus par un joueur, ça de­vient dra­ma­tique. On vé­ri­fie quoi? On se fait juste plai­sir avec des stats. For­cé­ment, ce­la en­traîne un in­di­vi­dua­lisme exa­cer­bé des joueurs. Il suf­fit de voir com­ment ils se ruent sur leurs stats pour com­prendre que c’est ça qui les pré­oc­cupe et pas pour­quoi, à tel mo­ment, ils ont mal né­go­cié un sur­nombre. Yan­nick Bru: Quand on re­garde l’évo­lu­tion du jeu, on voit qu’il y a glo­ba­le­ment une uni­for­mi­sa­tion des sys­tèmes: 80% des équipes ont un projet as­sez si­mi­laire. C’est dom­mage, mais ce­la s’ex­plique. Il y a une di­zaine d’an­nées, il y avait des ap­proches in­no­vantes, sauf que dé­sor­mais, en un clic, on a ac­cès à tous les matchs de la pla­nète ovale.

L’uni­for­mi­sa­tion du jeu se fait sur le mo­dèle des équipes de l’hé­mi­sphère sud. Par exemple, un Ber­nard Laporte ci­tait en per­ma­nence les Aus­tra­liens quand il était sé­lec­tion­neur. Comme s’il n’exis­tait plus qu’un seul rug­by… Ugo Mo­la: Avant, il y a avait un in­cons­cient cultu­rel pour chaque pays. Ça se­rait bien que ça ne dis­pa­raisse pas dé­fi­ni­ti­ve­ment. L’uni­for­mi­sa­tion est peut-être due au fait que les Blacks sont per­çus comme le mo­dèle. Ils ont les ca­pa­ci­tés pour jouer un rug­by to­tal et c’est ce­lui qui gagne. En 2011, sur les quatre de­mi-finalistes, trois sont di­ri­gés par un coach néo-zé­lan­dais. Ils donnent le ton à tous les ni­veaux. Jacques Bru­nel: Je suis par­ti­san d’une culture la­tine, mais lorsque j’ar­rive à Per­pi­gnan,

“En France, on est de­ve­nus co­pieurs, on va cher­cher la so­lu­tion chez les autres” Jean-pierre Elis­salde

je dois com­po­ser un groupe avec onze na­tio­na­li­tés dif­fé­rentes. C’est un pa­ra­mètre qu’on ne peut pas né­gli­ger. Quand on a des Néo-zé­lan­dais, des Ton­giens, des An­glais qui sont for­ma­tés dans des sché­mas et des cultures dif­fé­rents, on ne peut pas dire: ‘ Vous m’in­té­res­sez pas, vous jouez à ma fa­çon.’ Il faut te­nir compte de leur culture, s’adap­ter, prendre un peu ce qu’ils ap­portent. Cha­cun cherche à ap­prendre un peu de l’autre. Joe Wors­ley: L’ir­lande est un très bon exemple. Il s’agit d’une équipe qui pra­tique un jeu mixant un tem­po très ra­pide et une in­com­pa­rable agres­si­vi­té. Quelque chose qui n’a ja­mais chan­gé là-bas mal­gré le pro­fes­sion­na­lisme. Les Ir­lan­dais ont gar­dé cette iden­ti­té très forte. Peut-être parce qu’il s’agit d’un pays de quatre mil­lions d’ha­bi­tants et qu’ils doivent avoir un sys­tème très ef­fi­cace pour ri­va­li­ser avec des puis­sances comme la France ou l’an­gle­terre. Jean-pierre Elis­salde: Alors qu’en France, on est de­ve­nus co­pieurs. On va cher­cher la so­lu­tion chez les autres. On va lor­gner sur le jeu à plu­sieurs temps des Aus­tra­liens, sur la conquête des Su­dafs.

