Ar­gen­tine

Tampon! - - SOMMAIRE - Voyage PAR LÉO RUIZ, à BUE­NOS AIRES PHOTOS: IGNA­CIO COLÓ, POUR TAM­PON!

Au pays de Carlos Gar­del et Ma­ra­do­na, le bal­lon ovale est l’af­faire des gens bien nés. Vi­rée à Bue­nos Aires pour sai­sir le pouls d’un rug­by qui s’ap­prête à tour­ner la page de l’ama­teu­risme.

Fait de pi­liers chi­rur­giens et d’ar­rières avo­cats,

le rug­by ar­gen­tin a long­temps ré­sis­té aux si­rènes du pro­fes­sion­na­lisme. Mais les ex­ploits des Pu­mas et son rap­pro­che­ment avec les trois géants de l’hé­mi­sphère sud sont en passe de lui faire tour­ner le dos à son cher ama­teu­risme. Non sans ré­sis­tance. Vi­rée à Bue­nos Aires, entre quar­tiers riches, col­lèges bri­tan­niques et amour de la troi­sième mi-temps, à la dé­cou­verte d’hommes qui dé­fendent en­core une cer­taine vi­sion de l’ova­lie.

➩On pour­rait être à Lei­ces­ter, Sale, Li­me­rick ou Swan­sea. Le temps hu­mide et plu­vieux, la pe­louse ver­doyante toute bri­tan­nique en par­fait état, la pe­tite tri­bune mar­ron fon­cé au-des­sus de la­quelle flottent un dra­peau de l’ir­lande et un autre re­pré­sen­tant un lion jaune sur fond bor­deaux – l’écus­son de New­man, le club lo­cal, né en 1975 et is­su d’un vieux col­lège ca­tho­lique ir­lan­dais. Au stade Bro­ther Ti­mo­thy “Ma­no­lo” O’brien, l’en­trée sur le ter­rain se fait par une pe­tite porte. Ici, c’est Be­na­vi­dez, à une qua­ran­taine de ki­lo­mètres au nord de Bue­nos Aires. La ban­lieue ai­sée. Les grosses ber­lines, les vê­te­ments de marque et les teints pâles suf­fisent à iden­ti­fier le pro­fil so­cial de l’as­sis­tance. “Le club compte 2 500 so­cios, pré­cise Ma­nuel Con­te­po­mi, lui-même for­mé à New­man et en­traî­neur de l’équipe pre­mière de­puis trois ans. On y joue aus­si au golf, au ten­nis, au ho­ckey, au pa­del et au foot­ball. Je di­rais que 95% des 155 joueurs que j’ai à dis­po­si­tion viennent du col­lège as­sez clai­re­ment éli­tiste.” Le trois­quarts centre aux trois Coupes du monde avec l’ar­gen­tine re­çoit quelques jours avant le choc contre Hin­du dans son mo­deste bu­reau D’ESPN à San Isi­dro, “ca­pi­tale du rug­by ar­gen­tin”. Il pré­vient: “C’est le match à voir. New­man et Hin­du, club de Don Tor­cua­to, tout près d’ici, sont les finalistes du der­nier cham­pion­nat et les co-lea­ders du Top 14.” En ce sa­me­di de dé­but août, le pu­blic ré­pond pré­sent mal­gré le cli­mat in­dé­cis. Plus de 3 000 sup­por­ters, es­sen­tiel­le­ment des so­cios des deux clubs, s’amassent dans les deux pe­tites tri­bunes et le long des bar­rières. L’am­biance est calme et fa­mi­liale. Le ni­veau de jeu plu­tôt cor­rect. Le dé­cor hé­site entre le cham­pêtre et le pro­fes­sion­nel. Af­fiche du week-end, le match est ce­lui choi­si par ESPN pour une re­trans­mis­sion en di­rect. Der­rière l’en-but, un écran géant per­met au pu­blic de mieux ap­pré­cier les ac­tions et leurs ra­len­tis. Les com­men­ta­teurs et ca­me­ra­men, eux, sont ins­tal­lés sur un écha­fau­dage de for­tune qui do­mine la tri­bune la­té­rale, et le score est chan­gé ma­nuel­le­ment sur un ta­bleau d’af­fi­chage d’un autre temps. Sur la pe­louse, les 30 joueurs sont ama­teurs. “On s’en­traîne deux fois par se­maine et évi­dem­ment, on ne touche pas un pe­so, pose Be­li­sa­rio Agul­la, ca­pi­taine d’hin­du, de retour au club après deux sai­sons à Agen, et ac­ces­soi­re­ment frère d’ho­ra­cio, sé­lec­tion­né pour le mon­dial en An­gle­terre. Au contraire même, on paye une men­sua­li­té, comme tous les so­cios. On est com­pé­ti­tifs mais le match reste avant tout un mo­tif de réunion. L’ob­jec­tif prin­ci­pal n’est pas d’être cham­pion, mais d’ap­prendre et de se di­ver­tir. En Ar­gen­tine, le rug­by est une école de vie.”

