Le Pousse au Crime

Tampon! - - Sommaire - PAR CH­RIS­TOPHE GLEIZES ET MAXIME MARCHON / PHO­TOS: RE­NAUD BOU­CHEZ ET COL­LEC­TION PER­SON­NELLE

Pour le rug­by­man ou le sup­por­ter qui monte à la ca­pi­tale, c’est le pas­sage obli­gé. Au coeur de Saint- Ger­main, sa cave ac­cueille les plus folles troi­sièmes mi-temps de­puis presque 30 ans. Gueule de bois et his­toires mé­mo­rables ga­ran­ties.

Sa devanture en bois laisse croire à un res­tau­rant de ra­clette. Er­reur, au Pousse au crime, on donne de­puis presque 30 ans dans la 3e mi-temps. Le Pousse, c’est un peu la province à Pa­ris, des avants qui pleurent au comp­toir, des vic­toires fê­tées sur fond de va­rié­té fran­çaise, des dé­faites noyées dans l’al­cool et une am­biance très rug­by en fond de cave. Mais c’est avant tout l’his­toire d’un bar, de ses pro­prié­taires, de ses em­ployés et de joueurs qui fi­nissent tou­jours par y re­ve­nir.

Le pro­to­cole est im­muable. Chaque len­de­main de match des VI Na­tions, il y a dé­brief ’ de­vant les jour­na­listes. Trois quarts d’heure avant, le res­pon­sable presse de la Fé­dé­ra­tion fran­çaise pré­vient le coach et/ou le joueur concer­né. Ce 21 mars 2010, en l’oc­cur­rence, Lio­nel Ros­si­gneux té­lé­phone à Marc Liè­vre­mont, sé­lec­tion­neur du XV de France. “Je sa­vais pas qu’il était ren­tré hy­per tard. J’ai dû l’ap­pe­ler ma­chi­na­le­ment sur le té­lé­phone de sa chambre, aux alen­tours de 10 h. Je lui ai dit de pas ou­blier, il m’a ré­pon­du ‘Oui, oui’. Et il avait dû se ré­veiller quatre mi­nutes avant le dé­but de la confé­rence qui avait lieu dans notre hô­tel, le Con­corde St La­zare, parce qu’il est ar­ri­vé tout ébou­rif­fé.” La veille, la France a bat­tu les An­glais, à l’an­glaise (12-10), et réa­li­sé le Grand Che­lem. Le neu­vième de son his­toire. Re­mise du tro­phée, tour de ter­rain, bain col­lec­tif dans les ves­tiaires, ban­quet, boîtes de nuit du triangle d’or pa­ri­sien “et à une heure tar­dive de la nuit, on se re­trouve tous au Pousse, re­si­tue Liè­vre­mont. Il était rare que je sorte avec les joueurs et que je me mette... en­fin que je sorte jus­qu’à pas d’heure. Mais faut voir le contexte, c’était une vic­toire contre les An­glais. On n’a pas comp­té ni les verres ni les heures, on y est bien, et quand on sort de­hors, il fait jour. Je rentre à l’hô­tel, Ros­si­gneux m’ap­pelle. En ar­ri­vant, tout le monde me re­garde en ri­go­lant. Alors la phrase m’est ve­nue: ‘On peut pas faire la fer­me­ture du Pousse et être à 11 h en confé­rence de presse.’” De l’avis gé­né­ral, Marc Liè­vre­mont est un bon client. Mais il n’est pas le seul. Au fil du temps, Le Pousse au crime est de­ve­nu