On a l’im­pres­sion que des pays ma­jeurs, c’est la France qui connaît la plus forte crise d’iden­ti­té de­puis le pas­sage au pro­fes­sion­na­lisme. Com­ment l’ex­pli­quez-vous? Ch­ris­tophe Dey­laud: La culture fran­çaise n’existe plus. Au­jourd’hui, quelle est l’iden­ti­té du XV de France? Pas un seul spé­cia­liste n’est ca­pable de le dire. On n’ar­rive pas à sa­voir quel est le jeu qu’on veut pra­ti­quer, à l’in­verse des Aus­tra­liens, des Boks, des Blacks ou même des Écos­sais. Au­jourd’hui, l’in­tel­li­gence est du cô­té des An­glais. Ils n’ont plus des types bo­dy­buil­dés mais des joueurs qui prennent les in­ter­valles, se font des passes et sont ca­pables de jouer des bal­lons de ré­cu­pé­ra­tion de loin. C’était le french flair et on le re­trouve chez les An­glais. Pierre Ville­preux: Parce qu’on est dans une culture du ré­sul­tat im­mé­diat avec un cham­pion­nat où si vous per­dez votre pre­mier match, vous al­lez vous sen­tir me­na­cé. Ce qui en­traîne un rug­by res­tric­tif. Les pays du Sud, eux, ont be­soin, pour la po­pu­la­ri­té du rug­by, d’en­tre­te­nir un jeu spec­ta­cu­laire. Pour mo­di­fier ça, il fau­drait qu’on connaisse un ré­sul­tat dé­fa­vo­rable en Coupe du monde. Phil Kearns: Il ne faut pas trop noir­cir le ta­bleau, vous au­riez dû ga­gner la Coupe du monde en 2011 sans un ar­bi­trage hor­rible en fi­nale. Jacques Bru­nel: Je ne par­le­rais pas de crise d’iden­ti­té mais de ré­sul­tats pour l’équipe de France. Comme on est dé­çus par les ré­sul­tats, on re­met en cause notre rug­by et son cham­pion­nat. On est tri­bu­taires de notre his­toire, des ca­rac­té­ris­tiques qu’on veut bien nous don­ner. À sa­voir qu’on a du ta­lent mais on est in­cons­tant, on n’ar­rive pas à mettre en place une conti­nui­té. Jean-pierre Elis­salde: Notre drame, c’est qu’on est de­ve­nus riches. Le Top 14 at­tire 50% des meilleurs joueurs au monde. Quand tu es riche, tu ne te poses pas de ques­tions.

C’est tout le pa­ra­doxe du rap­port du rug­by fran­çais au pro­fes­sion­na­lisme. Il a en­ri­chi ses clubs, fait ve­nir des stars étran­gères et pé­na­li­se­rait sa sé­lec­tion car les jeunes Fran­çais n’ar­ri­ve­raient plus à trou­ver leur place… Phil Kearns: Même si vous êtes un peu de­ve­nu la Pre­mier League du rug­by, je ne pense pas que la pré­sence en masse de joueurs étran­gers dans le Top 14 soit la rai­son prin­ci­pale de ce pro­blème. C’est avant tout une his­toire de coa­ching. Cer­tains clubs fran­çais ont énor­mé­ment de joueurs étran­gers, comme Toulon. Les clubs qui en ont moins de­vraient être ca­pables de jouer dans le style fran­çais. Les en­traî­neurs fran­çais de­vraient être ca­pables de conti­nuer à pro­po­ser ce rug­by. Mais ça ne semble pas être le cas, je ne com­prends pas pour­quoi. Vincent Et­che­to: Je crois que la ques­tion des étran­gers est un faux pro­blème. Sur les qua­torze ou­vreurs du Top 14, dix sont fran­çais, par exemple. Pen­dant cinq ans, Wil­kin­son a tué tout le monde parce qu’il était ex­cep­tion­nel et qu’on di­sait que les Fran­çais ne s’épa­nouis­saient pas. Je ne suis pas sûr que Mi­cha­lak ait vu comme un pro­blème le fait de s’en­traî­ner avec lui. C’est un dé­bat, oui, mais ja­mais une ex­cuse. Ugo Mo­la: Par le phé­no­mène des agents, un marché s’est créé, ce­lui des stars pla­né­taires. Mais des bons joueurs fran­çais, il y en a plein. Le su­jet, c’est la ca­pa­ci­té à les en­traî­ner comme des joueurs de haut ni­veau. C’est sur ce plan qu’on a pris du re­tard. Pour être consi­dé­ré comme un ath­lète de haut ni­veau avec l’ex­per­tise liée, on sait qu’il faut 3 000 heures de pra­tique. En France, on est loin de tout ça.

