Por­tu­gal

Au Por­tu­gal, le rug­by a long­temps été consi­dé­ré comme un sport pour gens bien nés. Et puis, les Lo­bos (les Loups) se sont in­vi­tés à la Coupe du monde 2007. Ces ama­teurs re­ven­di­qués ont chan­té et pleu­ré leur hymne, mar­qué un es­sai aux Blacks pour mieux gag

Tampon! - - Sommaire - PAR ALEXANDRE PE­DRO, À LIS­BONNE / PHO­TOS: JOÃO PELETEIRO, ICONSPORT ET JOÃO CRUZ

Au pays des cham­pions d’eu­rope de foot, le bal­lon ovale s’est fait une pe­tite place. Une place sur­tout au sein de la bour­geoi­sie lis­boète. Mais pour sur­vivre, il sait qu’il est condam­né à s’ou­vrir so­cia­le­ment et faire ap­pel à une main d’oeuvre fran­co­por­tu­gaise.

L’en­droit n’est ja­mais men­tion­né dans les guides sur Lis­bonne. Pour­tant, il n’est pas sans dé­ga­ger un cer­tain charme avec ses col­lines boi­sées, son par­cours de santé ou sa ri­vière ar­ti­fi­cielle pour pra­ti­quer le kayak. Trop à l’ouest de la ville pour at­ti­rer le tou­riste, le parc du Ja­mor doit son nom à l’an­cien stade na­tio­nal de football, char­mant ana­chro­nisme loin des normes UEFA avec ses tri­bunes ou­vertes au ciel où Eu­sé­bio, Futre ou Fi­go ont évo­lué jus­qu’en 2003. De­puis, la Se­lec­ção voyage dans le pays entre les dif­fé­rentes en­ceintes ré­no­vées à l’oc­ca­sion de l’euro 2004. Plus sé­den­taire, le rug­by por­tu­gais y a trou­vé, lui, son pied-àterre. Si le stade prin­ci­pal sert seule­ment pour les matchs des Lo­bos, plus bas, deux autres ter­rains ac­cueillent le week-end des ren­contres de cham­pion­nat ou des dif­fé­rentes sé­lec­tions de jeunes. Ce sa­me­di-là, en fin d’après-mi­di, les ju­niors re­çoivent leurs ho­mo­logues ir­lan­dais. L’oc­ca­sion d’une réunion de fa­mille dont le goût de ses membres pour les man­teaux Bar­bour et les vestes Ralph Lau­ren donne quelques in­dices so­cio­lo­giques sur l’as­sis­tance au charme dis­cret de la bour­geoi­sie lo­cale. Sur la pe­louse, les lo­caux rendent ki­los et cen­ti­mètres à leurs ad­ver­saires. Pas grave, il y a de la ma­lice, de l’ini­tia­tive, de la vi­tesse, un neuf co­quin, un troi­sième ligne centre qui sait étriller les bal­lons et des ai­liers au for­mat Ber­nat-salles pour mal­me­ner les Celtes. Si la deuxième mi-temps est de trop pour conte­nir

“Ar­rê­tons de rê­ver, on ne pour­ra plus dis­pu­ter une Coupe du monde avec seule­ment des vé­té­ri­naires, des avo­cats et des étu­diants” Luis Cas­sia­no Neves, pré­sident de la Fé­dé­ra­tion por­tu­gaise de rug­by