une ins­ti­tu­tion pour rug­by­men en quête de 3e mi­temps. Si­tué dans le quar­tier de Saint- Ger­main-des-prés, au 15 de la rue Gui­sarde, le bar sert de­puis long­temps de re­paire aux joueurs pro­fes­sion­nels, qu’ils soient de Pa­ris ou d’ailleurs. “Il y a des choses qu’on ex­plique pas, en­tame Syl­vain Mar­con­net, an­cien pi­lier in­ter­na­tio­nal. Ga­min, on m’a dit qu’il fal­lait dé­tes­ter les An­glais, sans que je ne com­prenne vrai­ment pour­quoi. Le Pousse au crime, c’est pa­reil. J’ai à peine mis un pied au Stade Fran­çais qu’on m’en par­lait dé­jà.” Son an­cien par­te­naire de club et de soi­rées, Pierre Ra­ba­dan, confirme: “À la fin des matchs, quand on se ser­rait la main entre ad­ver­saires, on se don­nait ren­dez-vous plus tard rue de la soif, et 90 % du temps, on fi­nis­sait au Pousse.” Dé­sor­mais âgé de 36 ans, l’an­cien troi­sième ligne aile du stade Fran­çais connaît la fa­meuse fa­çade en bois aux faux airs de cha­let, la son­nette sur la porte, le sou­rire du vi­deur. “La dé­cou­verte des lieux, c’est par­ti­cu­lier, se sou­vient-t-il. C’est hy­per sombre, presque ca­ver­neux. Quand tu avances dans l’obs­cu­ri­té, tu dé­couvres de nou­velles salles au fur et à me­sure.” Trois, pour être pré­cis. La pre­mière en en­trant est agré­men­tée sur sa gauche d’un bar où pendent des écharpes co­lo­rées de Brive ou de Bé­ziers, tan­dis qu’un petit es­ca­lier à droite mène vers une mi­ni-dis­co­thèque en sous-sol connue pour ses at­trou­pe­ments de femmes mâ­tures en fin de soi­rée. À l’étage, au fond de cette pre­mière pièce dans la­quelle Go­de­froy de Mont­mi­rail et Jac­quouille ne dé­par­ti­raient pas, un autre bar très axé sur la chan­son fran­çaise des an­nées 80. “C’était mon en­droit pré­fé­ré, en­tame Mar­con­net, mé­lo­mane. Faut pas me lâ­cher sur Les lacs du Con­ne­ma­ra.” Pour y ac­cé­der, il faut pas­ser une pe­tite ou­ver­ture taillée dans la pierre d’époque et lon­ger un cor­ri­dor qui épouse les contours d’un puits, sans se co­gner la tête bien sûr. Dif­fi­cile d’ima­gi­ner les sil­houettes de deuxièmes lignes émé­chés y dé­am­bu­ler. “Il faut pas être claus­tro, sou­rit Da­vid Au­ra­dou, du haut de ses deux mètres. Mais le jeu en vaut la chan­delle. Par dé­fi­ni­tion, dans notre sport, si tu veux être bon, t’as be­soin de par­ta­ger. Les soi­rées, c’était un tout: un match et un après-match.” “Je ne me sou­viens pas de tout, mais j’ai vé­cu des mo­ments ex­cep­tion­nels, re­prend Mar­con­net, qui a eu la chance de fê­ter plu­sieurs titres sur place. Je ne peux pas en dire plus, si­non ça risque de com­pro­mettre beau­coup de per­sonnes…”

“Elle s’était je­tée du troi­sième étage”