L’ar­gen­tine tourne le dos à l’eu­rope

Une phrase à bien­tôt ac­cor­der au pas­sé? Avec les coups d’éclat des Pu­mas ces der­nières an­nées et l’émi­gra­tion mas­sive de leurs cadres vers les meilleurs cham­pion­nats eu­ro­péens, le rug­by lo­cal a dé­jà amor­cé sa mue, ten­té par le pro­fes­sion­na­lisme. Dans le quar­tier cos­su de Re­co­le­ta, au nord de la ca­pi­tale, le 2120 de la rue Pa­che­co de Me­lo ac­cueille le siège de l’union de rug­by de Bue­nos Aires (UR­BA). Pas­sée la porte de châ­teau fort, le bâ­ti­ment pour­rait être ce­lui uti­li­sé pour re­pré­sen­ter Poud­lard dans Har­ry Pot­ter. Un vieil es­ca­lier en pierre, des salles com­munes avec che­mi­née, des écus­sons an­ciens par­tout sur les murs et les portes, et dans les cou­loirs, des éta­gères rem­plies de tro­phées et de mé­dailles. Au deuxième étage, Mar­ce­lo Laf­fre­da, sé­lec­tion­neur des Pu­mas lors de la Coupe du monde 2007 en France, tra­vaille seul sur son or­di­na­teur. “La troi­sième place et les deux

“Lors du der­nier match face à l’aus­tra­lie pour faire face à une bles­sure, Da­niel Hour­cade, le sé­lec­tion­neur, a dû ap­pe­ler Gon­za­lo Ca­ma­cho, qui n’avait qua­si­ment pas joué de­puis deux ans” Eze­quiel Mo­rales, jour­na­liste spé­cia­liste du rug­by pour ESPN

vic­toires contre les Fran­çais ont fait bou­ger les choses. Le rug­by s’est po­pu­la­ri­sé en Ar­gen­tine, il y a eu une aug­men­ta­tion de 30% de li­cen­ciés et des portes se sont ou­vertes à l’in­ter­na­tio­nal”, as­su­ret-il. À quelques rues de là, Fe­lipe Con­te­po­mi, ju­meau chauve de Ma­nuel et meilleur bu­teur de l’his­toire de la sé­lec­tion, re­çoit dans son élé­gant ca­bi­net. De­puis son re­trait des ter­rains, l’an­cien ou­vreur de Toulon et du Stade Fran­çais fait exer­cice de son di­plôme de mé­de­cin et en­traîne sur son temps libre Argentina XV, une sé­lec­tion na­tio­nale al­ter­na­tive. “L’an­née 2007 a été un tour­nant. Ren­dez-vous compte: un Bo­ca-ri­ver a été dé­pla­cé parce qu’il tom­bait en même temps que notre match contre l’écosse. Un truc im­pen­sable au­pa­ra­vant. De­puis, l’ar­gen­tine a trou­vé un es­pace dans le rug­by mon­dial. D’abord avec le Rug­by Cham­pion­ship (l’an­cien Tri-na­tions, ndlr) et dé­sor­mais avec notre fran­chise dans le Su­per Rug­by.”