la puis­sance d’ir­lan­dais plus pro­téi­nés, cette jeu­nesse pa­raît por­teuse de pro­messes. Pour­tant, elle n’aveugle pas Luis Cas­sia­no Neves, jeune pré­sident de la Fé­dé­ra­tion por­tu­gaise de rug­by de 38 ans aux faux airs de Ser­gio Pa­risse pas en­core vain­cu par la cal­vi­tie. “À 18 ans, nos ga­mins ont du ta­lent, ils sentent le rug­by, mais on n’ar­rive pas à leur don­ner les condi­tions pour qu’ils se consacrent à leur sport. Et l’écart se creuse ir­ré­mé­dia­ble­ment avec un pays comme l’ir­lande, par exemple.” Il est ver­ti­gi­neux, au­jourd’hui. Pire, le Por­tu­gal a en­cais­sé l’an der­nier une dé­faite de 50 points face à l’al­le­magne, “alors que dans le même temps, nos moins de 20 ans bat­taient les Al­le­mands de plus de 40 points”, constate Mi­guel Por­te­la, lé­gen­daire trois-quarts centre in­ter­na­tio­nal dans les an­nées 2000. Re­lé­gué l’an der­nier dans le groupe C du rug­by eu­ro­péen, le Por­tu­gal ne ri­va­lise plus avec la Géor­gie, la Rou­ma­nie ou l’es­pagne, et fré­quente dé­sor­mais des na­tions comme la Bel­gique, la Suisse, l’ukraine ou la Mol­da­vie, dont l’amour pour l’ova­lie ne vient pas tout de suite à l’es­prit. Elle pa­raît dé­jà très loin cette époque où les Lo­bos ap­por­taient un vent de fraî­cheur sur la Coupe du monde en France. C’était il y a une pe­tite dé­cen­nie.

“Je ne veux pas tou­cher de l’ar­gent pour jouer à ce jeu”