Pour com­prendre com­ment ce bar, si­tué au rez-de-chaus­sée d’un im­meuble ano­nyme du xviiie siècle, est de­ve­nu le re­paire des joueurs de rug­by, il faut re­mon­ter dans les an­nées 60. À l’époque, le sixième ar­ron­dis­se­ment four­mille d’étu­diants et d’ar­tistes. “On di­sait pas en­core les bo­bos”, sou­rit Ch­ris­tophe La­vergne, le pa­tron du lieu, qui pos­sède une pe­tite co­lo­nie dans la rue puis­qu’il tient aus­si le Pur­dey et le Bird­land avec Lau­rence, sa ru­ti­lante ex-com­pagne. En 1958, Jean Cas­tel dé­cide d’ou­vrir son troi­sième club, Chez Cas­tel, au 15 de la rue Prin­cesse. “C’est avec lui que tout a com­men­cé, re­prend le gé­rant, en fu­mant une ci­ga­rette au comp­toir du fond. Avant, il n’y avait rien.” Ani­ma­teur hors pair, Cas­tel pros­père, au point de faire de son club la boîte la plus connue au monde dans les an­nées 70. Ma­don­na, Prince, Co­luche, De­neuve, Bel­mon­do, John­ny, Sa­gan, Dalí ou Gains­bourg... Le gra­tin se rue dans ce temple du chic et de l’os­ten­ta­tion. “C’est quand même un mec qui a re­fu­sé Mick Jag­ger, pré­cise Ch­ris­tophe, qui a de belles oreilles en chou-fleur, hé­ri­tées de son pas­sé de pi­lier au Ra­cing et à L’ACBB. Ce­la lui a fait une pub ter­rible! Mais c’était pas cal­cu­lé.” S’il sur­plombe la nuit pa­ri­sienne, Cas­tel n’en n’ou­blie pas d’où il vient pour au­tant. An­cien du Ra­cing, il a gar­dé de nom­breuses ami­tiés dans le monde du rug­by et fait cro­quer. “Les soirs de match, il lais­sait ren­trer tous les mecs qui, en temps nor­mal, n’au­raient pas pu mettre un pied de­dans. Pour les gars de Pau ou de Brive, al­ler chez Cas­tel, c’était quelque chose”, té­moigne Ch­ris­tophe “to­lé­ré” à l’époque en tant que voi­sin. Petit à petit, les vi­rées des fans de rug­by de­viennent ré­gu­lières, et le quar­tier une en­clave pro­vin­ciale à Pa­ris. Tant et si bien que les pubs qui se montent au­tour de Chez Cas­tel pro­li­fèrent. “Le Bed­ford, ce sont des an­ciens du PUC qui ont mon­té ça. Le Bird­land, qu’on vient d’ache­ter il y a trois mois, était te­nu par un type de Per­pi­gnan. Le Pur­dey, c’était le coin du Ra­cing”, énu­mère Ch­ris­tophe, qui a re­pris ce der­nier en 1989, au ha­sard des cir­cons­tances, alors qu’il tra­vaillait au dé­part dans les tran­sac­tions de fonds de commerce. Et le Pousse dans tout ça? Il ré­siste alors à la pous­sée ovale. De­puis 1958, il est te­nu par Yvonne Co­choix, une pe­tite blonde un peu sèche, dé­crite par les gé­rants d’au­jourd’hui comme “une les­bienne un peu aca­riâtre”, une teigne ter­rible, ar­ri­vée juste avant Cas­tel. “Ici, c’était un bar les­bien, mais elle fai­sait aus­si ren­trer avec par­ci­mo­nie des bons clients, se sou­vient Ch­ris­tophe, qui gère une dou­zaine d’em­ployés. Quand les mecs ar­ri­vaient, il n’y avait que des meufs. C’étaient pas des pros­ti­tuées,

“Schalk Bur­ger bu­vait des Jet 27, quand sou­dain il se met à man­ger un billet de 20 eu­ros… ‘ Ar­rête, ar­rête…’ Je lui ai en­le­vé le billet de la bouche. On avait pas­sé une soi­rée ex­tra­or­di­naire” Dom’, bar­man au Pousse de­puis 20 ans