Pas loin d’être une ré­vo­lu­tion, d’ailleurs. Dès l’an­née pro­chaine, une fran­chise com­po­sée des meilleurs joueurs du cru s’ajou­te­ra aux quinze autres de l’hé­mi­sphère sud (Afrique du Sud, Aus­tra­lie et Nou­velle-zélande) dé­jà exis­tantes. “Le meilleur cham­pion­nat du monde, se fé­li­cite Eze­quiel Mo­rales, jour­na­liste à ESPN. Dé­sor­mais, pour pré­tendre à jouer pour les Pu­mas, il fau­dra faire par­tie de cette fran­chise.” Au­tre­ment dit: les nom­breux exi­lés en Eu­rope ver­ront les portes de la sé­lec­tion se fer­mer. Agus­tin Cree­vy, le ca­pi­taine et ac­tuel ta­lon­neur des Worcester War­riors en An­gle­terre, a dé­jà an­non­cé son retour. Ni­co­las San­chez (Toulon) et To­mas La­va­ni­ni (Ra­cing Me­tro) eux aus­si. “C’est une très bonne chose, se ré­jouit Laf­fre­da. Avant, je ne re­gar­dais que les Ar­gen­tins évo­luant en Eu­rope. Mais j’étais condi­tion­né par les clubs, qui ne lais­saient pas tou­jours les joueurs à ma dis­po­si­tion. Avec cette fran­chise, ce pro­blème se­ra ré­glé.” Fe­lipe Con­te­po­mi pousse dans le même sens. “Quand je suis re­ve­nu en Ar­gen­tine en 2013, après treize ans en Eu­rope, j’ai re­trou­vé un rug­by beau­coup plus com­pé­ti­tif, plus se­mi­pro­fes­sion­nel qu’ama­teur. La marche du rug­by lo­cal aux Pu­mas reste tou­te­fois très haute, mais la fran­chise va rem­pla­cer l’eu­rope pour la com­bler.” Un stade doit être construit dans le parc Sar­mien­to, tout près de l’aé­ro­port de Bue­nos Aires pour ac­cueillir la nou­velle équipe. “Reste à lui trou­ver un pu­blic, pour­suit Fe­lipe. Et pour ça, il va fal­loir faire de la pub. Mais si ça marche, le fu­tur du rug­by pro­fes­sion­nel ar­gen­tin pas­se­ra par là, avec éven­tuel­le­ment d’autres fran­chises.” Pour nour­rir cette am­bi­tion, l’union ar­gen­tine de rug­by (UAR), la fé­dé­ra­tion lo­cale, a mis les moyens. Grand ac­teur de l’en­trée de l’ar­gen­tine dans le Rug­by Cham­pion­ship et le Su­per Rug­by, Agus­tin Pi­chot, membre de la di­rec­tion de L’UAR de­puis la fin de sa car­rière au Stade Fran­çais, a aus­si bossé dur sur le plan lo­cal, avec la mise en place en 2009 des Pla­dares ( Planes d’al­to ren­di­mien­to, “centres de haute per­for­mance”), soit l’équi­valent des centres de pré­for­ma­tion à la fran­çaise des­ti­nés à op­ti­mi­ser un ré­ser­voir de moins de 80 000 li­cen­ciés. “L’ar­gen­tine a été di­vi­sée en pro­vinces. Les meilleurs élé­ments de chaque club ont com­men­cé à être dé­tec­tés, sé­lec­tion­nés et en­traî­nés à part par des pro­fes­sion­nels, dé­taille Eze­quiel Mo­rales. Ain­si, les en­traî­neurs na­tio­naux ont à leur dis­po­si­tion toutes les don­nées phy­siques et tech­niques des meilleurs joueurs du pays.” Une réus­site. Lors de la vic­toire du mois de no­vembre der­nier au Stade de France (13-18), 19 des 23 sé­lec­tion­nés étaient pas­sés par ces Pla­dares. “Grâce au tra­vail ef­fec­tué, ces ga­mins ont l’op­por­tu­ni­té de jouer deux fois par an contre les All Blacks. C’est une grande dif­fé­rence. Moi, en dix ans de car­rière, je les ai af­fron­tés une seule fois”, constate Ma­nuel Con­te­po­mi. Pour Pi­chot, il a fal­lu vaincre cer­taines ré­sis­tances. “J’en ai pris plein la gueule de­puis 2008, on me cri­ti­quait de tous les cô­tés. On me di­sait que les Pla­dares conta­mi­naient le rug­by ar­gen­tin, que c’était un fan­tôme du pro­fes­sion­na­lisme. Mais au­jourd’hui, il n’y a plus grand monde pour me ti­rer des­sus”, clame le ca­pi­taine de la campagne de 2007. Une par­tie des doutes concer­nait la ca­pa­ci­té du rug­by ar­gen­tin à four­nir une base de joueurs suf­fi­sante pour s’in­sé­rer dans ces com­pé­ti­tions in­ter­na­tio­nales de très haut ni­veau. “Il y a ef­fec­ti­ve­ment un pro­blème de ré­ser­voir, re­con­naît Eze­quiel Mo­rales. Lors du der­nier match face à l’aus­tra­lie à Men­do­za, pour faire face à une bles­sure, Da­niel Hour­cade, le sé­lec­tion­neur des Pu­mas, a dû ap­pe­ler Gon­za­lo Ca­ma­cho, qui n’avait qua­si­ment pas joué de­puis deux ans. Notre pro­blème, c’est que le foot laisse peu de place. Peut-être qu’il y a un crack à Santiago del Es­te­ro, mais le plus pro­bable est que ce­lui-ci se tourne vers le foot­ball.”