Vas­co Uva n’a que 34 ans mais ap­par­tient dé­jà un peu à l’his­toire du rug­by de son pays. Ca­pi­taine lors de la Coupe du monde 2007, le troi­sième ligne soigne une vi­laine bles­sure au ge­nou tout en oeu­vrant dans la fi­nance après une pre­mière car­rière d’avo­cat. Ce soir-là, il ar­bitre un match d’en­traî­ne­ment entre son équipe de Di­rei­to, cham­pionne na­tio­nale en titre, et les Es­poirs. Ins­tal­lé au coeur du parc de Mon­san­to, le club in­carne une cer­taine idée du rug­by por­tu­gais avec ses pa­rents qui dé­posent en Au­di le fis­ton et son club-house tout en boi­se­ries d’où on as­siste aux ren­contres le di­manche. Le genre d’en­droit où on ne s’éton­ne­ra pas de voir deux es­poirs ré­vi­ser leurs cours d’al­gèbre avant l’en­traî­ne­ment du soir. En 2007, Vas­co étu­die lui le droit et guide une équipe où les ar­rières sont sou­vent avo­cats, le de­mi de mê­lée vé­té­ri­naire et quelques autres in­gé­nieurs. Dès son ar­ri­vée en France, cette bande d’ama­teurs en col blanc at­tire très vite la sym­pa­thie des nos­tal­giques d’un rug­by pas en­core con­ver­ti au pro­fes­sion­na­lisme de mar­ché. Et il y a aus­si l’ap­pui de tous les Por­tu­gais de France. “Pour le pre­mier match à Saint-étienne contre l’écosse, il y avait 20 000 Por­tu­gais dans les tri­bunes, se re­mé­more Uva. Pour la pre­mière fois, on a vu tout un pays der­rière son équipe de rug­by, et cette émo­tion s’est res­sen­tie pen­dant l’hymne.” Il y a de l’amour, de la pas­sion, des dé­ci­bels et des larmes quand ces quinze types en­tonnent A Por­tu­gue­sa. À ce mo­ment-là, il re­vient alors à Vas­co tous les sa­cri­fices consen­tis “aux dé­pens de nos fa­milles, de nos bou­lots”, ces en­traî­ne­ments le mer­cre­di à 8h avant d’en­quiller la jour­née de bou­lot, des co­pains de Por­to “qui se le­vaient par­fois à 3h pour re­joindre Lis­bonne”. Il n’a pas ou­blié non plus la qua­li­fi­ca­tion his­to­rique ar­ra­chée à Mon­te­vi­deo face à des Uru­guayens ré­duits à 14 dès la pre­mière mi­nute de jeu, après que Juan Car­los Ba­do lui a im­pri­mé la marque de ses cram­pons sur le dos. Il se sou­vient en­core du nom de l’ar­bitre, “Mon­sieur Spread­bu­ry, un des meilleurs du monde, il faut l’être pour oser prendre une telle dé­ci­sion”. “Pas de doute, le mec a eu des couilles”, sa­lue An­dré Da Sil­va. Avec le deuxième ligne Da­vid Pe­nal­va, l’an­cien pi­lier de Bour­goin est l’un des deux Fran­coPor­tu­gais de l’aven­ture. Sans nou­velles de la fé­dé­ra­tion pen­dant deux ans, il a été rap­pe­lé au der­nier mo­ment pour ce bar­rage aux al­lures de tra­que­nard. “Les Uru­guayens nous ont tout fait. Notre ves­tiaire est res­té fer­mé jus­qu’à un quart d’heure du coup d’en­voi, ils ont joué leur hymne avant ce­lui de l’équipe vi­si­teuse, con­trai­re­ment au pro­to­cole. Et pen­dant A Por­tu­gue­sa, le pu­blic chan­tait une chan­son paillarde.” La qua­li­fi­ca­tion ar­ra­chée pour un petit point est fê­tée dans une dis­co­thèque de Mon­te­vi­deo où un groupe de sup­por­ters tombe sur des Lo­bos pas du genre à tendre l’autre joue. Six joueurs ter­minent au poste, “et il a fal­lu ré­veiller l’am­bas­sa­deur en pleine nuit pour évi­ter un in­ci­dent di­plo­ma­tique”, en ri­gole Da Sil­va. Et puis ar­rive ce 15 sep­tembre 2007. À Ger­land, on as­siste au choc de deux mondes entre des Néo­Zé­lan­dais, dont le sé­jour fran­çais res­semble à une gi­gan­tesque tour­née pro­mo­tion­nelle pour Adi­das, et les der­niers ama­teurs du rug­by. Cer­tains comme Mi­guel Por­te­la re­fusent d’ailleurs l’in­dem­ni­sa­tion jour­na­lière pro­po­sée par la fé­dé­ra­tion. “Je ne veux pas tou­cher de l’ar­gent pour jouer à ce jeu”, plaide cet avo­cat dans le ci­vil. Même avec une équipe re­ma­niée, les Blacks “res­pectent” leurs ad­ver­saires (108-13). Le pi­lier Rui Cor­dei­ro, vé­té­ri­naire à Coim­bra, ins­crit l’es­sai de l’hon­neur. À l’heure du dé­cras­sage, les Por­tu­gais prennent leur re­vanche au foot face aux rem­pla­çants. “On a ga­gné 2-1, pré­cise l’ai­lier Gon­ça­lo Fo­ro. En face, il y avait Car­ter, Mccaw, Mca­lis­ter. Le meilleur, c’était Kel­le­her. Il nous fai­sait rire, il avait pas­sé ses va­cances au Bré­sil et nous par­lait avec les quelques mots de por­tu­gais qu’il connais­sait, genre: ‘Obri­ga­do ami­go.’” Au même mo­ment, les ti­tu­laires dé­barquent dans le ves­tiaire des vain­cus. L’anec­dote, for­cé­ment belle, for­cé­ment rug­by, ra­conte la fra­ter­ni­sa­tion entre grands et pe­tits avec l’aide de quelques caisses de bière. “On avait of­fert à tous les Blacks un CD de fa­do et une boîte de pro­duits por­tu­gais pour qu’ils dé­couvrent notre culture”, re­si­tue Vas­co Uva, qui dis­cute droit avec Con­rad Smith, le centre et avo­cat néo-zé­lan­dais. Seule­ment quelques mi­nutes. “Vous vou­lez la vé­ri­té sur cette troi­sième mi-temps? de­mande An­dré Da Sil­va. Les Blacks sont res­tés quelques mi­nutes et ont bu de l’isos­tar. Ils nous ont dit qu’ils de­vaient ré­cu­pé­rer, tu parles! Le len­de­main, on les a vus prendre du bon temps un peu par­tout en France. Cer­tains étaient en Corse, d’autres à Dis­ney­land.” Pour­quoi avoir trans­for­mé cette troi­sième mi-temps en fable? “On avait pris plus de 100 points, il ne fal­lait pas que le rug­by por­tu­gais perde la face”, avance l’an­cien pi­lier.