mais ça mich­ton­nait quand même un peu. S’il y avait un petit billet qui glis­sait, ça per­met­tait d’al­ler chez le coif­feur le len­de­main.” En trois dé­cen­nies de gé­rance, Yvonne a ac­cu­mu­lé pas mal de dos­siers ta­bous. “Elle avait vu tous les com­mer­çants du coin se faire pom­per dans ses chiottes, ré­sume Ch­ris­tophe, en peu de mots. Ce­la lui don­nait une force ter­rible… Mal­gré sa mé­chan­ce­té, je l’ai­mais bien, parce que c’était un per­son­nage.” Yvonne sym­pa­thise avec son nou­veau voi­sin, chez qui elle va boire quelques coups à l’oc­ca­sion. “On était les seuls qu’elle ai­mait bien parce qu’on fou­tait un peu le bor­del dans la rue, en pas­sant notre musique fran­çaise. À l’époque, quand tu met­tais John­ny, t’avais 50 % du bar qui dé­ga­geait. Main­te­nant, c’est in­ver­sé.” Comme tout le monde ce­pen­dant, Yvonne vieillit. Alors qu’elle ar­rive sur ses 70 ans, la ma­trone fa­tigue, en même temps que le chiffre d’af­faires de son ca­ba­ret. En 1991, elle part ou­vrir un res­tau­rant à Per­ros- Gui­rec, pour fi­nir ses vieux jours en Bre­tagne. Elle pro­pose la gé­rance à son voi­sin pré­fé­ré: “Je sais que tout le quar­tier veut le Pousse... Mais comme je les em­merde tous, est-ce que ça vous tente?” Ch­ris­tophe ac­cepte et prend pos­ses­sion des lieux. Son pre­mier sou­ci: chan­ger la ré­pu­ta­tion de l’en­droit, en op­tant pour une am­biance plus rug­by. “La clien­tèle n’a pas com­pris tout de suite. De temps en temps, il y avait des mecs bien propres sur eux qui ren­traient, re­gar­daient et re­par­taient.” Deux ans plus tard, un li­qui­da­teur se pointe pour sai­sir les biens de Mme Co­choix –ses af­faires en Bre­tagne ont tour­né court– et lui pro­po­ser de re­prendre le lieu. Ch­ris­tophe fouille les fonds de ti­roir, de­mande à des amis de l’ai­der en toute dis­cré­tion. Le Pousse au crime de­vient sa pro­prié­té. C’est le dé­but d’une longue his­toire d’amour, que Lau­rence, ar­ri­vée un peu après, va aus­si em­bras­ser. Le couple s’est ren­con­tré au bord des ter­rains. “C’était une de mes grou­pies, je l’ai sor­tie du ruis­seau”, se marre l’an­cien pi­lier en écra­sant sa clope. De l’avis de tous, quand on parle rug­by, ma­dame est une fa­na­tique. À l’époque, elle est très amie avec la femme du coach des jeunes du Stade Fran­çais. “Elle était tout le temps aux matchs, confirme Ra­ba­dan. Elle a créé des at­taches fortes avec toute la gé­né­ra­tion 99 du Stade Fran­çais. C’est donc ra­pi­de­ment de­ve­nu quelque chose de sin­cère, au-de­là d’une simple re­la­tion client-pro­prié­taire.” Les joueurs du Stade, du Ra­cing ou de L’ACCB com­mencent à faire du Pousse leur QG. Un en­droit en pleine mu­ta­tion que n’a pas ou­blié Yvonne, qui toque à la porte un soir, to­ta­le­ment “ato­mi­sée”. Ch­ris­tophe la loge dans un petit ap­par­te­ment, au troi­sième étage de l’im­meuble, des­ti­né à l’un de ses em­ployés. “Elle est res­tée au-des­sus pen­dant six mois. Tous les res­tau­rants du coin lui ame­naient un truc à man­ger. Mais on sen­tait qu’elle n’était pas bien. Elle avait tou­jours vé­cu dans l’opu­lence, et là, c’était la quille.” Le dé­noue­ment est sombre. Ch­ris­tophe le ra­conte en fris­son­nant: “Un ma­tin, je sor­tais les pou­belles dans la cour, et j’ai été le pre­mier à la voir. Elle s’était je­tée du troi­sième étage, avec son chien.”

Une ma­relle avec ma­man Ya­ch­vi­li

Au­jourd’hui en­core, les pa­trons du Pousse au crime res­tent mar­qués par cette tra­gé­die. “C’était pas beau”, ra­conte Do­mi­nique Du­puy, lo­vé dans une ter­rasse chauf­fée d’une bras­se­rie de Mon­trouge. “J’ai lais­sé Ch­ris­tophe faire, j’ai fer­mé la porte et je me suis ar­ra­ché. Je pou­vais pas voir

“Avant, on pou­vait faire des mê­lées et des lan­cers en touche dans la rue. Main­te­nant, quand un mec ap­pelle pour le bruit, le com­mis­sa­riat fait son bou­lot” Ch­ris­tophe, co­pro­prié­taire du Pousse au crime