Asa­do et so­cia­li­sa­tion

Pas faux. Pen­dant que le gou­ver­ne­ment dé­pense des mil­lions pour les droits té­lé du cham­pion­nat de foot, et alors qu’il n’est pas rare de voir en boucle les ré­su­més de matchs de qua­trième di­vi­sion, seules deux ren­contres de rug­by par week-end sont dif­fu­sées sur le câble. Dont une en dif­fé­ré. L’image du joueur de rug­by en Ar­gen­tine reste d’ailleurs peu fa­vo­rable. C’est gé­né­ra­le­ment celle d’un che­to (un bour­geois) qui aime cas­ta­gner du vil­le­ro (sorte de ra­caille ar­gen­tine) à la sor­tie de boîte. L’un des plus scep­tiques à l’in­tro­duc­tion du pro­fes­sion­na­lisme dans son pays n’est autre qu’hu­go Por­ta, lé­gende lo­cale, ca­pi­taine des Pu­mas entre 1977 et 1990 et dé­si­gné meilleur spor­tif ar­gen­tin en 1985. “Au­jourd’hui, les Pu­mas peuvent battre n’im­porte qui, la preuve avec la pre­mière vic­toire de l’his­toire contre l’afrique du Sud (37-25 à Durban, le 8 août der­nier, ndlr), pose-t-il. La ques­tion, c’est de sa­voir à quelle fré­quence ils peuvent le faire. Quelle pro­fon­deur dis­pose notre rug­by? Nous voi­là dé­sor­mais ins­crits dans un cham­pion­nat long et dif­fi­cile, on va af­fron­ter des fran­chises des trois puis­sances de l’hé­mi­sphère

“L’an­née 2007 a été un tour­nant. Ren­dez-vous compte: un Bo­ca-ri­ver a été dé­pla­cé parce qu’il tom­bait en même temps que notre match contre l’écosse” Fe­lipe Con­te­po­mi, an­cien ou­vreur des Pu­mas et du Stade fran­çais

sud. Mais eux ont un vi­vier de joueurs ex­cep­tion­nels, pas nous.”