Belle vie, golf et suc­cès au­près des filles

Mal­gré les quatre dé­faites en quatre matchs, Vas­co Uva et ses co­pains re­viennent en vain­queur dans un pays qui s’est pris de pas­sion pour leur sport. Un drôle de hob­by dont la po­pu­la­ri­té ne dé­pas­sait pas les li­mites des beaux quar­tiers de Lis­bonne et quelques en­claves iso­lées, no­tam­ment dans les villes de tra­di­tion tau­rine, où les for­ca­dos char­gés d’ar­rê­ter le taureau sont sou­vent les rug­by­men du coin. Pas­sés de l’ombre à la lu­mière en un mois, les Lo­bos sont même in­vi­tés à en­ton­ner A Por­tu­gue­sa sur une des prin­ci­pales chaînes du pays. Dans les se­maines qui suivent, une vague de ga­mins dé­barque dans les clubs. “La mé­dia­ti­sa­tion

“Les Blacks sont res­tés quelques mi­nutes et ont bu de l’isos­tar. Ils nous ont dit qu’ils de­vaient ré­cu­pé­rer, tu parles! Le len­de­main, on les a vus prendre du bon temps un peu par­tout: cer­tains étaient en Corse, d’autres à Dis­ney­land” An­dré Sil­va, pi­lier en 2007 à pro­pos d’une troi­sième mi-temps avec les Néo-zé­lan­dais

de 2007 a sur­pris tout le monde, ob­serve Nu­no Mou­rao, ou­vreur in­ter­na­tio­nal dans les an­nées 90. Mal­heu­reu­se­ment, les clubs n’avaient pas les struc­tures ni as­sez d’en­traî­neurs pour ré­pondre à cette de­mande. Le rug­by est un sport com­pli­qué, vous ne pou­vez pas, comme au foot, mettre un bal­lon au mi­lieu et dire aux ga­mins de jouer.” Les hé­ros de 2007 re­ti­rés et un trou de gé­né­ra­tion plus tard, le Por­tu­gal su­bit un mé­chant dé­clas­se­ment. Et dire qu’au mi­lieu des an­nées 2000, il sur­pas­sait la Géor­gie, dé­sor­mais bien ins­tal­lée comme puis­sance émer­gente du rug­by. Une époque bien ré­vo­lue. En 2014, les Le­los sont à Lis­bonne. Un des avants s’ouvre le crâne lors de l’en­traî­ne­ment de veille du match et file aux ur­gences. Là-bas, il voit le mé­de­cin s’ap­pro­cher et re­con­naît Joao Cas­tro Pe­rei­ra, qui n’est autre… que le ca­pi­taine du Por­tu­gal. Sur­pris, le Géor­gien de­mande ce qu’il fait là: “Je suis de garde ce soir, ré­pond l’in­té­res­sé. Je vais m’oc­cu­per de toi et re­coudre.” Le len­de­main, l’équipe du pa­tient écrase celle du mé­de­cin 34-9. L’époque n’ap­par­tient plus aux ro­man­tiques. “Ar­rê­tons de rê­ver, on ne pour­ra plus dis­pu­ter une Coupe du monde avec seule­ment des vé­té­ri­naires, des avo­cats et des étu­diants”, pré­vient d’ailleurs Luis Cas­sia­no Neves dans un fran­çais choi­si. Au­jourd’hui, la so­cio­lo­gie de ses pra­ti­quants condamne le rug­by por­tu­gais à un rôle pé­ri­phé­rique. “Le pro­fil ty­pique du joueur ici, c’est un gar­çon de 16 à 22 ans is­su d’une bonne fa­mille de Lis­bonne. Il a du suc­cès au­près des filles parce que les filles aiment bien les rug­by­men. Mais en­suite, il trouve un bon tra­vail et le sport passe au se­cond plan”, dé­taille un jour­na­liste spé­cia­li­sé. Bref, le Por­tu­gais n’au­rait pas as­sez faim. “Un Géor­gien, tu lui donnes la pos­si­bi­li­té de ga­gner 1 500 eu­ros pour évo­luer à Tarbes ou Vannes, il vient à pied, as­sures Neves. J’ai l’exemple d’un centre de 18 ans. Il est cos­taud, tech­nique, ra­pide. On n’a ja­mais vu un tel po­ten­tiel ici. Ce gar­çon a re­çu des pro­po­si­tions de deux clubs de Top 14 pour ve­nir dans leur centre de for­ma­tion. Tous les ans, il dit qu’il veut y al­ler mais reste à Lis­bonne. Il a une belle vie, ici: sa fa­mille est riche, il joue au golf…” Jo­sé Li­ma, lui, n’a pas hé­si­té à prendre sa va­lise. Fils d’un prof de fac et d’une en­sei­gnante, l’ac­tuel trois-quarts centre d’oyon­nax vient lui aus­si d’un mi­lieu plu­tôt fa­vo­ri­sé. “Mais de­puis tout petit, je rê­vais de faire du rug­by mon mé­tier et pour ça, il faut par­tir en France. Ce n’était pas évident pour mes pa­rents de l’ac­cep­ter. Après mon bac, je suis al­lé quelques mois à l’uni­ver­si­té, mais quand j’ai re­çu la pro­po­si­tion de Nar­bonne pour re­joindre son centre de for­ma­tion, je n’ai pas hé­si­té.” Mais les Jo­sé Li­ma sont rares. Il faut donc au plus vite “élar­gir la base so­ciale”, af­firme le pré­sident de la fé­dé­ra­tion. “On com­mence à chan­ger notre image de sport de droite et d’élite à tra­vers les pro­grammes que l’on mène dans les écoles, no­tam­ment des quar­tiers po­pu­laires, pour en­suite créer des pas­se­relles avec les clubs. Près de 45 000 enfants se sont ini­tiés au rug­by. Si 10% font ce tra­jet, ça se­rait dé­jà énorme. On a 6 000 li­cen­ciés, on en veut 15 000 en 2019, à la fin de notre man­dat.” Des re­crues is­sues de quar­tiers po­pu­laires et da­van­tage dis­po­sées à s’ex­pa­trier. “À CDUL (Cen­tro De­spor­ti­vo Uni­ver­si­ta­rio de Lis­boa, ndlr), j’ai en­traî­né deux mecs de ban­lieue, pour­suit Neves. Ils