ça”. Avec sa gouaille et ses faux airs de Louis Ni­col­lin, Dom’ le bar­man est une fi­gure in­con­tour­nable de la rue de la soif. Ci­ga­rette élec­tro­nique en main, il a l’ac­cent fleu­ri et parle d’une voix rauque pas épar­gnée par deux dé­cen­nies de fêtes, d’al­cool et de clopes. Jean-do­mi­nique, de son vrai nom, a re­joint le Pousse en 1997, quelques an­nées après que Ch­ris­tophe et Lau­rence, au­jourd’hui di­vor­cés, en de­viennent les pro­prios. À l’époque, il est com­mer­cial à Brive. “Je ve­nais d’être li­cen­cié de ma boîte, j’étais à la ra­masse com­plet, ré­sume-t-il. Je suis mon­té sur Pa­ris avec 100 balles dans les poches.” Une co­pine, la fa­meuse De­nise, lui pro­pose un em­ploi de bar­man dans son club li­ber­tin. Un soir, via une connais­sance com­mune pro­prié­taire d’un autre bar du quar­tier, il est pré­sen­té à Ch­ris­tophe. Les deux hommes se connais­saient dé­jà un peu, de par leur pas­sé res­pec­tif de joueurs de D2.“J’al­lais re­par­tir et m’en­ter­rer à Brive, quand Ch­ris­tophe me dit qu’il a be­soin d’un mec comme moi. Comme j’avais pas en­vie d’al­ler poin­ter à L’ANPE, je lui ai dit ban­co, mais pour six mois.” Le contrat dure de­puis 20 ans. Do­mi s’épa­nouit très vite dans son nou­veau bou­lot. “Je me sen­tais plus dans mon élé­ment qu’au 41, quand je voyais les autres se faire pom­per et se mettre un doigt dans le cul. Je tai­rai les noms par pu­deur, mais quand t’as vu des mecs du show­biz se prendre pour des clé­bards, ils te font plus rire quand ils passent à la té­lé.” Outre son ba­gou, Do­mi ap­porte son en­tre­gent: il a joué à la ma­relle avec la mère de Di­mi­tri Ya­ch­vi­li, connaît Alain Pe­naud de­puis ses huit ans, croise sou­vent Pa­trick Sé­bas­tien. “En 1997, quand Brive est cham­pion d’eu­rope, je fai­sais le dé­cras­sage avec eux tous les lun­dis ma­tin, ra­con­tet-il. Entre deux éti­re­ments, j’ai com­men­cé à leur ra­con­ter les soi­rées au Pousse. Du coup, dès qu’ils avaient un match sur Pa­ris, ils ve­naient.” Sel­la, Viars, Pe­naud consti­tuent la pre­mière vague. Sui­vront Car­bon­neau, La­mai­son et Ven­dit­ti. “Il y a eu un ef­fet boule de neige, c’est ce qui a fait mon­ter la re­nom­mée et la tem­pé­ra­ture.” La lé­gende est en marche. Les an­nées 2000 sont celles de la consécration. Dans le mi­cro­cosme du Top 14, on vient au Pousse comme on dé­barque dans une mai­son de fa­mille. Une va­leur très ap­pré­ciée des joueurs, las­sés du bling-bling pa­ri­sien et des faux sem­blants. Outre Do­mi, Phi­phi est à la porte de­puis 15 ans et Franck, le DJ, est fi­dèle au sous-sol de­puis 13 ans. “J’ai tout de suite re­trou­vé cet es­prit pro­vin­cial qui me man­quait tant en plein coeur de la ca­pi­tale”, confirme Mar­con­net. “Il y a l’am­biance, la musique, les ta­rifs, c’est un tout, pour­suit Au­ra­dou. Par­fois, quand tu vas dans une dis­co­thèque, t’as l’im­pres­sion de pas­ser par un por­tique de sé­cu­ri­té tel­le­ment les vi­deurs te dé­vi­sagent. À l’in­té­rieur, les gens se re­gardent en chien de faïence. Le Pousse au crime, c’est l’an­ti­thèse de tout ça.” La re­cette de la troi­sième mi-temps par­faite tien­drait se­lon les pro­prié­taires en un trip­tyque sa­cré. “D’abord, de la bonne musique fran­çaise, c’est in­dis­pen­sable!” com­mence Ch­ris­tophe, dont le pê­ché mi­gnon est de pas­ser Le chant des par­ti­sans en fin de soi­rée. En­suite vient l’éga­li­té. “Que tu sois in­ter­na­tio­nal ou une pe­tite bal­tringue qui joue à Que­villy, tu es aus­si consi­dé­ré, pré­vient Do­mi. Ici, tout le monde est égal de­vant l’im­pôt. Quand des mecs qui gagnent 15 000 eu­ros me de­mandent une ris­tourne, je leur montre le petit à cô­té qui prend moins que le SMIC et paye sans bron­cher. Ils me disent tous ‘par­don ton­ton’.” En­fin, une soi­rée ne se­rait rien sans convi­via­li­té. Un mot que le Pousse a éle­vé au rang d’art, avec ses soi­rées in­ter­mi­nables où tout le monde ter­mine en­tas­sé dans la salle du fond, au mi­lieu d’une brume de fu­mée et torse nu le plus sou­vent. Existent bien quelques in­ter­dic­tions, que liste ici Do­mi, in­trai­table: “On ne montre pas sa bite, on crache pas dans le verre, et on ne pisse pas contre le comp­toir.” Bref, le champ des pos­sibles reste large. “En par­tant, les mecs nous di­saient mer­ci. Ils en avaient les larmes aux yeux”, ra­conte Ch­ris­tophe ému.