Plus que les doutes sur la ca­pa­ci­té de leur pays à suivre le rythme des puis­sances mon­diales, la grande crainte des grands an­ciens concerne les consé­quences sur leur sa­cro-saint rug­by ama­teur. “Ce projet de pro­fes­sion­na­lisme ne concerne qu’une pe­tite élite du rug­by ar­gen­tin, pré­cise Ma­nuel Con­te­po­mi. C’est un sys­tème à deux vi­tesses: d’un cô­té, les meilleurs joueurs sui­vis par L’UAR et tour­nés vers les Pu­mas et la fran­chise, de l’autre, les clubs, le grand tré­sor de notre rug­by, qu’il faut à tout prix pré­ser­ver.” Fe­lipe, son frère ju­meau, dé­ve­loppe: “Le rug­by de club, qui a plus d’un siècle chez nous, a d’autres ob­jec­tifs que ceux du pro­fes­sion­na­lisme: so­cia­bi­li­ser, édu­quer, for­mer des hommes, in­cul­quer le res­pect, la dis­ci­pline, la so­li­da­ri­té. Des valeurs qui fe­raient du bien à notre so­cié­té.” En­tendre: à leur grand dam, l’ar­gen­tine ac­tuelle a bien da­van­tage hé­ri­té de la ma­lice, de la trom­pe­rie et de la dé­rai­son du bal­lon rond. Dans la salle à man­ger du très se­lect club Hin­du, l’ar­rière Be­li­sa­rio Agul­la, ca­pi­taine du cham­pion en titre, in­vite à un ca­fé sous un im­mense por­trait de Gon­za­lo Que­sa­da, idole mai­son et en­traî­neur cham­pion de France avec le Stade Fran­çais cette an­née. Après avoir quit­té Agen, Agul­la a, lui, re­pris son bou­lot dans l’en­tre­prise fa­mi­liale, ses études de pu­bli­ci­té et sa place dans l’équipe pre­mière. Tra­vail, études, club: La Tri­ni­té du rug­by lo­cal de­puis un siècle. “Tous les Ar­gen­tins re­viennent dans leur club, parce que c’est comme une fa­mille pour nous. À Agen, j’al­lais au club quelques heures avant le match et il n’y avait pas un chat. Ici, on se re­trouve tous très tôt le sa­me­di, on boit le ma­té, on re­garde jouer les autres ca­té­go­ries du club. Et tous les jeu­dis après l’en­traî­ne­ment, il y a le ri­tuel de l’asa­do (bar­be­cue lo­cal, ndlr) avec tout l’ef­fec­tif.” Autre tra­di­tion in­amo­vible: la troi­sième mi-temps. “C’est sacré, as­sure Fe­lipe Con­te­po­mi. Se­lon l’heure, on boit le thé ou des bières avec l’équipe ad­verse. Il y a sou­vent de la mu­sique, puis un asa­do. On ter­mine tard, mais c’est sou­vent le meilleur mo­ment du week-end.”