“Ce qui est plus com­pli­qué, c’est de s’adap­ter à la réa­li­té d’un rug­by ama­teur. On s’en­traîne par exemple à 20h, puisque la ma­jo­ri­té des joueurs tra­vaillent en jour­née. Quand tu es pro, tu n’as pas l’ha­bi­tude”

Jo­sé Li­ma, centre des Lo­bos et d’oyon­nax

n’at­ten­daient que ça, avoir une pro­po­si­tion pour par­tir en France. Si tu leur pro­poses un contrat en Fé­dé­rale, ils prennent tout de suite leur billet d’avion.” En at­ten­dant, l’élite du cham­pion­nat na­tio­nal conti­nue de concen­trer des équipes lis­boètes (six sur dix), dont les noms ren­voient à une tra­di­tion très uni­ver­si­taire: Di­rei­to (droit), Tec­ni­co (in­gé­nieurs), CDUL (fac de sport), Agro­no­mia (agro­no­mie)… “Le ni­veau a beau­coup bais­sé de­puis cinq ans, dé­plore Li­ma. Der­rière, on tient en­core la ba­raque, mais im­pos­sible de ri­va­li­ser de­vant avec des joueurs lo­caux.”

Des joueurs trou­vés sur In­ter­net

Alors, les Lo­bos re­gardent vers la France et son vi­vier de pe­tits-fils d’im­mi­grés. Le plus cé­lèbre de ces “lu­so-des­cen­dants” s’ap­pelle Ju­lien Bar­dy, le “Cha­bal cler­mon­tois”. Quand il tape de lui-même à la porte de la sé­lec­tion en 2008, per­sonne ne connaît le flan­ker, alors es­poir de L’ASM. “C’est vrai qu’on au­rait pu le ra­ter, ad­met Ra­fael Lu­cas Pe­rei­ra, at­ta­blé dans un res­tau­rant de Lis­bonne. Son se­cond nom est De Sou­sa, c’est ce­lui de sa mère. Sauf qu’il n’ap­pa­rais­sait pas sur les sites qui ré­per­to­rient les joueurs en France. Pré­sident de la sec­tion rug­by du Spor­ting et fran­co­phile, Ra­fael s’est don­né pour mis­sion de ré­per­to­rier les Car­val­ho, Pe­rei­ra, Sil­va et autres pa­tro­nymes qui tra­hissent des ori­gines lu­si­ta­niennes. “En 2004, j’ai dé­cou­vert un site qui s’ap­pelle Its­rug­by, pro­po­sant des fiches sur tous les joueurs jus­qu’en Fé­dé­rale 2. C’était beau­coup plus fa­cile d’y re­pé­rer un type d’ori­gine por­tu­gaise qu’en éplu­chant le Mi­di Olym­pique.” Ces der­nières an­nées, les Loups s’ouvrent da­van­tage à ces Por­tu­gais de France: Maxime Vaz (Cler­mont), Mike Tad­jer Bar­bo­sa (Agen), Au­ré­lien Bé­co (Co­lo­miers), Sa­muel Marques (Tou­louse) ou Geof­frey Moïse (Pau). Pas de doute pour Ra­fael, l’ave­nir passe par eux et les autres qu’il cherche en­core à convaincre. “Avant, on avait cette culture de l’entre-soi, on ne vou­lait pas trop en­tendre par­ler d’eux. Au­jourd’hui, on a com­pris que l’on ne pou­vait pas ri­va­li­ser au ni­veau in­ter­na­tio­nal sans ces mecs.” Sur­tout si le Por­tu­gal veut par­ti­ci­per de nou­veau à une Coupe du monde, en 2019 ou 2023, l’ob­jec­tif an­non­cé par la fé­dé­ra­tion. “Sans les Fran­co-por­tu­gais, ils