“Viens me su­cer”

Des anec­dotes de troi­sième mi-temps, ce n’est donc pas ce qui manque. Cha­cun a sa pré­fé­rée. Pour Ch­ris­tophe, elle re­monte à 2007, an­née de Coupe du monde en France, lors­qu’il voit dé­bar­quer le All-black By­ron Kel­le­her, seul. “Je me dis: ‘C’est pas pos­sible, c’est pas lui.’ Et si, c’était bien lui. Je le vois en­chaî­ner au bar: vod­ka, vod­ka, vod­ka. Der­rière, le T-shirt en­rou­lé au­tour de la tête, il nous fait un ha­ka sur le comp­toir, à 4 h du ma­tin…” Dom’, pour sa part, a en­core en tête la fois où le Sud-afri­cain Schalk Bur­ger lui a ren­du vi­site quelques jours avant son quart de fi­nale contre les Fid­ji. “Il était gen­til mais dé­fon­cé. Il bu­vait des Jet 27, quand sou­dain il se met à man­ger un billet de 20 eu­ros… ‘Ar­rête, ar­rête…’ Je lui ai en­le­vé le billet de la bouche. ‘Oh my friend…’ qu’il m’a ré­pon­du. On avait pas­sé une soi­rée ex­tra­or­di­naire.” Qui dit al­cool dit aus­si ba­garre. Si, de l’aveu de tous, elles sont très rares, il y a quand même eu des gifles (“un jour, Au­ra­dou en a mis une énorme à William Ser­vat”), des coups de poing et de belles gé­né­rales. Dans ces cas-là, les 9 ne sont ja­mais loin. “Il y a une vraie ty­po­lo­gie des postes en soi­rée, ana­lyse Lau­rence. Les gros sont en gé­né­ral beau­coup plus fes­tifs que les ar­rières. Je les aime, mes numéros 9, mais c’est sou­vent les pe­tits chieurs: Du­puy, Par­ra, Car­bon­neau, Ma­hé, To­ros­sian...” Son ex-ma­ri opine: “Les numéros 9 sont casse-couilles. Ce­lui qui m’im­pres­sion­nait le plus, c’était Fré­dé­ric To­ros­sian. À chaque fois qu’il ve­nait, tout le quar­tier était en pa­nique. Moi, je lui fou­tais un mec qui ne le lâ­chait pas d’une se­melle de toute la soi­rée.” La rixe qui a le plus mar­qué Lau­rence reste une bas­ton ja­mais dé­bu­tée. Ce qui ne l’em­pêche pas, ré­tros­pec­ti­ve­ment, de lui faire froid dans le dos, puis­qu’elle concerne Marc Cé­cil­lon. “Je dé­bar­rasse les verres pour don­ner un coup de main à la table où il est as­sis et je me fais trai­ter de sa­lope, de pute, ‘viens me su­cer’. Moi qui n’ai peur de rien, je l’at­trape, je lui dis: ‘Es­pèce d’abru­ti, t’es qui pour me par­ler comme ça?’ Comme je lui ai te­nu tête, il vou­lait me dé­fon­cer. Heu­reu­se­ment, ses potes sont in­ter­ve­nus.” S’il a dé­jà eu à vi­rer de son bar Phi­lippe Car­bon­neau ou Ri­chard Dourthe, Dom’ ne re­doute pas tant les ar­rières que les îliens: “Eux, ils ne savent qu’une chose: boire, boire et après, se foutre sur la gueule. Il faut tou­jours qu’il y ait cette loi du plus fort, c’est ce que m’avait ex­pli­qué So­tele Pu­leo­to. Du coup, quand ils pètent un plomb, ils em­plâtrent tout le monde, gar­çon ou fille.” Car oui, les filles se pressent elles aus­si de­vant l’en­seigne go­thique du Pousse. Il faut bien l’avouer, ce­la n’a pas tou­jours été le cas. Pour Ch­ris­tophe, il y a clai­re­ment un avant et un après Max Guaz­zi­ni. L’homme qui a chan­gé l’image du rug­by­man “gros et con”. “Grâce à Max, les filles ont presque rem­pla­cé