Moins de chan­delles, plus de jeu

Le pro­fes­sion­na­lisme, oui, mais pas touche aux valeurs de l’ama­teu­risme dé­fen­dues par les clubs, donc. Pour­tant, si les équipes tra­di­tion­nelles de Bue­nos Aires peuvent main­te­nir fa­ci­le­ment cet état d’es­prit, ce n’est pas for­cé­ment le cas des autres. C’est ce que constate Juan Igna­cio Blan­co, pré­sident de De­por­ti­va Fran­ce­sa, fon­dé par des im­mi­grés fran­çais après la Pre­mière Guerre mon­diale et en­traî­né il y a en­core peu par le pi­lier Ro­dri­go Ron­ce­ro, un en­fant du club. “On parle de rug­by à deux faces, mais moi j’en vois une troi­sième. Der­rière le pro­fes­sion­na­lisme, il y a ceux que j’ap­pelle les ga­lac­tiques. Une grosse di­zaine de clubs qui ont le bud­get et le nombre de joueurs et de so­cios suf­fi­sants pour se main­te­nir sans sou­ci. Et puis après, il y a nous, le reste des clubs ar­gen­tins.” De­puis Cho­co­ri­si­mo, son ca­fé-cho­co­la­tier du quar­tier de Pa­ler­mo, ce pi­lier vé­té­ran, qui joue dans son club “de­puis 1971”, re­trace l’his­toire du rug­by de son pays de­puis l’ar­ri­vée des An­glais et du che­min de fer. “Le ni­veau so­cial de notre rug­by est très éle­vé, il faut bien le re­con­naître. Plus de 80% des clubs du Top 14 viennent des sec­teurs ai­sés de Bue­nos Aires.” Comme d’autres, Blan­co dé­fend sa concep­tion du rug­by ama­teur, une concep­tion où l’ar­gent ne doit pas être un mo­teur. “Pour nous, ce sport est une pas­sion, un club, un maillot, une fa­mille. Mais les jeunes qui voient au­jourd’hui les Pu­mas à la té­lé veulent eux aus­si jouer au haut ni­veau. Quand ils réa­lisent qu’ils n’y ar­ri­ve­ront pas, ils aban­donnent et se consacrent à d’autres ac­ti­vi­tés. Les ga­lac­tiques ont de plus en plus de joueurs, mais nous, au contraire, on ga­lère. Il y a cette dé­ser­tion de plus en plus forte chez les 17/21 ans, les dif­fi­cul­tés éco­no­miques. C’est com­pli­qué”, re­grette-t-il. Hu­go Por­ta baigne aus­si dans la nos­tal­gie. “Le rug­by ama­teur in­clut, le rug­by pro­fes­sion­nel ex­clut. Il faut conser­ver notre hé­ri­tage. Nos clubs doivent conti­nuer à pro­duire des bons types, pas des gros ma­la­bars qui mettent 50 pla­quages par match.”

Comme il a chan­gé l’iden­ti­té de jeu du rug­by fran­çais, le pro­fes­sion­na­lisme a dé­jà com­men­cé à tou­cher au style ar­gen­tin. Une né­ces­si­té pour intégrer les grandes com­pé­ti­tions de l’hé­mi­sphère sud. “On s’adapte au jeu mo­derne, dé­fend Mar­ce­lo Lof­fre­da. Il sort de son pas­sé très dé­fen­sif et conser­va­teur: le maul, les chan­delles et le com­bat. Les fleu­rons du rug­by na­tio­nal, comme Hin­du ou New­man, sont de­ve­nus des équipes très joueuses.” Une ques­tion de “confiance”, plaide Fe­lipe Con­te­po­mi. “En 2007, on ter­mine troi­sième avec une énorme dé­fense et des es­sais

“Le rug­by ama­teur in­clut, le rug­by pro­fes­sion­nel ex­clut. Il faut conser­ver notre hé­ri­tage. Nos clubs doivent conti­nuer à pro­duire des bons types” Hu­go Por­ta, bu­teur lé­gen­daire de l’ar­gen­tine de 1977 à 1990

de contre-at­taque. Mais les règles évo­luent vers plus de spec­tacle et on ne peut pas res­ter à la traîne.” Lu­cas Borges est plus du­bi­ta­tif. An­cien du Stade Fran­çais et de Dax, il livre une ana­lyse di­ver­gente tout en dé­vo­rant son bife de cho­ri­zo. “L’adap­ta­tion au Su­per Rug­by va être dif­fi­cile, alerte le jeune re­trai­té. Les joueurs sé­lec­tion­nés pour la fran­chise vont dé­cou­vrir un rug­by très ou­vert alors que le nôtre re­flète en­core notre so­cié­té: on sait se battre et se dé­fendre, mais on est très désor­ga­ni­sés à l’heure de construire quelque chose.” S’adap­ter sans perdre ce qui a fait sa force. “L’ar­gen­tin se­ra tou­jours prêt à tout pour dé­fendre son maillot, ras­sure Be­lis­sa­rio Agul­la. Il veut jouer par­tout, tout le temps, même s’il n’est pas à 100%. Je me rap­pelle qu’à Agen, il y avait des types qui s’in­ven­taient des bles­sures quand on jouait à l’ex­té­rieur ou qui ri­go­laient après une dé­faite. Pour nous, c’était dif­fi­cile à com­prendre. Per­so, j’avais trop les boules.”