n’ont au­cune chance, pré­vient An­dré Da Sil­va qui garde en­core une cer­taine ran­cune vis-à-vis de la fé­dé­ra­tion. Après 2007, je n’ai ja­mais été rap­pe­lé. Ils avaient juste eu be­soin de nous pour se qua­li­fier. Un mec comme Da­vid Pe­nal­va n’a pas eu la re­con­nais­sance qu’il mé­rite. On au­rait dû lui construire une sta­tue à Lis­bonne.” Pa­role de joueur re­con­ver­ti en… sculp­teur. La re­la­tion entre le rug­by por­tu­gais et ses enfants de l’ex­té­rieur n’a ja­mais été évi­dente. Par or­gueil et un cer­tain idéal de l’ama­teu­risme, le pre­mier a long­temps pen­sé pou­voir se pas­ser des se­conds. Au­jourd’hui, il a com­pris que non. “Nous de­vons nous ap­puyer sur ces joueurs qui évo­luent chez vous”, re­con­naît le nou­veau sé­lec­tion­neur Mar­tim Aguiar. Mais ce n’est pas en­core ga­gné. Lors du der­nier match en Suisse, en no­vembre der­nier, il n’a pu comp­ter sur au­cun “Frances”. Si le rè­gle­ment in­ter­na­tio­nal oblige les clubs à li­bé­rer leurs in­ter­na­tio­naux, dans la pra­tique, c’est bien plus com­pli­qué. Ain­si, Sa­muel Marques a mis sa car­rière in­ter­na­tio­nale de cô­té jus­qu’à nou­vel ordre, pri­vant ain­si les Lo­bos d’un des meilleurs bu­teurs du Top 14. “L’an der­nier, seul Tad­jer est ve­nu, constate Luis Cas­sia­no Neves. Ce n’est pas fa­cile pour ces gar­çons de se li­bé­rer, je sais qu’ils ont une car­rière pro à me­ner. Mais la porte est plus que ja­mais ou­verte, je ne vais pas com­mettre la bê­tise de dire que si un joueur de Pro D2 ne peut pas ve­nir tout de suite, je vais ti­rer un trait sur lui.” Jo­sé Li­ma as­sure lui les in­ter­mé­diaires et par­fois les tra­duc­teurs avec ces co­équi­piers pas tou­jours au point avec la langue de Pes­soa. “Mais on ar­rive tou­jours à se dé­brouiller. Ce qui est plus com­pli­qué, c’est de s’adap­ter à une réa­li­té d’un rug­by ama­teur. On s’en­traîne par exemple à 20h, puisque la ma­jo­ri­té des joueurs tra­vaillent en jour­née. Tu n’as pas l’ha­bi­tude quand tu es pro.” Un même maillot, mais deux vies très dif­fé­rentes. Le temps d’une sai­son à Mont­pel­lier en 2008, Vas­co Uva a tou­ché au pro­fes­sion­na­lisme aux cô­tés des jeunes Fran­çois Trinh-duc et Ful­gence Oue­drao­go. “J’ai ado­ré cette ex­pé­rience, mais je ne pou­vais pas pen­ser rug­by 24h sur 24, il fal­lait que je rem­plisse mes jour­nées. Quand mes co­équi­piers me voyaient dans mes livres de cours, ils me de­man­daient pour­quoi je conti­nuais à étu­dier. Ce­la m’a ai­dé à com­prendre ce que res­sentent des joueurs pros. Je n’ai pas du tout la même vie mais j’es­saye d’al­ler vers eux. Ils dé­couvrent aus­si les réa­li­tés de notre rug­by, les va­leurs que l’on porte.”