Le pro­blème vien­drait de la for­ma­tion, alors? Vincent Et­che­to: Qu’est-ce qu’on veut faire? Des gosses avec des gros pec­to­raux qui posent sur les ca­len­driers du Stade Fran­çais et vont s’ex­ta­sier de voir les Blacks faire trois passes à la suite. À Bayonne, j’ai vu des ga­mins qui ne savent pas en ali­gner trois. C’est ca­tas­tro­phique. On se mas­turbe sur la for­ma­tion à la fran­çaise, des mecs avec tout plein de di­plômes, mais la base du rug­by, c’est quand même de se faire des passes. Ch­ris­tophe Dey­laud: On a quand même une pé­pi­nière de jeunes ta­len­tueux qui me fait dire qu’il faut re­ve­nir à un tra­vail à la fran­çaise. Il faut que tout le monde se mette au­tour d’une table et que toutes les par­ties ar­rêtent de ti­rer la cou­ver­ture à elles. Ugo Mo­la: Se­lon moi, l’exemple des An­glais est in­té­res­sant. Ils ont vi­ré les étran­gers hor­mis les stars et re­gar­dez main­te­nant le nombre de trois-quarts qui ap­pa­raissent. Leurs jeunes sont confron­tés au haut ni­veau. En France, notre confi­gu­ra­tion de cham­pion­nat ne le per­met pas. Le cham­pion­nat es­poir ne veut rien dire. À 22 ou 23 ans, le joueur ne s’est pas im­po­sé et on va cher­cher un joueur plus âgé dé­jà ar­mé. Joe Worl­sey: En France, on va être plus in­té­res­sé par l’achat d’un joueur qui a fait ses preuves que par une for­ma­tion de A à Z. Si l’an­gle­terre s’en sort mieux, c’est parce que la fé­dé­ra­tion an­glaise a énor­mé­ment in­ves­ti dans Twi­cken­ham ain­si que dans la par­tie com­mer­ciale pour pro­mou­voir ce sport. La FFR ne pos­sède rien, elle ne maxi­mise pas les re­ve­nus les jours de match. La RFU, elle, fait ça très bien et, en consé­quence, ré­in­jecte tout cet ar­gent dans la for­ma­tion. À 15, 16 ans, les ga­mins se re­trouvent avec un vrai staff de rug­by au­tour d’eux, en plus d’une bonne édu­ca­tion clas­sique.

Fi­na­le­ment, avec le pro­fes­sion­na­lisme et l’ar­gent qui en dé­coule, ce qui a le plus chan­gé, ce sont peut-être les hommes qui font ce sport. Les per­son­na­li­tés semblent lis­sées au­jourd’hui… Yan­nick Bru: Il exis­tait peut-être plus d’épais­seur dans les rap­ports hu­mains, dans l’échange. Il y avait, avant, l’image d’un spor­tif ou­vert sur le monde qui me­nait un double projet et avait la tête sur les épaules. Au­jourd’hui, on peut être in­quiet quant à l’at­mo­sphère qui va en­tou­rer les équipes. Mais c’est dif­fi­cile de prendre les bons as­pects du pro­fes­sion­na­lisme et crier au loup sur les mau­vais. Jean-pierre Elis­salde: On a per­du les mecs aty­piques comme Fou­roux, Pal­mié ou Im­ber­non, qui se per­met­taient des choses qui sont in­ter­dites au­jourd’hui. C’est le si­lence des agneaux. Et un agneau, c’est un agneau, pas un tau­reau. Il se tait et reste dans le rang. Pierre Ville­preux: Dans 20 ans, on au­ra ou­blié ce rug­by d’avant. Son jeu, son iden­ti­té, ses hommes. On ne peut plus re­ve­nir en ar­rière, mais il faut ar­ri­ver à pré­ser­ver les ver­tus de notre sport, et pour ce­la, il faut en­sei­gner aux jeunes son his­toire. Or, on ne le fait plus. GL, AM, QM, AP ET MR

“À Bayonne, j’ai vu des ga­mins qui ne savent pas ali­gner trois passes. C’est ca­tas­tro­phique. On se mas­turbe sur la for­ma­tion à la fran­çaise, des mecs avec tout plein de di­plômes, mais la base du rug­by, c’est quand même de se faire des passes” Vincent Et­che­to

“Il exis­tait peut-être plus d’épais­seur dans les rap­ports hu­mains, dans l’échange. Il y avait, avant, l’image d’un spor­tif ou­vert sur le monde qui me­nait un double projet, avait la tête sur les épaules” Yan­nick Bru

C’est pas de­ve­nu n’im­porte quoi le rug­by cas­sou­let?

Dey­leaud entre les po­tos.

Pe­tit coup de pompe.

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