“Je dé­bar­rasse les verres pour don­ner un coup de main à la table de Marc Cé­cil­lon et je me fais trai­ter de pute. Moi qui n’ai peur de rien, je lui ré­ponds: ‘Es­pèce d’abru­ti, t’es qui pour me par­ler comme ça?’ Il vou­lait me dé­fon­cer. Heu­reu­se­ment, ses potes sont in­ter­ve­nus” Lau­rence, co­pro­prié­taire du Pousse au crime

les bas­tons du jour au len­de­main!” For­cé­ment, les joueurs avaient mieux à faire. “Quand les Bar­ba­rians ar­ri­vaient, il y avait une horde de gre­luches en jupes, se moque Ma­thilde, fille aî­née de Lau­rence et Ch­ris­tophe, qui a re­pris la ges­tion du lieu. Ils étaient tous beau gosse, ça en­voyait du pâ­té. Ils avaient qu’à se bais­ser et c’était plié.” Si au­cun en­fant n’est né au Pousse, cer­tains pa­rents s’y sont ren­con­trés: “On a quelques ma­riages à notre ac­tif, confirme Dom’. Il y a aus­si des filles qui ont fait des belles car­rières, quelques pe­tits as­pi­ra­teurs (sic) qui ont connu quelques capes.” Mais les vraies, les seules filles du Pousse au crime aux­quelles les rug­by­men sont res­tés fi­dèles, ça reste Lau­rence, d’abord, et ses deux filles. Pour toute une gé­né­ra­tion de joueurs, une ma­man et des soeurs d’adop­tion. “J’ai vu des deuxièmes lignes, des mecs im­menses, pleu­rer der­rière le bar dans les bras de Lau­rence, ren­seigne Ch­ris­tophe. Le mec, ça lui fait du bien. Pour beau­coup, Lau­rence est une se­conde mère.” Si Pierre Ra­ba­dan lui en de­mande peut-être un peu moins au­jourd’hui, ce­lui qui est élu “meilleur client” du Pousse échange en­core très sou­vent par SMS avec Lo­lo, en­voyant des pho­tos de son tout jeune fils. Il ex­plique cette af­fec­tion. “Elle ob­serve beau­coup, Lau­rence. C’est quel­qu’un qui aime pro­fon­dé­ment les autres. On a sou­vent fer­mé l’éta­blis­se­ment avec elle et on par­tait man­ger un bout en­semble en­suite.”