Des rayures ho­ri­zon­tales comme le Ra­cing

Des va­leurs pas tou­jours com­pa­tibles avec la réa­li­té du rug­by d’au­jourd’hui, dans un pays où ce sport est ar­ri­vé –comme par­tout ailleurs– dans les ba­gages des Bri­tan­niques à la fin du xixe siècle. Reste que le mo­dèle et le grand frère la­tin vers le­quel on re­garde a tou­jours été la France. “Dans les an­nées 80, le XV de France était notre ré­fé­rence, as­sure Luis Cas­sia­no Neves. On voyait cette équipe comme on voit les Blacks main­te­nant.” Nu­no Mou­rao évoque avec nos­tal­gie ses mo­dèles, Franck Mes­nel, Jean-pa­trick Les­car­bou­ra et, sur­tout, Di­dier Cam­be­ra­be­ro –“En 1991, les deux coups de pied par-des­sus contre l’an­gle­terre, sur l’es­sai du siècle, c’est du pur french flair”. À la fin des an­nées 80, Cas­cais est de­ve­nue la ré­fé­rence lo­cale, en s’ins­pi­rant du jeu de mou­ve­ment du Stade Tou­lou­sain prô­né par le duo Skre­la-ville­preux. Ici, l’ova­lie au­ra tou­jours un petit ac­cent fran­çais, à l’image de Ra­fael Lu­cas Pe­rei­ra, in­col­lable sur le Top 14 et qui cherche à éta­blir le contact avec ces grands clubs. “J’ai­me­rais bien créer un par­te­na­riat avec le Ra­cing 92. Per­sonne ne le sait chez vous, mais le Spor­ting Por­tu­gal jouait avec des rayures vertes et blanches ver­ti­cales au dé­part. C’était avant qu’un di­ri­geant du club n’as­siste à un match du Ra­cing dans les an­nées 30 et ne rap­porte l’idée des rayures ho­ri­zon­tales. Comme quoi, le rug­by fran­çais a même in­fluen­cé le foot por­tu­gais. Nos pays sont liés, c’est notre his­toire com­mune.” La nou­velle di­rec­tion de la fé­dé­ra­tion l’a bien com­pris et pro­jette d’ou­vrir à Cler­mont, où vit une im­por­tante com­mu­nau­té lu­si­ta­nienne, une mai­son des Lo­bos pour ser­vir de re­lais et de pro­mo­tion au rug­by por­tu­gais. Pour mon­trer l’im­por­tance de ce lien entre les deux pays, Luis Cas­sia­no Neves pré­voit même d’or­ga­ni­ser, d’ici 2018, “un match of­fi­ciel de la sé­lec­tion des Por­tu­gais en France, peut-être contre la Géor­gie, la Rou­ma­nie ou l’al­le­magne”. L’oc­ca­sion sans doute de res­sor­tir son plus beau pull Ralph Lau­ren. TOUS PRO­POS RE­CUEILLIS PAR AP

“Le pro­fil ty­pique du joueur ici, c’est un gar­çon de 16 à 22 ans is­su d’une bonne fa­mille de Lis­bonne. Il a du suc­cès parce que les filles aiment bien les rug­by­men. Mais après, il trouve un bon tra­vail et le sport passe au se­cond plan” Un jour­na­liste spé­cia­liste du rug­by por­tu­gais

Un en­fant pour­sui­vi par Jer­ry Col­lins.

Les mecs chantent La Mar­seillaise, eux.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.