“Plus un sport ré­ser­vé aux élites”

Plus pro, plus of­fen­sif. Et plus dé­mo­cra­tique. C’est le mot qui re­vient dans le dis­cours. “Grâce aux bonnes per­for­mances des Pu­mas, notre sport est de plus en plus vi­sible, at­trac­tif et pra­ti­qué. C’est très bien, ce n’est plus un sport ré­ser­vé aux élites”, as­sure Mar­ce­lo Lof­fre­da. “C’est vrai, pour­suit Fe­lipe Con­te­po­mi. Au­jourd’hui, le rug­by se joue dans toute la province et dans tout le pays. Et même dans les pri­sons!” Le vain­queur de la Coupe d’eu­rope 2009 avec Leins­ter évoque une en­quête ré­cente se­lon la­quelle le taux de ré­ci­dive en Ar­gen­tine s’élève à 65%, mais chute à 5% pour ceux qui tâtent du bal­lon ovale en pri­son. Un club re­vient comme mo­dèle: Vir­reyes. Fon­dé en 2002 par Mar­cos Ju­lianes, un an­cien joueur de CA­SI à San Isi­dro, il vise un tout autre pu­blic. “Une ma­jo­ri­té de nos joueurs vient des bi­don­villes du sec­teur, tout près de la Pa­na­me­ri­ca­na, ra­conte Ju­lianes de­puis un ca­fé de Pa­ler­mo. L’idée était de trans­por­ter le rug­by là où il n’ar­ri­vait pas.” Le com­plexe, qui com­prend trois stades, des ves­tiaires, un gym­nase et une salle à man­ger, est prê­té par la mu­ni­ci­pa­li­té. Les 35 en­traî­neurs viennent d’autres clubs du coin et en­cadrent plus de 500 joueurs. L’après­mi­di, les jeunes re­çoivent du sou­tien sco­laire sur place. “Avant, ils ne ter­mi­naient pas le col­lège.

Au­jourd’hui, ils com­mencent à en­trer dans les uni­ver­si­tés. Le rug­by est un ou­til for­mi­dable pour édu­quer et so­cia­bi­li­ser. Mais on ne veut pas être l’ex­cep­tion ni ca­ta­lo­gués comme un club so­cial. On veut être comme les autres: com­pé­ti­tifs.” Après avoir pris des sé­ries de ra­clées, le club a grim­pé pro­gres­si­ve­ment les ca­té­go­ries et évolue en 3e di­vi­sion avec l’am­bi­tion d’al­ler plus haut. Mar­cos Ju­lianes le re­con­naît: au dé­but, pour at­ti­rer les ga­mins, il les a ache­tés à coups d’ham­bur­gers gra­tuits. “Parce qu’ils n’avaient en tête que le foot, cette in­dus­trie né­faste qui laisse sur le che­min des mil­liers de jeunes sans études et sans re­pères. Le rug­by pro­fes­sion­nel, lui, doit faire très at­ten­tion à ne pas prendre cette di­rec­tion et al­té­rer l’es­prit de l’ama­teu­risme qui guide nos clubs de­puis tou­jours.” Le der­nier bas­tion du rug­by ama­teur est peut-être tom­bé, mais l’ar­gen­tine s’ac­croche à son iden­ti­té. Pour com­bien de temps en­core? TOUS PRO­POS

“Le rug­by pro­fes­sion­nel, lui, doit faire très at­ten­tion à ne pas prendre la di­rec­tion du foot et al­té­rer l’es­prit de l’ama­teu­risme qui guide nos clubs de­puis tou­jours” Mar­cos Ju­lianes, di­ri­geant du club de Vir­reyes

Ba­ja­di­ta.

Viens voir le doc­teur.

Agul­la, flo­wer power.

En loges.

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