La fête d’élec­tion de La­porte

Et au­jourd’hui? Les temps ont chan­gé, et les soupes à l’oi­gnon se sont es­pa­cées. La faute à une gé­né­ra­li­sa­tion de la loi du si­lence à Pa­ris. “Avant, on pou­vait faire des mê­lées et des lan­cers en touche dans la rue. Main­te­nant, quand un mec ap­pelle pour le bruit, le com­mis­sa­riat fait son bou­lot”, re­grette Ch­ris­tophe, qui se sou­vient de l’époque où la ma­ré­chaus­sée ve­nait à 9 h pour fer­mer l’éta­blis­se­ment pour re­par­tir à 11 h, avec quelques verres dans le cor­net. Les joueurs aus­si ont chan­gé. Pro­fes­sion­na­li­sa­tion, contrats d’images, charte de bonne conduite des clubs, mul­ti­pli­ca­tion des séances quo­ti­diennes et im­por­tance crois­sante, donc, des plages de re­pos ont fi­ni par édul­co­rer les fa­meuses troi­sièmes mi-temps. Mais tous s’ac­cordent à dire que ce qui a fi­ni par les tuer, ce sont les ré­seaux so­ciaux. “Un vrai sou­ci, car au fond les men­ta­li­tés n’ont pas chan­gé. Les jeunes res­tent de gros fê­tards, mais abusent moins de peur que ça sorte, ana­lyse Syl­vain Mar­con­net. À mon époque, à part les 400 per­sonnes du Pousse, per­sonne ne m’avait vu.” Une cons­ta­ta­tion qui ins­pire une cer­taine nos­tal­gie à Do­mi­nique: “Les belles an­nées qu’on a vé­cues, on les re­vi­vra plus ja­mais.” Et de pour­suivre, son­dant le tré­fonds de son âme: “Même moi, je me sens plus vieux. Je sais que j’ai plus fait de mon­tées que de des­centes, mais main­te­nant, je vais faire sur­tout des des­centes.” Il croit pour­tant que les soi­rées rug­by du Pousse exis­te­ront tou­jours. Grâce à Ma­thilde, éle­vée dans la culture de la fête et les va­leurs de l’ova­lie. “C’est une po­ly­co­pie de sa mère. Elle aime les gens, elle a la bosse du commerce. L’es­prit peut se pé­ren­ni­ser.” De ce point de vue, l’équipe de France à 7 semble avoir pris le re­lais. “Ils per­pé­tuent l’am­biance d’avant, as­sure-t-elle. Il y a aus­si Bègles-bor­deaux. Ils sont ve­nus qu’une seule fois, mais c’était so­lide.” As­sez en tout cas pour ras­su­rer une Lau­rence tout aus­si triste de voir le fleuve du temps s’écou­ler: “Quand je les vois, les rug­by­men qui sont potes avec mes filles, je me dis que c’est les mêmes bringues qu’on fai­sait il y a 15 ans. Ils se mettent un peu moins sur le toit, mais ils s’en mettent des bonnes quand même. C’est juste moi qui me met des bar­rières men­tales.” Et quand les jeu­nots ne sont pas là, les an­ciens passent tou­jours, pour prendre un bain de jou­vence. Der­niè­re­ment, Ber­nard La­porte est ve­nu fê­ter son élec­tion à la tête de la FFR. “On était avec des potes et on cé­lé­brait la vic­toire, confirme ‘ Ber­nie le dingue’. Je vais plu­tôt au fond parce qu’il y a de la chan­son fran­çaise et que je m’y sens bien.” Un petit coin de pa­ra­dis bien fran­çais ce­lui-là. TOUS

“La dé­cou­verte des lieux, c’est par­ti­cu­lier. C’est hy­per sombre, presque ca­ver­neux. Quand tu avances dans l’obs­cu­ri­té, tu dé­couvres de nou­velles salles au fur et à me­sure” Pierre Ra­ba­dan, élu meilleur client du Pousse au crime par la di­rec­tion

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.